Religion

L’Antéchrist de Soloviev : troisième partie

Suite et fin de la retranslatio de l'une des sources les plus profondes et étranges de notre contemporain — commentée par le spécialiste Rambert Nicolas.

Court récit sur l’Antéchrist (3/3).

Lors d’un long entretien accordé par Peter Thiel pour le podcast Uncommon Knowledge de la Hoover Institution, dans lequel il était justement question d’« Apocalyspse », d’Antéchrist et de Soloviev, le journaliste Peter Robinson, finissait par interroger Thiel sur le sens de l’action humaine dans une histoire conduite par la providence :

« ‘Ne crains rien’ : vous avez mentionné ce concept à plusieurs reprises. C’est une injonction du Christ lui-même, que les chrétiens sont donc censés prendre très au sérieux, mais on pourrait facilement l’interpréter comme une sorte de « Tout ira bien. Nous n’avons rien à faire. Ce n’est pas entre nos mains. » C’est toujours le problème lorsqu’on essaie de comprendre l’histoire : quelle est la véritable marge de manœuvre dont nous disposons ? »

Peter Thiel répondait : « Je ne suis pas sûr que nous devrions toujours voir les choses du point de vue de Dieu. Du point de vue humain, l’action humaine a beaucoup d’importance ». Sans être nécessairement lié directement à la pensée de Vladimir Soloviev — tant il s’agit là du grand problème de toute conscience chrétienne lorsqu’elle se confronte au politique —, il faut néanmoins ajouter qu’il y a là comme un écho à la philosophie de Soloviev. Si bien que cette réponse de Thiel, en apparence anodine, pourrait appeler ce développement, écrit par Soloviev, quelque 130 ans plus tôt : 

« Bien sûr, en tant que vérité religieuse et non pas comme théorie abstraite, le christianisme exige de se réaliser dans l’effectivité et de s’incarner pleinement. Toutefois, en tant que religion divino-humaine, il conditionne cette incarnation non pas à la seule action immédiate et toute-puissante de Dieu, mais aussi à l’activité libre de l’homme qui ne se découvre pas pleinement et simultanément dans un seul acte, mais se développe en suivant une série de mobiles et d’actions (de tentations et d’excitations, de chutes et d’exploits) se déployant dans l’ordre du temps. C’est pourquoi, bien que les Évangiles garantissent le triomphe définitif de la vérité et l’avènement du Royaume de Dieu et bien qu’ils nous engagent à travailler dans cette direction, ils n’indiquent pas toutefois d’échéance précise à la grande crise qui doit, de toute évidence, coïncider avec la fin de l’histoire et avec la fin du monde actuel. Par conséquent, lorsqu’on nous indique que le christianisme reste à ce jour inaccompli, cela constitue seulement un reproche contre l’imperfection humaine et en aucun cas une objection contre la vérité divine. Or, c’est précisément lorsqu’on se place du côté humain — qu’on ne saurait exclure si l’on parle de christianisme — qu’il est essentiel de savoir dans quelle mesure les principes de la religion véritable ont été accueillis et réalisés dans la vie des sociétés qui se revendiquent chrétiennes. Si l’on ne peut pas, comme on l’a déjà dit, évaluer la vérité de la doctrine chrétienne sur le terrain historique, à l’inverse c’est à partir de cette vérité et uniquement à partir d’elle qu’on peut juger de l’état de l’humanité chrétienne, définir le niveau de son essor spirituel et indiquer ce dont elle a le plus besoin pour sa croissance ultérieure 1. »

La majeure partie de la vie de Soloviev avait été consacrée à penser une « politique chrétienne », c’est-à-dire à l’activité libre de l’homme aux prises avec une histoire universelle, visant à en permettre « l’essor » et la « croissance ultérieure ». Initialement, le penseur russe voyait pour ainsi dire les choses positivement — ses commentateurs diront : de façon « optimiste ». Aussi son problème était le suivant : comment, pour l’activité humaine, réaliser sur terre le Royaume de Dieu ? 

Autrement dit, à la croisée entre politique et religion, Soloviev se confrontait à un problème fondamental, même pour un athée : que faut-il pour réaliser le meilleur des régimes ? Comment construire un monde où il n’y aura plus ni dominant, ni dominé, ni oppresseurs, ni opprimés, un monde où chacun sera reconnu à sa juste valeur dans son infinie dignité humaine et où, mieux encore, l’humanité sera réconciliée avec la nature elle-même ? » Ou pour synthétiser la question en termes religieux : « Que faut-il faire pour réaliser le Royaume de Dieu sur terre, ce moment où les hommes apparaîtront enfin comme les enfants du Trés-Haut et où le nourrisson mettra la main dans l’antre de la vipère ? »

La fin de l’Histoire

Peu à peu, toutefois, dans l’esprit de Soloviev, cette interrogation s’était transformée. En effet, le problème du mal avait pris dans son existence une place de plus en plus importante. Alors, percuté par ce « grand mystère d’iniquité », la formulation des questions changeait. Ce n’était plus tant « comment réaliser le Royaume de Dieu sur terre », ni même (de façon passive) « comment permettre l’advenue du Royaume de Dieu », mais progressivement « qu’est-ce qui empêche ce Royaume d’advenir ? », voire enfin — avec ce court « récit sur l’Antéchrist » — pourquoi lorsqu’on prétend réaliser ce Royaume, l’histoire prend finalement le sinistre aspect du règne de l’Antéchrist ?

La réponse de Soloviev était assez surprenante. À ses yeux, ce n’était pas que la tâche fût impossible ou que l’humanité en fût incapable, c’est qu’en dernière instance ce n’était pas ce qu’elle voulait

Pour les successeurs de Soloviev, en revanche, la question a pris un sens tout à fait concret : pourquoi, à vouloir le meilleur des régimes sombre-t-on dans le pire ? Pourquoi le mieux est-il l’ennemi du bien ? Finalement, la réponse de Thiel à la question de Peter Robinson, tout comme la totalité de son engagement intellectuel (et financier), pourrait bien rappeler la remarque de Berdiaev : « L’ensemble de la vie de Soloviev pose un problème torturant à la conscience chrétienne. Les chrétiens doivent de toute la force de leur esprit réaliser la vérité du Christ sur terre, non seulement dans leur vie personnelle, mais dans la vie publique. Ils doivent tendre au Royaume de Dieu non seulement au ciel, mais sur terre. Or, le Royaume de Dieu sur terre peut facilement se révéler une tromperie et une substitution, le royaume de l’antéchrist, la séduction sous l’apparence du bien. Après tout, le communisme séduit par une apparente aspiration à réaliser la vérité sociale, mais il se révèle être le singe et le mutant de la vérité chrétienne, il se révèle être l’affaire de l’antéchrist 2. »

Confronté à cette prise de conscience, la pensée de Soloviev devait prendre à la fin de sa vie un tour radicalement nouveau, voire marquer une rupture vis-à-vis de sa philosophie antérieure. Il ne pouvait plus aspirer à réaliser positivement « le meilleur des mondes » ou encore tendre à faire « progresser l’histoire », car en fait de progrès, on courrait, selon lui, vers la « paix de l’Antéchrist », c’est-à-dire vers une Humanité une — sans ennemi et affranchie de Dieu — n’ayant plus qu’à sombrer dans une vie stagnante de divertissements mortifères où l’on n’attend plus rien venant d’en haut. 

Au contact de Soloviev, Dostoïevski avait déjà prophétisé un tel futur, qu’il plaçait d’ailleurs dans la bouche d’Ivan Karamazov ou plutôt de son double démoniaque, personnage ressemblant le plus à Soloviev 3 : 

« Les hommes [une fois Dieu supprimé] s’uniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L’esprit humain s’élèvera jusqu’à un orgueil titanesque et ce sera l’humanité déifiée. Triomphant sans cesse et sans limite de la nature par la science et l’énergie, l’homme par cela même éprouvera constamment une joie si intense qu’elle remplacera pour lui les espérances des joies célestes 4. »

Soloviev, dans son « court récit », ajoutait encore une ultime étape, la plus stupéfiante : ce moment étrange où les hommes, ne craignant plus la justice de Dieu, et lassés peut-être de divertissements purement matérialistes, finissent, en outre, par se permettre tous les crimes en ce qui ressemble fort à des orgies sataniques : la « communication entre les vivants et les morts, écrit-il, entre les hommes et les démons, devint chose courante, donnant naissance à des formes inédites de débauche mystique et de démonolâtrie ». 

