L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent

Après seize années au pouvoir, Viktor Orbán sent pour la première fois le vent tourner. Cette fois-ci, il a décidé de s’impliquer dans la campagne plus que par le passé en durcissant le ton de ses outrances face aux menaces des « parachutistes de Bruxelles » (sic) et des « fauteurs de guerre » qui voudraient entraîner la Hongrie en Ukraine. Zelensky, et non Poutine, est la cible de ses diatribes. Le « parachuté », lui, s’appelle Péter Magyar

Le candidat de l’opposition en tête dans les sondages fait campagne sur le « régime Orbán », mais reste très prudent sur les deux thèmes de prédilection de l’actuel Premier ministre — l’Europe et l’Ukraine. 

Viktor Orbán, de son côté, aime toujours autant les discours : parmi les meetings de cette campagne, celui prononcé à Szombathely s’est détourné de la violence de sa rhétorique habituelle. Orbán s’est efforcé d’y revenir aux fondamentaux de sa politique pour se présenter tel qu’en lui-même et décrire un parcours qui se confondrait avec l’histoire politique du Fidesz et — c’est là l’essentiel de son message — avec le combat mené par ce parti depuis 1989 pour « une certaine idée de la Hongrie ».

Le triple retournement de Viktor Orbán

Cette élection sera donc autant un référendum sur la personne de Viktor Orbán que sur seize années de pouvoir « illibéral ». 

Au-delà du discours de Szombathely, comme de la version mythifiée et linéaire qu’Orbán a donnée de son parcours pour renforcer son ancrage et sa stature, il peut être utile de revenir sur la réécriture qu’il fait de l’histoire — à commencer par la sienne. Pour comprendre la longévité de Viktor Orbán dans la politique hongroise et son influence à l’étranger, on peut retracer une trajectoire politique marquée par un triple retournement qui mérite rappel et explication. 

Premièrement, il y a eu le glissement progressif de l’élève modèle des transitions démocratiques des années 1990 vers la dérive « illibérale » accentuée dans la dernière décennie. 

Simultanément, le pays est passé d’un soutien fort à l’intégration européenne à une rhétorique eurosceptique et souverainiste, avec des affiches de campagne « Stop Bruxelles » et même des comparaisons entre l’Union européenne et l’Union soviétique. 

Enfin, un pays qui, pour des raisons historiques et de proximité géographique, gardait ses distances avec la Russie a désormais acquis la réputation méritée de meilleur ami de Moscou, en pleine guerre d’agression sur le sol européen. 

Ces trois grands basculements sont devenus évidents depuis le retour au pouvoir du Fidesz en 2010, mais leurs antécédents remontent aux années 1990. 

Combler le vide à droite : une certaine idée de la nouvelle Hongrie

Premier ministre depuis 2010, Orbán a remporté quatre élections consécutives et reste la figure centrale de la politique hongroise depuis 1989. Il est en effet le seul rescapé en Europe centrale de la classe politique de 1989 associée à la chute de l’ancien régime et aux transitions démocratiques. Comprendre son « triple retournement » implique donc de revisiter le parcours d’Orbán depuis cette date. 

L’« homme fort de Hongrie » a commencé sa carrière comme dissident libéral et l’un des fondateurs du parti Fidesz en mars 1988 — qui était alors une association étudiante prônant la liberté d’expression, le pluralisme politique et l’autonomie de la société civile. Cette dernière était d’ailleurs le thème central du jeune Viktor, comme en témoigne sa demande de bourse auprès du fonds Open Society de George Soros, qui l’a aidé à se rendre à Oxford pour approfondir ce sujet au début de 1989.

Le Fidesz, mouvement étudiant libéral, se transforma en parti politique pour les premières élections libres au printemps 1990. L’esprit du temps de 1989 était lui-même résolument libéral, au point que même les ex-communistes semblaient convertis au marché et à la démocratie parlementaire.

La rupture avec le projet libéral s’est opérée progressivement. Un premier tournant a eu lieu en 1994 à l’occasion d’une crise qu’Orbán a habilement su transformer en opportunité politique.

