Alors que la rencontre d’hier entre Macron et Conte est l’occasion de relire l’analyse des rapports entre France, Europe et Italie que Jean-Pierre Darnis nous avait proposée il y a quelques semaines sur Le Grand Continent, l’auteur s’intéresse ici à la généalogie de l’anti-européisme italien alors même que le pays a, depuis la Seconde Guerre mondiale et longtemps été associé à son europhilie. Selon lui, au-delà de l’apparente contradiction qui sous-tend le néo-souverainisme italien, il est surtout urgent de s’intéresser aux compétitions territoriales et pour les ressources de l’Union européenne qu’il révèle.


Par Jean-Pierre Darnis, Maître de Conférences (HDR) à l’Université de Nice Sophia Antipolis, Conseiller Scientifique de l’Istituto Affari Internazionali (Rome)

Entre idéal et opportunité économique, l’Italie a longtemps compté parmi les pays europhiles de l’Union, avec un fort consensus partagé autour de l’idée européenne. Les convulsions politiques récentes ont vu les opinions favorables à l’Europe se raréfier et ce processus a culminé avec l’arrivée au pouvoir de partis politiques qui se présentent en opposition au « système » comme le Mouvement Cinq Etoiles (M5S) et la Ligue. Le contenu du contrat de gouvernement et la candidature d’un économiste eurocritique au portefeuille ministériel de l’économie et des finances ont provoqué des doutes sur le maintien de ce pays dans la zone euro.
Pour mieux comprendre cette crise qui se répercute dans l’Europe entière, il est opportun de réfléchir à l’évolution du rapport entre l’Italie et l’Europe, en décrivant les racines de l’invocation croissante d’un échelon national, jusqu’à la critique directe des « impositions » de l’Europe au cours des derniers gouvernements. L’exécutif M5S-Lega semble prêt à franchir le Rubicon de la rupture avec l’Europe et parachève le parcours négatif d’une Europe affublée de tous les maux italiens et que l’on culpabilise au nom de la crise migratoire. La nouvelle attitude italienne est d’autant plus frappante si l’on se souvient que l’Europe a, dans une certaine mesure, contribué à nourrir l’identité collective du pays alors que le patriotisme italien apparaissait comme faible par rapport à celui d’autres États-membres, comme la France.