Tout se passe comme si les « hippies » de Thiel — soit aux yeux de l’investisseur américain les matérialistes individualistes des années 1970, oubliant Dieu, l’histoire, et ne pensant qu’à une vie de jouissance matérielle — devaient à la fin des fins devenir « satanistes 5 ». Pourquoi « satanistes » ? Parce qu’en fin de compte, la mort de Dieu, c’est-à-dire la mort du Dieu de justice au profit du « pardon permanent de l’antéchrist » — probablement dans une mort anéantissante —, doit libérer les hommes de toute espèce de retenue et les entraîner dans des plaisirs toujours plus extrêmes n’ayant bientôt plus rien à voir avec une simple consommation matérielle. Sous cet angle, il se peut aujourd’hui — du moins pour l’imagination populaire qui n’hésite pas à l’impliquer dans des soirées « satanistes » — que le nom actuel d’Epstein puisse valoir non pas comme figure de l’Antéchrist, mais comme étant l’un de ses sujets vivant dans l’impunité. Et si l’on en croit Soloviev, ce n’est pas vraiment de l’horreur que son nom inspirerait à la plupart des hommes, mais une secrète envie. 

Que faire ?

Quoi qu’il en soit, ce serait là la fin de notre histoire. Après cela, le rôle appartiendrait à la providence. Mais avant, « que faire » lorsqu’on est chrétien ?

Si l’on en croit Peter Thiel, il ne reste plus qu’une politique du « katechon », c’est-à-dire une politique qui retarde ou qui empêche ce dénouement sinistre. Là encore, on peut dire que Thiel retrouve en un certain sens le procédé même de Soloviev.

Certes, Soloviev ne conçoit pas une politique du « katechon » qui lui apparaîtrait probablement comme un vain bavardage ; en outre, il est fort à parier qu’il aurait jugé sévèrement les constructions de Thiel comme n’étant, somme toute, que suscitées par la nécessité de rationaliser une politique américaine suprémaciste. Menacée dans sa domination et ne pouvant plus reposer sur de vieilles idéologies trop usées, cette politique serait pressée de se trouver une nouvelle légitimation. Chez Thiel lui-même, Soloviev aurait également pu trouver et dénoncer aisément des traces de l’antéchrist 6.

Il n’empêche que le « court récit sur l’Antéchrist » apporte à Thiel un procédé intéressant. Puisqu’il n’est rien que l’on puisse faire positivement, Soloviev se mettait en peine de dénoncer les illusions du faux bien conduisant en réalité au mal authentique. Sa tâche était de prévenir ses coreligionnaires contre cette falsification 7 : « Montrer par avance le visage trompeur derrière lequel se cache l’abîme du mal, tel a été mon suprême dessein en écrivant ce petit livre 8 ». Et, s’il était capable de discerner mieux que quiconque ce faux bien, peut-être était-ce avant tout parce que lui-même avait commencé sa carrière en succombant à ses sirènes : 

« Soloviev, s’inquiétait Berdiaev, ne remarque pas [du moins jusqu’à son Court récit sur l’Antéchrist] que si l’humanité est la moitié de la divino-humanité, en revanche le culte de l’humanité, arraché hors de Dieu et dirigé contre Dieu, est non pas la moitié de la divino-humanité, mais une religion opposée au christianisme 9. »

Or, dénoncer le faux bien pour retarder ou empêcher son avènement, c’est ainsi, semble-t-il, que Thiel conçoit son activité intellectuelle. La différence entre Soloviev et Thiel tient néanmoins dans la dénonciation de ce qui leur apparaît comme un « faux bien ».

Pour Soloviev, celui-ci a quelque chose de « positif », au sens où c’est une proposition séduisante pour l’humanité : se déifier soi-même et jouir de la nature par la science jusqu’à la plus radicale extrémité, sans craindre le jugement de Dieu, et se croire dans cette impunité pardonné de tous péchés.

Chez Thiel, ce « faux bien » est essentiellement négatif. C’est la crainte du « feu descendu du Ciel », la promesse de sécurité dans le One World. Voilà ce que Thiel considère être son grand ajout par rapport au récit de Soloviev, ajout qui compense une lacune qu’il reproche à l’auteur russe. Thiel déclare, en effet, qu’on ne voit pas dans le récit de Soloviev comment l’Antéchrist parvient à prendre le pouvoir.

De prime abord, son reproche paraît justifié. Dans le détail pourtant, cette objection omet la signification du pacte avec le diable que passe l’Antéchrist : l’acceptation totale de la mort comme anéantissement en échange de la reconnaissance 10. Cette objection omet également le fait que si l’Antéchrist « hypnotise » les foules par son discours, c’est parce qu’il leur donne ce qu’elles veulent : une vie de jouissance sans plus se soucier de retenue, ni de jugement de Dieu ; vivre sans toit au-dessus de la tête dans une étourdissante liberté. 

Pour Thiel, si l’Antéchrist impose la stagnation, c’est parce qu’il craint que son pouvoir puisse être remis en question avec l’émergence d’une nouvelle force. Cette crainte de l’Antéchrist sera affermie par une autre collective : l’émergence d’une nouvelle force n’est pas seulement un concurrent à son trône, c’est également et objectivement, pour tous, le risque d’une nouvelle guerre, et, donc, de l’utilisation du nucléaire signant la fin de l’humanité. En somme : one world or none. 

Pour Soloviev, en revanche, l’Antéchrist est la fin de l’histoire, non pas parce que les hommes ont une quelconque crainte du « feu descendu du ciel », mais parce qu’ils n’ont plus aucune crainte, qu’ils sont pleinement satisfaits d’eux-mêmes. Il n’y a donc pas de nouvelles forces à attendre. Et, s’il n’y a pas de nouvelles forces, c’est parce qu’au fond d’eux les hommes aspirent à ce monde, dans lequel eux-mêmes seront comme des Dieux, triomphant sans limite de la nature, allant jusqu’à des débauches inédites où les hommes couchent avec des démons. 

Le Christ

Mais contre quoi peut donc buter l’Antéchrist ? La seule chose qui lui résiste n’est autre que la conscience véritablement religieuse, celle qui se soumet à Dieu et aime le Christ, et qui, comme un scrupule ou un reste de honte, se sent par compassion une responsabilité envers la création de Dieu, tout en ressentant avec piété une admiration soumise pour le Créateur. Qu’est-ce qui résistera à ce XXIe siècle de l’Antéchrist, prophétise Soloviev ? Le fait religieux qui ne tolérera plus cette démesure démoniaque : les fidèles se retireront au désert, se couvrant la tête de honte et de crainte. 

Est-ce que ce récit convainc ? Pas tout le monde, en vérité ; et, entre autres, pas la Dame de l’entretien : « Mais quel est donc le sens définitif de ce drame ? Et je ne comprends toujours pas pourquoi votre Antéchrist hait Dieu à ce point, tout en étant lui-même essentiellement bon et non pas méchant. » Le révolutionnaire Boukharine a eu la même réaction : « Je pris connaissance de la fameuse Conférence sur l’Antéchrist de Vladimir Soloviev et je me prenais à hésiter : ne suis-je pas l’Antéchrist ? ». Et Kojève enfin : « D’après les Trois Entretiens l’histoire a un dénouement tragique, mais l’homme conserve (ou, peut-être, reçoit ici pour la première fois chez lui) sa liberté et son indépendance absolues vis-à-vis de Dieu 11. » 

Monsieur Z. (lisant) « Parmi les membres du concile, trois figures se distinguaient tout particulièrement.

Il y avait d’abord le pape Pierre II. C’était de plein droit le chef de la fraction catholique du concile. Son prédécesseur était mort en s’y rendant, si bien qu’il avait fallu réunir à Damas un conclave, qui avait élu à l’unanimité le cardinal Simone Barionini. Ce dernier prit le nom de Pierre.

Soloviev joue bien sûr avec les noms des protagonistes. On se souvient que Pierre s’appelait d’abord Simon Bar-jona (Matt. 16,17), ce qui n’est pas sans rappeler notre « Simone Barionini ».

 D’origine modeste, venant de la région napolitaine, il s’était fait connaître comme prédicateur de l’ordre des Carmes et avait rendu de fiers services en luttant contre une secte satanique, qui s’était répandue à Pétersbourg et ses environs (attirant à elle aussi bien des orthodoxes que des catholiques).

Le choix de cet ordre est tout à fait significatif et montre la rupture de Soloviev avec sa pensée antérieure qui privilégiait l’activité humaine. En effet, cet ordre se distingue par la prière et la contemplation, ainsi qu’un rapport mystique à Dieu.

Nommé archevêque de Moguilev, puis cardinal, il était depuis longtemps pressenti pour la tiare.

Créé sous le règne de Catherine II, l’archevêque de Moguilev était le chef de l’Église catholique dans l’Empire russe : il supervisait tous les catholiques de l’immense territoire impérial. 

