L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent
Pour qualifier le système du clan Orbán et de ses fidèles, qui ne cessent d’amasser une fortune considérable 1, les critiques du régime ont longtemps oscillé entre deux images métaphores : la monarchie et la mafia.
Le complexe de Hatvanpuszta, largement associé à la famille de Viktor Orbán, en rappelle tout l’imaginaire.
Il s’agit d’une vaste propriété construite sur les terres d’un ancien domaine des Habsbourg, orné de jardins soigneusement entretenus, où paissent des zèbres derrière des clôtures, et d’édifices imposants.
Le dirigeant hongrois s’y retranche et, de là, tire les ficelles d’un système entièrement mis au point au profit de sa famille et de son cercle restreint. Orbán y règne comme un roi, distribuant faveurs et privilèges à ses fidèles partisans, ou comme un parrain qui serait à la tête d’un réseau clientéliste post-socialiste 2
Il serait tentant de s’arrêter à cette qualification.
Le concept de « néo-royalisme » développé par Stacie E. Goddard et Abraham Newman 3 permet cependant de dépasser les simples métaphores pour poser des questions plus ambitieuses.
Conçu pour décrire la situation politique contemporaine des États-Unis, le concept de néo-royalisme ne vise pas d’abord à décrire la corruption au sein d’un pays ni l’enrichissement familial. Ces deux phénomènes apparaissent néanmoins de manière évidente aux États-Unis comme en Hongrie. Ce concept a plutôt été développé pour expliquer les transformations de l’ordre international, dans lequel le pouvoir est de plus en plus exercé, non par des États cohérents, mais par des réseaux de clans qui transcendent les frontières et instrumentalisent les institutions étatiques à leur profit.
Cette approche analytique a permis aux deux auteurs d’éclairer la politique étrangère de Donald Trump, à première vue très erratique, d’une lumière nouvelle. Des politiques qui semblaient incohérentes ou contre-productives du point de vue de l’intérêt national — guerres commerciales avec des alliés, exigences et menaces arbitraires, diplomatie transactionnelle et extension de la corruption — deviennent alors plus intelligibles : il faut les comprendre comme des outils mis au service d’une domination continue et des intérêts matériels d’un clan au pouvoir et non de l’État dans son ensemble.
Ce changement de perspective doit également s’appliquer au cas hongrois. Le concept de néo-royalisme permet de mieux expliquer des choix politiques qui aggravent souvent la situation socio-économique des citoyens, tandis qu’ils s’alignent systématiquement sur les intérêts du clan au pouvoir.
Le cadre du néo-royalisme s’applique en premier lieu à la première puissance économique et géopolitique mondiale. Une fois transposé à une petite économie, dépendante de l’extérieur, il est indissociable d’un emboîtement : un clan dirigeant périphérique doit nécessairement composer avec des contraintes imposées par des clans plus puissantes, qui le dominent et dont il dépend.
L’économie politique du régime d’Orbán apparaît dès lors sous un jour différent.
La pérennité du régime ne repose pas uniquement sur le contrôle national ni l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes — ce qui lui a permis d’obtenir des financements, des investissements et une couverture politique de la part d’acteurs plus puissants.
C’est précisément cette hiérarchie externe qui est aujourd’hui mise à rude épreuve.
Le « clan Orbán » a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Palma Polyak
Les fonds européens : la pompe à finance du clan Orbán
Il est évident qu’Orbán n’aurait pas pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union européenne.
Au cours de son mandat, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d’euros de transferts de l’UE, représentant 4 à 5 % du PIB du pays lors des années fastes. Ces fonds sont devenus l’épine dorsale financière du régime : selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d’euros ont in fine bénéficié à un cercle restreint d’acteurs liés au régime 4. L’argent des contribuables européens a ainsi été directement utilisé par ces élites hongroises.
