« L’espion doit vivre dans une schizophrénie organisée », une conversation avec Vincent Crouzet

Vincent Crouzet, ancien officier de renseignement, a exercé un métier où il faut pouvoir se diviser sans se perdre.

Dans son dernier livre, récit de terrains et d’une vie double, il esquisse une réflexion sur ce que le renseignement révèle de la santé d’un État.

Nous le rencontrons.

Vincent Crouzet, Le Jour où je suis devenu espion, Paris, Éditions de l'Observatoire, 2026, 208 pages, ISBN 9791032937068

Le métier d’espion fait l’objet de nombreux fantasmes, dont vous parlez d’ailleurs dans votre dernier livre. Vous jouez d’ailleurs de ces fantasmes en disant que c’est en lisant les James Bond que vous êtes, d’une certaine manière, devenu espion pour la première fois. Dans les récits que vous faites de votre expérience, l’enjolivez-vous aussi ? 

L’imaginaire joue effectivement un grand rôle dans la construction de notre vision du renseignement. La littérature d’espionnage jadis, les fictions audiovisuelles aujourd’hui, ont un rôle déterminant dans l’attractivité de la profession.

Cet imaginaire donne au métier un côté très fantasmatique. La réalité s’avère souvent différente, les métiers du renseignement étant pour partie fonctionnarisés et bureaucratisés. En ce qui me concerne , j’ai eu la chance d’être très vite projeté sur le terrain, à l’étranger, pour recueillir de l’information en zone de crise, si bien que j’ai effectivement eu l’impression de vivre quelque chose d’assez exceptionnel, qui rejoignait l’image rêvée que je me faisais du métier avant d’y entrer. 

Cette romantisation du métier d’espion peut-elle aussi avoir de mauvais effets ? Je songe par exemple à la série télévisée Le Bureau des Légendes : après avoir été libéré des prisons iraniennes, le sociologue Roland Marchal avait déclaré que ses geôliers, grands amateurs de cette série, s’étaient persuadés qu’il était un espion.

Tous les services de renseignement importants dans le monde ont une petite unité qui lit et visionne tout ce qui sort sur eux — et sur les autres. C’est un peu comme dans Les Trois Jours du Condor 1. Ils regardent s’ils peuvent trouver des détails intéressants.

Je pense que la fiction est une arme de guerre pour le renseignement.

Pourquoi ? 

D’abord parce qu’elle permet de créer du soft power et une impression de puissance. 

Si demain vous êtes attrapé par un agent de la CIA, vous serez impressionné en raison d’un imaginaire de la CIA qu’a bâti la fiction. De la même manière, quand un agent de la CIA va recruter une source, cette cible est nourrie depuis des années par cette même fiction. 

De cette façon, le renseignement anglo-saxon fonctionne quelque peu comme un livre de fiction à la fois littéraire et audiovisuel. 

Nous nous sommes aperçus trop tard d’une telle réalité. Heureusement, l’ancien directeur de la DGSE Bernard Bajolet, puis son successeur Bernard Émié, ont tous deux compris l’intérêt du Bureau des Légendes.

Bien sûr, ces fictions peuvent être contre-productives : on peut par exemple tirer prétexte de celles-ci pour interpeller un agent supposé. Ce retournement est tout à fait étonnant. 

Dans le renseignement, il n’y a pas d’entre-deux : la confiance est accordée ou refusée. Dès lors qu’on perd la moindre parcelle de confiance, on ne partage plus l’essentiel. 

Vincent Crouzet

La fiction nourrit donc l’action du renseignement ? 

La fiction touche le plus grand nombre, tout en communiquant, de nouveau, une vision très fantasmatique du métier. Elle permet également de faire découvrir la géopolitique aux gens. 

C’est un élément très important. Je dirais que l’essentiel du travail sur l’image et la réputation du renseignement est fait par la fiction. Le Bureau des légendes a considérablement contribué à la très bonne réputation de la DGSE et à son prestige. 

Dans Le Jour où je suis devenu espion, vous racontez le caractère parfois ingrat d’un métier où les services à la nation sont rendus dans le plus grand secret et ne sont donc jamais récompensés ou salués. Étant envoyé sur le terrain en solitaire, devant assumer une couverture, pouvez-vous parfois perdre vos repères et ne plus savoir pour qui vous travaillez réellement ? 