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne et de forte corpulence, au visage rouge, au nez busqué et aux sourcils épais. Il était ardent et impétueux, parlait avec feu tout en faisant de grands gestes ; il captivait ses auditeurs plus qu’il ne les convainquait. Envers le souverain de l’univers, le nouveau pape faisait preuve de défiance et d’antipathie, surtout depuis que le pape défunt, en partant pour le concile, avait dû céder aux instances de l’empereur en nommant cardinal le chancelier impérial et grand mage de l’univers, à savoir l’exotique évêque Apollonius, que Pierre considérait pour sa part comme un catholique douteux et un imposteur certain.

Le starets Jean était le chef véritable, sinon officiel, des orthodoxes. Le peuple russe le connaissait très bien. Quoiqu’il fût officiellement considéré comme un évêque « retiré », il ne vivait dans aucun monastère, errant sans cesse de-ci, de-là.

Soloviev suggère la même idée qu’avec l’ordre des Carmes. Cela signifie que le starets Jean n’a plus de responsabilité temporelle, mais se consacre entièrement au plan spirituel. 

Nombreuses étaient les légendes circulant à son sujet. Certains affirmaient qu’il était Théodore Kouzmitch ressuscité, c’est-à-dire Alexandre Ier, né trois siècles auparavant.

Légende fascinante de la culture russe. Kouzmitch est un ermite ayant vécu en Russie au XIXe siècle, vénéré aujourd’hui comme un saint dans l’Église orthodoxe. Beaucoup pensent que ce moine, bien trop érudit et raffiné pour son milieu sibérien, serait en réalité Alexandre Ier, mort officiellement en 1825 dans des conditions troubles.

Pourquoi Alexandre Ier se serait-il retiré ? À cause de l’assassinat de son père Paul Ier. Sans y avoir directement participé, il était au courant du complot. La culpabilité serait alors devenue, au fil du temps, de plus en plus lourde à porter. Finalement, il aurait préféré ne plus agir et renoncer au monde. Là encore, Soloviev marque clairement une rupture avec sa pensée précédente.

D’autres allaient plus loin encore, en soutenant qu’il s’agissait du véritable startets Jean, c’est-à-dire de l’apôtre Jean lui-même, qui ne serait pas mort, mais se manifesterait ouvertement ces derniers temps.

Le retour sur terre d’un personnage mort est un motif récurrent dans la culture populaire russe. On a dit de Soloviev lui-même — contre son gré — qu’il était le Christ ressuscité. C’est par exemple ce que rapporte Gorki de sa rencontre avec Anna Schmit, une mystique russe amoureuse de Soloviev, où à travers les paroles de la femme se dessinait la figure de Soloviev jusqu’à ce qu’Anna Schmit lui déclare qu’il s’agit aussi du Christ : « Au début du discours d’Anna Schmit, j’étais assez mal à l’aise en l’écoutant […] Mais, devant moi, était assis un homme qui m’était inconnu. Il parlait si bien, remplissait magnifiquement son discours de citations des œuvres des pères de l’Église. Il parlait des gnostiques, de Basilide et d’Enoia. Sa voix était magistrale et autoritaire, les pupilles bleu foncé de ses yeux se dilataient et brillaient de façon aussi inattendue pour moi qu’étaient nouvelles beaucoup de ses paroles et de ses pensées. Peu à peu, tout ce qu’il y avait de banal dans cette personne disparut, devint invisible, et je me souviens de la surprise joyeuse et fière avec laquelle j’observais comment, sous la coquille grisâtre externe, surgissait et s’échappait le feu d’une pensée sur le mal, sur la contradiction entre la chair et l’esprit, comment résonnaient avec assurance et fermeté les mots de ceux qui cherchent la sagesse parfaite, la vérité inébranlable. D’Anna Schmit, je ne me souviens que de son petit crayon qui virevoltait sans cesse et de plus en plus vite entre ses doigts secs et sombres de vieille momie. C’était comme si elle était devenue un peu ivre, dessinant dans les airs et avec son crayon un schéma capricieux où s’esquissaient des chemins de pensée. Elle tressautait sur sa chaise et, tout sourire, disait avec joie : ‘Vous pouvez imaginer la terreur désespérée du Diable.’ […] Après avoir levé sa main droite au-dessus de sa tête, elle affirma : ‘Et le Christ est vivant !’ J’appris alors que le Christ, c’était Vladimir Soloviev. » (Maxime Gorki, Journal, souvenirs, « Anna Schmit », 1924)

Lui-même ne parlait jamais de ses origines, ni de sa jeunesse. Désormais, c’était un vieillard très âgé, mais vigoureux, aux cheveux et à la barbe jaunissants, si ce n’est verdâtres. De taille haute et de corps maigre, ses joues néanmoins étaient pleines et légèrement rosées. Quant à ses yeux, ils les avaient vifs et brillants, tandis que son visage et ses paroles exprimaient une attendrissante bonté. Il était toujours vêtu d’une soutane et d’un manteau blancs.

Là encore, il n’est pas impossible de voir derrière la blancheur de cette soutane, une rupture avec le début du grand livre de Soloviev, La Russie et l’Église universelle  : 

« Saint Nicolas et saint Cassien, nous dit une légende populaire russe, envoyés du Paradis pour visiter la terre, aperçurent un jour sur leur chemin un pauvre paysan dont la charrette, chargée de foin, était profondément embourbée et qui déployait des efforts infructueux pour faire avancer son cheval. — Allons donner un coup de main à ce brave homme, dit saint Nicolas. — Je m’en garderai bien, répondit saint Cassien : j’aurais peur de salir ma chlamyde. — Attends-moi alors, ou bien poursuis ton chemin sans moi, dit saint Nicolas, — et, s’enfonçant sans crainte dans la boue, il aida vigoureusement le paysan à tirer sa charrette de l’ornière. Lorsque, la besogne terminée, saint Nicolas rejoignit son compagnon, il était tout couvert de fange et sa chlamyde salie et déchirée ressemblait à un vêtement de pauvre. Grande fut la surprise de saint Pierre lorsqu’il le vit arriver en cet état à la porte du Paradis. — Eh ! qui t’a arrangé de cette façon ? lui demanda-t-il. Saint Nicolas raconta le fait. — Et toi, demanda saint Pierre à saint Cassien, n’étais-tu pas avec lui dans cette rencontre ? — Oui, mais je n’ai pas l’habitude de me mêler de ce qui ne me regarde pas et avant tout j’ai songé à ne pas ternir la blancheur immaculée de ma chlamyde. — Eh bien, dit saint Pierre, toi, saint Nicolas, pour ne pas avoir eu peur de te salir en tirant de peine ton prochain, tu seras fêté dorénavant deux fois chaque année et tu seras considéré comme le plus grand des saints après moi par tous les paysans de la sainte Russie. Et toi, saint Cassien, contente-toi du plaisir d’avoir une chlamyde immaculée : tu n’auras ta fête que les années bissextiles — une fois tous les quatre ans. 

« On peut bien pardonner à saint Cassien son aversion pour le travail manuel et pour la boue des grands chemins. Mais il aurait absolument tort s’il voulait condamner son compagnon pour avoir compris autrement que lui les devoirs des saints envers l’humanité. Nous aimons bien l’habit pur et splendide de saint Cassien, mais puisque notre chariot est encore au beau milieu de la boue, c’est surtout de saint Nicolas que nous avons besoin, de ce saint intrépide toujours prêt à se mettre à l’œuvre pour nous secourir. L’Église occidentale, fidèle à la mission apostolique, n’a pas craint de s’enfoncer dans la fange de la vie historique. » (Vladimir Soloviev, La Russie et l’Église Universelle, Paris, Albert-Savine, 1889, p. 53-54)

À la tête de la fraction protestante du concile se trouvait le très savant théologien allemand, le professeur Ernst Pauli. C’était un vieillard petit et sec, au front immense, au nez pointu, au menton rasé de près. Ses yeux faisaient une impression singulière, exprimant à la fois violence et bonhomie. À tout instant, il se frottait les mains, hochait la tête, fronçait terriblement les sourcils et faisait la moue ; tout en lançant d’étincelants regards, il prononçait d’un ton sombre des exclamations saccadées : « so ! nun ! ja ! so also ! » Il était vêtu avec solennité : un col blanc et un long habit pastoral orné de quelques décorations. 

L’ouverture du concile fut imposante. Les deux premiers tiers de l’immense temple « consacré à l’unité de tous les cultes » étaient garnis de bancs, suivis d’autres sièges pour les membres du concile. Le tiers restant était occupé par une haute estrade où se tenaient d’abord le trône impérial, ensuite, plus bas, le trône du grand mage-cardinal-et-chancelier, et enfin, à l’arrière-plan, des rangées de fauteuils pour les ministres, les courtisans et les secrétaires d’État. Sur les côtés, on discernait encore d’autres rangées de fauteuils plus longues, dont la destination demeurait inconnue. Dans les tribunes, des orchestres s’installaient, tandis qu’à côté prenaient place deux régiments de la garde ainsi que des batteries d’artillerie pour les salves solennelles. Les membres du concile avaient déjà célébré leurs offices dans différentes églises. L’ouverture du concile devait être purement civile. 