Lőrinc Mészáros, un ami d’enfance d’Orbán, en est l’une des principales figures. Son ascension fulgurante, de simple installateur de gaz dans un village à l’homme le plus riche de Hongrie, avec une fortune dépassant aujourd’hui les 4,5 milliards d’euros, en est un exemple emblématique. Il s’est rendu indispensable à Viktor Orbán en devenant son prête-nom : acteur en théorie autonome, Lőrinc Mészáros agit en pratique comme un gestionnaire d’actifs au service de son clan 5. Son empire s’étend du secteur de la construction, de l’énergie, de l’agriculture, à ceux des médias et de la finance. Il s’est bâti grâce à des marchés publics et à des acquisitions soutenues par l’État.
À ses côtés, István Tiborcz, le gendre d’Orbán, s’est imposé comme un autre pilier du clan. Les enquêteurs de l’Union ont levé le voile sur ses pratiques lors de l’affaire Elios, relative à l’éclairage public. Des appels d’offres coordonnés et des conflits d’intérêts systémiques dans des dizaines de municipalités hongroises ont été mis au jour, pour environ 40 millions d’euros de contrats financés sur fonds européens 6. Les autorités du pays ont fait obstruction à l’enquête.
L’affaire Elios n’est pas une exception : elle révèle une pratique qui était alors courante en Hongrie. Les appels d’offres à soumission unique se sont généralisés, avec des cahiers des charges conçus sur mesure pour les soumissionnaires favoris. Il n’était pas rare que les mêmes réseaux d’entreprises remportent les contrats. Pourtant, après le scandale Elios, aucune exclusion n’a été faite de certaines entreprises des futurs appels d’offres. Il n’y a pas eu de réforme du système.
Les abus s’étalaient au grand jour, avec des exemples frôlant parfois l’absurde : une « tour de guet » de 40 centimètres ; une passerelle construite dans la cime des arbres après l’abattage de la forêt environnante ; des projets touristiques tombés en désuétude presque immédiatement après leur début 7. Ces exemples offraient des signes visibles d’un système de financement qui s’était détaché de toute valeur publique. L’objet de ces circuits de financement était davantage de conforter le pouvoir d’hommes forts et influents à échelle locale.
Pendant plus d’une décennie, l’Europe a continué à financer un système manifestement contraire à ses propres règles, comme l’ont révélé les conclusions des enquêteurs antifraude de l’Union. Celle-ci n’a rien fait de plus que d’exprimer sa consternation dans des déclarations publiques ponctuelles. Comme l’ont souligné des juristes, la Commission européenne avait bel et bien à sa disposition les outils nécessaires pour suspendre au plus tôt les financements. Mais elle a choisi de ne pas agir tant qu’un signal politique clair n’était pas émis par les États membres 8.
Du point de vue d’Orbán, il ne s’agit pas là d’un échec de la gouvernance européenne, mais d’une confirmation de sa vision du système, qu’il peut à loisir exploiter. Selon lui, l’Union n’est pas un ordre libéral régi par des règles, mais un champ de tolérances négociées, où la mise en application de mesures dépend de la volonté politique. En d’autres termes, pour Orbán, l’Union s’inscrit pleinement dans ordre du monde néo-royaliste.
Lorsque l’Union a finalement agi en 2022 — en gelant environ 30 milliards d’euros —, elle l’a fait après plus d’une décennie d’inaction. Même alors, l’application des sanctions est restée partielle, avec environ 10 milliards d’euros débloqués par la suite.
Ce tournant s’est toutefois révélé décisif. Une fois que ces flux financiers extérieurs ont été suspendus, les fondements économiques du système ont commencé à s’effriter : la croissance a ralenti et la contestation s’est amplifiée.
Les capitaux étrangers : un moyen d’apaiser le centre du pouvoir
Dès lors que le régime d’Orbán considère la scène internationale comme un réseau de pouvoir plutôt que comme un système régi par des règles, il importe de savoir quels acteurs étrangers comptent le plus. Dans le contexte européen, la réponse est limpide : l’industrie allemande.
À partir de 2010, Orbán a lancé une campagne agressive contre les entreprises étrangères, leur imposant des taxes spéciales dites « de crise » sur leurs transactions financières, dans des secteurs tels que les services bancaires, le commerce de détail, les télécommunications et les services publics. Ces mesures ont touché de manière disproportionnée les entreprises d’Europe occidentale et ont été présentées comme visant à restaurer la souveraineté économique de la Hongrie. Sans jamais avoir été appliquées de manière cohérente, ces mesures ont toujours épargné l’industrie manufacturière allemande 9.
