Le tournant gaulliste de Friedrich Merz : le discours de Munich
Dans une Allemagne qui se prépare à la guerre et qui acte la fin de la suprématie américaine, le chancelier annonce une nouvelle hégémonie continentale.
À Munich, Friedrich Merz a tenu une ligne que la politique allemande avait laissé enfouie depuis longtemps : le gaullisme.
Nous le traduisons.
- Auteur
- Pierre Mennerat •
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Après la réunification de 1990 qui en faisait la première puissance économique du continent, l’Allemagne a pu être décrite comme une puissance mondiale à contrecœur 1, privilégiant les outils de la puissance civile et son pouvoir de faiseur de normes. Pour le chancelier allemand, cette époque est révolue. En citant Peter Sloterdijk, l’un des penseurs lus par Emmanuel Macron, le chef du gouvernement allemand a sonné pour l’Europe la fin « de longues vacances loin de l’histoire du monde ». Comme il l’annonçait déjà dans son discours de la Körber Stiftung en janvier 2025 lors de la campagne législative, Friedrich Merz veut abandonner la politique étrangère « excessivement normative », moralisatrice et idéaliste tous azimuts de ses prédécesseurs, qu’il accuse en bloc de n’avoir pas défendu les intérêts vitaux de l’Allemagne — un avis que ne partageraient sans doute pas ses partenaires européens. Au contraire, Merz veut rétablir une forme de pragmatisme, une adéquation entre moyens et fins, afin d’affermir la place de son pays comme « cœur de l’Europe ».
Depuis déjà le discours d’Olaf Scholz sur la Zeitenwende, l’Allemagne se réhabitue à la projection de puissance dans le cadre de l’OTAN. À l’envoi de soldats au Groenland — même si la petite quinzaine de militaires allemands sont rapidement repartis après leur mission exploratoire — succède désormais la défense aérienne de l’Arctique, avec la désignation de quatre avions de chasse Eurofighters pour des engagements dans le Grand Nord. La brigade allemande en Lituanie représente, comme le rappelle Merz dans ce discours, le plus grand déploiement permanent à l’étranger de l’histoire de la Bundeswehr.
Face à un monde cassé et « sombre », le chancelier allemand expose une doctrine en quatre points : 1°) renforcer l’Allemagne sur les plans militaire, technologique et économique, 2°) réformer l’Union européenne par une réduction drastique des réglementations, en favorisant l’innovation et en acceptant une Europe à plusieurs vitesses autour de quelques « meneurs de jeu », 3°) amender le partenariat transatlantique en acceptant des divergences profondes entre l’Europe et les États-Unis et 4°) nouer différentes formes de partenariats stratégiques avec les autres parties du monde — sans pour autant imposer ses valeurs.
Merz dresse comme souvent une équivalence entre géopolitique et géoéconomie.
La puissance allemande reste indissociable de sa performance économique. Ce chantier pourrait constituer une faiblesse. Friedrich Merz a été décrit avec une certaine ironie comme un « Außenkanzler » — un chancelier des Affaires étrangères — courant le vaste monde mais assez détaché des questions intérieures. Pour autant qu’existent des signaux encourageants comme le redressement de la commande industrielle stimulée par le plan d’investissement de l’État fédéral dans le domaine de la sécurité et des infrastructures, les données de la croissance allemande restent en deçà des espérances et des promesses du gouvernement, et de lourdes hypothèques pèsent encore sur la performance à long terme de la principale économie du continent.
Sur la relation avec les États-Unis de Trump, le plan Merz pour la géopolitique allemande décrit la réalité avec une franchise encore assez inhabituelle pour un dirigeant allemand pour être notée : il acte à la fois une divergence profonde entre les deux côtés de l’océan Atlantique et demande une renégociation de cette relation. La réponse au discours de J. D. Vance, auquel, encore candidat à la chancellerie, Friedrich Merz avait assisté au premier rang du discours qui admonestait les dirigeants européens et les Allemands en évoquant pêle-mêle de prétendues violations de la liberté d’expression de militants d’extrême droite, anti-avortement ou anti-islam. Merz dénonce ouvertement la guerre culturelle menée par le mouvement MAGA, s’oppose aux droits de douane et au protectionnisme américain, défend les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé.