Le choix européen de la République italienne

Après la Seconde Guerre mondiale, la République italienne a fait de l’Europe à la fois un projet politique et une dimension d’opportunité économique fondamentale pour la reconstruction et la croissance du pays. De grandes figures politiques comme le démocrate-chrétien Alcide De Gasperi ont incarné cette idée d’une Italie qui ne pouvait exister que dans et par l’Europe. Cette vision d’une Italie démocratique et européenne prenait ses racines dans un courant historique datant du Risorgimento mais également dans des visions catholiques et laïques d’opposants au fascisme qui voyaient dans l’Europe le plus sûr moyen d’éviter de retomber dans les travers du nationalisme.
Déjà au XIXème siècle, la construction nationale italienne est intimement liée au contexte européen. Tout d’abord, elle est le fruit d’un processus dans lequel on assiste à une compétition entre puissances « italiennes » (le Royaume de Piémont-Sardaigne, le Royaume de Naples et des Deux Siciles, les États du Pape pour citer les principaux acteurs) qui entretiennent chacune des rapports avec d’autres puissances européennes. Ainsi, l’échiquier italien apparaît lors du XIXème comme un enjeu pour les Européens. On assiste également à une compétition entre différents courants idéologiques patriotes qui développent une vision européenne. Par exemple, la « Jeune Italie », créée par Giuseppe Mazzini en 1831, allait de pair avec une « Jeune Europe » dans une vision des nations comme garantie d’un futur pacifique en Europe. La question du rapport avec les autres nations européennes marque le jeune royaume d’Italie, qui oscille entre l’alliance avec la France et celle avec l’Allemagne, une dialectique présente jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Après le deuxième conflit mondial, c’est certainement parmi les opposants au fascisme que florissent les idées d’intégration européenne. Le « Manifeste de Ventotenne » écrit en 1941 par Altiero Spinelli et Alberto Rossi, exilés par le régime sur la petite île méditerranéenne, place l’Europe au centre d’un projet réformiste démocratique italien qui s’inscrit dans un dessein de paix universelle. Côté catholique, le « Code de Camaldoli », élaboré en 1943 par un groupe de personnalités parmi lesquelles on compte de nombreux futurs cadres de la Démocratie Chrétienne, prévoit un dépassement des nationalismes et défend une conception ouverte de la société.  L’alliance entre démocrates-chrétiens et laïcs va structurer la vie politique italienne à partir de 1948, alors que la Démocratie chrétienne s’affirme dans les urnes comme le principal parti italien. Les points cardinaux internationaux de l’Italie de l’après-guerre seront l’Alliance Atlantique (à la fois défense et rapport transatlantique) ainsi que l’intégration européenne.
S’observent à partir de là deux types de mécanismes. Le premier est la convergence idéologique entre les forces de majorité, démocrates-chrétiens en tête, qui considèrent que seule l’Europe peut offrir les garanties d’un futur politique qui permette de classer les erreurs du nationalisme fasciste. A cette vision s’ajoute l’effet d’aubaine représenté par l’ouverture des marchés européens : l’Italie va tirer profit de ses faibles coûts de production pour relancer l’ensemble de son appareil industriel grâce aux exportations en Europe. Ce mécanisme contribuera aux remarquables résultats de l’économie italienne dans les années 1950 et 1960.
Dans cette séquence historique, il faut cependant rappeler que le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 et la réorientation française en faveur d’une Europe des nations, euphémisme désignant un modèle intergouvernemental, brise les élans fédéralistes européens. Ceci va provoquer une forme de divorce entre le courant fédéraliste italien et la progression intergouvernementale des politiques européennes. Ainsi dans les années 1960 et 1970, les Italiens poursuivent leur chemin européen mais ce parcours ne bénéficie plus de la force idéelle qui était la sienne au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cela est d’autant plus vrai que pendant la décennie 1970, les esprits sont accaparés par le terrorisme.
Une autre des caractéristiques du rapport entre l’Italie et l’Europe est représentée par ce que les Italiens surnomment parfois la « contrainte externe » : le fait que l’Europe impose à l’Italie une série de réformes qu’elle n’arriverait pas à faire passer en interne. Les autres États européens et l’Union en tant que telle représentent donc à la fois un modèle à suivre et un système qui contraint le pays à respecter des règles (notamment à un niveau budgétaire) qu’elle seule serait moins en capacité de s’imposer.
La République italienne est caractérisée par la séparation des pouvoirs, scrupuleusement assurée dans le cadre d’une république parlementaire. Les élections se font au scrutin proportionnel, ce qui provoque des difficultés profondes et récurrentes après la phase de domination historique de la Démocratie Chrétienne sur le panorama politique italien et la disparition d’Alcide de Gasperi. Cela se traduit notamment par une instabilité gouvernementale qui peut rappeler la Quatrième République française. Dans ce cadre, le recours à l’Europe peut apparaître comme un subterfuge discret pour des responsables de gouvernement qui, n’arrivant pas à créer les conditions internes d’un consensus réformiste, passent par la création de consensus externes au sein des institutions européennes pour aboutir à leurs fins. Cette pratique, somme toute classique dans l’ensemble des pays de l’Union, renforce cependant, et ce depuis longtemps, l’idée fausse que l’Italie subirait une Europe non désirée. Les responsables politiques nationaux se proclament alors victimes de Bruxelles, souvent pour ne pas froisser telle ou telle clientèle et assurer leur réélection.
L’identité européenne de l’Italie de l’après-guerre venait également combler un vide, celui de la référence nationale italienne. En effet, le rejet a posteriori du régime fasciste s’opère également vis-à-vis de la « nation » et de la « patrie », qui apparaissent alors comme synonyme des dérives totalitaires et impérialistes du régime mussolinien. L’Europe représente donc une identité de rechange idéale, alors que la défense est confiée à l’OTAN dans le contexte de la guerre froide. Il faudra attendre les années 1980 pour voir émerger à nouveau un discours politique reprenant la référence nationale comme valeur positive, lorsque certains socialistes italiens se mettent à interpréter un thème qui était jusqu’alors confiné dans les soupentes de l’extrémisme de droite, celles du Movimento Sociale Italiano (MSI, un parti néo-fasciste). Mais c’est surtout à partir des années 1990 que la référence nationale va retrouver une certaine vigueur en Italie.