Au mois de décembre de cette année, le leader du Forum démocratique de centre-droit, l’historien József Antall devenu Premier ministre, conservateur modéré, meurt sans successeur apparent. Au même moment se constitue une nouvelle coalition gouvernementale entre les socialistes (ex-communistes) et les ex-dissidents libéraux de l’Alliance des démocrates libres (SZDSZ), promptement dénoncée par Orbán et bien d’autres au-delà du Fidesz comme une forfaiture morale et politique. En Hongrie, suivant une tendance marquée depuis l’après-Première Guerre mondiale, le libéralisme était ancré à gauche. Orbán saisit cette opportunité pour s’en démarquer et engage Fidesz sur une trajectoire résolument  différente, vers un nationalisme conservateur d’abord modéré, mais plus tranché au cours de la décennie suivante. 

Ce tournant impliquait de redécouvrir la démocratie polgári — équivalent de Bürger en allemand, mot signifiant à la fois « citoyens » et « bourgeois » —, le workfare plutôt que le welfare, les valeurs familiales, les racines chrétiennes, et surtout, la souveraineté de la nation. Il existait désormais un vide à droite de l’échiquier politique : le Fidesz d’Orbán s’emploiera à le combler avec succès. Lui qui avait été plus libéral que les libéraux du SZDSZ au lendemain de 1989 deviendra plus national-conservateur que le Forum de József Antall dix ans plus tard — au prix d’une rupture avec ses origines.

Plutôt que de faire sortir la Hongrie de l’Union, il s’agit aujourd’hui pour Orbán d’« occuper Bruxelles ».

Jacques Rupnik

Orbán, Havel, Michnik : une confrontation viennoise

Un autre épisode illustrant cette mue politique et symbolique eut lieu à Vienne en juin 1999. 

À l’occasion du dixième anniversaire de la chute de l’ancien régime, l’Institut des sciences humaines (IWM) organise une rencontre avec trois intervenants de renom, tous trois ex-dissidents : Václav Havel, l’écrivain devenu président tchèque, Viktor Orbán qui, à trente-cinq ans, était alors le plus jeune Premier ministre d’Europe, et Adam Michnik, vétéran de la dissidence polonaise et directeur du quotidien libéral Gazeta Wyborcza.

Le discours de Havel soulignant les principales réalisations des transitions démocratiques de la dernière décennie est suivi par celui d’un Orbán déterminé à gâcher la fête. Dans une référence implicite aux deux hommes assis avec lui à la tribune, il dit en substance que 1989 n’avait pas été une révolution mais simplement un transfert de pouvoir négocié entre l’aile modérée de la nomenklatura communiste et les éléments les plus modérés du mouvement dissident. Il paraphrase Giuseppe Tomasi di Lampedusa : pour les élites au pouvoir, il avait fallu que tout change pour que rien ne change.  La véritable rupture, continue-t-il, aurait commencé plus tard, avec les élections libres et — message implicite — avec l’arrivée au pouvoir de Viktor Orbán.

C’est une telle thèse que réitérera Orbán dans son discours de campagne de mars 2026 à Szombathely : « Le changement de régime a pris un peu plus de temps chez nous ».

À Vienne, l’argumentation du Premier ministre hongrois est immédiatement mise en pièces par Michnik, qui soutient que ce n’était pas une mince affaire — mais bien un « miracle » — que de démanteler un régime totalitaire sans violence, de créer une société libre et de rejoindre l’Union et l’OTAN. 

Ce soir-là, lorsque j’ai demandé à Havel ce qu’il avait pensé de la diatribe de Viktor Orbán, il m’avait simplement répondu : « plus ils arrivent tard, plus ils sont radicaux. » 

« Nous avons franchi le seuil »

Cette radicalité est devenue la marque de fabrique d’Orbán. 

La confrontation de Vienne sur le sens de 1989 marquait symboliquement, dix ans après, sa rupture non pas avec le communisme, mais avec l’héritage de la dissidence libérale.

Dans les années suivantes, son récit politique offensif se développe sur un double front : démanteler les réseaux post-communistes d’un côté, et de l’autre s’opposer au libéralisme avec ses contraintes de l’État de droit, ses abandons de la souveraineté nationale dans le processus d’intégration européenne et sa promotion d’un « libéralisme sociétal » qui menacerait les valeurs familiales, chrétiennes et l’identité nationale.

