Points clefs
  • En 2025, le PIB britannique est inférieur de 6 à 8 % à sa trajectoire contrefactuelle, ce qui correspond à un choc important et durable. Il touche d’abord les plus petits et les moins préparés à y faire face : le nombre de micro-exportateurs vers l’Union européenne a chuté de 31 % entre 2019 et 2024.
  • La stratégie « Global Britain » n’a presque rien rééquilibré après la perte du marché européen. En six ans, seuls quatre accords commerciaux ont été conclus, pour un gain cumulé du PIB estimé à 0,32 %. Sur la même période, l’Union a finalisé des accords avec le Mercosur, l’Inde, l’Indonésie et l’Australie. En 2024, l’Union capte encore 41 % des exportations britanniques, contre 42,3 % en 2015. 
  • Plus de 440 entreprises financières ont déplacé au moins une activité vers l’Union européenne ; 900 milliards de livres d’actifs bancaires ont été redirigés, mais l’activité s’est dispersée sans qu’une alternative continentale à Londres soit véritablement créée, et New York semble être le grand bénéficiaire. 
  • Dans les domaines des sanctions, de la réglementation numérique ou de l’énergie, le constat est le même : dix ans après le Brexit, le Royaume-Uni reproduit la logique et suit la Commission et les États membres. 

1 — Le Brexit a produit un choc économique structurel

Pendant des années, le coût du Brexit est resté un sujet nébuleux, chaque camp brandissant ses propres projections contre celles de l’autre. Le temps a tranché. Selon une étude publiée en novembre l’année dernière 1, le PIB britannique se situerait en 2025 quelque 6 à 8 % en deçà de la trajectoire qu’il aurait suivie, ce qui représente un manque à gagner plus important et surtout plus durable que ne l’anticipaient la plupart des projections d’avant le référendum.

Étienne Lavenant et Adrian Forest 2 en ont disséqué l’anatomie en décomposant le choc en quatre canaux de transmission : le commerce des biens, les échanges de services, les investissements directs étrangers et les flux de revenus. Chacun d’entre eux raconte une étape de cette même rupture. 

Le choc est le plus net sur les biens. Rapportées à leur trajectoire contrefactuelle, les exportations britanniques vers l’Union européenne chutent à 76 en 2021 (base 100 = moyenne 2017-2019), soit près de quarante points de moins que les références, qui continuent pourtant de progresser. Les importations résistent mieux (108 en 2025), mais restent une trentaine de points en deçà de leur propre référence. Le coût des nouvelles formalités douanières, estimé à environ 8 % en moyenne (12 à 13 % une fois les démarches complètes intégrées), en est le principal responsable.

Dans les services, le choc a pris une forme plus insidieuse : il a affecté le secteur avant même que le Brexit ne devienne une réalité juridique. Du et Shepotylo (2022, 2024) montrent que les exportations de services du Royaume-Uni reculaient déjà d’environ 5,7 % par an entre 2016 et 2019, alors que celles de l’Irlande augmentaient de près de 15 % par an. La seule anticipation des barrières à venir avait suffi à détourner les flux, longtemps avant qu’aucune nouvelle règle ne s’applique, preuve que dans une économie fondée sur les attentes, la frontière se dresse dans les esprits avant d’être inscrite dans les traités.

L’investissement non plus n’a pas attendu. Dès le vote de 2016, les flux d’investissements directs étrangers (IDE) se sont contractés : les entreprises britanniques ont accru leurs placements dans l’Union, tandis que les investisseurs européens ont réduit les leurs au Royaume-Uni. La position nette du pays, excédentaire au milieu des années 2010, est ainsi passée en déficit à partir de 2017. Or, un stock d’actifs extérieurs durablement amoindri finit par grever les revenus d’investissement futurs. Ce quatrième canal de transmission du choc, le plus lent, n’a donc pas encore présenté toute son ampleur. 

2 — Le choc a frappé les plus petits en priorité

Les agrégats du commerce masquent l’ajustement le plus révélateur du Brexit : ce n’est pas tant le volume des échanges qui s’est contracté, mais le nombre d’entreprises en mesure d’y prendre part. La barrière douanière a moins comprimé les flux qu’elle n’a opéré un tri parmi les entreprises capables de continuer à commercer. Entre 2019 et 2024, le nombre d’exportateurs britanniques vers l’Union a reculé de 31 % pour les micro-entreprises, de 22 % pour les petites entreprises et de 14 % pour les moyennes entreprises, tandis qu’il restait quasi inchangé pour les plus grandes entreprises. Le coût fixe des nouvelles formalités, dérisoire rapporté au chiffre d’affaires d’un grand groupe, devient prohibitif pour un atelier ou une PME.