Quand l’empereur entra en compagnie du grand mage et de sa suite et que l’orchestre joua la « marche de l’humanité unie » — l’hymne international de l’Empire — tous les membres du concile se levèrent et, agitant leurs chapeaux, crièrent par trois fois et à plein poumons : « Vivat ! Hourra ! Hoch ! » Alors, une fois près du trône, l’empereur, les bras ouverts de façon majestueusement bienveillante, prononça d’une voix forte et agréable : 

« Chrétiens de toutes confessions ! Mes chers sujets, mes frères bien-aimés ! Depuis le début de mon règne que le Très-Haut a béni par tant d’œuvres miraculeuses et glorieuses, je n’ai jamais eu à me plaindre de vous ; vous avez toujours accompli votre devoir en toute foi et conscience. Mais cela est trop peu. L’amour sincère que je vous porte, mes frères bien-aimés, aspire à la réciprocité. Je veux que vous me reconnaissiez pour guide dans tout ce qui est entrepris pour le bien de l’humanité, ce, non pas par devoir, mais par amour, un amour de cœur. Et voilà : en plus de ce que je fais pour tous, je voudrais encore faire preuve envers vous d’une bonté spécifique. Chrétiens, par quoi pourrais-je vous rendre heureux ? Que puis-je vous donner, non comme à mes sujets, mais comme à mes frères coreligionnaires ? Chrétiens, dites-moi ce que vous chérissez le plus dans le christianisme, afin que je puisse diriger mes efforts en ce sens. » 

Il s’arrêta et attendit. Un murmure sourd parcourut le temple. Les membres du concile se consultaient à voix basse. Le pape Pierre, gesticulant avec ardeur, expliquait quelque chose à ceux qui l’entouraient. Le professeur Pauli secouait la tête et claquait les lèvres avec irritation. Le starets Jean, penché vers un évêque d’Orient et un capucin, leur murmurait quelque chose. Après avoir attendu quelques minutes, l’empereur reprit la parole du même ton caressant, mais où perçait une note insaisissable d’ironie : 

« Aimables chrétiens, dit-il, je comprends combien il vous est difficile de me répondre directement. Je veux vous aider, y compris en cela. Vous êtes malheureusement depuis si longtemps divisés en diverses confessions et partis, que vous n’avez peut-être plus un seul objet commun d’attachement. Mais si vous ne pouvez pas vous accorder entre vous, j’espère pouvoir concilier toutes vos factions en leur témoignant à toutes le même amour et la même volonté de satisfaire les véritables aspirations de chacune. Aimables chrétiens, je sais que pour beaucoup d’entre vous — et non des moindres –, ce qu’il y a de plus cher dans le christianisme c’est l’autorité spirituelle qu’il confère à ses représentants légitimes, non certes pour leurs profits personnels, mais en vue du bien commun, car c’est sur cette autorité que reposent l’ordre spirituel et la discipline morale nécessaires à tous. Aimables catholiques, mes frères, oh ! comme je comprends votre point de vue, et comme je voudrais appuyer mon pouvoir sur l’autorité de votre chef spirituel ! Et pour que vous ne pensiez pas qu’il s’agisse là de flatterie ou de vaines paroles, nous déclarons solennellement — en vertu de notre autocratique volonté — que l’évêque suprême de tous les catholiques, le pape de Rome est dès à présent rétabli sur son trône — à Rome ! — avec tous les droits et toutes les prérogatives qui découlent de cette dignité, tels qu’ils avaient été accordés par nos prédécesseurs à commencer par Constantin le Grand.

Référence à la Donation de Constantin, un faux supposément rédigé en 315, par lequel il aurait donné au pape Sylvestre Ier, entre autres, la prééminence sur l’empereur. Sur ce « faux », on peut consulter, entre autres, la belle émission de Patrick Boucheron consacrée à cette date (« 315, la donation de Constantin », Arte, programme de Patrick Boucheron, réalisé par Denis Van Waerebecke, 20 janvier 2026).

« Et de vous, catholiques, mes frères, je ne demande en retour qu’une chose d’être par vous intérieurement et sincèrement reconnu comme votre unique défenseur et protecteur. Que celui qui, en conscience et de cœur, me reconnaît tel, vienne ici auprès de moi. » 

Et il désigna les places vides sur l’estrade. Avec des exclamations de joie — « gratias agimus ! Domine ! Salvum fac magnum imperatorem » — presque tous les princes de l’Église catholique, les cardinaux, les évêques, la plupart des fidèles laïcs, et plus de la moitié des moines montèrent sur l’estrade et, après de profondes révérences devant l’empereur, prirent place dans leurs fauteuils. Mais en bas, au milieu du concile, raide et immobile comme une statue de marbre, le pape Pierre II restait assis. Tous ceux qui l’entouraient étaient maintenant sur l’estrade. Pourtant, la foule clairsemée des laïcs et des moines restés en bas se rapprocha de lui et forma autour de lui un cercle serré d’où s’élevait un murmure contenu : « Non prævalebunt, non prævalebunt portæ inferni ».

Les deux phrases latines sont, respectivement : « Nous rendons grâce, Seigneur ! Sauve le grand empereur ! » et « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas. »

Jetant un regard étonné sur le pape immobile, l’empereur éleva de nouveau la voix : « Aimables frères ! Je sais qu’il y a parmi vous des hommes pour qui ce qu’il y a de plus précieux dans le christianisme, c’est surtout sa sainte tradition, les vieux symboles, les vieux cantiques et les vieilles prières, les vieilles icônes et le vieux rituel. Et, en vérité, que peut-il y avoir de plus cher pour une âme religieuse ? Sachez donc, vous que j’aime, que j’ai signé aujourd’hui même un décret allouant d’importants fonds pour la création d’un Musée universel d’archéologie chrétienne qui sera installé dans notre glorieuse ville impériale de Constantinople. Il aura pour mission de recueillir, d’étudier et de conserver tous les documents de l’antiquité ecclésiastique, en particulier orientale. Je vous prie en outre de nommer dès demain une commission pour discuter avec moi des mesures à prendre afin d’accorder le plus possible les mœurs et les usages contemporains aux traditions et aux normes de la sainte Église orthodoxe ! Orthodoxes, mes frères ! Que celui à qui cette volonté mienne tient aussi à cœur, à celui qui, par un sentiment d’amour, peut me reconnaître comme son véritable guide et maître, qu’il monte ici. » 

Et la plupart des hiérarques de l’Orient et du Nord, la moitié des anciens Vieux-Croyants et plus de la moitié des prêtres, des moines et fidèles orthodoxes montèrent avec des cris de joie, jetant des regards vers les catholiques qui étaient déjà assis là avec fierté. Mais le starets Jean ne bougea pas et soupira bruyamment. Lorsque la foule qui l’entourait se fut fortement clairsemée, il quitta son banc et se rapprocha du pape Pierre et de son groupe. Ceux des orthodoxes qui n’étaient pas montés sur l’estrade le suivirent. L’empereur reprit la parole : « Aimables chrétiens, j’en connais beaucoup parmi vous, qui chérissent surtout dans le christianisme la certitude personnelle et la libre interprétation des Écritures. Inutile de m’étendre sur ma manière de voir cela : vous savez peut-être que, dans ma première jeunesse, j’ai écrit un ouvrage important de critique biblique qui fit alors quelque bruit et marqua le début de ma notoriété.

On peut peut-être voir là une référence à la propre vie de Soloviev, et à son Histoire et avenir de la théocratie, ouvrage d’exégèse biblique qui eut un certain retentissement et fut notamment censuré. Dostoïevski qui connaissait ce projet de Soloviev — publié en 1886, soit cinq ans après la mort du premier — avait mis en garde son jeune ami, en présentant sa caricature possible dans les discours d’Ivan Karamazov.

Et c’est probablement en souvenir de ce travail que l’université de Tübingen m’a récemment adressé une demande pour que j’accepte un doctorat honorifique en théologie. J’ai fait répondre que j’acceptais avec plaisir et gratitude. Aussi, aujourd’hui, en même temps que ce musée d’archéologie chrétienne, j’ai signé la création d’un Institut international pour étudier librement — en prenant toutes les directions et en adoptant tous les points de vue possibles — les saintes Écritures (ainsi que ses sciences auxiliaires). Cet Institut se verra doté d’un budget annuel d’un million et demi de marks. À qui cette disposition de mon âme tient également à cœur, à celui qui peut, de façon pure, me reconnaître pour guide et souverain, qu’il s’avance auprès du nouveau docteur en théologie. » 

Et les belles lèvres du grand homme furent légèrement déformées par un étrange sourire.

