Il y a quelque temps, un Iranien que je ne connais pas a écrit sur X que, vers la fin décembre, Téhéran s’agiterait et que vers la fin février, ceux-là — comprenez le régime — seraient finis 1.

Les héritiers de cette nation, dont les rois lisaient jadis leur sort et leur fortune dans les étoiles, ont laissé dans les commentaires des plaisanteries bien senties. 

D’autres ont insulté l’auteur de ce post avant de quitter la page.

À le lire, je me suis souvenue que, quelques mois avant le soulèvement pour Mahsa Jîna Amini, un inconnu avait aussi écrit qu’en août-septembre 2022, tout entrerait en ébullition et que le régime s’effondrerait avant le mois de février. Bien sûr, pour le moment, seule la moitié de sa prédiction s’est réalisée.

Je n’ai jamais su non plus qui était l’auteur de cet autre post. Que ces devins fassent partie du système ou qu’ils soient des cartomanciens frappés d’une soudaine illumination mystico-politique, peu importe. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne sont jamais pris au sérieux.

Mais nous n’avons pas pris au sérieux les manifestations des commerçants du bazar de Téhéran au début. 

Le bazar est le pouls du pouvoir

Nous voyions bien que, dans les dents de scie de l’économie, le cours du dollar ne faisait qu’augmenter, entraînant nos vies vers un précipice tête la première — mais nous ne pouvions imaginer que les voix protestataires résisteraient plus que quelques jours à la répression et à l’étouffement à coups de trique. Nous prévoyions moins encore qu’elles s’installeraient dans la durée.

Si vous lisez les journaux de voyage des Français ou des Anglais d’il y a deux cents ans, vous verrez qu’ils décrivent toujours le bazar et la citadelle du roi — ou les remparts du pouvoir — comme installés côte à côte au cœur des villes. Celles-ci se construisent autour de ces deux piliers.

Pourtant, au cours de notre histoire, le lien entre le bazar et les gens ordinaires s’est rompu.

Pendant la révolution de 1979, ce sont les commerçants du bazar qui, par leur soutien financier fourni pendant plusieurs années, ont été les sponsors de Rouhollah Khomeini, des mollahs et des terroristes religieux. Lors de toutes les manifestations qui ont suivi la révolution, même pendant le soulèvement pour Mahsa Jina Amini, ils ne se sont pas une seule fois rangés aux côtés des manifestants.

Toutes les couches, toutes les classes, toutes les factions qui n’avaient aucun lien avec le régime ont rejoint ce soulèvement.

Nila

Nous étions parfaitement conscients du pouvoir qu’ils auraient s’ils rejoignaient les protestataires : le bazar est le pouls du pouvoir. Les gens leur avaient à de multiples reprises tendu la main, que ce soit au plus fort du mouvement vert en 2009 2, lors des manifestations de novembre 2019 ou pendant le mouvement Femme, vie, liberté.

Ces appels s’étaient toujours heurtés au silence des gens du bazar.

Nous pensions tous que ces commerçants se trouvaient alors dans une position confortable sur le plan économique. Ce n’était d’ailleurs pas tout à fait faux. Beaucoup d’entre eux ont fait partie du corps du système dès le début de la révolution ou y ont fait entrer leurs enfants. La voie du peuple — c’est-à-dire nous — s’était séparée depuis longtemps de la leur.

C’est pour cette raison qu’en décembre 2025, les gens ordinaires ont d’abord pensé que les commerçants du bazar s’étaient mis à manifester parce que leur gagne-pain était menacé — et qu’ils rouvriraient boutique contre des avantages financiers ou, dans le pire des cas, après avoir reçu quelques gifles du pouvoir.

Dans ces conditions, nous n’avions aucun intérêt à les soutenir.

Mais quelques jours ont passé et ces manifestations se sont propagées comme une traînée de poudre à d’autres villes.

Nous commencions à comprendre que le pouvoir avait perdu l’un de ses appuis les plus importants : acculé face au précipice économique, il l’avait jeté dedans comme un fardeau inutile.