Ce qui ressemblait à du nationalisme économique n’était en pratique qu’un écran de fumée. Les premières mesures ont servi d’outil de négociation, exerçant une pression sur les entreprises de certains secteurs tout en préservant les acteurs les plus précieux sur le plan politique. La ligne de démarcation décisive n’était donc pas entre étrangers et nationaux, mais entre initiés et exclus. Les entreprises nationales — y compris les petites entreprises familiales — ont été éliminées lorsqu’elles se retrouvaient en dehors du réseau, comme on l’a vu lors de la restructuration de secteurs tels que la vente au détail de tabac.
La seule mesure relevant véritablement du « nationalisme économique » a peut-être été le programme de plafonnement des prix des services publics mis en place par Orbán, qui a contraint les entreprises de services publics, majoritairement détenues par des capitaux étrangers, à réduire leurs « profits excessifs ». Cette mesure a effectivement permis de réduire les coûts énergétiques des ménages et reste la politique la plus populaire de ses seize années au pouvoir.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes.
Palma Polyak
Ce point mis à part, la rhétorique du « nationalisme économique » ne tient pas.
Les entreprises manufacturières allemandes ont bénéficié tout particulièrement de la générosité du régime, recevant bien plus de subventions et d’avantages que leurs homologues hongroises. Orbán semble avoir fait de ces entreprises les nœuds essentiels d’une structure de pouvoir européenne plus vaste, celles-ci s’intégrant dans des réseaux à la fois industriels et politiques.
L’ampleur de cet alignement est visible dans les dépenses publiques.
Comme le montre l’économiste Andrea Éltető, environ 80 % des subventions discrétionnaires à l’investissement ont été accordées à des entreprises à capitaux étrangers 10. Pendant des années, les constructeurs automobiles allemands tels qu’Audi, Bosch et Mercedes ont figuré parmi les principaux bénéficiaires ; plus récemment, des aides d’un montant similaire ont été accordées à des fabricants de batteries chinois et sud-coréens. Ces subventions sont substantielles — couvrant jusqu’à 30 % des coûts d’investissement — et s’accompagnent d’infrastructures financées par des fonds publics, le tout assorti de peu de conditions.
Il en résulte un modèle qui génère de la croissance, mais d’un type profondément dépendant : les entreprises étrangères dominent, tandis que la modernisation nationale reste limitée. Les gains de productivité sont faibles, les entreprises nationales sont mal intégrées et des secteurs entiers sont enclavés. L’expansion de la production de batteries pour véhicules électriques — tirée par les investissements chinois et coréens — renforce encore ce schéma, ajoutant des vulnérabilités environnementales et économiques sans gains clairs à long terme 11.
Du point de vue de la société hongroise, les compromis sont considérables. Les ressources publiques servent à subventionner les investisseurs étrangers, la main-d’œuvre reste peu protégée et l’économie est de plus en plus exposée aux chocs extérieurs.
Du point de vue du régime, cette logique tient toutefois la route. L’objectif n’est pas de bâtir une économie souveraine ni de rattraper le cœur de l’Europe, mais d’assurer un niveau stable de croissance et d’emploi et, surtout, de s’assurer un soutien extérieur.
Cette stratégie est aujourd’hui en perte de vitesse. La production industrielle allemande a fortement chuté après 2022, entraînant une baisse de l’industrie manufacturière hongroise et révélant à quel point le modèle économique du pays dépendait étroitement de la demande extérieure. Les investissements chinois et coréens dans les batteries n’ont pas compensé un tel changement : l’expansion a été plus lente que prévu, tout en renforçant la même structure à faible valeur ajoutée et dépendante de l’extérieur.
Un système qui parie sur l’alignement avec de puissants acteurs extérieurs s’expose à un risque de taille : lorsque le centre s’affaiblit, la périphérie ne s’adapte pas pour venir à son secours — elle se contente d’absorber le choc.