Plus de la moitié des savants théologiens se dirigèrent vers l’estrade, non d’ailleurs sans lenteur ni hésitation. Tous regardaient le professeur Pauli, qui paraissait cloué sur son siège, la tête profondément inclinée, le dos voûté et lui-même comme tout recroquevillé. Les savants théologiens montés sur l’estrade étaient décontenancés. Soudain, l’un d’eux, agitant les bras, sauta directement en bas sans passer par l’escalier et courut en boitant vers le professeur Pauli et la minorité restée auprès de lui. Celui-ci releva la tête, se mit debout d’un mouvement indécis et, accompagné de ses coreligionnaires encore fidèles, traversa les bancs désormais vides, pour aller s’asseoir près du starets Jean et du pape Pierre, avec leur groupe respectif.

La grande majorité du concile, comprenant presque toute la hiérarchie d’Orient et d’Occident, se trouvait sur l’estrade. En bas ne restaient que trois groupes d’hommes qui s’étaient rapprochés les uns des autres et qui se serraient autour du starets Jean, du pape Pierre, et du professeur Pauli.

D’une voix triste, l’empereur s’adressa à eux : 

« Que puis-je encore faire pour vous ? Étranges gens ! Que voulez-vous de moi ? Je l’ignore. Dites-le-moi vous-mêmes, chrétiens abandonnés par la majorité de vos frères et de vos chefs et condamnés par le sentiment populaire, dites-moi ce que vous chérissez le plus dans le christianisme ? » 

Alors, droit comme un cierge blanc, le starets Jean se redressa, et répondit avec douceur :

« Sire, ce que nous chérissons le plus dans le christianisme, c’est le Christ Lui-même, d’où tout provient, car nous savons qu’en Lui habite corporellement la plénitude de la Divinité.

C’est précisément cela l’objet d’attachement de tous les chrétiens, à savoir reconnaître Jésus-Christ comme « Dieu-homme », reconnaître le Christ comme étant « la voie, la vie et la vérité ». Le mystère du christianisme, c’est de faire comprendre à Ponce Pilate que sa question « qu’est-ce que la vérité ? » est mal posée. Il fallait dire : « Qui est la vérité ? » Et répondre : la vérité est Christ.

« Lorsqu’il y a des gens pour penser et pour dire tout bas que le Christ a vieilli, qu’il est dépassé, voire qu’il n’a pas existé du tout, qu’il s’agit d’un mythe inventé par l’apôtre Paul, et que ces gens-là continuent obstinément à se désigner comme ‘véritable chrétiens’ et à recouvrir la prédication de leur vide par des paroles évangéliques détournées de leur sens, alors l’indifférence et la condescendance dédaigneuse ne sont plus de saison. Étant donné que l’atmosphère morale est infectée par un mensonge systématique, la conscience publique exige à grands cris que le méfait soit appelé par son vrai nom » (V. Soloviev, Trois entretiens, op. cit., p. 9). Ce combat, Soloviev l’aura porté depuis le début de sa carrière notamment dans ses Leçons sur la divino-humanité auxquelles assistèrent aussi bien Dostoïevski que Tolstoï : « Le christianisme a un contenu propre, indépendant de tous ses éléments constitutifs. Ce contenu propre, c’est uniquement et exclusivement le Christ. Dans le christianisme en tant que tel nous trouvons le Christ, et lui seul. […] Si nous examinons tout l’enseignement théorique et moral du Christ tel qu’il figure dans l’Évangile, la seule doctrine neuve, spécifiquement différente de toutes les autres, sera l’enseignement du Christ sur lui-même, du Christ qui se désignait comme la vérité incarnée et vivante  : ‘Je suis la voie, la vérité et la vie, et celui qui croit en moi aura la vie éternelle.’ De la sorte, si l’on veut chercher le contenu caractéristique du christianisme dans l’enseignement du Christ, il faut admettre aussi que ce contenu se résume au Christ lui-même. » (V. Soloviev, Leçons sur la divino-humanité, trad. B. Marchadier, Paris, Cerf, 2009,. 113-114)

Dans ses souvenirs, Biély rapporte avoir été marqué par la lecture de Soloviev, notamment par ce passage : « Ensuite, il lut son ‘récit sur l’Antéchrist’. Aux mots : ‘Droit comme un cierge blanc, Jean se redressa’, lui aussi se redressa légèrement, comme s’il s’étirait dans son fauteuil. Il semblait que des lueurs d’éclairs vacillaient aux fenêtres. Le visage de Soloviev frémissait dans ces éclairs d’inspiration. » (Andreï Biély, « Vladimir Soloviev, souvenirs » dans V. Soloviev : pro et contra. La personnalité et l’œuvre de Vladimir Soloviev évaluées par les penseurs et les chercheurs russes, anthologie [Личность и творчество Владимира Соловьева в оценке русских мыслителей и исследователей, Антология], t. 1, Saint-Pétersbourg, 2000.)

« De toi, sire, nous sommes prêts à recevoir tout bienfait, pourvu seulement que dans ta main généreuse nous reconnaissions la sainte main du Christ. Que peux-tu faire pour nous ? Si telle est ta question, voici notre immédiate réponse : Confesse ici devant nous Jésus-Christ, Fils de Dieu, incarné, ressuscité et revenant bientôt à nous, confesse-Le et nous t’accueillerons avec amour, comme étant le véritable précurseur de sa seconde et glorieuse venue. » 

Il se tut, les yeux rivés au visage de l’empereur. En celui-ci se produisit quelque chose de mauvais. Dans sa poitrine s’éleva la même tempête infernale ressentie lors de la fatale nuit. Il perdit complètement son équilibre intérieur et dû concentrer toutes ses pensées pour ne pas perdre son sang-froid apparent, ni se trahir prématurément. Il faisait des efforts inhumains pour ne pas se jeter sur celui qui parlait et le mettre en pièces avec les dents en poussant de féroces rugissements.

Soudain, il entendit une voix familière, venue d’un autre monde : « Tais-toi et ne crains rien. » Il se tut. Perdant toute couleur et toute lumière, seul son visage se déforma, tandis que des étincelles jaillissaient de ses yeux. Pendant que parlait le starets Jean, le grand mage, resté assis, semblait accomplir des sortes de manipulations sous son immense cape tricolore qui dissimulait la pourpre cardinalice ; concentré, ses yeux lançaient des éclairs et ses lèvres s’agitaient. Alors, par les fenêtres ouvertes du temple, on vit s’amonceler un énorme nuage noir. Bientôt tout s’assombrit. Plein d’effarement et d’épouvante, le starets Jean ne quittait pas des yeux le visage de l’empereur silencieux. Brusquement, il recula d’horreur et, se retournant, cria d’une voix étouffée : « Mes tous petits, l’Antéchrist ! » Mais, au même moment, dans un fracas assourdissant, un immense éclair éclata dans le temple, et tourbillonnant enveloppa le starets. Un instant, tout s’était figé. Et lorsque les chrétiens, étourdis, revinrent à eux, le starets Jean gisait… mort.

Pâle, mais calme, l’empereur s’adressa à l’assemblée : 

« Vous venez de voir le jugement de Dieu. Je n’ai désiré la mort de personne, mais mon Père céleste venge son fils bien-aimé. L’affaire est tranchée. Qui osera contester le Très-Haut ? Secrétaires ! Notez : ‘Le concile œcuménique de tous les chrétiens, après que le feu du ciel a frappé l’insensé ennemi de la majesté divine, a reconnu à l’unanimité l’empereur souverain de Rome et de l’univers pour son guide suprême et maître.’ »

Soudain un mot clair et retentissant emplit le temple : « Contradicitur ! » [«Objection !»] 

Le pape Pierre II se dressa, le visage empourpré et tremblant de colère. Il leva sa crosse en direction de l’empereur : 

« Notre unique maître est Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant. Et celui que tu es, tu l’as entendu. Arrière, Caïn fratricide ! Arrière, vaisseau du diable ! Par l’autorité du Christ, moi, serviteur des serviteurs de Dieu, je t’expulse à jamais, chien hideux, de l’enceinte de Dieu, et te livre à ton père, Satan ! Anathème, Anathème, Anathème ! » 

Pendant qu’il parlait, le grand mage s’agitait sous son manteau. Et, plus fort que le dernier anathème lancé, la foudre éclata, le dernier pape s’écroula — son souffle l’avait quitté. « Ainsi, dit l’empereur, périront par la main de mon père, tous mes ennemis ». « Pereant, pereant ! » crièrent en tremblant les princes de l’Église. L’empereur se retourna, puis sortit lentement par la porte située derrière l’estrade ; il s’appuyait sur l’épaule du grand mage et était suivi par la foule des siens.