C’est à ce moment-là que toutes les couches, toutes les classes, toutes les factions qui n’avaient aucun lien avec le régime ont rejoint ce soulèvement. Et c’est alors que se sont produits plusieurs événements importants.

«  Là où, il y a quelques années, la plaque d’immatriculation d’une femme qui klaxonnait en signe de protestation avait été arrachée avant qu’elle-même ne soit emmenée par les bassidjis, les gens ont allumé un grand feu autour duquel ils dansent en se tenant par la main. Beaucoup parmi eux crient ‘Longue vie au shah’ dans ces mêmes avenues où, quarante-huit ans auparavant, les gens lançaient ‘Mort au shah’.  »

Quel futur veut Reza Pahlavi ?

Je marche dans la rue, aux côtés des manifestants, avec le même accoutrement qu’en 2022 : masque, bonnet, plusieurs couches d’habits, chaussures légères, pas de téléphone portable. Au moment où les gardiens de la révolution attaquent, et alors que quelqu’un lance un cocktail Molotov, nous nous mettons à courir et nous enfuyons tous dans les rues adjacentes.

Ce sont des images familières des manifestations.

Là où, il y a quelques années, la plaque d’immatriculation d’une femme qui klaxonnait en signe de protestation avait été arrachée avant qu’elle-même ne soit emmenée par les bassidjis 3, les gens ont allumé un grand feu autour duquel ils dansent en se tenant par la main. Beaucoup parmi eux crient « Longue vie au shah » dans ces mêmes avenues où, quarante-huit ans auparavant, les gens lançaient « Mort au shah ».

Est-ce une plaisanterie ou une leçon d’histoire ? Certains Iraniens souhaitent le retour du fils de celui dont ils réclamaient le départ quelques décennies plus tôt.

Beaucoup scandent « Pahlavi va revenir ». D’autres répondent « Femme, vie, liberté ». Peut-être que d’un point de vue extérieur, tout ceci va ensemble : en vérité, une scission s’est opérée depuis un certain moment.

Depuis quelques années, j’ai vu émerger une forme de division sur les réseaux sociaux. Après le soulèvement pour Mahsa Jina Amini, on a pu diviser les opposants iraniens en deux grands groupes. Les partisans de Reza Chah, le fils du dernier roi d’Iran, à qui on donne maintenant le titre de shah, et ses opposants. Il y a d’autres polarisations dans la société : les partisans de la Palestine, ceux d’Israël ; les partisans de ce qui reste des réformateurs iraniens, leurs opposants. Mais tout ceci est recouvert par le grand parapluie du positionnement pour ou contre Reza Pahlavi.

Le seul danger de cette fracture, en plus de sa force de division, pourrait être de conduire à l’uniformisation d’un mouvement collectif.

Aujourd’hui, tous les royalistes sont d’avis que les autres protestataires devraient, par souci d’unité et pour favoriser le courant monarchiste, abandonner leurs critiques à l’égard du régime monarchique ou de Reza Pahlavi lui-même et de son entourage. Mais cette invitation au silence — ou, disons, à une tolérance conciliante — n’est-elle pas semblable à l’invitation à la patience qu’en 1979, les partisans de Khomeini adressaient aux autres groupes d’opposition ? 

Jamais, au cours de ces dernières années, autant de monde, avec toutes leurs différences d’opinions, de culture, d’appartenance sociale, n’était descendu ensemble dans la rue. 

Nila

Ce sont les mêmes qui étaient convaincus que la prise du pouvoir par Khomeini n’était qu’une transition vers la grande démocratie d’une nation qui, bien sûr, n’avait de cette démocratie qu’une idée floue. Autrement, les opposants au régime ne se seraient pas alliés à la mouvance des religieux, des combattants terroristes ou des islamo-marxistes. L’histoire a montré qu’à la prise du pouvoir de Khomeini et, à sa suite, de ses partisans, tous les autres partis ont été écartés et que ce pont provisoire est toujours debout.

Aujourd’hui, cependant, parce qu’il n’y a pas d’autre opposition légitime aux yeux de la population, certains voient le salut dans une union provisoire avec les royalistes.

