Points clefs
- Pour remplacer les États-Unis, l’Union devrait dépenser seulement 0,12 % de plus de son PIB.
- L’Europe doit choisir sans délai : soit augmenter significativement le nombre de troupes de plus de 300 000 pour compenser la nature fragmentée des armées nationales, soit trouver des moyens d’améliorer rapidement la coordination militaire.
« Certains en Europe peuvent être frustrés par Bruxelles. Mais soyons clairs : si ce n’est pas Bruxelles, c’est Moscou. C’est votre choix. C’est de la géopolitique. C’est l’histoire. » 1
Volodymyr Zelensky, 15 février 2025
La menace russe en quelques chiffres clefs
La guerre en Ukraine a été coûteuse pour l’armée russe 2. La mobilisation profonde de la société et de l’industrie par le Kremlin a toutefois permis à l’armée russe de devenir considérablement plus grande, plus expérimentée et mieux équipée que celle qui a envahi l’Ukraine en 2022. Elle dispose désormais d’une expérience inestimable du champ de bataille et de la guerre contemporaine — inégalée par toute autre armée, à l’exception de celle de l’Ukraine.
La présence russe en Ukraine à la fin de 2024 s’élevait à environ 700 000 soldats, c’est-à-dire bien plus que la force d’invasion de 2022. La production de l’industrie de défense russe s’est rapidement intensifiée 3. En 2024 seulement, la Russie a produit et remis à neuf environ 1 550 chars, 5 700 véhicules blindés et 450 pièces d’artillerie de tout type. Elle a également déployé 1 800 munitions de croisière de type Lancet à longue portée 4. Comparé à 2022, cela représente une augmentation de 220 % de la production de chars, de 150 % pour les véhicules blindés et l’artillerie, et de 435 % pour les munitions de croisière à longue portée.
La plupart de ces équipements procède d’anciens matériels soviétiques modernisés, mais la production russe se poursuivra, quoique à un rythme réduit, une fois les stocks soviétiques épuisés. Cette réduction sera bien entendu moins ressentie si elle survient après la fin des hostilités en Ukraine et il faut noter que la Russie a réalisé d’importants progrès dans le domaine des drones — l’un des outils fondamentaux de la guerre en Ukraine –, après avoir auparavant dépendu de l’Iran.
Une attaque russe contre un pays de l’Union est donc concevable. Des évaluations menées par l’OTAN, l’Allemagne, la Pologne, le Danemark et les États baltes estiment que la Russie serait prête à attaquer dans un délai de trois à dix ans 5. Cependant celle-ci pourrait survenir plus tôt, avec les exercices militaires quadriennaux Zapad qui se dérouleront au Bélarus à l’été 2025 6. Ces exercices démontreront la capacité de la Russie à gérer des manœuvres militaires à grande échelle même en temps de guerre.
De quoi avons-nous besoin pour nous défendre ?
La première priorité de l’Europe est de continuer à soutenir l’Ukraine, puisque son armée expérimentée constitue aujourd’hui le moyen de dissuasion le plus efficace contre une attaque russe contre l’Union. Si l’Ukraine décidait qu’un accord américano-russe pour mettre fin à la guerre est inacceptable — par exemple parce que les garanties de paix de Poutine ne sont pas crédibles — l’Europe serait en mesure de fournir des armes supplémentaires à l’Ukraine afin de maintenir ses capacités de combat. Bien entendu, l’Ukraine et l’Union dépendent de certains outils stratégiques essentiels fournis par les États-Unis, notamment en matière de renseignement et de communications par satellite qui restent difficiles à remplacer à court terme, même s’il existe, si nécessaire, des substituts.
La Russie serait prête à attaquer un pays de l’OTAN dans un délai de trois à dix ans
Alexandr Burilkov et Guntram B. Wolff
Il convient de remarquer un fait souvent ignoré dans le débat public. D’un point de vue macroéconomique, nous pourrions remplacer entièrement le soutien des États-Unis dès à présent — les chiffres étant suffisamment réduits. Depuis février 2022, les États-Unis ont alloué 64 milliards d’euros de soutien militaire à l’Ukraine, tandis que l’Europe, incluant le Royaume-Uni, a envoyé 62 milliards d’euros. En 2024, ce soutien s’élevait à 20 milliards d’euros sur un total de 42 milliards. Pour remplacer les États-Unis, l’Union devrait donc dépenser seulement 0,12 % de plus de son PIB, ce qui est envisageable. La question clef demeure toutefois de savoir si l’Europe pourrait y parvenir sans avoir accès à la base industrielle et militaire américaine.