Friedrich Merz évoque aussi une « discussion confidentielle » franco-allemande sur la dissuasion nucléaire, sans préciser davantage son contenu, et annonce vouloir faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible ». Si ces propos peuvent provoquer aujourd’hui l’inquiétude de ses voisins, il faut rappeler qu’entre sa refondation en 1955 et la fin de la guerre froide, l’armée ouest-allemande fut de facto l’armée conventionnelle la plus nombreuse d’Europe 2. Les dépenses militaires oscillaient quant à elles entre 4 % au début et 3 % à la fin de la guerre froide, et ne passèrent sous le seuil des 2 % qu’en 1993 3.
Avec cette volonté de parler un langage de vérité tout en restant dans la loyauté vis-à-vis du grand allié américain, le chancelier tente un glissement vers une forme de « gaullisme allemand », un mouvement qui a pu exercer une séduction passagère à la CDU. Le conflit entre gaullistes et atlantistes au sein de l’Union CDU/CSU a en effet une histoire profonde 4. Il opposa durant les années 1960 les partisans d’un duopole franco-allemand en Europe comme Konrad Adenauer lui-même ou le Bavarois Franz Josef Strauß (ministre de la Défense de 1957 à 1962), aux promoteurs de la relation spéciale avec les États Unis comme Ludwig Erhard (ministre de l’Économie puis successeur d’Adenauer à la chancellerie) ou Gerhard Schröder (ministre des Affaires étrangères de 1961 à 1966 puis de la Défense de 1966 à 1969 et homonyme du chancelier social-démocrate). Ces derniers firent apposer par le groupe parlementaire CDU/CSU un préambule atlantiste au traité franco-allemand de l’Élysée de 1963, le privant d’une partie de sa substance, ce qui fit dire au général de Gaulle que « les traités sont comme les roses : cela dure ce que cela dure ». Par ailleurs Strauß avait caressé l’idée dans les années 1950 de doter l’Allemagne d’armes nucléaires tactiques 5. Un accord de coopération franco-allemand avait même été conclu à cet effet en 1957, avant que De Gaulle n’y mette fin et que l’Allemagne ne se range au projet de partage nucléaire au sein de l’OTAN.
La veine gaullienne du discours de Merz se retrouve aussi dans sa méfiance vis-à-vis d’une fédéralisation de l’Europe, accusée de produire trop de normes et invitée à débureaucratiser pour favoriser l’innovation de rupture. Le chef du gouvernement allemand acte également l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses dans des formats inter-étatiques réduits, de l’E3 (France, Royaume)Uni, Allemagne) à une Europe des « meneurs de jeu » qui incluerait aussi la Pologne et l’Italie.
Tout gaulliste qu’il soit, le discours de Friedrich Merz fait une ellipse sur les sujets de discorde actuels au sein de l’Europe et notamment dans la relation franco-allemande à la fois sur la proposition d’émission commune de titres de dette pour financer le réarmement faite par la France. Le chancelier s’abstient également d’apporter un soutien rhétorique aux projets d’armement franco-allemands d’avion de combat du futur (FCAS) et de char de combat (MGCS), annoncés en 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron mais actuellement tous deux dans une profonde crise industrielle.
Cher Wolfgang Ischinger, cher Markus Söder, chers collègues du gouvernement et du Parlement, Excellences, chers invités, Mesdames et Messieurs,
En prononçant son discours le premier jour de la conférence, immédiatement après le président de la conférence Wolfgang Ischinger et le ministre-président de Bavière Markus Söder, Friedrich Merz déroge à la tradition. En effet d’habitude le discours du chancelier a lieu le deuxième jour. Ce dernier semble avoir voulu éviter de reproduire la situation de 2025, où J. D. Vance, en parlant avant tout le monde, avait donné le ton de l’ensemble des débats.
À quelques exceptions près, cela fait plus de trente ans que je participe à la Conférence de Munich sur la sécurité. À ses débuts, elle était un sismographe des relations entre l’Amérique et l’Europe. Depuis de nombreuses années, elle est un sismographe de la situation politique mondiale dans son ensemble. Auparavant, je venais ici principalement pour cultiver les relations avec nos amis américains, mais aussi pour rencontrer de nouveaux acteurs de la politique étrangère et de sécurité venus du monde entier.
