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La guerre a été présentée par Donald Trump comme une guerre de changement de régime. De nombreux dirigeants iraniens ont été tués, dont le Guide suprême. Pourtant, la République islamique est toujours en place. Est-ce que le régime iranien sort renforcé de ces quarante jours de guerre ?
Malgré l’assassinat d’un certain nombre de ses dirigeants, le régime a en effet montré sa résilience face à deux des armées les plus puissantes au monde, l’armée américaine et l’armée israélienne. Dans ce contexte, le régime a pu survivre, voire se renforcer puisqu’ils ont montré qu’ils avaient prévu pour chaque poste décisionnaire des substituts, parfois jusqu’à trois ou quatre personnes.
Par conséquent, l’élimination de tel commandant en chef des Gardiens de la Révolution n’a pas abouti à la neutralisation des Gardiens comme corps puisqu’il se trouvait toujours un remplaçant.
Il en va de même pour les personnalités politiques, comme Ali Larijani, remplacé par Mohammad Bagher Zolghadr au poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, qui détermine la stratégie du pays en interne et à l’international.
Or à la faveur de ces remplacements, ce sont les plus durs des Gardiens de la Révolution qui renforcent leur autorité et leur contrôle du pays.
Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Azadeh Kian
En quoi consiste ce contrôle ?
Les Gardiens et leurs alliés en Iran ont encore accru leur rôle au cours de la guerre.
Prenons l’exemple de Mohammed Qalibaf, qui joue un rôle central aujourd’hui en tant qu’ancien commandant des Gardiens. Il avait certes déjà un rôle politique auparavant, mais il est désormais considéré comme celui qui pourrait discuter avec J. D. Vance au Pakistan — si les négociations se poursuivent…
Le discours des Gardiens consiste à dire : « nous avons protégé l’Iran pendant cette guerre imposée ». Ils utilisent cet argument comme outil de justification d’un contrôle encore accru sur la société civile iranienne, qui a été très largement affaiblie du fait des massacres de janvier 2026. En plus des milliers de morts, 50 000 personnes ont été arrêtées au cours de ces manifestations. Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Par conséquent, cette guerre a renforcé le régime islamique et en particulier les militaires en son sein, a affaibli davantage la société civile iranienne et a augmenté la misère économique du pays.
Il est difficile de comprendre qui contrôle l’Iran désormais. Quelles sont les personnes qui vous semblent les plus importantes aujourd’hui ?
Mohammed Qalibaf est intéressant à observer, non pas en tant que président du Parlement, parce que le Parlement ne joue pas un rôle central, mais en tant que personnalité politique qui a des relations avec les Gardiens de la Révolution et avec les forces de police qu’il a dirigées par le passé. Il a toujours eu l’ambition de diriger le pays et s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, sans succès. Pour lui, cette guerre est sa dernière chance d’émerger comme une figure de dirigeant, dans la mesure où il a également été adoubé par les États-Unis qui disaient pouvoir discuter avec lui.
Mohammad Bagher Zolghadr est également central, même s’il ne semble pas proche de Qalibaf. S’ils ont tous les deux été sur le front pendant la guerre Iran-Irak en tant que Gardiens de la Révolution, leurs chemins ont divergé par la suite, Zolghadr faisant carrière dans le système judiciaire et Qalibaf dans la politique locale et municipale, comme maire de Téhéran.
Enfin, la troisième personne clef me semble être Ahmad Vahidi, qui a été le chef des très redoutables services de renseignement des Gardiens de la Révolution et qui dirige désormais l’ensemble des Gardiens. Il représente aussi une forme de radicalisation à la tête des Gardiens. Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.
Ces personnes sont les réels dirigeants du pays. Le président de la République, Massoud Pezechkian, ne semble pas avoir d’influence réelle : ce qu’il disait pendant la guerre avait très peu d’écho.
Que penser du rôle de Mojtaba Khamenei, qu’on n’a toujours pas vu en public ?
Il faut bien insister sur un point : Mojtaba Khamenei a été élu sous la pression des Gardiens de la Révolution. Au sein de l’Assemblée des Experts, sur quatre-vingt-huit membres, près de vingt-cinq se sont opposés à son élection, ce qui est sans précédent pour une Assemblée qui prend plutôt ses décisions à l’unanimité.
