La fin d’un monde 1 est le premier livre que vous écrivez à la première personne. Haski se transforme en un personnage. Est-ce la réponse française à Tintin ?

Contrairement à Tintin, moi, j’écris des articles. Tintin n’en a jamais écrit un de sa vie.

Il aurait d’ailleurs dû être viré depuis longtemps, parce qu’il est allé partout et qu’il est au cœur de l’action. Pourtant, on ne le voit jamais écrire un article. Si Tintin avait écrit un livre, il aurait été bien plus intéressant que le mien.

Pourquoi ? 

Parce qu’il a vécu des aventures encore plus extravagantes. 

Pierre Haski, La fin d’un monde, Paris, Stock, 2025.

Plus sérieusement, dans quelle généalogie vouliez-vous vous inscrire — dans celle des grands reporters voyageurs, comme le prix Nobel Kapuściński ? Quels sont les exemples français qui vous ont inspiré ? 

J’ai été très marqué par quelques personnages des générations précédentes, à commencer par Kessel. 

J’ai eu la chance de recevoir le prix Kessel et je suis membre du jury du prix . J’en suis très fier, car Kessel est un modèle pour moi. Il y a une dimension, notamment romanesque, que je n’ai pas explorée et n’ai pas l’intention de le faire. Elle fait pourtant de lui un personnage complet, dont la vie elle-même est romanesque.

Kessel est le modèle absolu. 

Pensez-vous à d’autres figures ?

Quand j’étais jeune, celui qui m’inspirait le plus était Jean Lacouture, parce qu’il avait cette spécificité qu’il était à la fois journaliste et écrivain. Il écrivait dans Le Nouvel Obs ou dans Le Monde. Je me souviens d’avoir lu une biographie de Nasser par Lacouture quand j’étais jeune — c’était mon modèle journalistique, c’est-à-dire quelqu’un qui va sur le terrain, qui s’immerge. 

En plus, à l’époque, j’étais assez tiers-mondiste ; c’est lui qui a fait émerger ces grandes figures du tiers-monde, comme on les appelait alors, dans la presse française. Et il complétait ensuite par des livres qui permettaient d’aller plus loin. 

C’est un peu ce que j’ai fait dans ma vie.

«  En 1979 en Rhodésie, pas encore le Zimbabwe, avec le photographe Jean-Claude Francolon, nous tombons en pleine brousse sur un groupe de guerilleros qui rejoint un centre de regroupement à la faveur d’un cessez-le-feu négocié par le Commonwealth. Après un moment tendu, nous marchons avec eux.  »

Vous ne concevez pas votre métier de journaliste sans vos livres ? 

J’ai dû publier une quinzaine de livres parce que c’est vraiment mon univers. 

Ce qui m’a fait le plus plaisir à un moment, c’est que mon premier livre a été publié dans la collection « L’Histoire immédiate » au Seuil — collection qui avait été créée par Lacouture. Elle a été ensuite reprise par Jean-Claude Guillebaud, autre grande figure du reportage. Les hasards de la vie font qu’il a aussi été président de Reporters sans frontières à une certaine époque.

C’est dans cette filiation que je me situe, celle des gens qui font du reportage de terrain et qui approfondissent leur travail par des livres. 

La forme livresque est peut-être encore aujourd’hui le meilleur moyen pour rendre cohérent tout un ensemble de choses qu’on a pu faire de manière éparse. 

Il m’est apparu un jour que la guerre froide avait façonné nos perceptions et que l’Europe était une — culturellement, socialement, politiquement.

Pierre Haski

Cette première personne est-elle venue naturellement ? Est-ce Pierre qui raconte Haski — ou l’inverse ? 

Pour être très honnête, ce « je » n’est pas du tout venu naturellement. À l’origine, j’avais un projet de livre basé sur une idée simple — retourner dans des pays où j’avais vécu des expériences marquantes : l’Afrique du Sud, Israël-Palestine et la Chine, où j’avais été correspondant, ainsi que la Roumanie, où j’étais au moment de la chute de Ceaușescu, et la Tunisie, où j’étais né et où la révolution avait eu lieu. 