Friedrich Merz est un « atlantiste déçu », comme il l’a lui-même exprimé avec éclat lors de la soirée électorale de février 2025.
Depuis quelques années, une atmosphère particulière règne dans cette salle, marquée par la montée des tensions et des conflits dans le monde. Avec la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine il y a quatre ans, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de guerres et de conflits ouverts qui nous tiennent en haleine et transforment notre monde plus profondément que nous, même ici présents, ne l’aurions imaginé pendant tant d’années.
Dans ce contexte, cher Wolfgang Ischinger, il était important pour moi d’ouvrir la conférence aujourd’hui, car nous devons dialoguer plus que jamais. Avant cela, permettez-moi, au nom du gouvernement fédéral, de remercier Wolfgang Ischinger d’avoir accepté une fois de plus la présidence de la conférence cette année.
Président de la Conférence de Munich depuis 2022, Christoph Heusgen, a été remplacé en 2025 par Jens Stoltenberg l’ancien chef de l’OTAN, le premier non-Allemand à occuper ce poste. Cependant, comme ce dernier est actuellement ministre des Finances de Norvège, c’est le prédécesseur de Heusgen Wolfgang Ischinger qui a repris pour un an l’organisation de la Wehrkunde.
Je peux me permettre de le dire, cher Wolfgang. Merci beaucoup pour votre travail, en particulier cette année.
Cette conférence porte une devise sombre : « En cours de destruction ». Cette devise signifie probablement que l’ordre international, fondé sur le droit et les règles, est au bord de l’effondrement. Je crains qu’il ne soit nécessaire de l’affirmer encore plus clairement. Cet ordre, aussi imparfait fût-il même à son apogée, n’existe plus sous sa forme originelle.
Et nous, en Europe, comme l’écrivait Peter Sloterdijk il y a quelques semaines, avons mis fin à de longues vacances loin de l’histoire du monde. Ensemble, nous avons franchi le seuil d’une ère à nouveau ouvertement caractérisée par la puissance et surtout, par la politique des grandes puissances. Cela signifie d’abord le révisionnisme violent de la Russie, une guerre brutale contre l’Ukraine, contre notre ordre politique, avec des crimes de guerre quotidiens et affreux. Mais ce n’est que la manifestation la plus flagrante que nous constatons chaque jour. Nous assistons à d’autres évolutions dans le monde, différentes de celles que nous avons souvent évoquées ici même au cours des dernières années et décennies.
La Chine affirme sa prétention à la puissance mondiale. Elle a préparé le terrain à cette ambition avec une patience stratégique qui dure depuis de nombreuses années. Dans un avenir proche, Pékin pourrait affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire. La Chine exploite systématiquement les dépendances des autres et réinterprète l’ordre international à son avantage.
La vision d’une Chine conquérante capable « d’affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire » est symptomatique d’une relation bien plus tendue vis-à-vis de Pékin.
Si l’histoire a connu une période unipolaire après la chute du mur de Berlin, elle est révolue. La prétention des États-Unis à la suprématie est certainement contestée, voire déjà perdue.
Cette phrase extrêmement inhabituelle de la part d’un chancelier allemand révèle la profondeur du divorce transatlantique en cours.
Ce retour à la politique de puissance n’est cependant pas uniquement dû à la rivalité entre grandes puissances. Mesdames et Messieurs, il reflète aussi le dynamisme et l’ambition des sociétés en période de grands bouleversements. Cela reflète un besoin, même dans de nombreux États démocratiques, d’un pouvoir exécutif fort dans un monde où les États démocratiquement constitués atteignent les limites de leur capacité d’action. La politique des grandes puissances semble, du moins, offrir une réponse simple et efficace, du moins pour les grandes puissances et du moins dans un premier temps.
Dépourvue d’illusions, la politique des grandes puissances se détourne d’un monde dont l’interconnexion croissante s’est traduite par la réglementation juridique et la pacification des relations entre États. Elle opère selon ses propres règles : rapide, brutale et souvent imprévisible. Elle craint ses propres dépendances, celles des autres, mais les utilise et, si nécessaire, les exploite. La lutte pour les sphères d’influence, les dépendances et les allégeances devient primordiale.