Un scénario nettement plus difficile pour l’Europe serait celui où l’Ukraine serait obligée de signer un traité de paix asymétrique. La Russie pourrait alors poursuivre son renforcement militaire, créant un défi redoutable pour l’ensemble de l’Union en très peu de temps, compte tenu des rythmes actuels de production de l’industrie russe. L’Union et ses alliés — y compris le Royaume-Uni et la Norvège — devraient alors accélérer immédiatement et massivement le renforcement de leurs armées.
La question de savoir quelles capacités seraient nécessaires pour sécuriser un accord de paix en Ukraine est, dans une certaine mesure, secondaire. Bien que certaines estimations indiquent que l’Ukraine aurait besoin d’environ 150 000 soldats européens pour dissuader efficacement la Russie 7, ces troupes devraient être prêtes à être déployées rapidement là où la Russie décide d’attaquer l’Union.
L’hypothèse actuelle des planificateurs militaires de l’OTAN 8 est qu’en cas d’attaque russe contre un pays européen membre de l’OTAN, les 100 000 soldats américains stationnés en Europe seraient rapidement renforcés par jusqu’à 200 000 troupes américaines supplémentaires, concentrées dans des unités blindées américaines particulièrement adaptées au théâtre d’opérations en Europe de l’Est. Une estimation réaliste pourrait donc être qu’il est nécessaire d’augmenter les capacités européennes d’un équivalent à celui de 300 000 soldats américains, en mettant l’accent sur des forces mécanisées et blindées pour remplacer les unités lourdes de l’armée américaine. Cela se traduirait par environ 50 nouvelles brigades européennes.
D’un point de vue macroéconomique, nous pourrions remplacer entièrement le soutien des États-Unis dès à présent.
Alexandr Burilkov et Guntram B. Wolff
Coordination militaire
La puissance de combat de 300 000 soldats américains est nettement supérieure au nombre équivalent de soldats européens répartis dans 29 armées nationales. Les troupes américaines se déploieraient en grandes unités cohésives de taille de corps, avec un commandement et un contrôle unifiés, encore plus serrés que le commandement conjoint de l’OTAN. De plus, ces troupes bénéficient du plein appui des dispositifs stratégiques américains, notamment l’aviation stratégique et les actifs spatiaux, qui manquent aux armées européennes.
Les pays de l’Union et le Royaume-Uni comptent actuellement 1,47 million de militaires en service actif 9, mais leur efficacité est entravée par l’absence d’un commandement unifié. L’OTAN fonctionne sous l’hypothèse que le Commandant suprême des forces alliées en Europe est un haut général américain — ce qui ne peut fonctionner que si les États-Unis assument un rôle de leadership et fournissent des facilitateurs stratégiques.
Par conséquent, l’Europe doit faire un choix : soit augmenter significativement le nombre de troupes de plus de 300 000 pour compenser la nature fragmentée des armées nationales, soit trouver des moyens d’améliorer rapidement la coordination militaire. Le manque de coordination entraînerait des coûts bien plus élevés et des efforts individuels qui seraient probablement insuffisants pour dissuader l’armée russe. Pourtant, une assurance collective implique que les problèmes d’aléa moral et de coordination doivent être résolus de manière crédible.
Faute de coordination intra-européenne, la puissance de combat de 300 000 soldats américains est nettement supérieure au nombre équivalent de soldats européens répartis dans 29 armées nationales.
Alexandr Burilkov et Guntram B. Wolff
Équipement et production
Générer rapidement de telles augmentations nécessite un effort extraordinaire. Mais l’expérience montre que les économies de marché en sont capables. Par exemple, sous le chancelier Schmidt (1974-1982), l’Allemagne de l’Ouest a modernisé rapidement la Bundeswehr en réponse à la menace des forces mécanisées soviétiques modernisées.
En prenant le 3e corps d’armée américain comme référence, une dissuasion européenne crédible — par exemple, pour empêcher une percée russe rapide dans les pays baltes — nécessiterait au minimum 1 400 chars, 2 000 véhicules de combat d’infanterie et 700 pièces d’artillerie (obusiers de 155 mm et lance-roquettes multiples). Cette puissance de combat est supérieure à celle actuellement détenue, en combiné, par les forces terrestres françaises, allemandes, italiennes et britanniques. Il sera essentiel de fournir à ces forces des munitions suffisantes, au-delà des stocks minimaux existants. Par exemple, un million d’obus de 155 mm constituerait le minimum pour un stock adapté à 90 jours de combat à haute intensité.