C’est à la fois sans précédent et attendu, puisque Mojtaba Khamenei n’a aucune assise au sein de l’institution cléricale, ni autorité religieuse. Il a donc dû être élu sous la pression.
Pour moi, Mojtaba Khamenei ne représente donc pas l’institution cléricale, mais seulement les Gardiens. C’est pourquoi il me semble qu’il serait plus correct de dire « Régime des Gardiens » que « Régime des Mollahs ».
On a vu circuler une photo de ses blessures, qui a été rapidement retirée. Peu importe qu’il soit en vie, blessé grièvement ou non. À mon sens, nous avons largement dépassé le régime de wilayat al-faqih, ou le gouvernement de jurisconsulte. Aujourd’hui, l’Iran s’est transformé en un régime militariste, où les Gardiens de la Révolution et d’autres forces armées jouent un rôle prépondérant, bien plus que les mollahs.
La guerre a renforcé le pouvoir militaire, affaibli la société civile et augmenté la misère économique de l’Iran.
Azadeh Kian
Vous avez mentionné les massacres qui ont eu lieu après la répression de janvier. À quel point cette guerre a-t-elle permis de rallier une partie de la population au régime et quel est l’avenir de ce désir de changement radical qui s’était exprimé et dont les causes restent inchangées ?
L’un des éléments les plus remarquables de cette guerre est que les rues, autrefois occupées par les protestataires — que ce soit lors du mouvement Femme, vie, Liberté en 2022 ou des soulèvements de décembre 2025 et janvier 2026 —, sont désormais aux mains des partisans du régime, qui ont organisé, tout au long de la guerre, de jour ou de nuit, des manifestations de soutien très visibles dans l’espace public.
C’est un changement radical dans l’occupation de l’espace public. Il reflète un basculement des rapports de force entre contestataires et soutiens du pouvoir. Le régime a réussi à réoccuper les rues des villes, en mobilisant ses partisans.
Il a également recruté des volontaires au sein des milices Bassidji, parfois des enfants de 12 ans seulement, à qui ils confiaient des armes pour « assurer la sécurité » des rues.
Pendant ce temps, la répression se poursuit sans relâche. Cette semaine encore, un jeune homme arrêté en janvier a été exécuté. Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits des femmes, lauréate du prix Sakharov en 2012, a de nouveau été arrêtée alors qu’elle était déjà en résidence surveillée.
Qu’en est-il des difficultés économiques et sociales que connaît la société iranienne ?
La guerre a malheureusement aggravé les problèmes sociaux de manière dramatique.
Les destructions matérielles sont colossales : selon le dernier rapport du Croissant-Rouge iranien, 93 000 immeubles — résidentiels et commerciaux — ont été détruits. Cela représente 3 millions de personnes déplacées ou privées de logement.
Le chômage a explosé, le coût de la vie s’est envolé, et l’inflation atteint 83 %.
Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel — dans les bazars ou les petits commerces, aujourd’hui fermés. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge les enfants et les rassurer au quotidien.
Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs : vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale.
Je sais ce que cela signifie. J’ai vécu une année de la guerre Iran-Irak, et je me souviens de l’impuissance ressentie. Quand les avions irakiens bombardaient Téhéran, il n’y avait aucun abri. Donc on restait chez soi, résigné, en se disant : « Si c’est notre tour, on mourra. » J’ai retrouvé cette même résignation chez mes amis et ma famille qui se trouvent en Iran. Les gens se sont résignés à mourir.
La situation est même encore pire qu’à l’époque, car la guerre Iran-Irak touchait surtout l’Ouest et le Sud du pays. Aujourd’hui, les bombardements touchent toutes les plus grandes villes de l’Iran : Téhéran, Ispahan, Mashhad. Des dizaines de millions de personnes sont directement touchées.
Il serait désormais plus correct de parler du « Régime des Gardiens » que du « Régime des Mollahs ».
Azadeh Kian
Après l’annonce d’un cessez-le-feu, comment imaginer l’avenir des relations entre l’État et la société iranienne ?
Cela impliquerait déjà que le cessez-le-feu se maintienne, et qu’il faille ensuite construire une paix durable. Mais, dans l’immédiat, mon hypothèse est que le régime sortira renforcé de cette guerre. Il devrait rester au pouvoir, faute d’une opposition structurée capable de le remplacer.