Les matières premières, les technologies et les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de pouvoir dans ce jeu à somme nulle que se livrent les grandes puissances.
C’est un jeu dangereux, d’abord pour les petites puissances, puis, probablement aussi, pour les grandes.
Nos amis américains s’adaptent rapidement à cette situation. Ils ont pris conscience de la nécessité de rattraper leur retard sur la Chine. Leur stratégie de sécurité nationale aboutit à des conclusions radicales, non pas pour freiner cette tendance, mais pour l’accélérer.
Nous autres Européens prenons également nos précautions. Nous nous préparons à cette nouvelle ère. Ce faisant, nous arrivons à des conclusions différentes de celles, par exemple, de l’administration américaine à Washington.
Notre première tâche, notre tâche en tant qu’Européens et, bien sûr, en tant qu’Allemands, est aujourd’hui de reconnaître cette nouvelle réalité. Cela ne signifie pas pour autant que nous l’acceptons comme une fatalité. Nous ne sommes pas à la merci de ce monde. Nous pouvons le façonner.
Je n’en ai aucun doute. Nous préserverons nos intérêts et nos valeurs dans ce monde, du moins si nous nous soutenons résolument, collectivement et faisons confiance à nos propres forces.
Ainsi, nous traverserons la tempête et préserverons notre liberté. Nous ouvrirons de nouvelles perspectives, saisirons de nouvelles opportunités et, si nous agissons avec justesse, nous sortirons même plus forts de cette épreuve. Mesdames et Messieurs, en toute lucidité, nous devons d’abord considérer nos objectifs, puis nos possibilités.
Les grands objectifs de la politique étrangère et de sécurité allemande découlent de notre Loi fondamentale, de notre histoire et de notre géographie. Et par-dessus tout, il y a notre liberté. Notre sécurité rend cette liberté possible. Notre puissance économique est au service de cette liberté.
La Loi fondamentale, l’Histoire et la géographie nous incitent à toujours penser en termes européens lorsque nous définissons nos objectifs. Cette orientation correspond à nos intérêts. C’est la seule façon d’offrir les meilleures perspectives à notre pays. La politique étrangère allemande, et sa politique de sécurité en particulier, sont profondément ancrées en Europe, et cette Europe est aujourd’hui plus précieuse que jamais.
La manière dont nous poursuivons nos objectifs doit désormais être en adéquation avec nos capacités. Soyons francs : au regard de sa puissance, la politique étrangère allemande de ces dernières décennies a, pour ainsi dire, été excessivement normative. Animée des meilleures intentions, elle a critiqué les violations de l’ordre international dans le monde entier. Elle a souvent mis en garde, rappelé à l’ordre et réprimandé, mais sans suffisamment se préoccuper du manque fréquent de moyens pour remédier à la situation. Cet écart entre aspirations et possibilités s’est trop creusé. Nous devons le réduire, et c’est la seule façon de mieux appréhender la réalité. Faisons donc le point sur nos capacités.
Un exemple éloquent : le produit intérieur brut de la Russie s’élève actuellement à environ 2 000 milliards d’euros. Celui de l’Union européenne est près de dix fois supérieur. Pourtant, l’Europe n’est pas dix fois plus puissante que la Russie aujourd’hui. Notre potentiel militaire, politique, économique et technologique est immense, mais nous sommes loin de l’avoir pleinement exploité. Par conséquent, l’essentiel est désormais le suivant : Nous devons changer notre façon de penser. Nous avons compris qu’à l’ère des grandes puissances, notre liberté n’est plus acquise. Elle est menacée. Il faudra de la détermination et de la volonté pour la préserver. Cela exigera d’être prêt à emprunter de nouvelles voies, à accepter le changement et, oui, même à faire des sacrifices. Et non pas un jour, mais maintenant.
Pour des raisons impérieuses, en Allemagne, nous prenons le pouvoir de l’État très au sérieux. Depuis 1945, l’idée qu’il nous fallait contenir ce pouvoir a été profondément ancrée dans notre pensée.