Les années 1990 et la reprise d’un discours national

Cette décennie représente un basculement pour la gauche italienne. Dans l’après Seconde Guerre mondiale, le Parti Communiste Italien était le grand parti de l’opposition. Il a défendu les institutions de la République mais son discours international était marqué par la référence à l’internationalisme communiste et au soutien de l’URSS. Ainsi, l’Europe a longtemps représenté une dimension absente ou même critiquée au nom de l’anticapitalisme. Il faudra attendre la fin des années 1970 et la première campagne pour les élections au Parlement européen pour voir apparaître ce thème comme enjeu politique pour les communistes. Après la chute du mur de Berlin, les communistes italiens se transforment complètement en donnant naissance au Parti Démocrate de Gauche et à l’Alliance des progressistes (l’Ulivo). C’est ce nouveau courant progressiste, auquel s’adjoindront des membres de l’aile gauche de l’ancienne Démocratie Chrétienne, dissoute en 1994, qui s’affirme comme le principal mouvement de la gauche des années 1990. Et ce camp politique, longtemps défini par son opposition à la coalition de droite emmenée par Silvio Berlusconi, va afficher son européisme tout en concentrant une bonne dose du savoir-faire technocratique italien en matière européenne.

A partir de 1992, une vague d’enquêtes judiciaires en Italie vise à mettre à bas « Tangentopoli », c’est-à-dire un vaste système de corruption et de financement politique.

Cette gauche renouvelée est alimentée par la transformation d’anciens courants européistes de la Démocratie Chrétienne, ceux représentés par des personnalités comme Beniamino Andreatta ou Romano Prodi. Mais il faut toutefois relever la dimension de discontinuité que représente la césure de Tangentopoli en matière d’européisme : à partir de 1994 c’est un paysage politique complètement renouvelé qui se présente devant les électeurs, avec deux camps de droite et de gauche qui se positionnent à propos des questions nationales et européennes. Et le nom même de la nouvelle formation de droite lancée par Silvio Berlusconi, Forza Italia (une formule équivalente au slogan français « Allez les Bleus ! »), illustre la reprise de la référence nationale.
Les alternances entre les majorités de droite et de gauche qui auront cours en Italie de 1994 à 2018 ne vont jamais véritablement remettre en cause l’appartenance à l’Union européenne. Mais la volonté de valoriser l’échelon national fait florès, avec par exemple un consensus transversal autour de la promotion du « système pays », une version technocratique et édulcorée de la référence nationale. Il faut ici rappeler la présidence de la République de Carlo Azeglio Ciampi de 1999 à 2006 qui va relancer un discours patriotique italien, dans une version qui est en même temps pro-européenne et patriote italienne. La mise sur le même niveau des deux références est remarquable car elle va réhabiliter l’idée patriotique, avec par exemple la reprise accrue de l’utilisation des symboles nationaux comme l’hymne et le drapeau. Mais elle marque également un point de croisement pour les perceptions italiennes, une véritable bascule entre une nation qui acquiert ses lettres de noblesses et une Europe qui est sur une pente descendante. Ainsi la présidence de l’européiste Ciampi représente une consécration du thème national et c’est cet héritage qui demeure ensuite alors que l’Europe devient un espace présenté comme toujours plus hostile.
La croissance ininterrompue de l’utilisation de la référence nationale depuis les années 1990 se poursuit dans les années 2000 en devenant un moyen de revendication et de compétition dans l’espace européen, reprenant un concept de compétition territoriale qui était déjà apparu avec les velléités d’autonomie du nord de l’Italie.

