La Pâques de Poutine : analyse théologico-politique de l’homélie du patriarche Kirill
« Que rien ne fasse obstacle à la volonté de notre peuple ! »
En faisant de Pâques « le jour de la victoire », en articulant un imaginaire militaire et héroïque autour de la résurrection du Christ, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies a de nouveau transformé son homélie pascale en une justification théologico-politique de la guerre menée par Poutine.
Nous le traduisons et commentons ligne à ligne.
- Auteur
- Le Grand Continent

Dans la nuit du 19 au 20 avril, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies a présidé la célébration pascale dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, à laquelle ont notamment assisté Vladimir Poutine et le maire de Moscou, Sergueï Sobianine.
Son homélie s’inscrit dans une tradition que les lecteurs du Grand Continent connaissent bien, celle de la sanctification et de la justification de la guerre de Vladimir Poutine par l’Église orthodoxe russe et son patriarche.
Alors que le pape François marquait ses distances vis-à-vis de l’emprise de Washington, condamnant sa politique migratoire comme une « crise majeure » dans sa dernière lettre aux évêques états-uniens et n’accordant à J. D. Vance qu’une audition de quelques minutes au Vatican, le patriarche Kirill apparaissait, lui, parfaitement aligné sur les objectifs politiques et militaires du pouvoir russe.
Nous traduisons ici cet office patriotique, massivement retransmis par les chaînes de télévision russe, dans lequel Kirill transforme le jour de la résurrection du Christ en un « jour de victoire », en écho à l’appellation officielle du 9 mai, qui commémore la victoire des troupes soviétiques lors de la Seconde Guerre mondiale, également appelée « Grande Guerre patriotique ».
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Mes frères et mes sœurs,
C’est du fond du cœur que je vous adresse, en ce jour, tous mes vœux pour la fête de la Sainte Pâques à venir.
Le jour de Pâques est un jour de victoire.
L’expression « Jour de victoire » est l’appellation officielle du 9 mai, qui commémore la victoire des troupes soviétiques lors de la Seconde Guerre mondiale, également appelée « Grande Guerre patriotique ». Dans son homélie, le patriarche établit à plusieurs reprises un lien entre la guerre terrestre et la guerre spirituelle.
Nous sommes familiers de cette notion lorsqu’elle désigne une victoire en terrain guerrier, mais Pâques est un jour de victoire sur l’ennemi le plus redoutable : sur le diable, sur les forces du mal, qui étendaient sur le monde leur domination sans partage.
En répétant à plusieurs reprises le mot « victoire », le patriarche souligne le caractère décisif de celle-ci. En articulant un imaginaire militaire et héroïque autour de la résurrection du Christ, il transforme son homélie en une justification théologico-politique de la guerre menée par Poutine.
Aucune philosophie, même la plus sophistiquée, ne pouvait libérer les hommes de cette domination. Mais le Seigneur Jésus-Christ, sans être aucunement philosophe, a apporté au monde cette vérité. Il a révélé la Justice divine, qui offre aux hommes de vaincre le mal.
Ce passage doit être lu comme une critique de l’humanisme séculier, du rationalisme occidental et de l’idéologie libérale, suggérant leur impuissance morale – dans la lignée de la doctrine de lu patriarche sur le « monde russe ».
Que signifie « vaincre le mal » ? Cela signifie : devenir heureux. La douleur, le malheur humains, viennent directement du mal. Nous n’en avons pas toujours conscience, mais ce lien est incontestable. La Pâques du Christ, le souvenir du Sauveur et de Sa mission, de la libération des hommes tenus sous le joug du mal, voilà la force spirituelle que chaque croyant ressent lorsqu’il pénètre une église le jour de Pâques, qu’il ressent non pas seulement avec sa raison, mais de tout son cœur et de toute son âme. Il ne saurait en être autrement.
La Sainte Résurrection du Christ est véritablement un jour de victoire, un jour de libération des hommes des forces du mal. Voilà pourquoi les églises se remplissent de fidèles en ce jour, alors même qu’il n’est pas si facile d’assister debout à de longs offices. Pourtant, les fidèles s’y pressent sans se plaindre, parfois en foule compacte, sans que jamais ces contraintes liées à l’office pascal ne viennent troubler leur état spirituel.
C’est encore une preuve du fait que la grâce de Dieu, en ce jour, touche nos âmes. Elle raffermit notre foi, elle vient en aide à celui qui associe sa prière dans l’église à une réflexion sur sa propre vie, sur les manières de venir à bout des situations les plus difficiles, sur les moyens et les forces à mettre en œuvre pour triompher du mal et du mensonge qui, lorsqu’ils touchent notre cœur, nous infligent de véritables blessures.
C’est pourquoi, de tout mon cœur, je vous adresse mes vœux en ce grand jour de victoire : la victoire du Christ sur le mal, sur le mensonge, sur le diable. Dieu veuille que chacun d’entre nous, y compris par la participation à l’office d’aujourd’hui, puisse être accueilli dans cette atmosphère de victoire spirituelle, autrement dit, se fortifier dans la foi et aboutir aux conclusions propres à corriger le cours de nos vies, à nous préserver des erreurs auxquelles nous cédons, tantôt par notre volonté propre, tantôt du fait des circonstances extérieures.