Permettez-moi d’ajouter : ce n’est pas seulement un excès de pouvoir de l’État qui détruit les fondements de notre liberté. Un pouvoir de l’État insuffisant conduit au même résultat, même si c’est par un chemin différent. Et cette question a une dimension profondément européenne. Puis-je le citer ? Il y a quinze ans, Radek Sikorski écrivait dans l’ouvrage collectif allemand : « Je crains moins la puissance allemande que son inaction. » Cela aussi fait partie de notre responsabilité, qui découle de notre constitution, de notre histoire et de notre géographie. Nous assumons cette responsabilité.
À cette fin, il nous faut une stratégie qui résolve un dilemme évident. La réorganisation du monde par les grandes puissances s’opère plus rapidement et plus profondément que nous ne pouvons nous renforcer. Pour cette seule raison, je ne suis pas convaincu par l’appel, parfois trop instinctif, à ce que l’Europe abandonne purement et simplement son partenariat avec les États-Unis.
Mesdames et Messieurs, je comprends le malaise et les doutes que suscitent de telles demandes. J’en partage même certains. Pourtant, ces demandes ne sont pas mûrement réfléchies. Elles ignorent tout simplement les dures réalités géopolitiques de l’Europe et sous-estiment le potentiel que recèle encore notre partenariat avec les États-Unis, malgré toutes les difficultés.
Il ne suffira donc pas de réagir avec la plus grande habileté rhétorique possible aux manœuvres et aux caprices des grandes puissances. En cette période difficile, nous définissons notre propre programme. Nous nous concentrons sur nous-mêmes. Ce programme prend forme. Comment pourrait-il en être autrement ? Et pourtant, sa réalisation est déjà bien engagée. Nous utilisons la pression que nous subissons pour créer quelque chose de nouveau et, espérons-le, de positif. Cependant, la politique des grandes puissances en Europe n’est pas une option pour l’Allemagne.
Un leadership fondé sur le partenariat, oui. Des fantasmes hégémoniques ? Non, nous autres Allemands n’agirons plus jamais seuls. C’est une leçon durable que nous avons apprise.
Nous affirmons notre liberté avec nos voisins, uniquement avec nos voisins, nos alliés et nos partenaires. Nous nous appuyons sur notre force, notre souveraineté et notre capacité de solidarité en Europe. Nous le faisons avec un réalisme fondé sur des principes.
Mesdames et Messieurs, si je puis me permettre, ce programme de liberté repose sur quatre piliers.
Premièrement, nous nous renforçons militairement, politiquement, économiquement et technologiquement. Ce faisant, nous réduisons nos dépendances et notre vulnérabilité. Le renforcement de l’Europe au sein de l’OTAN est notre priorité absolue. Nous investissons massivement dans une dissuasion crédible. Pour rappel, l’Allemagne a amendé sa Constitution. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin dernier, la quasi-totalité des alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur produit intérieur brut à la sécurité. L’Allemagne, à elle seule, investira plusieurs centaines de milliards d’euros dans les années à venir. Nous soutenons l’Ukraine dans sa courageuse résistance à l’impérialisme russe. Nous agissons sur les plans diplomatique, politique, économique, mais aussi, bien sûr, militaire. Par ailleurs, depuis un an, l’Allemagne et l’Europe exercent un leadership prépondérant dans ce dossier. Nous avons infligé à Moscou des pertes et des coûts immenses. Si Moscou finit par accepter la paix, ce sera aussi grâce à cela, car c’est une expression de la force de l’Europe. Nous avons lancé d’importants projets d’acquisition d’armements conventionnels, allant de la défense aérienne aux frappes de précision en profondeur grâce à la technologie satellitaire. Nous revitalisons notre industrie de défense. De nouvelles usines ouvrent, de nouveaux emplois sont créés et de nouvelles technologies émergent. Comme l’a déclaré le ministre-président de Bavière, ici même, autour de Munich, par exemple, un pôle d’entreprises de technologies de défense hautement innovantes est en plein essor, développant des technologies de rupture, certaines en étroite collaboration avec l’Ukraine. Monsieur le ministre de la Défense, la réforme de nos forces armées est en cours. Si nécessaire, nous procéderons à des ajustements. Nous renforçons le flanc Est de l’OTAN. À cette fin, notre brigade est déployée en Lituanie – la première fois dans l’histoire de la Bundeswehr qu’une unité d’une telle dimension est déployée hors de notre territoire. Nous assurerons une sécurité accrue dans le Grand Nord. Les premiers Eurofighters allemands ont été désignés, et d’autres suivront. Nous ferons de la Bundeswehr – je l’ai souvent dit, et je le répète ici – l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible. Une armée capable de tenir bon si nécessaire.