Alliances politiques : de la protection européenne à la projection mondiale
Cette logique structurante des relations économiques s’étend également au domaine politique. Pour le clan au pouvoir en Hongrie, les alliances extérieures ne relèvent pas de la politique étrangère au sens traditionnel du terme, mais constituent une stratégie de survie.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes, d’abord au sein du continent européen, puis au-delà.
Pendant une grande partie des années 2010, l’alliance clef s’est faite par l’intermédiaire du Parti populaire européen (PPE), le groupe de centre-droit dominant au sein de l’Union. L’adhésion du Fidesz à ce groupe l’a placé au cœur du système politique européen, où les partis conservateurs allemands — la CDU et la CSU — exerçaient une influence décisive. Grâce à cette stratégie, le Fidesz a su transformer l’imbrication économique en protection politique 12.
Malgré des preuves de plus en plus nombreuses d’un recul démocratique et d’une corruption systémique en Hongrie, le Fidesz s’est maintenu au sein du PPE pendant des années. Les réactions européennes ont été retardées, édulcorées ou évitées, témoignant ainsi d’un alignement qu’Orbán a activement cultivé 13. La protectrice la plus importante du dirigeant hongrois n’était autre qu’Angela Merkel, réticente aux mises en garde et aux sanctions et qui s’est jusqu’au bout tenue à ses côtés : en octobre 2021, lors du dernier sommet du Conseil européen auquel elle a assisté, la chancelière allemande cherchait encore à empêcher le gel des fonds européens destinés à la Hongrie 14.
Ce n’est qu’après le départ de Merkel et la sortie du Fidesz du PPE en 2021 que la protection dont jouissait le parti a commencé à s’effriter. Peu de temps avant ce tournant, les responsables hongrois s’étaient déjà montrés inhabituellement explicites sur ce système de corruption à large échelle. En 2020, le porte-parole d’Orbán déclarait : « Nous sommes au Parti populaire européen parce que la Hongrie entretient des liens étroits avec l’Allemagne et l’Autriche. Si la CDU, la CSU et l’ÖVP veulent que nous restions, elles trouveront une majorité pour cela. Ce sont les partis germanophones qui en décident. » 15
En somme : l’Union ne représente pas un ensemble de règles, mais une hiérarchie des relations dont il faut savoir user.
Orbán n’aurait pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union.
Palma Polyak
Avant sa rupture avec le PPE, le régime hongrois avait déjà commencé à construire des réseaux alternatifs de soutien auprès de l’extrême droite. Certains liens étaient explicitement financiers : en 2022, une banque hongroise proche du gouvernement a accordé un prêt de 10,7 millions d’euros à la campagne présidentielle de Marine Le Pen après son échec à convaincre les banques françaises 16. Des canaux similaires ont permis de soutenir d’autres acteurs, comme le parti d’extrême droite espagnol Vox 17.
Ces initiatives n’ont guère de sens du point de vue des intérêts économiques hongrois. Elles relèvent d’une autre logique : il s’agit de cultiver des alliés capables de faire obstruction à l’action de l’Union et de normaliser le régime et son modèle — même si ces partis ont pu tourner en dérision les revendications « souverainistes » d’Orbán.
Cet effort s’est depuis institutionnalisé. Budapest est ainsi devenue une plaque tournante d’un écosystème transnational d’extrême droite articulé autour d’organisations soutenues par le gouvernement. À l’image des Conservative Political Action Conference (CPAC) aux États-Unis, le Center for Fundamental Rights a organisé la CPAC Hongrie, qui a réuni des politiciens de droite européens et américains. Parallèlement, des plateformes médiatiques comme The European Conservative, ainsi qu’un réseau croissant de think tanks et d’initiatives de lobbying, étendent l’influence de Budapest jusqu’à Bruxelles et au-delà 18.
Ici, le cadre néo-royaliste est toujours en place, mais de manière moins marquée. Au sein de l’Europe, les relations restent transactionnelles : le régime hongrois fournit des financements, des tribunes et un soutien et, en échange, se dote d’alliés qui amortissent les critiques tout en entravant l’action collective. Les retombées sont en effet limitées : les partis d’extrême droite sont fragmentés et souvent incapables de se coordonner. Budapest gagne ainsi par ses efforts une influence sans contrôle.