Que vous permettaient-ils de dire particulièrement ?

Je m’étais dit qu’avec ces cinq pays, je touchais des problématiques clefs qui sont encore importantes aujourd’hui : la fin de l’apartheid, la paix — ou la guerre — au Proche-Orient, la montée de la Chine, la fin du communisme en Europe et la démocratie dans le monde arabe.

Je voulais y retourner pour retrouver des personnes ou des situations que j’avais connues il y a quinze, vingt-cinq, voire cinquante ans. Je me suis vite rendu compte que cela ne faisait pas un livre. J’ai mis plusieurs années à comprendre que ça ne fonctionnerait pas tant que je n’y ajouterais pas le fil conducteur — moi-même. 

Le seul lien entre ces cinq situations qui étaient choisies de manière arbitraire, c’était moi.

Quand j’ai accepté de franchir ce cap, de l’écrire à la première personne, le livre est sorti naturellement. 

À partir de là, ça n’a pas été difficile à écrire — mais ce n’était pas du tout naturel. J’ai passé 26 ans à Libération : j’ai dû écrire trois ou quatre articles à la première personne parce qu’il m’était arrivé des choses extravagantes. Je suis d’une génération et d’une école de journalisme qui ne fait pas de première personne.

De quelles représentations avez-vous dû vous débarrasser ? Quels stéréotypes ou impensés avez-vous découverts dans votre manière de faire le métier de reporter ?

Le stéréotype dont j’ai dû me défaire est celui du tiers-monde glorieux. 

J’ai grandi avec l’idée des héros. Je suis arrivé à la conscience politique par la guerre du Vietnam.

C’était la guerre de ma jeunesse. J’avais quinze ans en 1968, et je fais partie de la dernière génération influencée par Mai 68, un mouvement né des comités de base contre la guerre du Vietnam et l’impérialisme américain. On glorifiait le combattant, la liberté, les mouvements de libération… 

Le choc de ma génération, ce sont les Khmers rouges : des héros qu’on estimait forcément bons puisqu’ils combattaient l’impérialisme des États-Unis, et qui, une fois au pouvoir, ont commis un génocide. C’est un cauchemar absolu dont Rithy Panh a documenté toutes les horreurs.

Comment formuleriez-vous cette prise de conscience ? 

Je dirais que le fait de combattre le mal ne suffit pas à faire de quelqu’un quelqu’un de bien. 

Il a fallu mener une gymnastique intellectuelle pour y parvenir. Et c’est une leçon importante à retenir aujourd’hui. 

À quoi pensez-vous ?

Je pense notamment au débat sur la question palestinienne. 

Je suis totalement favorable à ce que les Palestiniens aient une patrie — ils y ont droit et celle-ci est légitime. Toutefois, le fait que le Hamas combatte l’occupation israélienne ne fait pas de lui un mouvement de résistance ou de libération. Le Hamas est un mouvement fondamentaliste qui commet des horreurs pour rester au pouvoir. J’ai été correspondant sur place et j’ai pu constater ce qu’il est vraiment. 

Quand j’étais correspondant à Jérusalem, le Hamas a relancé les attentats-suicides pour saboter le processus d’Oslo. Ce sont ces attentats qui ont conduit à la première élection de Netanyahou au poste de Premier ministre. Lui leur a bien rendu la monnaie de leur pièce en valorisant le Hamas pour diviser les Palestiniens.

Affirmer aujourd’hui, avec une méconnaissance totale de l’histoire, que le Hamas est la résistance palestinienne relève non seulement du contresens, mais aussi de la monstruosité. Je ne souhaite pas que les Palestiniens vivent sous la férule du Hamas, pas plus que je ne le souhaiterais pour moi-même.

Le monde d’avant n’était ni juste ni équitable. Il était déjà verrouillé de tous les côtés.

Pierre Haski

Il s’agit là pour vous des leçons du Cambodge ?

Pour moi, c’est le fruit de cette mutation des années 1970-1980 qui correspond à ce qui s’est passé au Cambodge. 

Chaque génération a ses propres jalons qui lui permettent de se forger une idée et une vision du monde. Pour ma génération, cet événement a été le Cambodge.