L’impact de la question septentrionale sur le débat européen

Les régions septentrionales de l’Italie se sentent particulièrement intégrées à l’Europe. C’est à la fois une question de bagage historique mais aussi d’une proximité synonyme d’intégration économique et de flux constants entre le nord extrêmement dense d’un point de vue industriel et les pays avoisinants. Le renforcement du marché européen ainsi que son élargissement, en particulier vers l’Est, ont représenté une série d’opportunités croissantes pour ces régions du nord de l’Italie, un intérêt qui est souligné par l’ensemble des entrepreneurs, en particulier les différentes émanations territoriales de l’association nationale des entreprises, Confindustria dont le président pour la Vénétie, Matteo Zoppas, déclarait récemment son soutien à l’Europe et à l’Euro.
C’est également au nord de l’Italie qu’apparaissent dès la fin des années 1980 des mouvement autonomistes qui revendiquent l’indépendance de ces territoires du reste de la péninsule. Le parti que nous désignons aujourd’hui comme la « Lega » est l’héritière de cette « Ligue du Nord, Ligue pour l’indépendance de la Padanie », un mouvement qui avait d’ailleurs englobé la « Ligue Lombarde » ainsi que la « Ligue Vénitienne ». Cette force politique s’affirme elle aussi au cours des années 1990, profitant du vide laissé par la faillite des partis classiques, dont le personnel est mis en accusation dans une série d’affaires de corruptions  (le grand scandale de Tangentopoli) et contraint à démissionner ou à disparaitre, comme la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste, et devient un partenaire habituel des coalitions de centre-droit, en passant d’une revendication d’autonomie tout court à la recherche d’un fédéralisme fiscal, projet dans lequel ce sont les régions qui doivent exercer une série de prérogatives qui étaient traditionnellement dévolues à l’État italien. La Ligue actuelle a opéré une transformation importante au cours des dernières années. A la suite de la crise migratoire de 2011 et du déclin du chef historique Umberto Bossi, un nouveau leader a émergé : Matteo Salvini devient le synonyme d’une Ligue nationale qui s’érige en paladin de la nation italienne, tout d’abord à propos de la lutte contre l’immigration mais aussi de la défense de l’Italie contre l’Europe, allant jusqu’à réclamer la sortie de l’Italie de l’Euro. Ce faisant la Ligue de Matteo Salvini se rapproche de forces souverainistes comme le Front National de Marine Le Pen avec lequel elle siège au Parlement européen, et cela malgré une base territoriale liée au tissu entrepreneurial du Nord-est qui tire profit du marché unique.
Par ailleurs la Ligue n’abandonne pas l’agenda régionaliste ; elle pousse à l’obtention d’une « autonomie différenciée » pour la Vénétie, la Lombardie (qui ont plébiscité la proposition via un référendum en 2017) et l’Emilie-Romagne (qui, gouvernée par le centre-gauche, a choisi la négociation avec l’État). Ainsi, nous nous trouvons face à l’étrange mélange d’un nationalisme défensif déclaré et d’un fédéralisme régional substantiel. La Ligue affiche une double identité, celle d’un parti protestataire au niveau national et d’un parti gestionnaire et fédéraliste au niveau local. On peut considérer que les attaques contre l’Europe font partie de la première partie de ce registre, celle protestataire. En définitive, la Ligue est la championne de la compétition territoriale : quand ce n’est pas le nord contre le sud, c’est l’Italie contre l’Europe ! Et il faut aujourd’hui observer combien la Ligue est compétitive. Cette performance est liée aux qualités politiques de son leader, Matteo Salvini lorsqu’il se fait l’habile champion d’un discours néo-nationaliste, surfant également sur la vague du souverainisme trumpien.
L’Europe, synonyme d’un douloureux réformisme économique