Au-delà des cercles européens, les alliances sont plus lâches. Le régime hongrois s’est efforcé de nouer des liens avec la droite américaine, faisant de la Hongrie un modèle de gouvernance conservatrice et un pôle de renouveau idéologique. Orbán est un habitué des événements conservateurs américains et la Hongrie occupe une place prépondérante dans ces débats. Pourtant, les retombées concrètes sont à ce jour de faible envergure. L’exemple le plus embarrassant a été le très médiatisé « bouclier financier » américain, présenté par Orbán comme une grande réussite pour son pays, avant que Trump ne déclare plus tard qu’il n’avait rien promis de tel 19.
De manière générale, les retombées matérielles de la politique d’influence menée par Orbán s’amenuisent. Si les relations tissées par le passé par Budapest parvenaient à renforcer le régime sur les plans économique et politique, les nouveaux réseaux qu’elle développe aujourd’hui lui offrent surtout un alignement idéologique et un sentiment d’appartenance. Bénéficier d’une protection ou de ressources devient plus difficile. Plus ce système d’alliances s’étend, moins il semble reposer sur l’échange concret : l’idéologie en devient le socle.
Le concept de néo-royalisme permet certes d’appréhender cette structure de pouvoir en réseau, mais n’aide pas vraiment à expliquer pourquoi ces mêmes régimes, à l’image de la Hongrie de Orbán, persistent à entretenir des relations qui rapportent si peu sur le plan matériel.
Dès lors que l’idéologie s’impose comme une donnée clef, une perspective gramscienne peut s’avérer éclairante.
Budapest et Moscou : une alliance sans transaction
Jusqu’à présent, la stratégie extérieure d’Orbán peut être largement interprétée comme la mise en oeuvre d’une pure logique transactionnelle : les fonds de l’Union, les capitaux étrangers et les alliances politiques ont produit des avantages matériels tangibles pour le régime hongrois.
Bien qu’elle relève en partie de cette logique, la relation d’Orbán avec Vladimir Poutine est différente à bien des égards.
Sur le plan économique, cette relation est manifestement désavantageuse. Si Orbán a toujours compté sur la Russie pour garantir un approvisionnement énergétique bon marché, ce pari a échoué de manière spectaculaire. La Hongrie, membre de l’Union le plus dépendant du gaz russe, a été l’un des États les plus exposés à la crise énergétique de 2022. Le pays a alors connu la plus forte inflation de l’Union, celle sur les biens alimentaires dépassant les 40 % en glissement annuel au sommet de la crise, tandis que l’inflation générale était de 25 %. Les conséquences économiques ont été immédiates : baisse des revenus réels, effondrement de la consommation et ralentissement le plus marqué de l’ère Orbán.
Les coûts politiques ont été tout aussi importants. La position pro-russe a accentué l’isolement de la Hongrie au sein de l’Union. Elle a renforcé les arguments en faveur du gel des fonds européens à destination de la Hongrie, tout en sapant la capacité de Budapest à négocier au sein des institutions européennes. Orbán veut se donner l’image d’un médiateur rusé, mais apparaît de plus en plus comme un cheval de Troie qui servirait les intérêts russes au sein de l’Union. La récente fuite d’un enregistrement audio dans lequel le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó reçoit des instructions de Sergueï Lavrov concernant la politique de sanctions de l’Union ne fait qu’accréditer cette hypothèse 20.
La pérennité du régime hongrois ne repose pas uniquement sur le contrôle national ou l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes.
Palma Polyak
Il y a peu d’éléments indiquant que la Russie ait compensé les pertes subies par la Hongrie par des investissements ou un soutien financier. Cependant, les échanges matériels ne sont pas la seule monnaie d’échange. À l’occasion des élections parlementaires d’avril 2026 en Hongrie, des rapports de VSquare ont fait état de l’arrivée à Budapest de « manipulateurs électoraux » liés à la direction générale des renseignements de l’état-major de l’armée russe 21. Ces ingérences, comme l’alignement de plus en plus étroit de Budapest et Moscou en matière de sécurité et de stratégie politique, suggèrent une aide dans le maintien du régime hongrois qui va au-delà de simples promesses de profits économiques pour la Russie.