Il y a un livre très important, Le Portail 2, dont l’auteur, François Bizot, a été capturé par les Khmers rouges et est sans doute le seul prisonnier à avoir survécu. Il a passé plusieurs mois avec eux avant qu’ils ne prennent le pouvoir, alors qu’ils étaient encore dans la guérilla. Cela lui a permis de comprendre le totalitarisme interne des Khmers rouges, qu’il raconte. 

Quelques mois après sa libération, il participe à un débat public à Phnom Penh avec Jean Lacouture, qui présente les mouvements de libération selon l’idée dominante de l’époque. Bizot le contredit, mais se fait renvoyer dans les cordes. Lacouture a ensuite écrit un livre entier pour expliquer son aveuglement et faire une sorte d’autocritique — pour employer un terme maoïste… 

Ces débats sont oubliés depuis longtemps et n’ont plus grande importance aujourd’hui, mais ils sont des moments marquants dans une histoire, sur le plan du cheminement intellectuel.

«  1983 à Libération, les derniers temps de la machine et écrire… Une photo signée de mon ami Abbas, photographe franco-iranien que j’ai connu en Afrique du Sud en 1977, disparu en 2018.  »

Que vouliez-vous retranscrire dans le livre ? Que souhaitiez-vous transmettre à vos contemporains ? 

Je suis très attaché à la transmission, car je me rends compte à quel point il y a des choses qui ne passent pas la rampe de la mémoire collective, alors qu’elles me semblent importantes. 

Parmi ces choses-là, il y a la profondeur historique.

C’est-à-dire ?

Je suis absolument convaincu — et c’est un peu l’autre fil conducteur du livre — que la connaissance de l’histoire, des ressorts historiques, est absolument essentielle pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passera demain. 

C’est ce que j’ai essayé de transmettre, par exemple à propos de l’Afrique, avec toute la période coloniale et la période postcoloniale immédiate, marquée par la Françafrique. Cette histoire s’estompe peu à peu et je voulais donc la réhabiliter, tout en essayant de comprendre à quel point l’histoire n’est pas vécue de la même manière par tous les protagonistes d’un événement.

Avez-vous un exemple en tête ?

Si l’on demandait en France combien de personnes savent que l’armée française est allée à Pékin en 1860, la réponse serait sans doute la même. Peut-être 1 % seulement des gens le savent. 

Or, quand on se rend au Palais d’Été à Pékin, où les gens vont faire de la barque à la rame, pique-niquer en famille, des panneaux sont disposés tous les 100 mètres qui rappellent : « Ici se tenait une magnifique pagode, ici se tenait un magnifique palais, mais ils ont été détruits par les armées françaises et britanniques en 1860. »

Les Français ne le savent pas, mais on le rappelle aux Chinois tous les 100 mètres quand ils se promènent en famille le dimanche. C’est une chose qu’il faut comprendre, car on ne se regarde pas de la même manière. 

C’est ce que j’ai essayé de faire : inciter les gens à la fois à connaître l’histoire et à essayer de se mettre à la place des autres.

L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Mais quand on se met à la place du vaincu, on ne voit pas le monde de la même manière. 

Je pense au livre de Pankaj Mishra qui raconte la période de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle à travers les destins de trois personnages : un Chinois, un Indien et un Persan, Al-Afghani — des militants anticoloniaux qui ont perdu, car le colonialisme a gagné.

Ce livre est impressionnant, car il aborde des épisodes d’une période historique que l’on connaît, qui est documentée et présente dans les livres d’histoire, mais vus cette fois par les vaincus. Cet exercice est applicable à bien d’autres choses. Il est utile et indispensable aujourd’hui pour comprendre la guerre en Iran, le conflit israélo-palestinien ou encore la guerre en Ukraine. 

Le choc de ma génération, ce sont les Khmers rouges : des héros qu’on estimait forcément bons puisqu’ils combattaient l’impérialisme des États-Unis, et qui, une fois au pouvoir, ont commis un génocide.

Pierre Haski

Si le Parti communiste chinois venait à dominer le XXIe siècle, faudrait-il réécrire l’histoire de la fin de la guerre froide ? 