La parabole européiste a connu un moment fort dans les années 1990 lorsque face à la crise de la classe politique et des finances publiques, c’est un réformisme européen qui a été mis en place dans une Italie qui a choisi de libéraliser ses marchés ainsi que de faire l’effort de rentrer dans l’Euro de façon. Elle s’est ainsi auto-imposé une cure de cheval pour sortir de l’ornière un État qui apparaissait quasiment en faillite au printemps 1992. A partir du gouvernement Amato de 1992, les membres de l’exécutif italien vont faire face à la crise des finances publiques, provoquée par la gabegie de la décennie précédente, en limitant les dépenses et en récupérant des ressources, pour l’essentiel obtenues par le biais d’un ambitieux plan de privatisations. Mais pour utiliser au mieux ces changements dans une série de secteurs clefs, les gouvernements vont s’appuyer sur l’agenda des libéralisations de marchés en Europe de façon à opérer une série de réformes qui puissent permettre à l’Italie de recouvrer sa compétitivité tout en assainissant les finances publiques.
Cet objectif a été réalisé en partie, avec la mise en place d’une maîtrise des dépenses sans toutefois que le stock de dette diminue de façon significative. En ce qui concerne les marchés libéralisés, les chocs vont être nombreux. Ils sont d’abord provoqués par la crise de certaines entreprises publiques, liées aux habitudes clientélistes de la période pré-Tangentopoli. Mais les réformes vont également se traduire par l’entrée de groupes étrangers sur les marchés. Ces mouvements s’accompagnent de restructurations dans les entreprises concernées. Ainsi l’économie de l’Italie apparaît depuis les années 1990 comme un terrain d’investissements privilégié pour les grands groupes européens, un flux qui provoque parfois des commentaires critiques, lorsque la mainmise de telle ou telle entreprise étrangère sur un secteur productif est pointée du doigt. C’est ainsi par exemple que le nombre d’investissements d’origine française dans les secteurs de la banque et de l’assurance, du luxe ou de l’agro-alimentaire alimente un sentiment de suzeraineté de la part des commentateurs italiens.
Pour des raisons internes, l’ouverture des marchés européens a été lourde de conséquences en Italie, et elle a nourri l’idée d’une conquête du marché italien par les investisseurs européens sans que des groupes nationaux puissent s’affirmer. Cette perception négative explique les velléités quelque peu anachroniques d’intervention étatique dans l’économie qui apparaissent lors des campagnes électorales en Italie, en particulier dans les programme des forces populistes. Ici encore, nous constatons qu’une série de problématiques liées à une mauvaise gestion nationale, par exemple l’explosion des déficits et l’accumulation de la dette, produit une situation de contrainte dans laquelle l’Europe est désignée comme bouc émissaire. On retrouve ce même mécanisme critique dans le cas des détracteurs de l’appartenance de l’Italie à la zone euro, ce qui provoque un débat permanent sur le degré de responsabilité nationale, en particulier en ce qui concerne le contrôle des dépenses publiques, et la contrainte exercée par les institutions européennes.
Il n’est donc pas étonnant que la question de l’appartenance à l’euro, en tant que questionnement vis-à-vis de la relation économique entre l’Italie et l’Europe, ait constitué un point d’achoppement lors de la composition du gouvernement M5S-Lega.
Il faut également relever que ce débat économique suscite des prises de positions parfois extrêmement virulentes vis-à-vis de l’Allemagne, une reprise d’un discours anti-germaniste qui ne s’embarrasse plus d’aucune prudence historique. A ceci il convient d’ajouter les flambées anti-françaises qui secouent l’Italie de façon périodique, et ce en particulier depuis l’intervention en Libye en 2011 et le début d’une crise migratoire qui ne s’est depuis jamais véritablement tarie. Et que ces perceptions italiennes très critiques vont à leur tour produire des effets sur les partenaires de l’Italie qui peuvent se raidir dans leurs rapports, en particulier dans le cas allemand.