C’est sur ce point précis que le cadre néo-royaliste doit être repensé. Si celui-ci rend compte des échanges, il tend à supposer que ceux-ci sont visibles et ont une base matérielle. Or, dans le cas de la Russie, les bénéfices sont plutôt opaques et politiquement sensibles : l’alignement de Budapest, coûteux sur le plan économique, peut cependant s’avérer rationnel dès lors qu’il renforce la solidité du régime hongrois.
Pour le Fidesz, l’attrait de la Russie est également idéologique : le régime en place à Moscou offre un modèle à imiter. En instaurant un contrôle centralisé, en qualifiant les dissidences politiques d’ingérence étrangère et en déployant une machine de propagande post-vérité, Budapest puise dans un répertoire russe déjà existant. Cette imitation s’étend à la législation — des lois anti-LGBTQ à la répression des ONG et des journalistes, en passant par la création d’un appareil de « protection de la souveraineté » 22.
Le réseau transnational d’Orbán à l’épreuve des élections
Considéré dans son ensemble, le régime d’Orbán n’a jamais été un simple projet politique national. Ses fondements économiques et politiques reposaient sur des apports extérieurs et sédimentés : les fonds européens ont financé l’ascension du clan, les capitaux étrangers — surtout l’industrie allemande — ont stimulé la croissance et fourni une protection indirecte, tandis que les alliances politiques ont contribué à retarder ou à diluer les contraintes externes.
Le néo-royalisme aide à comprendre comment ces relations étaient organisées — comment les ressources étaient captées, redistribuées et échangées contre un soutien. Il révèle également la fragilité d’un système qui en dépendait si profondément.
Aujourd’hui, le gel des fonds européens ébranle l’épine dorsale financière du régime. Le modèle de croissance hongrois — longtemps soutenu par des investissements étrangers — a perdu de son élan. Le pacte conclu avec la classe moyenne, qui sous-tendait la stabilité politique, s’est fragilisé. L’alignement idéologique du régime sur des acteurs étrangers n’a apporté que peu de bénéfices au premier. En somme, ce qui apparaissait autrefois comme une stratégie d’échange cohérente ressemble désormais de plus en plus à une série d’erreurs de calcul.
Ce revers n’est toutefois pas synonyme de défaite. Le système politique hongrois n’est pas un terrain de jeu équitable : la course au pouvoir est profondément truquée. Le système électoral est fortement manipulé et une machine de propagande tourne à plein régime. Dans les communautés les plus vulnérables, un réseau local dense de dépendance et d’intimidation — des sacs de pommes de terre utilisés comme pots-de-vin, des menaces de perte d’emploi, ou d’autres méthodes encore plus radicales — détermine la manière dont les votes sont exprimés 23.
C’est pour ces raisons que la situation politique hongroise est aujourd’hui si ambiguë. Péter Magyar a fait des mécanismes qui maintiennent aujourd’hui le Fidesz au pouvoir un enjeu politique central, promettant une réforme institutionnelle et la récupération des avoirs. Si sa victoire marquerait un changement important, elle ne permettrait pas de rénover en profondeur le système du jour au lendemain : le « clan d’Orbán » — ce réseau d’oligarques, de fondations, de groupes médiatiques et de véhicules financiers — a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Certains signes laissent déjà penser que le clan d’Orbán est en train de perdre ses soutiens : la famille Matolcsy, un clan oligarchique notoire, aurait commencé à expédier une partie de sa fortune, notamment des Porsche de collection, à Dubaï dans des conteneurs 24, en délocalisant ses actifs. Un nouveau gouvernement se heurterait ainsi à un système politique et économique vidé de sa substance et tourné vers l’étranger.