Il est relativement rare que des politiciens empruntent un terme aux politologues. C’est pourtant ce qu’a fait Orbán en reprenant — et, bien sûr, en déformant — le concept de « démocratie illibérale » par lequel Fareed Zakaria 1 qualifiait ces nouveaux modèles politiques où les élections devenaient la seule source de légitimité, sans l’État de droit. 

« Les sociétés n’ont pas besoin d’être libérales pour être démocratiques », déclare Orbán en juillet 2014. Il ajoute : « Les gens veulent des sociétés démocratiques — pas des sociétés ouvertes. » Au lendemain de l’élection de Donald Trump le 10 novembre 2016, il insiste : « Avec le Brexit, nous avons ouvert la porte, avec l’élection de Trump nous avons franchi le seuil… La non-démocratie libérale c’est terminé. Quelle journée ! Quelle journée ! Quelle journée ! » Dans la même veine, en novembre 2024, il qualifie la victoire de Trump de « plus grand retour de l’histoire politique américaine ! »

C’était pour Orbán une façon de dire que sa version du national-populisme conservateur n’était pas une anomalie post-communiste hongroise, mais annonçait un changement bien plus vaste. Il en était le précurseur — l’avant-garde. Non pas tant sur le front idéologique — l’adieu au triomphalisme libéral de l’ère post-1989 — qu’en termes de stratégie politique qui lui a valu ses succès politiques en Hongrie et un certain nombre de partisans et disciples à l’étranger. 

En planifiant sa stratégie électorale en 2008, Orbán bénéficie de l’implication étroite de deux consultants politiques américains — Arthur Finkelstein et George Birnbaum — recommandés par Benjamin Netanyahou qui, une décennie plus tôt, leur a dû sa victoire étroite contre Shimon Peres. 

Le concept central qu’ils enseignent à Orbán est que toute campagne politique a besoin d’un ennemi — et que la polarisation est la clef d’une stratégie électorale gagnante. 

Or en 2008 en Hongrie, les rivaux d’Orbán semblent trop faibles pour mener une véritable guerre électorale. Ferenc Gyurcsány, le leader socialiste, est discrédité par sa déclaration malheureuse lors d’une réunion des instances de son parti : « Nous avons menti [sur l’économie] le matin, à midi et le soir. » Les libéraux restent attractifs pour les classes éduquées de Budapest, mais pas au-delà. 

C’est alors que les deux spin doctors d’Orbán lui trouvent un ennemi parfait : George Soros. 

Cette recette fonctionne au-delà des espérances. Elle est réutilisée en 2014 et 2018 : le magnat de Wall Street aux origines juives hongroises est dépeint comme tirant les ficelles à travers son réseau d’ONG et l’Union européenne. Dans ce récit, l’Open Society de Soros promeut la migration de masse de musulmans dans une Union sans frontières.

Le message devient encore plus explicite après la crise migratoire de 2015 : Orbán ferme la frontière sud du pays et combine le message « Stop aux migrants » avec « Stop à Bruxelles ». Un nouveau style de politique offensif et de campagne négative est alors né. Il se révèle efficace comme outil de polarisation et de mobilisation électorale et devient un trait familier de la politique populiste — en Europe et au-delà. 

En ce sens, Orbán était bien, selon la formule de Steve Bannon, un « Trump avant Trump ».

Depuis un siècle, la relation de la Hongrie à l’Europe a été façonnée par la construction d’un récit victimaire.

Jacques Rupnik

De Trianon à Bruxelles

Si le Premier ministre hongrois a fait des émules dans le monde, il a aussi commencé à repositionner son pays dans la géopolitique interne du continent.

Depuis un siècle, la relation de la Hongrie à l’Europe a été façonnée par la construction d’un récit victimaire qui combine le réveil de traumatismes anciens avec des griefs nouveaux. Négligé à l’Ouest du continent, le traumatisme originel tient à trois syllabes : Trianon.