De leur point de vue, parmi tous les autres mouvements d’opposition — avec des soutiens financiers inconnus — la dynastie royale a au moins le mérite d’être familière. Les opposants aux royalistes ont des questions pertinentes. Tout d’abord, comment est-il possible, après toutes ces années de dictature et en croyant à la démocratie, de donner à quelqu’un le titre de roi ? Et comment peut-on, après le mouvement progressiste Femme, vie, liberté, accorder à nouveau de la légitimité à un système qui s’inscrit dans la continuité du patriarcat ? Quel est le programme de Reza Pahlavi pour le futur de l’Iran ? Quelles sont les mesures qu’il envisage — comme il l’affirme, sans jamais les détailler — pour la phase de transition ? Quelles ont été ses actions au cours des dernières années, en particulier lors du mouvement Femme, vie, liberté, pour apporter un soutien financier aux manifestants à l’intérieur du pays ? Pourquoi n’a-t-il jamais soutenu ceux qui avaient été forcés à l’exil après le mouvement pour Mahsa Jina Amini et qui sont encore dans une situation déplorable dans des pays étrangers, sans emploi fixe, sans possibilité de retour en Iran ?

Reza Pahlavi a enlevé de sa bio sur les réseaux sociaux, sans aucune explication, le slogan progressiste « Femme, vie, liberté » — un mouvement dont il s’était pourtant présenté, fut un temps, comme l’un des défenseurs.

Mon intention est ici d’insister sur des questions qui sont toujours sans réponse et qu’il n’est pas approprié, selon les royalistes, de poser pour le moment. S’il y a un ennemi pour la culture iranienne, c’est bien l’opportunisme.

Cependant, quand Reza Pahlavi a appelé deux soirs consécutifs (le 7 et le 8 janvier) à descendre dans la rue, un grand nombre de personnes ont annoncé sur les réseaux sociaux qu’en dépit de leurs positions et de leurs critiques à l’égard du royalisme, ils participeraient à ces marches protestataires, parce que la liberté était sans compromis.

«  Est-ce une plaisanterie ou une leçon d’histoire  ? Certains Iraniens souhaitent le retour du fils de celui dont ils réclamaient le départ quelques décennies plus tôt.  »

L’éclat du feu de la liberté

Ce qui saute aux yeux, de manière magistrale, c’est que jamais, au cours de ces dernières années, autant de monde, avec toutes leurs différences d’opinions, de culture, d’appartenance sociale, n’était descendu ensemble dans la rue. 

Car c’est toujours l’éclat du feu de la liberté qui attire. 

J’ai entendu ma mère dire : « Ah, si seulement ton grand-père (lui qui avait attendu ce moment toute son existence) était en vie et voyait ça. » Puis, elle a murmuré avec regret : « Il y en a tellement qui ne sont plus là pour le voir. » Elle pensait à tous les gens tués ces dernières années.

*

J’écris ceci le lendemain des manifestations. 

J’ai reçu le courriel m’invitant à écrire ce texte, dans la rue—c’était quelques minutes à peine avant que ce vide étrange ne commence. 

Internet est coupé depuis hier soir. 

Je ne sais même pas comment je vais envoyer ce texte—ni même s’il sera jamais envoyé.

*

Trois jours ont passé. Internet est toujours coupé. 

Le soir, au moment des manifestations, il n’y a que les téléphones fixes qui fonctionnent. 

Le nombre de personnes tuées est immense. On avance un chiffre fou : douze mille. 

Mais il est impossible d’avoir des statistiques fiables. 

Ce matin, je suis sortie pour voir la ville dans la clarté du jour. De nombreuses poubelles ont été brûlées. Certaines banques ont installé des grilles derrière leurs vitrines pour que les manifestants ne puissent pas y entrer. Les bâtiments institutionnels ont remplacé leurs vitres par des plaques de métal, ils ressemblent à des chevaliers en armure. 

La ville a un visage extrêmement bizarre. 

Tout à coup, au milieu de la rue, dans la lumière pâle de midi, j’ai été prise d’angoisse. Un oiseau chantait et les gens allaient et venaient. J’ai pensé que nous étions coupés du monde et que la vie continuait. Sans que personne, à l’extérieur des frontières, n’ait de nouvelles de nous.