L’effet ne s’arrête pas aux entreprises, mais se répercute également sur les ménages. La hausse des barrières non tarifaires a augmenté d’environ 6 % le prix de l’alimentation en deux ans (soit quelque 210 livres par foyer, pour un total de 5,8 milliards), les surcoûts se répercutant à hauteur de 50 à 80 % sur les prix de détail. Surtout, cette charge n’a pas été répartie équitablement : elle a pesé 52 % plus lourd sur les 10 % les plus pauvres que sur les 10 % les plus aisés. Le coût du Brexit a donc d’abord été supporté par ceux qui disposaient de moins de moyens pour s’en prémunir.

3 — L’ambition « Global Britain » a échoué : la géographie commerciale n’a pas été redessinée

Sur le plan institutionnel, la stratégie a formellement tenu ses promesses. Londres a reconstitué l’essentiel du réseau d’accords hérité de l’Union (37 accords de continuité) et a mené jusqu’à quarante négociations simultanées. Cependant, seuls quatre accords véritablement nouveaux ont été conclus, pour un gain modeste de 0,32 % du PIB : avec l’Australie en 2021, la Nouvelle-Zélande en 2022, l’Accord de partenariat transpacifique en 2024 et l’Inde en 2025.

La géographie du commerce britannique n’a cependant pas changé. Benjamin Vauchy montre ainsi que l’ambition centrale de « Global Britain » ne se reflète pas dans les chiffres.

En 2024, l’Union absorbe encore 41 % des exportations et 50 % des importations, contre respectivement 42,3 % et 52,5 % en 2015. La proximité géographique l’a donc emporté sur les nouvelles ambitions commerciales : aucun autre débouché n’approche ces niveaux, les États-Unis pesant environ 22,5 % des exportations et la Chine 3,6 %. Dix ans après le vote, l’Europe demeure de loin le premier partenaire commercial du Royaume-Uni.

La comparaison avec l’Union rend le contraste encore plus cruel. Au cours de la même décennie, les accords conclus ou modernisés par la Commission couvrent des partenaires dont le PIB cumulé avoisine les 10 100 milliards de dollars, contre 6 000 milliards pour ceux de Londres. Ils ouvrent également l’accès à des moteurs de croissance que le Royaume-Uni n’a pas su capter, comme le Mercosur ou l’Indonésie. La différence ne tient pas seulement au nombre d’accords, mais également à leur qualité : l’accord britannique avec l’Inde ne couvre que 92 % des exportations, alors que celui de l’Union en couvre 99 %. Quant à l’accord de libre-échange avec Washington, promesse centrale du Brexit, il n’a jamais vu le jour ; l’« accord de prospérité économique » de 2025 n’exempte même pas le Royaume-Uni des surtaxes américaines de l’ère Trump. Face à la Chine, Londres partage le diagnostic européen sur les dépendances stratégiques sans en déployer les instruments : moins de cinquante mesures de défense commerciale, contre près de deux cents pour l’Union.

Au total, l’avantage en termes d’agilité que Londres espérait tirer de son autonomie s’est largement dissipé. La leçon est élémentaire : en matière commerciale, c’est la taille du marché qui détermine le pouvoir de négociation, et l’autonomie politique n’y change rien.

4 — La City a perdu la bataille de la fragmentation, mais gagné celle de la spécialisation

La City a reculé sans s’effondrer. Le professeur John Ryan explique que ce recul s’est produit dans les activités les plus mobiles, celles qu’aucune barrière géographique ne retient. Les actions au comptant ont migré vers Amsterdam dès 2021, tandis que la capitalisation boursière a été ravie par Paris de la fin 2022 à la mi-2024, avant que Londres ne la reprenne. Les grandes introductions en bourse, elles, ont filé vers New York : Arm, CRH, et bientôt Wise. Cependant, en quittant Londres, ces fonctions ne se sont pas reconstituées ailleurs ; elles se sont éparpillées entre Francfort, Dublin pour les fonds, Amsterdam pour les infrastructures de marché, Paris pour l’assurance et la gestion, et le Luxembourg pour les fonds transfrontaliers. Aucune place n’a recomposé l’écosystème intégré qu’était la City. Londres a perdu des parts, mais a conservé son rang ; l’Union a récupéré des activités, sans pour autant gagner en capital financier. La fragmentation européenne a fait des petits gagnants partout, mais nulle part un vainqueur.

