Pour continuer à nous lire et nous soutenir, découvrez nos offres d’abonnement au Grand Continent
En Ukraine, la guerre entrera bientôt dans sa cinquième année. L’Union européenne doit aussi désormais compter avec un partenaire américain qui s’avère de moins en moins fiable et va jusqu’à menacer la souveraineté territoriale d’un allié. Comment interprétez-vous le contexte dans lequel l’Estonie et l’Europe se trouvent aujourd’hui ?
L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique. La manière dont cette guerre se terminera — et bien sûr nous souhaitons qu’elle se termine par une paix juste et durable — déterminera non seulement l’avenir de l’Ukraine, mais la sécurité européenne pour des décennies.
La façon dont prendra fin la guerre en Ukraine revêt donc une importance existentielle pour nous.
L’Estonie promeut un plan en deux points.
Le premier consiste à maintenir la pression sur la Russie et le second à soutenir l’Ukraine dans ses efforts pour contenir l’agression. Il est important de montrer notre détermination à soutenir l’Ukraine mais aussi notre capacité à faire pression sur la Russie à long terme — car même si cette terrible guerre prend fin, nous continuerons à être menacés par la Russie.
Au sein de l’Union, nous sommes en première ligne pour demander de nouvelles sanctions. Nous travaillons d’arrache-pied pour mettre en place le 20e paquet dès que possible, dans l’idéal dès le mois prochain.
Nous examinons également d’autres moyens de faire pression sur Vladimir Poutine. Outre les sanctions, nous pouvons imposer des droits de douane sur certains produits, comme nous en avons discuté, afin d’entraver la flotte fantôme. La France a pris des mesures importantes dans ce domaine.
Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité du continent.
Martin Roger
Nous nous sommes engagés à soutenir l’Ukraine sur le long terme en consacrant au moins 0,25 % de notre PIB annuel à la résistance militaire du pays. L’année dernière, nous avons consacré 0,35 % de notre PIB à cet effort. Nous le faisons parallèlement à d’importants investissements dans la défense, auxquels nous avons consacré plus de 5 % de notre PIB cette année.
Le problème, c’est que Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.
Nous devons garder cela à l’esprit et avoir confiance en nous, en tant qu’Européens ; mais il nous faut bien sûr aussi travailler avec les Américains. La politique américaine a changé sous l’administration Trump, mais je pense qu’il existe des domaines dans lesquels nous pouvons toujours collaborer efficacement, notamment en ce qui concerne les sanctions.
Comment la position estonienne sur le conflit en Ukraine a-t-elle évolué depuis 2022 ?
Nous fournissions une aide militaire à l’Ukraine avant le 24 février 2022, en prévision d’une agression à grande échelle au sujet de laquelle nous disposions de renseignements précis que nous avions rendus publics.
Nos fondamentaux n’ont pas changé depuis. Nous voulons que l’architecture de sécurité européenne soit préservée et protégée afin notamment que l’Ukraine survive et puisse se défendre à l’avenir ; qu’elle survive en tant qu’État souverain dont les frontières ne peuvent être modifiées par la force.
Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union.
Nous avons également soutenu les aspirations de l’Ukraine à intégrer l’OTAN. C’est difficile et ambitieux à l’heure actuelle ; mais plus encore qu’il y a quatre ans, il nous faut aujourd’hui réfléchir à la question des garanties de sécurité. Il faut nous assurer que l’Ukraine ne sera plus attaquée à l’avenir.
Quel regard portez-vous sur les négociations de paix menées par les États-Unis ?
Pour l’instant, il ne s’agit que de pourparlers. Nous soutenons bien sûr les efforts des États-Unis pour mettre fin à la guerre, mais cette paix doit être juste : nous devons nous assurer qu’elle respecte les principes fondamentaux de la souveraineté de l’Ukraine et que l’agression ne profite pas à l’agresseur.
Cette paix doit aussi être durable et viable, ce qui me ramène à ce que je disais à propos des garanties de sécurité : comment s’assurer que l’Ukraine ne sera plus jamais attaquée ?
C’est notre responsabilité, mais c’est aussi notre intérêt en tant qu’Européens.
Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union.
Martin Roger
Quel regard portez-vous sur les cessions de territoires exigées par la Russie ?
Les revendications russes ne sont pas seulement territoriales.
Poutine ne mène pas cette guerre uniquement pour gagner quelques kilomètres carrés dans l’est de l’Ukraine ; ses ambitions sont beaucoup plus vastes et profondes. Il veut asservir l’Ukraine en tant que nation, mais aussi, par ce biais, remodeler la manière dont nous organisons la sécurité européenne.
Il faut donc bien mesurer toute la portée d’une éventuelle cession territoriale en Ukraine ; de toute façon, nous sommes tous d’accord pour dire que les territoires ne peuvent être conquis par la force.
Dans le cas d’un accord de paix, la question de la relation à établir avec la Russie se posera aux États membres. Quelle est la position de l’Estonie sur ce sujet ?
Tout d’abord, cela dépendra de la manière dont cette guerre se terminera, du type de paix que nous parviendrons à instaurer et aussi du type de Russie auquel nous aurons affaire.
De nombreuses conditions doivent être réunies pour que nous puissions entretenir des relations appropriées à long terme avec la Fédération de Russie, compte tenu des crimes internationaux terribles qui ont été commis par elle, à commencer par celui d’agression.
Nous avons mis en place un tribunal international à cet effet : la CPI a inculpé Vladimir Poutine pour crimes de guerre ; la question de l’impunité doit donc être abordée.