L’Europe devrait également développer des capacités en aviation et transport, ainsi que dans le domaine des missiles, de la guerre des drones et des communications et du renseignement. Cela inclut le renforcement de la production de drones pour égaler celle de la Russie — jusqu’à atteindre environ 2 000 munitions de croisière à longue portée par an. Par ailleurs, 300 000 nouveaux personnels devraient être recrutés et formés.
Pour atteindre ces objectifs, la production à l’échelle européenne devrait connaître une forte augmentation. Les dépenses en équipement militaire représentent actuellement environ 0,7 % du PIB 10 ; elles devraient augmenter considérablement. Selon nos calculs, la récente hausse des dépenses militaires en Pologne a conduit le gouvernement à consacrer 70 % des fonds supplémentaires à l’achat d’équipements. De même, le fonds d’endettement Sondervermögen de l’Allemagne a, jusqu’à présent, été utilisé exclusivement pour l’achat d’équipements. Une part plus importante des augmentations des dépenses de défense devra, à terme, être investie dans le recrutement et la formation du personnel.
Les achats à l’échelle européenne seront cruciaux pour réaliser une production militaire à moindre coût. Les coûts pourraient être considérablement réduits si les achats étaient groupés et si une concurrence accrue était introduite. Les contrats avec les fournisseurs militaires devraient passer d’approches de type « coût majoré » (cost-plus) à des contrats incitatifs visant à réduire les coûts 11. Par ailleurs, de très grandes commandes basées sur une norme européenne unique pour atteindre des objectifs tels que 1 400 chars, 2 000 véhicules de combat d’infanterie ou 700 pièces d’artillerie permettraient de réduire considérablement les coûts par rapport à des achats de moindre envergure 12.
Une part plus importante des augmentations des dépenses de défense devra, à terme, être investie dans le recrutement et la formation du personnel.
Alexandr Burilkov et Guntram B. Wolff
Des économies similaires sont réalisables pour les drones. L’annonce par la société allemande Helsing d’une commande de production de 6 000 drones à longue portée pour l’Ukraine en est un bon exemple. De tels systèmes permettraient à l’Union d’atteindre une parité quantitative et qualitative avec les programmes de drones de la Russie. L’aspect aérien de la guerre — notamment les drones et les missiles — souligne l’importance vitale de l’Initiative du « bouclier du ciel européen ». L’objectif devrait être de favoriser la concurrence entre les entreprises européennes pour les grands contrats et d’éviter l’intervention directe des gouvernements dans ces entreprises. La capacité industrielle excédentaire, par exemple dans l’industrie automobile, suggère que la demande supplémentaire pourrait être satisfaite rapidement.
La dimension budgétaire
Les dépenses de défense européennes devront augmenter considérablement par rapport au niveau actuel d’environ 2 % du PIB. Une première évaluation suggère qu’une augmentation d’environ 250 milliards d’euros par an (pour atteindre environ 3,5 % du PIB) est justifiée à court terme, bien que ce calcul ne soit pas simple. Des commandes plus importantes devraient signifier que les processus de production deviennent plus efficaces, ce qui ferait baisser les coûts unitaires. Cependant, une augmentation rapide de la demande fera certainement grimper les prix à court terme. Globalement, les prix unitaires devraient toutefois diminuer à mesure que les volumes de commande augmentent. Par exemple, depuis février 2022, l’Allemagne a commandé 105 chars Leopard II pour son usage propre à un prix unitaire de 28 millions d’euros. Cela représenterait par hypothèse un coût budgétaire de 40 milliards d’euros si l’Europe devait commander 1 400 chars à ce prix, mais dans les faits, les prix unitaires devraient baisser considérablement.
D’un point de vue macroéconomique, une augmentation des dépenses de défense financée par dela dette devrait stimuler l’activité économique européenne à un moment où la demande extérieure pourrait être affaiblie par la prochaine guerre commerciale 13, bien que les rendements et l’inflation puissent augmenter. Ethan Ilzetzki a par ailleurs soutenu que les dépenses de défense pouvaient contribuer positivement à la croissance à long terme via l’innovation, bien qu’une quantification précise de ces effets reste nécessaire 14.