5 — Le bénéficiaire de long terme pourrait n’être ni anglais, ni européen, mais américain

Dérivés en euros, grandes introductions en Bourse, profondeur du dollar : tout a renforcé la centralité américaine au moment même où l’Europe se cherchait une autonomie. Car l’Europe n’a pas constitué le marché de capitaux intégré qui rivaliserait avec cette profondeur. Le financement de marché n’y représente qu’environ 13 % du financement des entreprises, contre plus de 55 % aux États-Unis, et l’union des marchés de capitaux reste inachevée : le rapport Draghi en a fait l’un des angles morts de la compétitivité européenne. En fragmentant l’écosystème financier le plus internationalisé du continent, le Brexit a affaibli le rôle européen de Londres sans renforcer l’autonomie financière de l’Europe. Ainsi, le vide laissé par la City n’a pas été comblé à Paris ou à Francfort, mais largement à New York.

6 — Depuis le Brexit, l’Europe reste dépendante aux chambres de compensation britanniques

Le Brexit a posé un triple défi à l’Union en raison de sa forte dépendance aux chambres de compensation londoniennes : le risque d’une interruption d’accès à des infrastructures systémiques, ainsi qu’une moindre capacité à les superviser et à intervenir en cas de crise.

Dix ans après le référendum, cette dépendance reste importante. En particulier, l’action réglementaire européenne 3 n’a permis qu’une relocalisation partielle des activités de compensation sur le territoire européen 4.

7 — Sorti du marché de l’énergie, le Royaume-Uni se retrouve dépendant de l’Union

Le tableau énergétique est marqué par une réussite indéniable : le Royaume-Uni est le pays du G7 qui a le plus rapidement décarboné son électricité. En quelques années, 22,5 GW de capacités fossiles ont été fermés (dont 18 GW de charbon, définitivement éliminés en 2024), l’intensité carbone du courant est tombée de 445 g/kWh en 2009 à 126 g/kWh en 2025, et l’éolien couvre désormais 30 % de la demande. Pourtant, derrière cette prouesse, le système reste structurellement dépendant du continent : les importations nettes d’électricité ont atteint 33 TWh en 2025, soit environ 12 % du mix électrique, provenant principalement de la France, tandis que le gaz continue, la plupart du temps, de fixer le prix de gros.

Sara Romby explique ce paradoxe : le Brexit a provoqué une séparation réglementaire sans rompre l’interdépendance physique, qu’il a même accentuée. Sorti du marché intérieur de l’électricité, le Royaume-Uni paie désormais une prime d’inefficacité. L’allocation des interconnexions, qui était auparavant implicite et fluide, repose désormais sur un mécanisme explicite et plus coûteux : environ 17 millions de livres de surcoût par an sur le marché du lendemain, et entre 120 et 370 millions sur les prix de gros pour l’année 2022 seulement. À cette facture s’ajoute celle du découplage des marchés du carbone : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) pourrait faire perdre quelque 800 millions de livres aux exportateurs britanniques au profit de l’Union d’ici 2030. 

De cette dépendance est né un renversement de posture. Pour réintégrer le marché européen de l’électricité, ce n’est plus l’Union qui sollicite Londres, mais Londres qui se présente en demandeur. L’accord exploratoire de décembre 2025 en dessine déjà le prix : un alignement dynamique sur les règles de l’Union (aides d’État et objectifs de renouvelables compris), un rôle pour la Cour de justice sur les questions de droit européen et une contribution financière. Le mandat adopté par le Conseil en mars 2026 a même durci cette condition en la dédoublant : un accord sur le marché de l’électricité, mais aussi un second accord sur une contribution permanente au Fonds de cohésion. Souveraineté recouvrée sur le papier, dépendance approfondie dans les faits : le contraste résume à lui seul l’économie du Brexit énergétique.

8 — En matière numérique et de sanctions, loin de diverger, le Royaume-Uni suit l’Union

Le domaine des sanctions internationales constituait le terrain d’autonomie le plus naturel pour le Brexit. Ainsi, le 1^(er) janvier 2021, pour la première fois depuis 1973, les régimes européen et britannique sont redevenus formellement indépendants. Rodrigue Costa rappelle que Londres s’était d’ailleurs doté, dès la loi sur les sanctions et le blanchiment de capitaux de 2018, d’un cadre l’autorisant à agir plus rapidement que l’Union, sans être soumis à la règle de l’unanimité. La capacité à diverger existait donc bel et bien. Pourtant, la philosophie est restée commune, comme en témoigne la convergence réaffirmée par le partenariat de sécurité et de défense de mai 2025, et comme l’a illustré le cas russe, jusque dans la coordination la plus étroite.