Il y a certainement une histoire à écrire, et il ne faut pas la laisser au Parti communiste chinois. Mais il s’agit de toute l’histoire du XXe siècle, qu’il soit question de la victoire communiste de 1949 ou de ce qui s’est passé depuis la mort de Mao. 

La Chine a une véritable histoire d’une quête de la démocratie. Il y a cette manifestation de 1919 sur la place Tiananmen très éclairante et fascinante. Ce sont les étudiants chinois qui manifestent contre la décision du traité de Versailles de donner au Japon le contrôle des anciens comptoirs allemands, comme la ville chinoise de Qingdao — qui donne aujourd’hui le nom à une marque de bière. 

Dans le traité de Versailles, les anciennes colonies allemandes ont été dispersées en Afrique ou ailleurs, données en mandat à d’autres puissances coloniales. La France a ainsi récupéré le Togo ou le Cameroun. Et le Japon a récupéré Qingdao. 

Les étudiants chinois sont ulcérés par cette décision. Le pays est alors en république depuis quelques années, celle-ci ayant renversé l’empire. Les étudiants estiment que Qingdao aurait dû être rendu à la Chine et pas au Japon. Ce qui est le plus frappant, c’est qu’ils manifestent au nom de Madame Science et de Madame Démocratie. Évidemment, ils perdent.

Le Parti communiste est créé deux ans plus tard, en 1921. L’histoire aurait pu être différente.

Ensuite, il y a la victoire de 1949 et c’est à ce moment-là qu’un débat s’ouvreaux États-Unis pour savoir qui a perdu la Chine. Ce débat est assez fascinant parce qu’on voit bien qu’il y a eu à ce moment-là une occasion ratée.

«  Janvier 1990, en traversant un village du nord de la Roumanie, quelques jours à peine après la chute de Ceausescu, nous sommes attirés par la musique d’une fête. C’est un mariage auquel nous sommes conviés, et les mariés me demandent de faire un discours… Je leur prédis bonheur et prospérité dans une Roumanie libre  !  »

En quel sens ?

Pendant la guerre, les États-Unis envoient une mission afin de voir Mao dans son réduit de Yan’an, dans le nord du Shaanxi. Les premiers sont très frustrés par la conduite de Tchang Kai-shek, qui est le dirigeant chinois sur lequel ils s’appuient pour mener la guerre contre les Japonais.

La mission militaire fait un rapport très favorable en indiquant que ce sont des gens sérieux. Mais l’aide états-unienne ne se concrétise pas — la connexion ne marche pas. Quelques années plus tard, quand le maccarthysme arrive et qu’on remet sur la table la perte de la Chine au profit des communistes, les officiers et les diplomates qui faisaient partie de cette mission militaire sont mis en accusation parce qu’ils ont montré de la sympathie pour Mao.

Ces épisodes extraordinaires ne doivent pas être oubliés. 

Que se passe-t-il après ?

Après la mort de Mao, on a cette autre occasion ratée où l’Amérique, d’une certaine manière, ouvre les bras à la Chine. Deng Xiaoping fait un voyage incroyable aux États-Unis.

Il y a une photo de lui avec un chapeau de cow-boy pendant sa tournée. C’est l’homme qui va moderniser et ouvrir la Chine, des milliards de dollars d’investissements arrivent.

Quand j’étais en Chine, un officiel chinois m’avait expliqué cette chose intéressante : il m’avait dit que la presse étrangère était critique, très négative sur les droits de l’homme, etc. Mais il ajoutait qu’ils avaient compris qu’un mauvais article dans le New York Times n’avait jamais empêché General Motors de mettre un milliard de plus dans son usine en Chine… 

Aujourd’hui, la Chine revient en arrière…

Oui, la Chine s’est refermée, elle s’érige en superpuissance et rivale des États-Unis. 

Est-ce que c’était inévitable ? Est-ce que Thucydide et Graham Allison ont raison de dire que quand une puissance émergente défie une puissance existante, la guerre est inévitable ? 

Il faut écrire cette histoire de manière honnête — il faut se défaire du prisme du Parti communiste chinois comme de celui de la doxa dominante aux États-Unis qui fait de la Chine le diable absolu. 