Surtout pour les pays du flanc oriental, les plus exposés à la Russie, et pour ceux présentant d’importantes lacunes y compris dans les composantes de base de la dissuasion, une augmentation substantielle serait politiquement réaliste. Une hausse annuelle de 250 milliards d’euros pourrait être répartie équitablement entre le financement de l’Union et le financement national, facilitant ainsi à la fois des achats communs d’envergure et des dépenses militaires nationales importantes. Pour résoudre les problèmes d’aléa moral, les pays qui ne consacreraient pas davantage aux dépenses de défense nationale recevraient moins de fonds du pot commun.
Une augmentation des dépenses de défense financée par la dette devrait stimuler l’activité économique européenne.
Alexandr Burilkov et Guntram B. Wolff
Ces hausses de dépenses devraient être financées par la dette à court terme à la fois pour des raisons politiques et économiques. Toutefois, le financement devra augmenter de façon permanente. Une solution consisterait à lever 125 milliards d’euros par an pour les cinq prochaines années au niveau de l’Union, tandis que les pays membres s’engageraient progressivement à augmenter leur part des dépenses financées sans recours à la dette durant cette période.
Le leadership et l’engagement de l’Allemagne sont cruciaux.
L’Allemagne devrait, de son propre chef, lever au moins la moitié de ces 125 milliards d’euros par an afin d’augmenter les dépenses de défense nationale annuelles de 80 milliards d’euros à 140 milliards d’euros, soit environ 3,5 % du PIB, ces dépenses devant être complétées par un financement commun de l’Union. La réforme prévue du frein constitutionnel à l’endettement devrait permettre cette augmentation au niveau national en Allemagne.
Actuellement, les capacités militaires de la République fédérale sont largement insuffisantes par rapport aux capacités requises et promises aux alliés. L’engagement de l’Allemagne en 2022 de fournir à l’OTAN deux divisions — généralement environ 40 000 soldats — d’ici 2025 et 2027 rencontre d’importants revers. Cela devra changer, car la contribution de l’Allemagne, compte tenu de sa taille, devrait certainement avoisiner un supplément de 100 000 soldats. Toutefois, les pays européens ne disposent toujours pas d’une stratégie permettant de mobiliser efficacement des fonds communs pour faire avancer des projets de défense d’intérêt commun. Il est notamment essentiel d’aller au-delà du réarmement national et d’investir dans des capacités qui sont des catalyseurs stratégiques pour la défense européenne commune.
Sources
- Discours du Président Zelensky à la Conférence de Munich sur la sécurité, 15 février 2025.
- Dans cette étude nous nous concentrons sur la guerre terrestre, car une invasion par la Russie restera, dans un avenir prévisible, le principal défi de sécurité pour l’Europe. Nous n’aborderons pas la question de la dissuasion nucléaire ou de la guerre hybride.
- Wolff, G.B., A. Burilkov, K. Bushnell and I. Kharitonov (2024) Fit for war in decades : Europe’s and Germany’s slow rearmament vis-a-vis Russia, Kiel Report 1, Kiel Institute.
- David Hambling, ‘Russia Steps Up Deployment Of Lancet Kamikaze Drones, But How Effective Are They ?’ Forbes, 25 juin 2024.
- Voir par exemple Ketrin Jocheková, ‘Russia could start a major war in Europe within 5 years, Danish intelligence warns’, Politico, 11 février 2025.
- Karolina Modzelewska, ‘Minsk and Moscow gear up for massive Zapad-2025 drills’, MSN, 15 janvier 2025.
- Steven Erlanger, ‘Can European ‘Boots on the Ground’ Help Protect Ukraine’s Security ?’, The New York Times, 11 février 2025.
- Commission on the National Defence Strategy, RAND, 2024.
- Données du SIPRI, 2024.
- Wolff et al., 2024.
- Streb, J. and S. Streb (1998) ‘Optimale Beschaffungsverträge bei asymmetrischer Informationsverteilung : Zur Erklärung des nationalsozialistischen Rüstungswunders während des Zweiten Weltkriegs’, Zeitschrift für Wirtschafts- und Sozialwissenschaften 118 : 275–294.
- Mejino-Lopez, J. and G. Wolff (2024) ‘A European defence industrial strategy in a hostile world’, Policy Brief 29/2024, Bruegel.
- Ilzetzki, E. (2025) Guns and Growth : The Economic Consequences of Defense Buildups, Kiel Report 2, Kiel Institute ; Ramey, V.A (2011) ‘Identifying government spending shocks : It’s all in the timing’, The Quarterly Journal of Economics 126(1) : 1–50.
- Ibid.