Dans un premier temps, le régime va chercher à maintenir son contrôle sur la société, en réprimant toute velléité de révolte — qu’il s’agisse de manifestations ou de mécontentements diffus.
Toutefois, il devra aussi affronter une difficulté : la reconstruction. Je mentionnais les 93 000 bâtiments détruits. Pour reconstruire, les militaires et le régime n’auront d’autre choix que de s’appuyer sur la société civile iranienne, sur les entreprises. Il ne pourra pas reconstruire le pays seul.
Faire appel à la société civile iranienne impliquera-t-il une forme d’ouverture ?
Cette évolution pourrait survenir, mais pas immédiatement.
On peut penser à l’hypothèse pakistanaise — non pas pour comparer les deux pays, car les contextes sont très différents, mais pour donner un exemple d’un système où l’armée détient l’essentiel du pouvoir, tandis que les civils occupent des fonctions symboliques ou administratives.
Un tel modèle permettrait d’assurer une certaine responsabilité civile, tout en adoptant un discours moins militariste pour apaiser une société civile contestataire. C’est envisageable, mais les conditions sont très nombreuses : d’abord, un cessez-le-feu durable, ensuite, un accord de paix et, enfin, les moyens financiers nécessaires à la reconstruction.
Pour l’instant, je ne vois pas les militaires renoncer spontanément à leurs privilèges ou à leur pouvoir, encore moins dans le contexte actuel.
Au cours de la guerre, les risques de velléités séparatistes ont souvent été évoqués, notamment à propos des Kurdes. Peut-on parler d’un risque pour la stabilité de l’Iran ?
Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont publiquement évoqué l’idée de mobiliser des forces kurdes depuis le Kurdistan irakien pour envahir l’Iran. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, les responsables du Kurdistan irakien, comme les Barzani, ont rejeté cette proposition. Malgré les tensions avec Téhéran — notamment les frappes de missiles iraniens sur leur territoire —, ils ont préféré éviter de s’aliéner l’Iran, avec lequel ils entretiennent des relations relativement stables. Ensuite, les partis kurdes iraniens — qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes — ont également refusé de servir de proxys à Israël ou de s’engager dans ce conflit. Plusieurs organisations kurdes ont déclaré qu’elles ne participeraient pas à une telle offensive.
Quant aux Baloutches, leur situation est différente. Certains groupuscules armés existent depuis longtemps dans la région, et les affrontements sporadiques avec les forces iraniennes persistent. Mais il n’y a pas de mouvement séparatiste massif parmi les Baloutches. Les figures religieuses, comme Abdolhamid Ismaeelzahi — très respecté dans la communauté — ne soutiennent pas une telle démarche.
En résumé, les tentatives d’instrumentaliser les minorités ethniques contre le régime iranien ont échoué — du moins pour l’instant. La question qui demeure en suspens est : comment les Gardiens de la Révolution traiteront-ils ces minorités à l’avenir ? Leur attitude déterminera en grande partie les dynamiques futures.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs.
Azadeh Kian
Qu’en est-il des oppositions iraniennes à la République islamique ?
C’est une question difficile mais on peut partir de l’exemple du fils du Shah d’Iran. Son positionnement pendant cette guerre a aliéné une grande partie de ses soutiens en Iran. Il a soutenu les frappes israéliennes et américaines sans jamais exprimer la moindre compassion pour les victimes iraniennes. Quand des enfants ont été tués dans une école au début du conflit, il n’a pas dit un mot. En revanche, dès que des soldats américains ont été tués, il a envoyé des messages de condoléances.
Il a par conséquent perdu une partie de sa base, ne conservant que le soutien des républicains iraniens laïcs et démocrates, qui se sont réunis pendant la guerre, en Iran même, avec des personnalités à la fois en prison et en liberté. Mais ce groupe émerge à peine et ne représente pas, pour l’instant, une opposition crédible.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs : reconstruire le pays, reloger les déplacés, recréer des emplois pour les chômeurs, réparer les infrastructures détruites. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que les Iraniens descendent massivement dans la rue pour réclamer liberté et démocratie.
Cela dit, on ne peut pas exclure des manifestations de colère. Mais ces mouvements ne constitueront probablement pas une menace existentielle pour le régime. Ils seront avant tout l’expression d’une détresse sociale, pas d’une révolution politique.