Pour revenir à la question de la transmission, dans le livre, vous avez voulu rendre hommage au militant anti-apartheid Steve Biko qui, en vous regardant, s’est tourné vers « ses jeunes collaborateurs » et leur a dit : « Voilà un étranger qui n’a pas oublié, alors que votre génération s’en fout de ceux qui ont sacrifié leur vie pour que vous soyez libres ! » 

Le cas de l’Afrique du Sud est intéressant parce que ceux qui sont nés après l’apartheid se comportent comme s’il n’y avait pas eu de lutte contre l’apartheid et considèrent tout comme acquis. 

Mais on pourrait dire la même chose des soixante-huitards en France qui sont nés après la guerre et qui ont donc grandi dans une France débarrassée de la menace d’un conflit. Tout d’un coup, ceux-ci se révoltent parce que les dortoirs des filles et ceux des garçons sont séparés à Nanterre. Je caricature, mais c’est presque ça. 

On le voit aussi en Chine avec cette génération qui refuse le travail acharné ; ils ne veulent plus rentrer dans ce productivisme absolu qui est le credo des pères fondateurs et du Parti communiste.

C’est un phénomène universel : la nouvelle génération remet les compteurs à zéro et ne veut pas tenir compte de ce qui s’est passé avant. 

Le stéréotype dont j’ai dû me défaire est celui du tiers-monde glorieux. 

Pierre Haski

On n’arrive pas à comprendre ce qui passe la rampe de la transmission générationnelle et ce qui ne la passe, ce qui tombe dans le trou générationnel, que ce soit dans les événements historiques, dans le cinéma, dans la littérature, dans tous les domaines. Il y a des choses qui sont transmises et d’autres qu’on n’arrive pas à transmettre.

Mon livre veut modestement créer ces passerelles.

«  1990, avec Nelson Mandela en France après sa libération de prison. Je lui raconte que je l’ai vu en prison en 1977, lors de la seule visite de journalistes à Robben Island, au large du Cap, où se trouvait le pénitencier où il a passé 26 ans. Il est très ému de croiser quelqu’un qui l’a vu en prison et me prend dans ses bras.  » (Photo de Jean-Baptiste Mondino, photographe de mode qui avait tenu à photographier Mandela pour Libération.)

Vous employez d’ailleurs le terme de « fossé générationnel ».

Oui, bien sûr, mais on le trouve partout. Ce fossé générationnel est naturel.

Ce n’est pas quelque chose contre lequel il faut lutter, c’est plutôt quelque chose qu’il faut combler par la transmission. 

Pourquoi ? 

On a l’impression qu’on refait les mêmes erreurs. Quand on regarde par exemple les guerres des États-Unis, on se dit qu’ils n’apprendront jamais.

J’avais revu celui qui était le bras droit de Bush au moment de l’Irak. Il avait reconnu que la guerre avait été une erreur fondamentale — avant d’ajouter : « Hélas, on n’apprend jamais de nos erreurs. »

L’Europe progresse dans votre livre : mais comment ? Est-ce qu’il y a un saut ? 

Je raconte mon voyage européen qui n’était pas naturel parce que j’étais au départ tiers-mondiste ; je me tournais plutôt vers le monde en développement, vers l’Afrique — et pas du tout vers l’Europe. 

J’ai eu plusieurs déclics.

Le premier a eu lieu à la fin des années 1980, avant la chute du Mur. J’allais pour la première fois en Pologne en me disant que je me rendais sur la planète Mars. J’avais l’impression que je faisais un voyage compliqué dans une terre totalement inconnue.

Je me suis retrouvé dans des paysages, dans des villes et dans des campagnes européennes, un peu plus pauvres, un peu plus tristes parce que tout était gris, surtout Varsovie — ce sont d’ailleurs les premières publicités qui ont donné un peu de couleurs à la ville. 

Tout d’un coup, il m’est apparu que la guerre froide avait façonné nos perceptions et que de fait, l’Europe était une — culturellement, socialement, politiquement. J’imaginais que cette union arriverait un jour.