Que le Seigneur nous aide, en ce jour de Sainte Pâques, à trouver la paix spirituelle, la joie et, bien sûr, à nous renforcer dans la foi. Je vous souhaite à tous, mes bien chers frères et sœurs, chrétiens orthodoxes, et même à celles et ceux d’entre vous qui ne sont guère croyants, que la joie de la Résurrection du Christ atteigne vos cœurs.
À l’occasion de la fête de Pâques orthodoxe, Vladimir Poutine a proclamé une trêve symbolique des combats du 19 au 21 avril, s’inscrivant dans la tradition chrétienne de la « trêve de Dieu ». Malgré cette annonce, les forces russes ont rapidement violé le cessez-le-feu, selon les autorités ukrainiennes, qui ont signalé une intensification des attaques, notamment à Pokrovsk et Siversk. Tandis que Moscou niait toute violation, le président Zelensky dénonçait une opération de communication, soulignant soit un manque de contrôle de Poutine sur son armée, soit une volonté délibérée de tromper l’opinion.
J’émets des vœux particuliers de prospérité pour nous tous, pour l’ensemble de notre peuple. Que disparaissent tous ces conflits, particulièrement redoutables dans les conditions de la civilisation moderne.
La version originelle de l’office de Kirill, telle qu’on peut l’écouter en ligne, comprenait ici un passage à la fois menaçant et contradictoire, aux allures de lapsus, dont les termes ont été mis à jour sur la page du Patriarcat de Moscou : « Que la paix, la prospérité, l’absence de tout conflit — lesquels s’avèrent particulièrement redoutables dans les conditions de la civilisation moderne — que tout cela disparaisse et que rien ne fasse obstacle à notre peuple ».
Que rien ne fasse obstacle à la volonté de notre peuple, ni à celle d’aucun autre peuple de la Terre, de vivre en paix, de se développer et, plus fondamentalement, d’unir le progrès matériel au progrès spirituel.
Suivant la tradition pluriséculaire de la « trêve de Dieu », cessation temporaire des conflits à l’occasion de certaines fêtes religieuses, Vladimir Poutine a annoncé l’arrêt de toutes les hostilités du 19 au 21 avril pour marquer la Pâques orthodoxe. Le président la Fédération de Russie a porté à cette occasion un message d’élévation spirituelle sur fond de mobilisation patriotique : « La grande fête de Pâques nous apporte l’amour et l’espérance, la foi dans le Bien et la justice. Elle nous réunit toutes et tous autour d’idéaux spirituels et moraux impérissables. C’est avec un immense plaisir que je souligne, en ces jours de célébrations pascales, le rôle essentiel et inspirant que jouent, aujourd’hui comme par le passé, l’Église orthodoxe russe et d’autres confessions chrétiennes au point de vue de l’harmonie sociale et de la compréhension mutuelle, de l’éducation de la jeune génération et de la consolidation des valeurs familiales. Notre reconnaissance la plus sincère va naturellement aux efforts que déploient les organisations religieuses en direction des défenseurs de la Patrie et de leurs proches, ainsi qu’à leur participation aux initiatives patriotiques, caritatives et éducatives, pour lesquelles il existe aujourd’hui une forte demande populaire ». Si la priorité donnée aux opérations militaires sur les opérations spirituelles n’était pas assez claire, les forces armées russes n’ont pas manqué de rompre aussitôt la trêve annoncée, tandis que le patriarche Kirill répondait à l’allocution de Vladimir Poutine par un prêche patriotique et militariste. D’un côté, le président Volodymyr Zelensky a fait état de la poursuite, voire de l’aggravation des opérations militaires russes, citant à ce propos un rapport du Commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky. Depuis dix heures du matin, en ce dimanche de Pâques, les tirs d’artillerie lourde et attaques de drones kamikazes du côté de la Fédération de Russie n’ont fait qu’augmenter par rapport aux jours précédents, en particulier dans les directions de Pokrovsk et Siversk. Le rapport de Syrsky faisait ainsi état de 46 assauts russes sur différents fronts ainsi que 901 tirs, dont 448 à l’artillerie lourde. Le ministère de la Défense russe soutenant, pour sa part, que toutes les unités militaires ont respecté à la lettre le cessez-le-feu à partir du 19 avril à 18 heures, le président ukrainien n’a pu qu’en conclure : « Dans les faits, soit Poutine ne contrôle pas complètement son armée, soit la situation actuelle démontre une fois de plus que la Russie n’a pas pour objectif d’agir concrètement pour mettre fin à cette guerre et qu’elle ne cherchait, avec cette trêve, qu’à se présenter à son avantage dans les médias ». Il concluait sa déclaration en rappelant que l’Ukraine avait agi et continuerait d’agir de manière symétrique : « Nous répondrons au silence par le silence, aux frappes par les frappes ».
Que le Seigneur nous aide à emprunter cette voie et aucune autre, à emprunter la voie de la vie. Une fois encore, je vous souhaite à toutes et tous la meilleure fête de la Sainte Pâques !