Après la Première Guerre mondiale, les Alliés ont redessiné la carte de l’Europe centrale et orientale, privant la Hongrie de son accès à la mer, des deux tiers de son territoire et de plus d’un tiers des Hongrois « ethniques » dans les pays voisins nouvellement créés : Roumanie, Tchécoslovaquie et Yougoslavie. L’humiliation de Trianon demeure, un siècle plus tard, essentielle pour comprendre un ego national meurtri. Elle est le grand contexte du récit d’Orbán d’une Hongrie victime de l’histoire et de l’« hypocrisie européenne ». 

Le regretté sociologue hongrois Elemér Hankiss, qui ne partageait pas ce culte victimaire, mais avait un sens de l’humour particulièrement subtil, m’a raconté un jour l’anecdote suivante, censée illustrer le « syndrome Trianon » hongrois :

« Après être entrée en guerre contre l’URSS en juin 1941, la Hongrie, suivant promptement l’Allemagne et l’Italie, déclara également la guerre aux États-Unis. Lorsque l’ambassadeur hongrois remit la déclaration au Secrétaire d’État américain, ils eurent cet échange : 

— Je crois comprendre que la Hongrie est un royaume ; qui est votre roi actuellement ? 

— Nous n’avons pas de roi mais un régent, l’amiral Horthy. 

— Un amiral ? Vous devez donc avoir une flotte considérable. 

— En fait, nous n’avons pas de flotte car nous sommes un pays enclavé. 

— Je vois que vous avez rejoint la guerre contre la Russie soviétique : avez-vous des revendications territoriales envers l’Union soviétique ?

— Nous n’en avons pas, mais nous avons des revendications territoriales envers la Roumanie et la Slovaquie. 

— Ah, vous êtes donc en guerre avec elles aussi. 

— Pas du tout, ce sont nos alliées. »

Cette saynète est bien sûr apocryphe mais, sur le fond, elle illustre quelques-uns des paradoxes de la situation hongroise à l’époque.

Trianon était considéré comme de l’histoire révolue après la Seconde Guerre mondiale alors que le bloc soviétique a « neutralisé » les vieilles querelles entre voisins socialistes. Après 1989, elles ont été reléguées « au nom de l’Europe ».

La perspective d’adhérer à l’Union offrait une approche différente : s’engager dans le processus de dévaluation des frontières existantes, même jugées « injustes », en les ouvrant dans le processus d’intégration européenne tout en mettant en œuvre des dispositions protégeant les droits des minorités nationales.

Cela, bien sûr, c’était avant qu’Orbán revienne au pouvoir, construisant un nouveau mémorial pour le centième anniversaire de Trianon, ravivant la posture victimaire comme ingrédient de l’identité hongroise moderne et d’un nationalisme du ressentiment.

Selon la formule de Steve Bannon, Viktor Orbán a bien été un « Trump avant Trump ».

Jacques Rupnik

Le groupe de Visegrad : reconfigurer la politique

Au-delà de la politique mémorielle qui divise, il y a la politique du présent destinée à gagner des alliés autour de nouveaux agendas. Ceux-ci concernent les voisins d’Europe centrale au sein du groupe de Visegrad, les relations avec la Russie, et l’ambition d’Orbán de devenir un acteur dans la reconfiguration de la politique européenne.

Lorsqu’un cadre nouveau de coopération régionale est établi en février 1991 à Visegrád sous les auspices de trois présidents et ex-dissidents, Václav Havel, Árpád Göncz et Lech Wałęsa, l’objectif commun est alors la démocratisation et l’intégration européenne. Un quart de siècle plus tard, la politique de Visegrád offre un contraste saisissant, avec des variantes de populisme dont les promoteurs les plus vocaux sont Orbán et Jarosław Kaczyński, le leader du PiS, appelant conjointement à Krynica en Pologne en 2016 à une « contre-révolution » en Europe. Ils sont ensuite rejoints par Robert Fico et Andrej Babiš dans leur opposition à la vague migratoire et aux préoccupations bruxelloises pour l’État de droit. 