Il se trouve que c’était deux ans avant la chute du Mur, donc ça a été plus rapide que je ne le pensais. 

Quel a été le deuxième déclic ? 

Il est passé par la Chine. J’y étais au moment du référendum de 2005. À ce moment-là, ce n’était pas du tout la Chine puissante qu’on a aujourd’hui. C’était une Chine qui était en train d’émerger et dont on sentait qu’elle avait beaucoup d’ambition.

Il me semblait absolument nécessaire de renforcer institutionnellement l’Europe, comme de renforcer ses capacités pour faire face à un bloc chinois qui allait être économiquement — plus que politiquement — une puissance redoutable. Le « non » français au référendum de 2005 m’a complètement sidéré parce que je ne comprenais vraiment pas qu’on refuse à l’Europe les moyens de se construire comme une puissance. 

Je n’ai pas été un Européen, je ne suis pas tombé dedans petit — cela s’est fait par étapes.

Le livre consacre tout un chapitre à la Roumanie. Quel regard portez-vous sur ces trente dernières années, tant sur le pays que sur la transformation de l’Europe ? 

La Roumanie est un cas assez emblématique parce que, tout comme l’Europe, elle a raté des tournants — contrairement, par exemple, à la Pologne ou les pays baltes, qui ont très bien réussi leur transformation et leur modernisation.

L’Europe a à la fois un parcours admirable si on prend le temps long de l’histoire depuis 1945, et en même temps un parcours désespérant parce qu’elle renonce devant l’obstacle à plusieurs reprises — en particulier dans les vingt années qui précèdent la guerre en Ukraine. 

Elle se contente de gérer l’acquis qui est du reste tout à fait honorable : la réconciliation des deux Europes, le développement de l’Est, la structuration du marché unique, l’euro. Mais ce n’est que cela — nous sommes, précisément, les gestionnaires d’un acquis.

On rate les sauts technologiques, on n’est présent dans la révolution numérique que trop tard, et on laisse donc les États-Unis dominer l’univers numérique. On ne réalise pas que le monde va redevenir dangereux ; on est paisible derrière leur protection et on se contente de regarder les nuages menaçants s’accumuler. 

L’Europe a semblé s’ankyloser, s’endormir et ne pas être à la hauteur de la situation.

Je suis très attaché à la transmission, car je me rends compte à quel point il y a des choses qui ne passent pas la rampe de la mémoire collective.

Pierre Haski

L’est-elle aujourd’hui ? 

Oui et non. 

Oui, parce que malgré tout, on peut saluer la coalition des volontaires sur l’Ukraine ou le partenariat annoncé sur le nucléaire français avec des pays qui acceptent cette idée de se placer dans une relation de confiance absolue sur les questions de défense. Ce sont des évolutions laissant penser qu’il y a quand même une prise de conscience très forte. C’est encourageant.

Et non, parce qu’on a l’impression que le rapport aux États-Unis reste très compliqué — et très ambigu.

À quel niveau en particulier notez-vous cette ambiguïté ? 

On n’ose pas dire les choses sur ce qui se passe à Washington aujourd’hui, alors qu’il y a des comportements, des décisions politiques et des manières de faire qui sont honteux et scandaleux. On ne les nomme pas par peur qu’ils nous lâchent sur l’Ukraine, que l’OTAN explose.

L’Europe se retrouve dans cette position ambiguë d’être non pas complice, parce qu’on n’est pas actif, mais de se retrouver de fait complice d’une manière ou d’une autre, même en s’en défendant. 

Je trouve cela très dommage.

Pour faire court, je comprends les motivations de ne pas perdre la protection des États-Unis tant qu’on n’est pas capable d’assurer notre propre défense, si tant est qu’il y ait encore une protection, et de ne pas vouloir prendre le risque que Trump passe du côté de Poutine. 

Toutes ces raisons sont valables, mais elles sont très frustrantes au regard de la capacité de l’Europe à exister en tant que puissance politique majeure dans le monde. 