Deuxièmement, des dommages ont été infligés à l’Ukraine. Nous devons donc également nous pencher sur la question de l’indemnisation. Nous disposons des avoirs russes gelés qui devraient être utilisés à cette fin.
Enfin, nous pensons que la Russie restera une menace à long terme pour la sécurité européenne, compte tenu de la façon dont elle se perçoit et dont elle organise sa sécurité. Cela nous incite à faire les investissements nécessaires pour nous préparer à assurer mieux notre sécurité. Si nous prenons les mesures nécessaires en matière de défense, ce défi sécuritaire pourra être relevé et cette menace écartée.
L’Estonie est-elle favorable à la reprise d’un canal de discussion direct avec Moscou ?
Actuellement, nous estimons que les Européens doivent suivre le plan en deux points consistant à soutenir l’Ukraine et à faire pression sur la Russie, car nous ne voyons pas de réelle volonté de la part des Russes de s’engager sérieusement dans des négociations.
Il faut donc les amener à une position où ils seront réellement disposés à discuter sérieusement. Les Européens devraient donc d’abord augmenter la pression sur Moscou pour se mettre en position de force.
L’Estonie a récemment alerté ses partenaires européens sur le risque de voir des vétérans de guerre russes affluer dans l’Union. Qu’est-ce qui motive cette inquiétude ?
Nous sommes inquiets des risques pour la sécurité intérieure européenne au sens large.
Nous voyons quel type de personnes ont été enrôlées dans les forces armées russes pour participer à l’agression militaire contre l’Ukraine ; nous voyons donc le type de problèmes auxquels les Russes seront confrontés avec ces anciens combattants. La probabilité est donc grande que les Russes souhaitent s’en débarrasser à leur manière.
Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.
Martin Roger
Si ces personnes peuvent circuler librement dans l’espace Schengen, cela représente un risque considérable. Notre alerte vise à garantir la sécurité européenne en nous assurant que nous avons atténué tous les risques en matière de criminalité et de sécurité au sens large, mais aussi à envoyer un message aux Russes pour leur faire comprendre que toute agression a un prix.
Après les menaces proférées par les États-Unis contre le Groenland, pensez-vous que l’article 5 du traité de l’OTAN est toujours valable ?
Nous croyons dans la sécurité atlantique et dans l’article 5. C’est l’un des piliers de notre sécurité.
S’agissant du Groenland, nous avons été clairs sur les principes fondamentaux du soutien au Royaume du Danemark. Ces questions concernent le Royaume du Danemark et le Groenland et doivent être tranchées par eux. Si des préoccupations de sécurité se posent au sein de l’alliance, cela doit être discuté. L’OTAN dispose de tous les outils nécessaires pour résoudre ces préoccupations concernant l’empreinte future de nos adversaires dans la région arctique.
Le secrétaire général de l’OTAN a déclaré récemment que les Européens ne pouvaient pas assurer leur défense indépendamment des États-Unis. Êtes-vous d’accord ?
Je comprends pourquoi ce débat a été lancé, mais je pense que nous devons nous concentrer davantage sur nos responsabilités, sur ce que nous devons faire.
Les États-Unis ont joué un rôle majeur dans la sécurité européenne. Ce qui ressort à présent des déclarations américaines, c’est que nos partenaires transatlantiques attendent de nous que nous assumions désormais une plus grande part de responsabilité en matière de défense et de sécurité ; c’est compréhensible. Ce que nous voulons, c’est que cette transformation, ce transfert de responsabilités, se fasse de manière responsable et structurée, afin que la dissuasion et la défense collective demeurent assurées pour l’alliance.
Les Européens ont fait des investissements considérables dans la défense, mais nous serions plus en sécurité si nous mettions en œuvre de manière accélérée les promesses que nous avons faites lors du sommet de l’OTAN de La Haye de juin 2025. Nous avons tous signé pour atteindre le seuil de 5 % de dépenses militaires, alors que l’exigence de base en la matière était de 3,5 %.
Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et je pense que, dans le cadre de l’alliance atlantique, nous pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité européenne. La meilleure politique transatlantique pour les Européens consiste à avoir une bonne politique européenne et donc une Europe forte et fiable en tant que partenaire de nos alliés transatlantiques.
L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique.
Martin Roger
Quelles sont selon vous les priorités pour renforcer la défense européenne ?
Il faut renforcer la préparation de nos forces et de nos capacités, disposer de stocks suffisants et comprendre comment fonctionne cette structure transatlantique remodelée, comment l’alliance est prête à relever les défis futurs. Nous devons faire en sorte de mettre réellement en œuvre les promesses que nous avons faites en matière d’investissements défensifs et réfléchir à la manière de traduire ces fonds considérables en capacités réelles.
Est-il possible d’avancer sur les questions de défense à 27 ? Faudrait-il imaginer d’autres formats de coopération ?
Bien sûr. L’Union peut tirer parti de son pouvoir réglementaire, fiscal et de ses ressources pour mobiliser des fonds.
En matière de défense, nous avons mis en place différents programmes, nous avons utilisé l’instrument SAFE pour obtenir des ressources supplémentaires pour notre défense.
Faudrait-il un nouveau traité européen dédié uniquement à la défense commune ?
Actuellement, je pense que nous disposons des structures nécessaires pour avancer en matière de défense. Nous devons simplement les adapter à notre époque et au monde dans lequel nous vivons. Si nous sommes agiles, si nous investissons, nous serons dans une excellente position.
Mais au risque de me répéter, j’insiste sur le fait que selon moi, ce dont nous avons collectivement besoin, c’est de confiance en nous ; de croire en nous-mêmes pour évaluer et contrer les menaces avec lucidité.