Le système sur lequel Orbán s’est appuyé ne se limite pas non plus aux frontières de la Hongrie. Les réseaux transnationaux d’extrême droite qu’il a contribué à développer constituent un niveau supplémentaire de résilience : alors que la pression s’intensifie sur le parti au pouvoir en Hongrie, celui-ci étend son influence à l’international.
Ces moyens de financements, ces plateformes et ce réseau de coordination politique ne disparaîtront pas à l’issue d’une seule élection.
Sources
- András Pethő, « ‘The Dynasty’ — Direkt36’s Documentary about the Economic Empire of the Orbán Family », Direkt36, 7 février 2025.
- Bálint Magyar et Bálint Madlovics, The Anatomy of Post-Communist Regimes : A Conceptual Framework, Budapest, Central European University Press, 2020.
- Stacie E. Goddard et Abraham Newman, « Further Back to the Future : Neo-Royalism, the Trump Administration, and the Emerging International System », International Organization, 79.S1, 2025, pp. S12—25.
- « EU taxpayers may have supported 13 leading oligarchs of Orbán regime with up to EUR 5.5 billion », Telex, 3 juillet 2025.
- « Front Man — The Mask of Power, a Film about the Orbán Era », Átlátszó English, 14 mars 2026.
- Briefing Note on the Case of the Elios Company, Transparency International Hungary, 2019.
- « Abszurd pénzégetések uniós forrásból », Telex, 21 mai 2024.
- R. Daniel Kelemen, « The European Union’s Failure to Address the Autocracy Crisis : MacGyver, Rube Goldberg, and Europe’s Unused Tools », Journal of European Integration, 45.2 (2023), pp. 223—38.
- Dorothee Bohle et Aidan Regan, « The Comparative Political Economy of Growth Models : Explaining the Continuity of FDI-Led Growth in Ireland and Hungary », Politics & Society, 49.1 (2021), pp. 75—106.
- Éltető Andrea, « Külföldi multik kapják az állami támogatások túlnyomó részét — Mennyire éri meg ez a modell ? », Portfolio, 8 novembre 2025.
- Pálma Polyák, « Sacrifice Zones : How Europe’s Electric Vehicle Transition Is Entangled With Coercive Zoning on Its Semi-Periphery », Politics and Governance, 14, 2026.
- R. Daniel Kelemen, « The European Union’s Authoritarian Equilibrium », Journal of European Public Policy, 27.3, 2020, pp. 481—99.
- Szabolcs Panyi, « How Orbán Played Germany, Europe’s Great Power », Direkt36, 18 septembre 2020.
- « Merkel Cautions EU : Talk to Poland, Hungary before Cutting Funds », Politico, 15 octobre 2021.
- Christian Ultsch, « Gulyás : ‘Ungarn unterstützt die Meinung von Bundeskanzler Kurz’ », Die Presse, 17 septembre 2020.
- « France’s Le Pen Got Loan from Hungarian Bank Close to Orbán », Euronews, 11 mars 2022.
- Miguel González, « Vox admite haber recibido 9,2 millones de un banco húngaro próximo a Orbán », El País, 30 septembre 2024.
- Gábor Scheiring, Laboratories of Counter-Hegemony — Orbán, Trump and the Transatlantic Far-Right Ecosystem, Foundation for European Progressive Studies, 2026.
- « US Conservatives Watch Nervously as Orbán Faces Tough Test in Hungary Vote », Reuters, 31 mars 2026.
- Wojciech Cieśla et al., « Kremlin Hotline : Hungary Colluded with Russia to Delist Sanctioned Oligarchs, Companies and Banks », VSquare, 31 mars 2026.
- Szabolcs Panyi, « Putin’s GRU-Linked Election Fixers Are Already in Budapest to Help Orbán », VSquare, 6 mars 2026.
- « A fideszesek új törvényjavaslata olyan, amilyenhez hasonló Putyinnak nagy szolgálatot tett a diktatúra kiépítésében », Telex, 14 mai 2025.
- DE ! Akcióközösség, « The Price of a vote », Youtube, 2026.
- Rényi Pál Dániel, « Konténerekben hordják Dubajba a Matolcsy család vagyontárgyait », 444, 26 mars 2026.