J’ai travaillé auprès de marchands d’armes en Afrique du Sud, qui vivaient comme de grands criminels. Cela apporte une sensation de grande liberté transgressive dont il est important de se défier.

Il est très facile de basculer dans l’autre monde, ne serait-ce que par appât du gain ou encore par idéalisme : quand on suit un mouvement de guérilla ou d’opposition, on devient rapidement un compagnon de route. On est donc très poreux à l’idéologie et à la manière de vivre de ces gens-là, surtout quand on vit avec eux, sur le terrain, dans des conditions difficiles. Il est d’ailleurs toujours difficile de ne plus revoir ces gens, avec qui on s’est souvent attaché, et de couper tous liens avec eux du jour au lendemain quand les nécessités du service l’imposent. 

Il faut donc vivre dans quelque chose comme une schizophrénie organisée et toujours avoir un moment dans la journée, quand on referme la porte de sa chambre d’hôtel, où l’on se remémore qui l’on est et qui l’on redevient. Il faut, deux fois par jour au moins, faire le point avec soi-même pour être au clair sur ce que l’on fait et pourquoi on le fait. 

Le travail de renseignement a-t-il beaucoup évolué depuis que vous vous êtes engagé dans cette carrière ? Vu de l’extérieur, on a parfois l’impression que le renseignement technologique a progressivement marginalisé la dimension humaine du métier. 

J’ai été le témoin de grandes évolutions dans le domaine technique, notamment s’agissant des transmissions, qui ont énormément évolué du fait de l’apparition des systèmes de messagerie téléphonique cryptée.

Toutefois, la bascule vers le tout technologique est surtout le fait du renseignement anglo-saxon, qui a opéré une mue radicale pour un renseignement à 90 % électronique et spatial. Les services anglo-saxons se livrent à une surenchère budgétaire et technologique qui n’apporte pas une plus-value à la hauteur des sommes engagées. Il faut admettre que de plus en plus d’informations sont publiques : la valeur ajoutée du renseignement consiste à se focaliser sur l’infime part qui reste secrète, comme ce que Trump ou Poutine ont dans la tête.

Pour le savoir, le renseignement humain demeure capital. 

Les services français sont-ils allés moins loin que leurs homologues anglo-saxons dans la bascule technologique ?

Les Français sont parvenus à maintenir l’équilibre entre renseignement humain et technologique. Nous avons conservé un maillage humain partout dans le monde, tout en développant de nouvelles capacités technologiques.

Cet équilibre est important. Quand Nicolas Lerner a pris la direction de la DGSE, il a déclaré que le président de la République lui avait demandé de se recentrer sur l’espionnage brut : savoir ce que pensent les grands de ce monde. Cela ne peut se faire qu’à travers le renseignement humain. 

Nous traversons une période où les faits et la vérité ont perdu de leur évidence. Ce dérèglement du rapport au réel et au vrai affecte-t-il le travail des services de renseignement, dont la mission première est de collecter des informations fiables ?

L’objectif qui justifie l’existence même d’un service de renseignement tient à la capacité de celui-ci à fournir au pouvoir politique des renseignements susceptibles de l’aider à prendre des décisions en connaissance de cause. Il est donc crucial que ces renseignements soient le plus fidèles possible à la réalité.

Finalement, la qualité du renseignement est un assez bon reflet des valeurs et du fonctionnement d’un pays. Aux autocrates, on ne rapporte que ce qu’ils ont envie d’entendre : Poutine doit être sevré d’informations flatteuses concernant l’efficacité de la Russie. Dans un pays comme la France, les agents de la DGSE œuvrent à apporter l’information la plus fiable à propos de la réalité du terrain. Quand un agent rédige sa note, il a toujours en tête la plus-value qu’il va pouvoir apporter aux décideurs politiques. 

De plus en plus d’informations sont publiques : la valeur ajoutée du renseignement consiste à se focaliser sur l’infime part qui reste secrète, comme ce que Trump ou Poutine ont dans la tête.

Vincent Crouzet

La nomination à la tête du renseignement américain de Tulsi Gabbard, plus connue pour ses amitiés poutiniennes que pour son expertise, couplée aux purges que le service a connues depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ne risquent-elles pas d’affaiblir l’appareil américain ? 

La situation est effectivement très inquiétante.