Il brûle un tel feu — un feu immense, dans cette noirceur, la noirceur de nos temps.

Nila

Il est fort probable que la destruction des maisons et des mosquées ait été l’œuvre des forces des bassidjis cherchant à exalter les quelques partisans du régime contre les manifestants. Et les inviter à participer aux manifestations pro-régime.

*

Cela fait maintenant une semaine qu’Internet est coupé.

Tout le monde est abasourdi et dans l’attente. C’est comme être suspendu dans l’air. Finis les slogans lancés la nuit. Finies les marches. 

Finis aussi, peut-être, une grande partie de nos espoirs.

«  Tout à coup, au milieu de la rue, dans la lumière pâle de midi, j’ai été prise d’angoisse. Un oiseau chantait et les gens allaient et venaient. J’ai pensé que nous étions coupés du monde et que la vie continuait. Sans que personne, à l’extérieur des frontières, n’ait de nouvelles de nous.  »

Hier, les messageries ordinaires ont été ouvertes. Aujourd’hui, ils ont redonné accès à WhatsApp pour un instant — avant de le recouper. Quelques messages d’amis sont arrivés et les miens sont partis comme des bouteilles à la mer. 

Et à nouveau, nous sommes coupés du monde.

*

Pour récupérer les corps de leurs enfants, les familles doivent se rendre dans des hangars dont le sol est jonché de sacs contenant des cadavres. Il n’y a pas de noms sur les sacs. Chacun doit les ouvrir un par un pour trouver le visage de leurs proches.

Voilà le feu ardent des Iraniens.

Peu à peu, l’accès à Internet redevient possible avec un VPN.

Léon Chestov a dit un jour : « Aucune science, aucun art ne peut apporter ce qu’apporte l’obscurité. » 4 Il a peut-être raison. Parce qu’il brûle un tel feu — un feu immense, dans cette noirceur, la noirceur de nos temps.

*

Aujourd’hui, nous avons eu accès à nos boîtes mail. J’ai attendu vingt jours derrière les portes du monde libre pour envoyer ce texte.

Sur les feuilles à côté de moi, j’ai noté ceci en guise de conclusion :

Personne ne sait si ce mouvement obtiendra ce qu’il veut, mais peut-être qu’un certain nombre, un nombre non négligeable, souhaitera que la prophétie de cet inconnu sur Twitter se réalise comme celle des astrologues iraniens. Quant à moi, j’espère qu’adviendra ce qui doit advenir : ce grand désir de l’Iran qui s’appelle Liberté.

Nila, Téhéran, janvier-février 2026

Sources
  1. Nila est l’autrice de Dans les rues de Téhéran. La révolution iranienne vue de l’intérieure (Calmann-Lévy, 2023). Depuis la capitale iranienne, elle écrit sous pseudonyme. Ce texte est traduit du persan (Iran) par Ambre Morier.
  2. La révolution verte désigne le cycle de mobilisations né en Iran après l’élection présidentielle de juin 2009, lorsque la victoire annoncée de Mahmoud Ahmadinejad a été massivement contestée par des candidats réformateurs et une partie de la société urbaine. Structuré autour de revendications électorales et civiques, le mouvement a été progressivement neutralisé par une répression judiciaire, policière et numérique entre 2009 et le début des années 2010.
  3. Les bassidjis (ou Basij) sont une organisation paramilitaire de volontaires placée sous l’autorité des Gardiens de la révolution islamique en Iran. Créés après 1979 pour mobiliser la population au nom de la défense du régime, ils jouent à la fois un rôle sécuritaire — notamment lors des manifestations — et un rôle d’encadrement social et idéologique à travers des réseaux implantés dans les quartiers, les universités et les administrations.
  4. Nous traduisons à partir de l’original russe de L’Apothéose du déracinement, YMCA-Press, Paris, 1971, p. 125. Le texte a été traduit en persan sous le titre Tout est possible (probablement sous l’influence de la traduction anglaise All is possible). (Note de la traductrice.)