Dans le temple, il n’y avait plus que deux cadavres et un cercle serré de chrétiens à demi morts de peur. Le seul qui ne perdit pas contenance fut le professeur Pauli. L’horreur générale semblait, au contraire, avoir éveillé en lui toutes les forces de l’esprit. Son apparence s’était même transformée : son air se fit sublime, inspiré. D’un pas décidé, il monta sur l’estrade, s’assit à une place laissée vacante par l’un des secrétaires d’État, prit une feuille et se mit à écrire. Quand il eut fini, il se leva et lut à haute voix :

« À la gloire de notre unique Sauveur Jésus-Christ. Après que notre très bienheureux frère Jean, représentant de la chrétienté d’Orient, a convaincu le grand imposteur et le grand ennemi de Dieu d’être l’Antéchrist annoncé par la parole divine, et après que notre très bienheureux père Pierre, représentant la chrétienté d’Occident, l’a légitimement et justement frappé d’une excommunication perpétuelle, le concile œcuménique des Églises de Dieu, réuni à Jérusalem, décide à présent, devant les corps de ces deux témoins du Christ, mis à mort pour la vérité, de rompre toute communication avec l’excommunié comme avec son abominable assemblée, et, se retirant au désert, d’attendre l’imminente venue de notre véritable Seigneur Jésus-Christ. » 

Soloviev emploie ici le terme pravda. Or, la vérité comme pravda — et non comme istina — entretient un rapport étroit avec la justice, c’est-à-dire avec l’activité humaine comme « vérité à faire ». Le premier recueil de lois, écrit sous le règne de Iaroslav au début du XIIe siècle, s’appelle précisément roussakaïa pravda (« la justice russe »). Il faut noter que la vérité-pravda est une vérité qui doit, pour ainsi dire, être l’œuvre pratique des hommes.

Jusqu’aux Trois Entretiens, la pravda signifiait pour Soloviev réaliser la vérité sur terre, soit le règne de Dieu ; désormais, on le voit, il s’agit plus humblement de démasquer l’illusion de l’Antéchrist. « Au reste, je suis profondément convaincu que parler pour dénoncer l’erreur — en allant jusqu’au bout — même si cela ne produit sur personne aucun effet bienfaisant dans l’immédiat, c’est tout de même non seulement accomplir subjectivement un devoir moral, mais aussi adopter une mesure d’hygiène spirituellement appréciable dans la vie de la société tout entière, et essentiellement utile pour le présent et pour l’avenir. » (Vladimir Soloviev, Trois Entretiens, op. cit., p. 12)

Pour la richesse conceptuelle du terme pravda, on peut se rapporter à l’article du même nom, par Constantin Sigov, dans le Vocabulaire européen des philosophies : la difficulté qu’il y a à traduire le terme est reconnue des Russes eux-mêmes. Nikolaï Mikhaïlovski, le chef de file des narodniki en témoignait : « Chaque fois que le mot pravda me vient à l’esprit, je ne peux pas ne pas être émerveillé par l’extraordinaire beauté qu’il recèle. Ce mot n’existe, semble-t-il, dans aucune langue européenne. Seule la langue russe désigne par un même mot la vérité et la justice qui paraissent se fondre en une grandiose unité. » (Nikolaï Konstantinovitch Mikhaïlovski, Écrits, t. I, p. 5, cité in Constantin Sigov, « Pravda », in Barbara Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil, 2019, p. 983).

L’enthousiasme s’empara de la foule, des voix puissantes s’écrièrent : « Adveniat \ Adveniat cito ! Komm, Herr Jesu, komm ! Viens, Seigneur Jésus ! »

Le professeur Pauli ajouta encore quelques mots et lut : 

« Ayant adopté à l’unanimité ce premier et dernier acte du dernier concile œcuménique, nous apposons nos signatures. »

Il invita d’un geste les membres de l’assemblée. Tous montèrent précipitamment sur l’estrade et signèrent. À la fin, en caractères gothiques, lui-même signa : « Duorum defunctorum testium locum tenens Ernst Pauli. » [«Ernst Pauli, au nom des deux témoins morts»] « Maintenant, dit-il, en désignant les deux défunts, allons avec notre arche de la dernière alliance. »

Les corps furent placés sur des civières. Lentement, en chantant des cantiques latins, allemands et slavons, les chrétiens se dirigèrent vers la sortie d’Haram-ech-Chérif. Là, la procession fut arrêtée par un secrétaire d’État dépêché par l’empereur et accompagné d’un détachement de la garde, encadré par un officier. Les soldats se rangèrent à l’entrée, et le secrétaire d’État lut depuis une tribune :

« Ordre de sa majesté divine. Afin d’instruire le peuple chrétien et de le protéger contre les gens mal intentionnés, fauteurs de troubles et de scandales, nous avons jugé bon d’exposer publiquement les corps des deux mutins frappés par le feu du ciel dans la rue des Chrétiens (Kharet-en-Nasara), à l’entrée du principal temple de cette religion, appelé Saint-Sépulcre ou encore temple de la Résurrection. Chacun pourra ainsi se convaincre qu’ils sont bel et bien morts. Quant à leurs partisans obstinés, eux qui rejettent avec malveillance tous nos bienfaits et ferment follement les yeux devant les signes patents donnés par la divinité elle-même, notre miséricorde et notre intercession auprès du père céleste les délivrent de la mort qu’ils méritaient pourtant par le feu du ciel. Nous les laissons donc entièrement libres, ayant pour seule obligation de ne pas habiter les villes et autres lieux peuplés où ils pourraient troubler et séduire par leurs méchantes inventions les âmes innocentes et simples. » 

Lorsqu’il eut terminé, huit soldats, sur un signe de l’officier, s’approchèrent des civières.

« Que s’accomplisse ce qui est écrit », dit le professeur Pauli, et les chrétiens qui portaient les civières les remirent en silence aux soldats, lesquels s’éloignèrent par la porte Nord-Ouest. Quant aux chrétiens, sortis par la porte Nord-Est, ils se hâtaient de quitter la ville et de gagner Jéricho par la route passant près du Mont des Oliviers, route que les gendarmes et deux régiments de cavalerie avaient au préalable nettoyée de toute foule.

On décida d’attendre quelques jours sur les collines désertes de Jéricho. Le lendemain matin, des pèlerins chrétiens arrivés de Jérusalem, racontèrent ce qui s’était passé à Sion. Après avoir dîné à la cour, tous les membres du concile furent invités dans l’immense salle du trône (près de l’emplacement supposé du trône de Salomon). L’empereur déclara alors aux représentants de la hiérarchie catholique que le bien de l’Église exigeait manifestement qu’ils choisissent au plus vite un digne successeur à l’apôtre Pierre. Au vu des circonstances, insistait-il, l’élection devait être rapide, d’autant plus que sa présence — à lui le chef et le représentant de toute la chrétienté — compensait largement les lacunes rituelles. Aussi proposait-il au Sacré Collège, et au nom de tous les chrétiens, d’élire son bien-aimé ami et frère Apollonius, afin que leur étroite union rende solide et indissoluble celle de l’Église et de l’État pour le bien commun.

Le Sacré Collège se retira en conclave. Une heure et demie plus tard, il revint avec un nouveau pape : Apollonius. Pendant que l’on votait, l’empereur persuadait avec douceur, sagesse et éloquence, les représentants orthodoxes et protestants d’en finir avec les vieilles rivalités confessionnelles, en garantissant qu’Apollonius saurait abolir pour toujours les abus historiques du pouvoir papal. Convaincus, les orthodoxes et les protestants rédigèrent un acte d’union des Églises, et lorsque Apollonius entra dans la salle avec les cardinaux, au milieu des acclamations, un évêque grec et un pasteur protestant lui présentèrent le document : « Accipio et approbo et lætificatur cor meum » [«J’accepte et j’approuve, et mon cœur se réjouit»], dit Apollonius en signant les documents. Et il avait ajouté, embrassant amicalement l’Allemand et le Grec : « Je suis aussi véritablement orthodoxe et protestant que je suis catholique. »

Ensuite il s’approcha de l’empereur, qu’il baisa longuement. À ce moment des points lumineux commencèrent à circuler dans le palais et le temple ; ils grandirent et se transformèrent en formes lumineuses d’êtres étranges ; des fleurs, inconnues sur terre, tombaient du ciel en emplissant l’air d’un parfum sans équivalent. Des hauteurs retentirent des sons merveilleux émis par des instruments jusque-là ignorés, tandis que des voix d’anges invisibles chantaient la gloire des nouveaux maîtres du ciel et de la terre.

Brusquement, toutefois, un grondement souterrain terrible se fit entendre à l’angle Nord-Ouest du palais central, sous Koubbet-el-Arroukh, c’est-à-dire sous la Coupole des âmes, où, suivant la tradition musulmane, se trouve l’entrée des enfers. Quand l’assemblée, sur invitation de l’empereur, s’en approcha, on entendit clairement d’innombrables voix, fines et perçantes — à la fois enfantines et diaboliques — crier : « Le temps est venu, laissez-nous sortir, sauveurs, sauveurs ! » Mais quand Apollonius, s’agenouillant contre le rocher, cria trois fois quelque chose dans une langue inconnue, les voix se turent, le grondement cessa. 