Une personne comme Tulsi Gabbard, qui a été pro-russe, pro-Assad et demeure complotiste, est aux antipodes des exigences attendues du dirigeant d’un service de renseignement, soucieux de factualité, d’objectivité et de véracité.

Dans un appareil d’État, un service de renseignement doit avoir un attachement à la réalité supérieur à l’attachement au pouvoir. Ce n’est malheureusement plus le cas aux États-Unis aujourd’hui, où les services de renseignement sont dirigés par des idéologues militants plutôt que par de grands serviteurs de l’État désintéressés. 

Peut-on imaginer que certains agents du renseignement américain s’opposent à ce tournant idéologique qu’on veut leur imposer ?

Quand on est un officier traitant de la CIA, qu’on a tissé des liens pendant des années pour développer un réseau de contacts et qu’on doit couper tous ces liens du jour au lendemain, c’est évidemment difficile. Ceux qui se sont engagés dans la CIA il y a dix ans ont appris à voir la Russie comme un grand rival : aujourd’hui, on leur demande quasiment de collaborer avec elle. Il est évident que cela crée des réticences et que certains peuvent traîner des pieds. En France, on peut faire usage de l’article 40 qui permet de ne pas obéir à un ordre illégal. 

Pour l’instant, toutes ces tensions qui agitent le renseignement américain ne semblent pas altérer son efficacité, que ce soit en Iran ou au Venezuela. 

Je ne suis pas particulièrement impressionné par l’opération Maduro : l’Amérique latine est la zone d’action privilégiée du renseignement américain. 14 % des agents de la CIA sont des latinos capables de se fondre sur le terrain latino-américain. Le rapport de forces étant tellement déséquilibré, le succès de l’opération n’est pas très surprenant. Dans le cas de l’Iran, les Américains ont aussi pu compter sur le soutien des services israéliens.

Les bouleversements qui secouent la sphère du renseignement américain ont-ils des répercussions sur sa coopération avec les services étrangers, notamment européens ?

Les services de renseignement américains n’ont pas perdu en termes de capacité, mais ils souffrent effectivement d’une perte d’influence, ce qui remet en question leur capacité à coopérer avec des services étrangers.

Dans le renseignement, il n’y a pas d’entre-deux : la confiance est accordée ou refusée. Dès lors qu’on perd la moindre parcelle de confiance, on ne partage plus l’essentiel. 

Avec la somme des conflits qui nous opposent aujourd’hui aux États-Unis, il est évident qu’une distance s’est créée. Bien sûr, le lien n’est pas totalement coupé avec le pays, ne serait-ce que parce qu’on espère un changement prochain de leadership.

L’alliance des Five Eyes est sans doute celle confrontée aux dilemmes les plus aigus. On voit mal les Canadiens, aujourd’hui menacés territorialement par Trump, continuer à collaborer avec les Américains. Les Britanniques et les Australiens sont également confrontés aux mêmes difficultés. Le plus probable, dans cette situation, est qu’ils choisissent de parcelliser, pour partager des informations sur certains dossiers comme l’Iran, mais plus sur d’autres. 

Au niveau de la politique interne des États-Unis, est-il possible que Trump se retrouve bloqué par les institutions américaines elles-mêmes ? La CIA, par exemple, pourrait-elle décider de ne plus le suivre ?

C’est une possibilité. D’une part, les briefings de sécurité contiennent des orientations que le président des États-Unis ne lit pas, n’intègre pas et à partir desquelles il ne décide pas. D’autre part, il se trouve des personnes pour ne pas obéir aux instructions qui sont données. 

Pour un officier traitant de la CIA qui a une cinquantaine de sources et de correspondants, un revirement sans préavis du président américain peut être assez délicat. J’en parlais précédemment au sujet de la position des États-Unis sur la Russie : pour ceux s’étant engagés dans la CIA il y a dix ans, mus par un sentiment national les opposant à l’ennemi de toujours, une demande de collaboration avec la Russie est difficile à accepter.

La qualité du renseignement est un assez bon reflet des valeurs et du fonctionnement d’un pays. Aux autocrates, on ne rapporte que ce qu’ils ont envie d’entendre.

Vincent Crouzet

Emmanuel Macron a affirmé, le 15 janvier 2026, que les deux tiers des renseignements récoltés par l’Ukraine sont désormais fournis par la France, qui comble ainsi le vide laissé par le désengagement américain. De quels moyens disposent les renseignements français sur ce front et quels types de renseignements transmettent-ils aux Ukrainiens ?