Parallèlement, nous renforçons la résilience de notre société et de notre économie. Nous mettons en place de nouvelles lois pour sécuriser nos réseaux et nos infrastructures critiques contre les attaques hybrides. Nous créons des chaînes d’approvisionnement résilientes et réduisons notre dépendance aux matières premières, aux produits essentiels et aux technologies. Nous protégeons notre ordre libre et démocratique contre ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs. Nous renforcerons notamment nos services de renseignement. Dans ce nouveau monde, la politique de la concurrence est indissociable de la politique de sécurité, et la politique de sécurité est indissociable de la politique de la concurrence. Toutes deux servent notre liberté. C’est précisément pourquoi nous voulons être des moteurs de progrès dans les technologies d’avenir. L’intelligence artificielle y jouera un rôle clé.
Deuxièmement, nous renforçons l’Europe. Une Europe souveraine est notre meilleure réponse à cette nouvelle ère. Unir et renforcer l’Europe est notre priorité absolue aujourd’hui. Notre Europe doit se concentrer sur l’essentiel : préserver et renforcer notre liberté, notre sécurité et notre compétitivité. Nous devons mettre un terme à la prolifération des bureaucraties et des réglementations européennes. Les normes européennes ne doivent pas nous entraver au point de paralyser et de freiner notre compétitivité. Elles doivent au contraire mettre en valeur nos atouts. Elles doivent stimuler l’innovation et l’esprit d’entreprise, encourager l’investissement et récompenser la créativité. L’Europe ne doit pas se retrancher derrière une logique d’évitement des risques. L’Europe doit créer des opportunités et libérer son potentiel. Chère Ursula von der Leyen, nous avons longuement discuté de ces questions hier avec les chefs d’État et de gouvernement européens, et nous élaborons désormais ensemble une feuille de route commune pour une Europe forte et souveraine. L’Europe doit devenir une force politique mondiale dotée de sa propre stratégie de sécurité. Et, pour rappel : l’article 42 du traité sur l’Union européenne nous engage à nous entraider en cas d’attaque armée en Europe. Nous devons maintenant définir comment nous entendons organiser cela au niveau européen. Non pas pour remplacer l’OTAN, mais comme un pilier solide et autonome au sein de l’alliance. J’ai entamé avec le président français Emmanuel Macron des discussions sur la dissuasion nucléaire européenne.
Mesdames et Messieurs, soyons clairs : nous respectons nos obligations juridiques. Nous nous y conformons pleinement dans le cadre de nos accords de partage nucléaire au sein de l’OTAN et nous ne permettrons pas l’émergence de zones de sécurité inégales en Europe. L’industrie européenne de défense doit, quant à elle, tenir ses promesses. Nous allons donc organiser la normalisation, la mise à l’échelle et la simplification des systèmes d’armes au niveau européen. Cela libérera un potentiel considérable et nous permettra de traduire cette force en une présence extérieure unifiée, incluant nos partenaires stratégiques. Cela passe notamment par une politique commerciale forte. L’accord Mercosur entre l’Union européenne et quatre États d’Amérique du Sud sera appliqué à titre provisoire. Oui, c’est là une bonne décision de la Commission européenne. L’accord de libre-échange avec l’Inde a été finalisé. D’autres accords suivront, rapidement je l’espère. Sur le plan diplomatique, nous, en Europe, accomplissons donc un exploit remarquable ces jours-ci. Cela se manifeste également dans notre action pour la paix en Ukraine. Là où l’agilité est de mise, nous avançons par petits groupes avec l’E3 – c’est-à-dire avec l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – mais aussi avec l’Italie et la Pologne, qui sont les meneurs de jeu en Europe. Nous savons qu’à long terme, nous ne réussirons que si nous entraînons les autres Européens dans notre sillage. C’est ce que nous faisons, et pour nous, Allemands, il n’y a pas d’autre solution. Nous sommes le cœur de l’Europe. Si l’Europe se déchire, l’Allemagne se déchirera aussi. Mais j’en appelle également à nos partenaires : prenez conscience de la gravité de la situation ; vous aussi, contribuez à bâtir une Europe forte et souveraine.