Le droit du numérique raconte une histoire similaire, mais encore plus paradoxale : les discours s’opposent, tandis que les règles convergent. Antoine Cèbe en suit le fil, domaine par domaine. En ce qui concerne les données personnelles, le Royaume-Uni a d’abord conservé le RGPD, avant de l’amender à la marge (Data Use and Access Act de 2025), tout en obtenant, en décembre 2025, le renouvellement de sa décision d’adéquation. En droit de la concurrence, le DMA européen (2022) et le DMCC britannique (2024) visent la même cible par des chemins distincts. En matière de sécurité en ligne, l’Online Safety Act (2023) épouse la logique du DSA. La seule divergence réelle concerne l’intelligence artificielle : l’Union a adopté un règlement horizontal dès 2024, tandis que le Royaume-Uni a préféré ne pas légiférer, avant d’annoncer à son tour son intention d’encadrer les modèles les plus puissants. Cette légère divergence tend d’ailleurs à se refermer : le mémorandum de la Maison Blanche de février 2025, qui accuse les deux régimes de capter les revenus des géants technologiques américains, a rapproché Londres de l’Union, jusqu’à un accord bilatéral de coopération en avril 2026. La pression extérieure achève ce que la proximité réglementaire avait commencé.

9 – Pour le Royaume-Uni, le Brexit est un paradoxe non résolu

Une contradiction traverse l’ensemble de ce bilan : le Royaume-Uni est désormais trop éloigné de l’Europe pour en recouvrer les avantages et trop dépendant d’elle pour s’en affranchir vraiment. L’indépendance formelle n’a pas engendré la divergence promise, mais son exact contraire : une convergence discrète, presque silencieuse, qui se vérifie dans le droit (sanctions, numérique), dans l’énergie comme dans la finance.

Les sept contributions de ce dossier le confirment chacune à leur manière. Londres négocie son retour sur le marché européen de l’électricité dans le respect des conditions fixées par l’Union. La City a fragmenté ses activités sans conquérir les marchés extra-européens espérés, et c’est New York qui en récolte les fruits. La réglementation numérique suit la logique européenne et les régimes de sanctions sont alignés dans les faits. Au bout du compte, le pays n’a obtenu ni les marchés de substitution promis par « Global Britain », ni l’agilité réglementaire censée compenser la perte du marché unique. Le Brexit a ainsi démontré que, dans des économies avancées et profondément imbriquées, la souveraineté formelle ne se convertit pas d’elle-même en capacité d’action.

10 — Pour l’Europe, le Brexit est riche d’enseignements

Pour l’Union, l’expérience britannique est autant un avertissement qu’une démonstration. 

Le premier enseignement est d’ordre économique. Défaire une intégration profonde coûte cher, et la facture est supportée par les acteurs les moins armés pour y faire face. Cette leçon mérite d’être méditée face aux tentations centrifuges.

Le deuxième, concerne l’autonomie stratégique. Comme nous l’avons vu, dans les domaines de l’énergie, de la finance, l’autonomie stratégique ne se décrète pas à coups de règlements. Elle suppose une capacité compétitive qui se construit en amont, avant la crise. Une fois la crise venue, il est trop tard pour l’improviser.

Enfin, la troisième leçon porte sur les termes du rapprochement avec l’Union déjà engagé (Sommet de mai 2025, négociations sur l’électricité, décision d’adéquation, partenariat de défense). Partout où il est recherché, le retour se négocie aux conditions de la Commission et des États-membres : alignement dynamique, compétence de la Cour de justice de l’Union européenne, contribution financière. 

Le bilan de la décennie tient peut-être tout entier dans ce renversement : entre économies avancées et profondément intégrées, la souveraineté se mesure moins à la capacité de sortir qu’à celle de bâtir seul, une fois dehors. C’est précisément cette distance entre les promesses de l’acte de départ et le pouvoir réel de s’en émanciper que le Royaume-Uni est encore en train d’arpenter, dix ans après.

Sources
  1. Nicholas Bloom, Philip Bunn, Paul Mizen, Pawel Smietanka, and Gregory Thwaites, « The Economic Impact of Brexit, » NBER Working Paper 34459 (2025), https://doi.org/10.3386/w34459
  2. Voir le dossier « Brexit, dix ans après », publié par le Global Trade Policy Observatory (GTPO), qui réunit sept contributions coordonnées par Benjamin Vauchy et Arthur Blanchon, avec les plumes d’Étienne Lavenant, John Ryan, Antoine Cèbe, Sara Romby, Rodrigue Costa, Adrian Forest, Eduardo Leite, Oscar Renaud, Colin Vogel et David Zhang. Les références aux auteurs dans ce texte peuvent toutes être retrouvées dans ce dossier.
  3. Le règlement EMIR 2.2 a doté l’autorité européenne de pouvoirs de supervision extraterritoriaux sur les chambres systémiques ; EMIR 3 a introduit une obligation de « compte actif ».
  4. Les repos souverains vers Paris en 2019, portés par Target2-Securities ; la fermeture du segment des dérivés de crédit d’ICEU en 2023, qui a fait passer la part de LCH SA de 24 % à 42 % sur ce marché en euros.