Pendant ce temps, une foule immense entourait de toutes parts Haram-ech-Chérif. À la tombée de la nuit, l’empereur et le nouveau pape apparurent sur le perron oriental, soulevant une « tempête d’enthousiasme ». L’empereur saluait aimablement de tous côtés, tandis qu’Apollonius, puisant sans cesse dans de grandes corbeilles que lui présentaient des cardinaux-diacres, lançait dans les airs de magnifiques cierges romains, des fusées et des fontaines de feu qui s’embrasaient au contact de ses mains, tantôt d’un éclat phosphorescent et nacré, tantôt aux vives couleurs de l’arc-en-ciel. Et quand toutes ces choses touchaient le sol, elles se transformaient en innombrables feuilles multicolores portant des indulgences complètes et inconditionnelles pour tous les péchés passés, présents et à venir. L’enthousiasme populaire dépassa toute mesure. Certains, il est vrai, affirmaient avoir vu de leurs yeux les indulgences se transformer en crapauds et serpents abominables.

Le « pardon de l’Antéchrist » se transforme ainsi en licence pour tous les crimes. 

Néanmoins l’immense majorité était en extase, et les fêtes populaires se poursuivirent encore plusieurs jours, pendant lesquels le nouveau pape thaumaturge devait faire des choses si étranges et incroyables qu’il serait parfaitement inutile de les rapporter.

Pendant ce temps, sur les hauteurs désertiques de Jéricho, les chrétiens se livraient au jeûne et à la prière. Le soir du quatrième jour, la nuit tombée, le professeur Pauli et neuf de ses compagnons entrèrent dans Jérusalem, ils étaient montés sur des ânes et avaient une charrette. Par des rues latérales contournant Haram-ech-Chérif, ils regagnèrent Kharet-en-Nasara, puis s’approchèrent du Saint-Sépulcre — temple de la Résurrection — où sur le pavé gisaient les corps du pape Pierre et du starets Jean. À cette heure, les rues étaient désertes : toute la ville s’était rendue au Haram-ech-Chérif. Quant aux soldats de garde, ils dormaient tous profondément. Ceux qui étaient venus chercher les corps constatèrent que ceux-ci n’avaient subi aucune décomposition, qu’ils n’étaient ni raides ni lourds. Après les avoir installés sur des civières et les avoir recouverts de manteaux apportés, ils sortirent de la ville par les mêmes rues détournées et s’en retournèrent près des leurs.

Alors, à peine eurent-ils déposé les civières sur le sol que l’esprit de vie entra dans les deux cadavres. Ils commencèrent à s’agiter, s’efforçant de se débarrasser des manteaux qui les enveloppaient. Tous les y aidèrent avec de grands cris de joie et bientôt les deux ressuscités se levèrent, sains et saufs.

Le starets Jean, vivant de nouveau, prit la parole : « Eh bien, mes enfants, nous ne nous sommes donc pas quittés. Et voici ce que je vous dis à présent : il est temps d’accomplir la dernière prière du Christ pour Ses disciples : qu’ils soient un, comme Lui-même est un avec Son Père. Ainsi, pour cette unité du Christ, honorons, mes enfants, notre frère bien-aimé, Pierre. Qu’il paisse une dernière fois les brebis du Christ. Allons, mon frère ! » Et il embrassa Pierre. Le professeur Pauli s’approcha également et dit au Pape : « Tu es Petrus ! ». « Jetzt ist es ja gründlich enviesen und ausser jedem Zweifel gesetzt », ajouta-t-il en lui serrant fortement la main droite, tandis qu’il présentait la gauche au starets Jean : « So also Väterchen, nun sind wir ja Eins in Christo. » 

« Tu es Petrus » (« Tu es Pierre ») est une citation de Matt. 16:18. Pauli reconnaît ainsi l’autorité du pape Pierre II, second à porter ce nom après saint Pierre lui-même, premier pape de l’Église.

Les deux autres phrases, en allemand, veulent dire respectivement : « Désormais, c’est solidement prouvé et sans l’ombre d’un doute » et : « Eh bien, mon père, nous ne faisons plus qu’un en Christ. »

Voilà comment s’accomplit l’union des Églises dans la nuit sombre, en un lieu élevé et écarté. Mais soudain, l’obscurité de la nuit fut illuminée d’un éclat lumineux, et un grand signe apparut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles.

Bernard Marchadier, le traducteur français des Trois Entretiens, fait une remarque très juste : « Cette apparition, écrit-il, il faut le noter a lieu trois jours après le concile, soit le 17 septembre, jour où l’Église orthodoxe fête la sainte martyre Sophie. Pour Soloviev, la femme vêtue de soleil de l’Apocalypse est donc aussi la Sophia », la « Sagesse divine ». Certes, cela est juste, mais cette remarque masque néanmoins la philosophie de Soloviev : Sophia, c’est aussi l’Humanité idéale. (Voir Vladimir Soloviev, « L’idée d’humanité chez Auguste Comte », trad. Nicolas Rambert, Archives de philosophie, 2016, pp. 245–270)

L’apparition demeura un moment immobile, puis se mit doucement en mouvement vers le Sud. Le pape leva sa crosse et s’écria : « Voilà notre étendard, suivons-le. » Et, suivi des deux anciens, eux-mêmes suivis par la foule des chrétiens, ils partirent dans la direction de l’apparition — vers le mont de Dieu, le Sinaï. »

Ici le lecteur s’arrêta.

La Dame. Pourquoi vous arrêtez-vous ?

Monsieur Z. C’est le manuscrit qui s’arrête. Le père Pansophie n’a pas eu le temps d’achever son récit. Déjà malade, il me disait qu’il voulait écrire la suite « dès que je guérirai ». Mais il n’a pas guéri, et la fin de son histoire est ensevelie avec lui au monastère Danilov.

La Dame. Mais vous vous souvenez de ce qu’il vous disait, alors racontez-le nous.

Monsieur Z. Je ne m’en souviens que dans les grandes lignes.

Après que les représentants de la chrétienté et leurs chefs spirituels se furent retirés dans le désert d’Arabie, où affluaient vers eux des foules de fidèles jalousement attachés à la vérité, le nouveau pape Apollonius put sans peine corrompre, par ses miracles et ses prodiges, tous les autres chrétiens superficiels qui n’étaient pas désillusionnés sur l’Antéchrist. Il déclara que, par le pouvoir des clefs, il avait ouvert les portes entre le monde terrestre et l’au-delà, et en effet la communication entre les vivants et les morts, entre les hommes et les démons, devint chose courante, donnant naissance à des formes inédites de débauche mystique et de démonolâtrie.

Mais à peine l’empereur s’était-il cru solidement établi sur le terrain religieux et s’était-il proclamé — à l’écoute de la mystérieuse voix « paternelle » — l’unique incarnation véritable de la divinité suprême de l’univers, qu’un nouveau malheur s’abattit sur lui, venant d’où personne ne l’attendait : les Juifs se soulevèrent. Cette nation qui comptait alors trente millions d’âmes n’avait pas été tout à fait étrangère à l’installation et aux succès du surhomme. Quand il était venu à Jérusalem, laissant entendre secrètement dans les milieux juifs que sa mission principale était d’établir la domination universelle d’Israël, les Juifs l’avaient reconnu pour le Messie, tout en lui vouant une fidélité sans limites. Et voilà qu’à présent ils se soulevaient avec des cris de colère et de vengeance. Ce retournement, sans aucun doute prévu dans les Écritures et la Tradition, le père Pansophie le présentait peut-être avec trop de simplicité et de réalisme : les Juifs qui considéraient l’empereur comme un Israélite de sang pur et parfait, auraient découvert par hasard qu’il n’était même pas circoncis.

Soloviev prend ici le contre-pied de la tradition. L’Antéchrist n’est pas « juif ». On remarquera qu’une partie de l’activité politique de Soloviev a été de défendre les juifs des multiples vexations et autres pogroms qu’ils subissaient en Russie impériale. 

Le jour même, tout Jérusalem et, le lendemain, toute la Palestine furent en proie à l’insurrection. Le dévouement illimité et ardent envers le sauveur d’Israël, le Messie espéré, fit place à une haine tout aussi illimitée et tout aussi ardente contre l’imposteur perfide, l’usurpateur audacieux. Tout le peuple juif se leva comme un seul homme et ses ennemis virent avec stupéfaction que l’âme d’Israël ne vit pas, en son tréfonds, de calculs et de la cupidité de Mammon, mais de la force d’un sentiment venant du cœur, de l’espérance et de la colère de sa foi messianique séculaire.

L’allusion à Mammon vient de Matt. 6:24. « Nul ne peut servir deux maîtres », Dieu ou Mammon, c’est-à-dire l’argent.