Et enfin, troisièmement : nous voulons établir un nouveau partenariat transatlantique. Permettez-moi de commencer par une vérité dérangeante. Un fossé, une profonde fracture, s’est creusé entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Le vice-président J. D. Vance l’a déclaré ici même à Munich il y a un an. Son analyse était juste. La guerre culturelle du mouvement MAGA aux États-Unis, n’a rien à voir avec notre liberté d’expression ; notre relation s’arrête là lorsque ce discours s’attaque à la dignité humaine et à la Loi fondamentale. Nous ne croyons ni aux droits de douane ni au protectionnisme, mais au libre-échange, et nous soutenons les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé car nous sommes convaincus que nous ne pouvons relever les défis mondiaux qu’ensemble. Or, le partenariat transatlantique semble avoir perdu de son évidence. D’abord aux États-Unis, puis ici en Europe, et sans doute aussi dans cette salle. Mesdames et Messieurs, si notre partenariat veut avoir un avenir, nous devons le redéfinir à deux égards. Cette réévaluation doit être concrète, non abstraite. Nous devons parvenir à cette conclusion par-delà l’Atlantique : ensemble, nous sommes plus forts. Nous, Européens, savons combien est précieuse la confiance sur laquelle repose l’OTAN. À l’ère des grandes puissances, les États-Unis, eux aussi, dépendront de cette confiance. Même eux atteignent les limites de leur propre pouvoir lorsqu’ils agissent unilatéralement, comme le soulignent les stratèges du Pentagone. En tout cas, cela semble clair. L’OTAN n’est pas seulement notre atout concurrentiel, mais aussi le vôtre, chers amis américains.
Pour nos compatriotes américains, je vais paraphraser en anglais : depuis plus de trois générations, la confiance entre alliés et amis est ce qui a fait de l’OTAN l’alliance la plus forte de tous les temps. L’Europe est pleinement consciente de sa valeur. En période de rivalité entre grandes puissances, même les États-Unis ne sont pas assez puissants pour tout faire seuls. Chers amis, l’appartenance à l’OTAN est un atout concurrentiel non seulement pour l’Europe, mais aussi pour les États-Unis. Alors, réparons et ravivons ensemble la confiance transatlantique. Nous, Européens, faisons notre part dès maintenant.
À partir d’ici, Merz cesse de parler en anglais.
Et je voudrais reprendre les mots de Wolfgang Ischinger : « Les autocraties peuvent avoir des partisans. Les démocraties ont des partenaires et des alliés. »
Cette phrase, d’ailleurs, s’applique aussi à nous, Européens. Un véritable allié prend ses obligations au sérieux. Personne ne nous a contraints à la dépendance excessive envers les États-Unis dans laquelle nous nous sommes récemment trouvés. Cette immaturité était de notre propre fait. Mais nous tournons la page dès maintenant, et de préférence au plus vite. Nous n’y parvenons pas en abandonnant l’OTAN. Nous y parvenons en bâtissant un pilier européen fort et autonome, au sein de l’alliance et dans notre propre intérêt. Et ce nouveau départ, Mesdames et Messieurs, est juste en toutes circonstances. Il est juste même si les États-Unis continuent de prendre leurs distances. Il est juste tant que nous ne pouvons garantir notre sécurité par nous-mêmes. Nous le pouvons. Et c’est, en définitive, la bonne approche pour rétablir un partenariat transatlantique plus sain.
Je pense qu’à l’avenir, nos désaccords seront plus fréquents qu’auparavant. Nous devrons négocier, et peut-être même débattre plus souvent, de la voie à suivre. Si nous le faisons avec une force, un respect et une dignité renouvelés, ce sera bénéfique pour les deux parties. J’ai d’ailleurs perçu cela lors des discussions sur le Groenland que nous avons eues ces dernières semaines. Je m’adresse en particulier à Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, qui sait pouvoir compter sur la solidarité européenne sans la moindre réserve.