L’agression russe de l’Ukraine a provoqué l’implosion de Visegrád, l’accommodement d’Orbán avec Vladimir Poutine étant en totale contradiction avec la position de la Pologne et, jusqu’à la fin de 2025, de la Tchéquie. Depuis le retour de Fico au pouvoir en Slovaquie, sa politique intérieure comme sa position sur la guerre de Poutine semblent suivre la ligne de Budapest — situation étrange pour un pays qui pendant mille ans était connu comme la « Haute-Hongrie ». 

Aujourd’hui, avec la défection du Polonais Donald Tusk, partiellement compensée par la percée en Autriche du parti FPÖ de Herbert Kickl, Visegrad est — provisoirement — remplacé par une version austro-hongroise de la droite populiste en Europe centrale.

Cependant, contrairement à la Slovaquie, l’accommodement d’Orbán avec la guerre de Poutine et ses critiques des sanctions européennes ont peu à voir avec la russophilie. 

Ni Orbán ni l’écrasante majorité des Hongrois n’ont de penchant pour l’âme slave de l’éternelle Russie s’opposant à l’Occident matérialiste décadent. Ils connaissent bien leur histoire.

Les troupes russes sont venues en 1849 et 1956 pour « rétablir l’ordre » et réprimer deux révolutions démocratiques hongroises. Viktor Orbán lui-même est entré sur la scène politique hongroise en juin 1989 lors des funérailles d’Imre Nagy, exécuté après 1956, en réclamant devant un public stupéfait le « départ des troupes russes de Hongrie » : des troupes russes, pas des troupes soviétiques.

Mais Orbán se présente comme un adepte de la Realpolitik. Puisque, selon lui, l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre, il serait donc nécessaire de mettre fin au conflit, ce qui impliquerait d’accepter des pertes territoriales. Trump ne dit d’ailleurs pas autre chose. 

Là encore, le mythe de Trianon est en arrière-plan. Le vice-ministre hongrois des Affaires étrangères, Levente Magyar, a fait lors d’une conférence à Paris en septembre dernier, le parallèle suivant : de même que la Hongrie avait dû consentir après la Première Guerre mondiale à la perte des deux tiers de son territoire « au nom de la paix en Europe », de même l’Ukraine pourrait être amenée à consentir la perte d’une partie de son territoire pour assurer la paix en Europe. « La paix est parfois douloureuse », disait-il…

Dans la campagne électorale le ton a changé et le « candidat de la paix » est passé de l’indulgence envers la guerre de Poutine à l’hostilité ouverte — et réciproque — avec l’Ukraine à propos de la rupture de l’approvisionnement en pétrole russe de la Hongrie par l’oléoduc Druzhba endommagé en Ukraine.

Avec les obstructions d’Orbán, il est devenu de plus en plus difficile de mettre en œuvre une politique de sanctions européennes vis-à-vis de la Russie et d’apporter un soutien conséquent à l’Ukraine à l’heure où les États-Unis se désengagent. 

Lors d’un sommet de l’Union consacré à ce sujet en décembre 2023, Orbán a menacé de bloquer un paquet d’aide de 50 milliards d’euros pour l’Ukraine. Finalement, il a quitté la salle pour aller boire un café pendant le vote, contre la promesse que la moitié des fonds de l’Union bloqués pour la Hongrie en raison de violations de l’État de droit serait débloquée.

Ce qui restera dans les annales comme la pause-café la plus coûteuse de l’Histoire pointe en réalité l’approche transactionnelle d’Orbán vis-à-vis de l’Union : pousser la confrontation sur un sujet donné jusqu’à la limite — puis reculer in extremis ou conclure un accord quand les enjeux financiers sont trop élevés. Lorsqu’on reçoit 3 % de son PIB annuellement en transferts de l’Union, on réfléchit à deux fois avant de claquer la porte.

Après 1989, le récit politique d’Orbán s’est développé sur un double front : démanteler les réseaux post-communistes d’un côté, et de l’autre s’opposer au libéralisme.