J’ai été très surpris que le Président Macron fasse cette révélation publiquement. Cela a d’ailleurs mis les Américains dans une très grande colère, car ils veulent le beurre et l’argent du beurre, garder un rôle de pilotage tout en se désengageant.

Sur le plan technologique, la France a les moyens de suppléer les Américains — ou du moins de les remplacer dans un certain nombre de domaines. Certes, la France ne dispose pas de leur capacité géospatiale, qui est très utile pour cartographier, mais elle peut aider les Ukrainiens pour l’imagerie spatiale, à intervalles réguliers, de zones bien précises où ceux-ci souhaitent frapper. Surtout, elle est capable de conduire des interceptions électroniques à travers ses deux grandes stations d’interception. 

Sur le renseignement humain, un très grand nombre de choses peuvent être partagées avec les Ukrainiens à travers nos capteurs, non pas sur le terrain en Ukraine, mais notamment dans les capitales européennes. 

Il est tout de même assez étonnant de la part du président de la République d’avoir fait cette déclaration, parce qu’elle engage et expose les services de renseignement.

Était-ce une mauvaise idée de le dire publiquement ?

Non, je pense que cette décision a été réfléchie : elle est destinée à signifier à tous que nous sommes bien les alliés de l’Ukraine. 

Cette annonce est survenue à un moment où les Ukrainiens ont eux-mêmes changé de ligne : le discours de Zelensky à Davos a fait de nouveau un pas vers les Américains — parce que l’Ukraine et les États-Unis étaient alors en pleines négociations, mais surtout parce que les deux négociateurs ukrainiens étaient Roustem Oumierov et Kyrylo Boudanov, le second étant l’ancien patron du renseignement militaire.

La déclaration du président français a donc mis Boudanov en porte-à-faux vis-à-vis des Américains. Pour les Ukrainiens, c’était un véritable problème conjoncturel au moment de l’ouverture des négociations tripartites avec les États-Unis. 

En quoi les brouilles politiques affectent-elles le renseignement ? Je pense, dans le cas français, aux relations avec le Maroc et l’Algérie, essentielles dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, mais qui ont connu bien des remous ces dernières années.  

Au-delà ou en deçà des rapports et des difficultés politiques, la France a toujours su garder des canaux de très haut niveau dans les domaines du renseignement, par exemple avec l’Algérie. Il est important pour les deux pays de maintenir cette coopération et cette exigence : elle constitue une forme de colonne vertébrale.

Évidemment, il est dans notre intérêt aujourd’hui de maintenir et de promouvoir les relations avec le Maroc au meilleur niveau. Dans les services de renseignement, la loyauté sur le long terme compte beaucoup : les Marocains nous offrent celle-ci.

Quels sont aujourd’hui vos rapports avec la DGSE, en particulier pour ce qui touche à vos publications ?

À la DGSE, certains restent dans l’épure du secret, de l’extrême confidentialité et  n’aiment pas que des anciens écrivent et communiquent. Je les comprends tout à fait : ils respectent une sorte de devoir moral.

Parfois, il y a toutefois dans les prises de parole d’anciens une part d’aigreur que je peux comprendre : quand on quitte ce métier, on quitte une vie d’adrénaline un peu particulière. Je ne comprends pas cependant qu’on puisse communiquer cette aigreur : dans certains livres de personnes ayant quitté la DGSE, on sent beaucoup de frustration. 

Diriez-vous en ce qui vous concerne que c’est tout l’inverse ?

Oui, dans mon cas, j’ai choisi d’envisager cette histoire avec la DGSE comme une grande chance pour ma trajectoire et mon petit destin.

Cela dit, le service n’a pas besoin de communicants : les directeurs généraux communiquent maintenant de mieux en mieux. Je ne travaille pas en synergie avec eux et ne leur demande rien, mais je fais attention à ne pas commettre de faute de sécurité. J’essaie de faire fuiter le manuscrit à deux, trois anciens qui gardent un lien avec les services, et assurent le rôle d’une courroie de transmission : je sais ainsi qu’il sera lu et que, si je n’ai pas de retour, c’est que tout va bien.  

Voyez-vous l’écriture de ce témoignage comme un geste libérateur, vous permettant de raconter tout ce que vous n’avez pas eu le droit de raconter ?