Européisme et nationalisme, un jeu à somme nulle voire même décroissante ?

Sous la présidence Ciampi, nous pouvions avancer qu’européisme et patriotisme pouvaient représenter un jeu à somme positive, avec la gestion d’une identité nationale revendiquée et de l’engagement européen. Dans la situation actuelle les références européennes et nationales semblent au contraire constituer un jeu à somme nulle. Alors qu’en Italie, la dimension nationale avait été écartée dans la période de l’après-guerre, la reprise du nationalisme au XXIème siècle accompagne la remise en cause de l’appartenance européenne. Ici, comme dans d’autres cas, s’opère un processus de mise à distance de l’Europe, un vide que devrait combler l’échelon national.
Le problème est que si les idéologies nationales et européennes semblent suivre la logique d’un espace clos dans lequel s’opéreraient des transferts de souverainetés à somme égale, la réalité est nettement plus complexe. La multiplication des défis de la société globale requiert une réponse croissante qui passe par une expansion des souverainetés à différents niveaux, et ce d’autant plus que des problèmes comme la technologie ou l’environnement représentent autant de boîtes de Pandore pour les politiques publiques. Nous assistons en Europe à des revendications de souveraineté régionales ou nationales, comme l’indiquent les cas récents de l’Espagne et de l’Italie. Au sein même de l’Italie, le destin des régions septentrionales semble également suivre cette voie. Ces revendications représentent des discours construits, des constructions sociales qui peuvent apparaître comme tout aussi légitimes que les constructions liées à ce que nous désignons parfois comme les « histoires nationales ».
Une des grandes forces du modèle de l’Union européenne est de réussir à accommoder ces différentes lectures, c’est-à-dire de prendre en compte l’existence des croyances dans différents faits nationaux (ou régionaux) et de ne pas opposer un « fait européen » synonyme d’une compétition dans la mobilisation historique. Cette absence d’un « nationalisme européen » est un élément souvent reproché d’ailleurs à l’Europe par des détracteurs qui se font aussi les chantres de tels ou tels « faits nationaux ». Pendant longtemps, la faiblesse du nationalisme italien semblait marquer la relative sagesse d’un État-membre qui avait pris ses distances vis-à-vis des dangers de l’absolutisme de l’univocité du fait national, en puisant dans la lecture d’une construction nationale marquée à bien des égards par les contradictions une forme de relativisme pragmatique, c’est-à-dire par exemple de bon sens vis-à-vis de la différenciation des histoires des différents territoires de l’Italie et des difficultés de construire un récit univoque entre, par exemple, Siciliens et Vénitiens.
Et somme toute ce modèle de démocratie semblait fonctionner en parallèle avec une Europe forcément bancale, jamais achevée, mais surtout pas absolue, ce qui constitue une de ses principales qualités. Cette Europe s’est également construite en suivant un projet de développement et d’harmonisation des territoires, ce qui passe par des transferts de revenus, signe très tangible de la solidarité européenne et élément dont l’Italie a largement bénéficié.
C’est ici que se situe l’enjeu actuel de l’Italie et de l’Europe, un enjeu qui est commun avec l’ensemble des États-membres comme l’illustrent les cas britanniques ou espagnol. Cet enjeu est celui de l’acceptation et de la gestion de tendances contradictoires, celle de la croissance des besoins de souverainetés qui ne peut être exaucée par le simple renforcement de l’échelon national ou régional, celles de la recherche de marqueurs identitaires, autant de petits « faits nationaux », qui constituent des balises dans une société de plus en plus accélérée. La crise de l’idée européenne en Italie représente également la crise de ce diagnostic. Et comme souvent les réponses peuvent apparaitre comme contradictoires.
Le vote contraire au référendum de 2016 portant sur la modification de la constitution italienne a été analysé, à juste titre, comme un rejet de son principal artisan, Matteo Renzi. C’est certainement vrai, mais les Italiens ont ainsi manifesté une forte volonté de conservation vis-à-vis d’une constitution qui inscrivait dans les tables de la loi la tutelle de la démocratie italienne et la prudence vis-à-vis des idéologies fortes, c’est-à-dire la supériorité du droit, et en particulier de la protection des droits individuels, vis-à-vis des « faits nationaux ». Et il faut relever que le Conseil constitutionnel a récemment bloqué une loi régionale promue par la région Vénétie, loi qui voulait instaurer un système de préférence régionale dans l’attribution des places en crèche.
C’est également dans le cas du fonctionnement de ces pouvoirs constitutionnels que le Président de la République a obtenu que le gouvernement soit retoqué au nom de l’appartenance de l’Italie à l’Euro. Ces contradictions, et le fait par exemple que le rejet du référendum constitutionnel en 2016 ait été voté en large partie par l’électorat qui a porté le M5S-Lega au pouvoir, nous montrent que la question n’est absolument pas tranchée, et qu’elle ne le sera peut-être jamais ce qui, après tout, reste le signe principal du fonctionnement difficile d’une dialectique démocratique italienne et donc européenne. Même si le néo-souverainisme italien inquiète de par le caractère simpliste de ses constats, l’Italie continue à présenter des contradictions manifestes, ce qui vaut bien une destinée. Mais les compétitions territoriales (par exemple la compétition nord sud en Italie) ainsi que celles pour les ressources au sein de l’Union font peser une atmosphère lourde car elles menacent la promotion d’un bien commun européen, un dénominateur politique et éthique minimal nécessaire pour la bonne marche de l’Union. Le cas italien n’est pas l’unique révélateur de ces tendances mais il ne faut absolument pas en sous-évaluer la portéeScreenshot 2017-08-24 23.44.37
Pour approfondir
Vayssière, Bertrand. « Le manifeste de Ventotene (1941) : acte de naissance du fédéralisme européen », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 217, no. 1, 2005, p. 69-76.
Durand Jean-Dominique.« L’action catholique italienne sous les pontificats de Pie XI et Pie XII (1922-1958) », Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, tome 98, n°2. 1986. p. 863-888.
Caciagli Mario, Négrier Emmanuel.« Sur la faible identité nationale des Italiens », Pôle Sud, n°14, 2001. État ou nation(s) ? sous la direction de Mohammad-Said Darviche . p. 29-39.
Bartolini, Stefano, and D’Alimonte, Roberto.« Les élections parlementaires de 1994 en Italie, Compétition majoritaire et réalignement partisan. » , Revue Française De Science Politique, vol. 45, no. 6, 1995, p. 915–954
Rampini, Federico.« L’Italie En Vacance De L’Europe. » Politique Étrangère, vol. 61, no. 1, 1996, p. 61–72
Allegranti, Matteo, Le Pen, che destra che fa, Fandango, 2016