Jacques Rupnik

« Occuper Bruxelles » : Orbán artisan de la reconfiguration politique du continent

« Là-bas MAGA, ici MEGA : Make Europe Great Again ! » C’est avec ces mots, empruntés à la campagne de Donald Trump, que Viktor Orbán avait lancé la présidence hongroise du Conseil de l’Union européenne en juillet 2024. Mais la véritable devise de cette présidence devait se lire : « Make Hungary Great Again ! »

Si la victoire de Trump a clairement donné à Viktor Orbán un élan non négligeable, celui-ci est difficile à convertir en politique intérieure — surtout quand le président américain s’attaque aussi frontalement aux Européens.

Orbán a été le seul homme politique européen mentionné par Trump pendant sa campagne électorale. Aux États-Unis, il bénéficie d’un soutien non négligeable parmi les conservateurs de droite (think tanks et médias) ayant des liens étroits avec Trump. Un certain nombre d’entre eux le considèrent comme une sorte de modèle pour la manière dont il a pris le contrôle des principaux leviers du pouvoir et démantelé les contre-pouvoirs et l’« État profond ».

Jusqu’à présent, l’influence d’Orbán et plus généralement de l’extrême droite sur la politique étrangère européenne a été limitée, constituée surtout de postures et de menaces de blocage. Mais son ambition est d’être l’architecte d’une recomposition majeure de la politique européenne à droite.

Pendant longtemps, le Fidesz avait bénéficié de la protection du Parti populaire européen, surtout de la CDU et du ÖVP autrichien. Depuis que le PPE sous l’impulsion de Donald Tusk, a rompu avec Orbán en 2021, il s’est trouvé un nouveau rôle d’« honnête courtier » parmi les nationalistes populistes de la droite dure, dans un contexte d’affaiblissement de la droite modérée et du centre libéral. Le Fidesz se trouve désormais au carrefour de deux groupes au Parlement européen : le groupe des Conservateurs et Réformistes européens et le groupe Identité et Démocratie. En créant un nouveau groupement, les Patriotes pour l’Europe, l’ambition d’Orbán est de rapprocher ces deux groupes afin que l’extrême droite pèse dans la transformation de l’intérieur de l’Union.

Dans un entretien 2, Orbán avait déclaré que cet objectif dépend de deux femmes politiques : « l’avenir du camp souverainiste en Europe, et de la droite en général, repose désormais entre les mains de deux femmes. Tout dépendra de la capacité de Marine Le Pen en France et de Giorgia Meloni en Italie à coopérer. » Il ajoutait : « En 1989, nous pensions que l’Europe était notre avenir ; aujourd’hui, nous sentons que nous sommes l’avenir de l’Europe. »

Plutôt que de faire sortir la Hongrie de l’Union, il s’agit pour Orbán d’« occuper Bruxelles » et le dirigeant hongrois ne cache plus son intention de reconfigurer l’Union. Pour accomplir ce changement, il lui faudra cependant réunir plusieurs conditions : un affaiblissement prolongé des gouvernements français et allemand, comme de leur « tandem », et une coalition réunissant certains partis de centre-droit du PPE aux populistes d’extrême droite. 

Ce scénario ne peut être exclu. Bien des obstacles s’opposent cependant à ce qu’il s’accomplisse : comme le suggèrent les coalitions de libéraux, socialistes et droite modérée au Parlement européen, le centre de la politique européenne tient encore. De même, si le « couple » franco-allemand peut être bancal, il est trop vieux et « installé » pour se défaire. Il peut aussi bénéficier du soutien du nouveau gouvernement de Donald Tusk en Pologne, aussi ferme dans son démantèlement de la « démocratie illibérale » de l’ère Kaczyński que dans son soutien à l’Ukraine. Si le « groupe de Weimar » formé par la France, l’Allemagne et la Pologne ne semblait pas jusqu’ici un axe plausible de la politique européenne, son importance mérite d’être réévaluée : ne serait-ce que parce qu’elle est prise au sérieux par ses adversaires, l’Europe de Weimar pourrait bien s’opposer au projet des Patriotes de Viktor Orbán — et clairement dessiner la ligne de clivage géopolitique du prochain cycle.

Sources
  1. Fareed Zakaria, De la démocratie illibérale, Paris, Gallimard, Le Débat, février 1998.
  2. « Entretien exclusif avec Viktor Orbán sur l’Ukraine, l’immigration et l’Union européenne », Le Point, 8 décembre 2023.