Quatrièmement, et surtout, nous tissons un solide réseau de partenariats mondiaux. Si importants que demeurent pour nous l’intégration européenne et le partenariat transatlantique, ils ne suffiront plus à préserver notre liberté. Le partenariat n’est pas un concept absolu. Il n’exige pas un accord total sur toutes les valeurs et tous les intérêts. C’est d’ailleurs l’un des enseignements de ces derniers jours, semaines et mois. C’est ainsi que nous abordons de nouveaux partenaires avec lesquels nous partageons des préoccupations certes importantes, mais pas toutes. Cela nous permet d’éviter les dépendances et les risques, tout en ouvrant des perspectives pour les deux parties. Cela protège notre liberté. Le Canada, le Japon, la Turquie, l’Inde et le Brésil joueront un rôle clé à cet égard. Il en sera de même pour l’Afrique du Sud, les États du Golfe et d’autres pays. Nous souhaitons tisser des liens plus étroits avec ces pays, fondés sur le respect mutuel et dans une perspective de long terme. Nous partageons un intérêt fondamental pour un ordre politique où nous pouvons compter sur des accords, où nous nous engageons à résoudre conjointement les problèmes mondiaux et, surtout, où nous réglons les conflits pacifiquement.
Dans le quatrième et dernier volet du discours sont énumérés quelques partenaires pour l’Europe, des pays nommés comme partenaires potentiels dans une relation dénuée de toute prétention idéologique : Japon, Canada, mais aussi Turquie et Pays du Golfe. Trois pays du BRICS sont nommés : Brésil, Inde et Afrique du Sud, sans doute une volonté d’éloigner ces pays considérés comme fréquentables de l’orbite de Moscou et Pékin. Merz s’abstient ici d’évoquer un partenariat avec Pékin, contrairement à la formule qui avait cours en Europe il y a quelques années encore d’une Chine à la fois « partenaire, concurrent et rivale systémique ».
Nous partageons l’expérience que le droit international et les organisations internationales servent notre souveraineté, notre indépendance et, en effet, notre liberté. Nous, Allemands, savons qu’un monde où seule la force compte serait un monde sombre.
Notre pays a suivi cette voie au XXe siècle, jusqu’à sa fin amère et désastreuse. Aujourd’hui, nous nous engageons sur une voie différente et meilleure. Notre plus grande force réside dans notre capacité à bâtir des partenariats, des alliances et des organisations fondés sur le droit et les règles, sur le respect et la confiance, et animés par la foi en la force de la liberté. Après 1945, ce sont avant tout nos amis américains qui nous ont inspirés, nous autres Allemands, avec cette idée puissante et éclairée. Nous ne l’oublierons jamais.
Sur ce fondement, l’OTAN est devenue l’alliance politique la plus forte de l’Histoire. Nous restons fidèles à cet idéal. Avec toute notre énergie et notre passion, avec dignité et solidarité, avec créativité et courage, nous portons cet idéal dans cette nouvelle ère, afin qu’elle ne s’assombrisse pas, mais soit, Mesdames et Messieurs, une période faste pour nous, et surtout pour la génération de nos enfants et petits-enfants, qui comptent sur nous pour agir avec justesse en ces jours et ces semaines. Nous sommes déterminés à y parvenir.
Sources
- Christian Hacke, Weltmacht wider Willen : die Aussenpolitik der Bundesrepublik Deutschland, Frankfurt/M, Ullstein, coll. « Zeitgeschichte », 1993.
- Personalbestand der Bundeswehr bis 2024, Statista.
- Entwicklung der Militärausgaben in Deutschland von 1925 bis 1944 und in der Bundesrepublik Deutschland von 1950 bis 2015, Deutscher Bundestag.
- Tim Geiger, Atlantiker gegen Gaullisten : aussenpolitischer Konflikt und innerparteilicher Machtkampf in der CDU/CSU 1958-1969, München, R. Oldenbourg, coll. « Studien zur internationalen Geschichte », Bd. 20, 2008.
- Franz Josef Strauß und die Gelüste auf eine Atombombe, TAZ