Non. J’ai toujours aimé écrire et je suis par ailleurs romancier. L’écriture n’est pas pour moi une thérapie : il s’agit plutôt d’une envie, d’une question de plaisir. 

Certes, quand on est un agent de terrain, en revanche, on évolue dans notre couloir de nage : il est impossible de savoir ce qui se passe à côté. C’est en effet une vraie frustration, donc je me libère plutôt dans les romans où je peux me mettre en scène comme le directeur général de la Sécurité extérieure, inventer et diriger des opérations. Je prends alors un grand plaisir à faire ce que je n’ai jamais fait dans ma vraie vie, pour voyager de nouveau à travers les projections des agents du service Action 2

Tous les services de renseignement importants ont une unité qui lit et visionne tout ce qui sort sur eux. La fiction est une arme de guerre pour le renseignement.

Vincent Crouzet

Vous racontez dans Le Jour où je suis devenu espion comment les missions ont changé votre regard sur le monde. Quelles leçons en avez-vous tiré ?

Au terme des missions, on se rend compte que le monde n’est pas noir et blanc, mais plutôt gris. Lors de mon travail, je me suis trouvé confronté à un déterminisme très important, non pas social, mais géographique : selon que l’on soit né à Tel Aviv ou à Gaza, on voit le monde d’une manière différente. 

J’ai aussi rencontré des personnes formidables au sein du camp adverse, si je peux dire, tout comme des personnes atroces dans mon camp. Cela permet d’avoir une vision du monde non pas relativiste mais un peu moins binaire. 

Ce déplacement n’empêche pas d’avoir des convictions ou de maintenir une forme d’engagement : c’est ce que font tous les agents, mais ceux-ci sont obligés d’en faire abstraction sur le terrain. Il faut s’adapter. Les dynamiques du renseignement font qu’on ne peut pas être militant si l’on veut être efficace dans un monde en action. On est obligé de faire « la part des choses » : ce serait un joli titre pour un livre. 

Votre prochain livre, peut-être ? 

J’avais écrit un petit essai à La Martinière Jeunesse 3 sur comment vivre dans un monde en guerre quand on vient d’un monde en paix : nous sommes obligés, de temps en temps, de nous détacher de notre bulle informationnelle pour regarder le monde autrement. 

Ce changement de perspective n’est pas quelque chose qu’on nous apprend mais, sur le terrain, il s’opère très vite.

À laquelle de vos expériences pensez-vous ? 

Avant d’être projeté au Liban, j’avais une vision très manichéenne du pays : je l’envisageais comme le lieu d’une guerre des religions.

Très peu de temps après mon arrivée au Liban, je suis allé dans la vieille église romane Saint-Jean-et-Marc, à Byblos, au nord de Beyrouth. Le curé nous a amenés voir l’imam chiite, qui était de l’autre côté du jardin, et nous avons tous assisté à la dernière prière musulmane. En quelques heures seulement, mon regard sur la guerre au Liban a changé.

Après une vie menée dans le secret, quel est maintenant votre rapport quotidien au mensonge — ou à la vérité ? 

Votre question est intéressante car, d’abord, le cerveau s’organise pour passer du jour au lendemain d’une vie d’un agent de renseignement, double ou triple, à une vie normale sans part conférée au secret et à la clandestinité. 

Il m’est arrivé, en retrouvant une vie normale, de partir dans une ville que je ne connaissais pas, où je ne connaissais personne, pour essayer de retrouver pendant quelques heures, le temps d’un week-end, un peu de l’excitation d’arriver dans un univers inconnu comme un anonyme ou un agent clandestin. Je retrouvais des réflexes pour identifier un hôtel ou un restaurant où j’allais pouvoir rencontrer du monde intéressant.

Nos habitudes de raisonnement font que nous continuons à travailler d’une certaine manière. Il est très difficile de retrouver une activité normale et de couper avec la vie d’espion du jour au lendemain.

Sources
  1. Film d’espionnage américain, réalisé par Sydney Pollack et sorti en 1975, inspiré du roman Les Six Jours du Condor de James Grady (1974).
  2. Force spéciale secrète placée sous le commandement de la DGSE, chargée des opérations d’actions clandestines.
  3. Vincent Crouzet, Comment vivre dans un monde en guerre ?, Paris, La Martinière, 2024.
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