L’empereur, qui ne s’attendait pas à une si soudaine explosion, perdit son sang-froid et publia un décret condamnant à mort tous les juifs et chrétiens insoumis. Des milliers, des dizaines de milliers d’hommes, qui n’avaient pas eu le temps de s’armer, furent massacrés sans pitié. Mais bientôt une armée juive, forte d’un million d’hommes, s’empara de Jérusalem et enferma l’Antéchrist dans Haram-ech-Chérif. Celui-ci ne disposait que d’une partie de sa garde, insuffisante pour résister à la masse de ses ennemis.

Grâce à l’art magique de son pape, l’empereur réussit à percer les rangs des assiégeants et reparut bientôt en Syrie à la tête d’une armée innombrable de païens de différentes nations. Les Juifs marchèrent contre lui avec peu d’espoir de succès. Mais à peine les avant-gardes des deux armées entraient-elles en contact qu’un tremblement de terre d’une violence inouïe se produisit. Sous la mer Morte, aux bords de laquelle étaient campées les troupes impériales, s’ouvrit le cratère d’un gigantesque volcan et des torrents de feu, se réunissant en un immense lac de lave, engloutirent l’empereur lui-même, ses innombrables bataillons et son inséparable compagnon, le pape Apollonius, auquel toute sa magie ne servit de rien.

Pendant ce temps, les Juifs s’enfuirent vers Jérusalem, tremblants et épouvantés, ils imploraient leur salut au Dieu d’Israël. Lorsque la ville sainte fut en vue, le ciel fut traversé par un grand éclair allant d’est en ouest, et ils virent le Christ descendre vers eux. Il était vêtu en roi et sur ses mains ouvertes, les plaies des clous étaient visibles. Au même moment, la foule des chrétiens, conduite par Pierre, Jean et Paul, avançait du Sinaï vers Sion, tandis que d’autres foules enthousiastes accouraient de toutes parts : c’étaient les juifs et les chrétiens exécutés par l’Antéchrist. Ils avaient repris vie et devaient régner avec le Christ pour les mille ans à venir.

C’est comme ça que le père Pansophie voulait conclure son récit. Son sujet n’était pas la catastrophe universelle de la fin du monde, mais seulement le dénouement de notre processus historique, l’apparition, la glorification et la perdition de l’Antéchrist.

Nous avons suivi le même principe de répartition pour les trois articles.

L’Homme politique. Et vous pensez ce dénouement si proche ?

Monsieur Z. Certes, il y aura encore bien des bavardages et des vanités ; mais le drame est écrit depuis déjà longtemps. Ni les spectateurs, ni les acteurs n’y peuvent rien changer.

La Dame. Mais quel est donc le sens définitif de ce drame ? Et je ne comprends toujours pas pourquoi votre Antéchrist hait Dieu à ce point, tout en étant lui-même essentiellement bon et non pas méchant.

Monsieur Z. C’est qu’il n’est pas essentiellement bon. Voilà tout son sens. Je retire ce que j’ai dit auparavant : « L’Antéchrist ne peut s’expliquer par de simples proverbes. » Il s’explique tout entier par un seul, et d’ailleurs extrêmement simple : Tout ce qui brille n’est pas d’or. Il y a éclat à profusion dans cette contrefaçon du bien, mais aucune force essentielle. 

Le Général Remarquez aussi sur quoi tombe le rideau dans ce drame historique. Sur la guerre ! Sur la rencontre de deux armées ! Voilà que la fin de notre conversation rejoint le début. Qu’en dites-vous, prince ?… Mon Dieu ! Mais où est donc le prince ? 

Le Politicien Vous ne l’avez pas vu ? Il s’est discrètement éclipsé au moment pathétique où le Starets Jean avait acculé l’Antéchrist. Sur le moment, je n’ai pas voulu interrompre la lecture, après cela m’est sorti de la tête.

Le Général Il s’est enfui, ma foi, il s’est de nouveau enfui ! Et pourtant, comme il faisait des efforts sur lui-même… Mais là, il n’y a pas tenu. Ah ! Seigneur ! 

Sources
  1. Vladimir Soloviev, Considérations tirées de l’histoire dans Sobranie sočinenij Vladimira Sergeeviča Soloveva, Saint-Petersbourg, ed. M. S. Soloviev et S. M. Radlov, t. VI, 1913, p. 343.
  2. Nicolas Berdiaev, Les types de la pensée religieuse en Russie, Paris, YMCA-Press, 1990, p. 212.
  3. « Jeune diplômé, professeur associé à l’université de Moscou, auteur d’un brillant mémoire La Crise de la philosophie occidentale et d’une remarquable étude Les Principes philosophiques de la connaissance intégrale, Vladimir Soloviev fascinait Dostoïevski par l’audace de ses constructions et par son enseignement enthousiaste sur la transfiguration mystique du monde. […] Anna Grigorievna suppose que certains traits de l’auteur des Leçons sur la divino-humanité passèrent à Ivan Karamazov. En effet, Ivan — ce brillant dialecticien — avec la force de sa logique formelle et de son éthique rationnelle, avec l’amplitude de son utopie sociale et sa philosophie religieuse, rappelle Soloviev. Ce n’est pas pour rien, si, dans le roman, c’est Ivan qui expose l’« idée » de la théocratie, sur laquelle à la même époque le jeune diplômé travaillait », Constantin Motchoulski, Dostoïevski, Vie et Œuvre (1947), Paris, YMCA-Press, 1980, p. 466-467.
  4. Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), trad. Henri Mongault, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1990, p. 678.
  5. Moins sombre, Thiel déclare plutôt qu’ils sont les parents d’une génération de geek (des individus s’enfermant sur eux-mêmes, sans communication autre que virtuelle).
  6. Pourquoi le nom du Christ est si peu prononcé dans les discours de Thiel ? Quel est exactement le sens de son accélérationnisme technologique ? De sa dureté contre la nature ? Admettons que technologiquement, Thiel parvienne, par exemple, à se faire ressusciter par l’intermédiaire de sa clinique de cryogénisation : qu’est-ce que cela signifierait du point de vue religieux ? Cela voudrait dire que certains individus peuvent s’émanciper du jugement de Dieu en s’arrachant à la mort. Ce n’est plus Dieu qui, par son jugement (comme un tiers), déclare qui doit ou non ressusciter dans un corps glorieux, mais l’argent du milliardaire ; c’est donc s’attribuer des pouvoirs divins.Plus anecdotique, Peter Thiel interprète l’île de Bensalem de la Nouvelle Atlantide comme étant l’île de l’Antéchrist, notamment parce qu’elle se trouverait aux « antipodes de Jérusalem », c’est-à-dire au large de la Polynésie française. Pourtant, lui-même a précisément acheté au même endroit. Voir Peter Thiel, Sam Wolfe, « Voyages to the End of the World », First Things, 1er octobre 2025.
  7. Sur cette question, cf. Alain Besançon, La Falsification du bien : Soloviev et Orwell, Paris, Julliard, 1985.
  8. Vladimir Soloviev, Trois Entretiens, trad. Bernard Marchadier, Genève, Ad Solem, 2005, p. 18.
  9. Nicolas Berdiaev, Types de pensée religieuse en Russie, Paris, YMCA-Press, 1990, p. 211.
  10. Nous avons longuement traité de cette question dans notre essai La Conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe. Par conséquent, nous n’avons pas tenu ici à reprendre dans le détail le pacte passé entre le Diable et le « surhomme », ni le thème de la « phosphorescence ». On peut néanmoins répéter ces quelques lignes : « Le phosphorescent ne s’évanouit jamais sous la lumière, tant et si bien qu’y faire droit, ce serait faire droit à un autre ordre, à une inversion (attirante et inquiétante) qui a toujours symbolisé le ‘démon’ venant — phosphorescent — nous tenter dans la nuit : ‘toi aussi tu peux briller par toi-même, si tu acceptes en échange de me donner ton âme.’ Mais, au juste, qu’est-ce que cela signifie donner son âme au diable ? C’est la retirer de son centre, à savoir hors de l’éternité de Dieu, hors de la Vie éternelle, pour la remettre au néant. ‘On va te reconnaître, tu vas être un individu à part. Mais, à ta mort, tu n’iras pas en Dieu, tu ne ressusciteras pas, tu seras anéanti en moi le Diable qui suis la personnification du non-être.’ La philosophie de Kojève exige cet échange. Briller de notre propre lumière, c’est pour lui ex-sister par soi-même sur fond de mort accepté comme anéantissement » Rambert Nicolas, La Conscience de Staline, Paris, Gallimard, 2025, p. 187.
  11. Alexandre Kojève, La Philosophie religieuse de Vladimir Soloviev, « projet d’ouvrage, 1932 », fonds Kojève, NAF 28320 (7), f. 257-258.
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