C’est d’autant plus regrettable que si l’on condamne la manière dont les grandes puissances tentent aujourd’hui d’imposer leurs rapports de force — que ce soit les États-Unis, la Chine ou la Russie — et que l’on rêve ou l’on pense qu’un autre ordre international est possible, voire nécessaire, l’Europe doit être l’un des acteurs majeurs de cette recomposition. Pour y parvenir, il faut qu’elle soit cohérente et qu’elle ait une vision commune de ce que doit être le monde d’après.

Or, pour l’instant, cette vision n’existe pas.

Le fait de nommer et de condamner doit-il être la première étape pour essayer d’exister ? Vous citez Cercas : « L’utopie européenne est la seule utopie réaliste qu’il nous reste. » Comment faire en sorte qu’on puisse proposer un récit attractif qui ne soit pas seulement le négatif de quelque chose ? 

La condamnation est un point de passage obligatoire parce qu’il permet aussi de rassembler les opinions publiques. Aujourd’hui, nous sommes dans cette ambiguïté où Trump et Poutine soutiennent au sein même des pays européens des forces politiques qui veulent détruire l’Europe. 

Or, nous n’osons pas les affronter, surtout du côté états-unien, de peur de perdre leur soutien.

Cela rend donc plus difficile la mobilisation et la prise de conscience générale que ces forces, qui sont aux portes du pouvoir dans plusieurs pays, sont celles qui vont nous entraîner à notre perte. Il faut absolument sortir de cette ambiguïté générale, non pas à nos dépens, mais à notre avantage. 

C’est cette bataille qui n’est pas claire : nous n’arrivons pas à définir une position qui aurait des conséquences majeures en politique intérieure. 

Le fossé générationnel est partout. C’est naturel. Il ne faut pas lutter contre, mais plutôt combler par la transmission. 

Quelle est la deuxième étape ?

La deuxième étape consiste à tenir un discours positif, c’est-à-dire à mobiliser autour d’une idée positive.

Cette idée positive doit être une nouvelle organisation du monde dans laquelle l’Europe joue un rôle majeur, mais pas exclusif, et qui ne peut pas être un retour au monde d’avant. 

Le monde d’avant n’était ni juste ni équitable. Il était déjà verrouillé de tous les côtés, ne serait-ce que par le déséquilibre avec les pays émergents qui veulent leur place autour de la table. 

Le monde d’après doit être un monde qui tienne compte des nouveaux équilibres mondiaux, dans lequel les puissances régionales jouent un rôle central. J’aime bien l’idée de Mark Carney à Davos concernant cette alliance des puissances moyennes, qui pourrait être une piste pour imaginer ce monde d’après.

C’est un phénomène universel : la nouvelle génération remet les compteurs à zéro et ne veut pas tenir compte de ce qui s’est passé avant.

Pierre Haski

C’est un paradoxe qui apparaît dans cette histoire : la France a perdu de plus en plus de prise sur le monde. Est-ce que vous diriez que cette provincialisation est comprise par les Français aujourd’hui ? Comment un président de la Ve République doit-il composer avec cette réalité ? 

Les Français en ont conscience, mais de manière très masochiste, avec cette tendance à l’autoflagellation qui les pousse à ne pas tenir compte des atouts de la France.

La France a vécu au-dessus de ses moyens en termes d’influence pendant très longtemps, sans doute à cause de la personnalité démesurée du général de Gaulle ou de Mitterrand. Tous deux avaient en commun l’idée qu’il fallait contrôler l’ex-empire en Afrique, car cela constituait une force de multiplication pour l’influence française, notamment en termes de vote à l’ONU.

C’est-à-dire ?

La France disposait d’un bloc d’une vingtaine de votes qui lui étaient automatiquement acquis — de la même manière, ces votes sont aujourd’hui acquis à la Chine. 

Nous avons donc vécu avec l’illusion d’une France capable de peser sur le cours des choses à sa façon. Cette érosion est certes passée par la perte d’influence en Afrique, mais ce n’est pas le seul élément. Aujourd’hui, nous sommes à un moment de vérité, car la réalité économique de la France fait qu’elle est, par exemple, l’un des seuls pays de l’Union à ne pas tenir ses engagements budgétaires.

Cependant, elle conserve — et je pense que les Français ne s’en rendent pas compte —, une capacité d’initiative. La coalition des volontaires en est un bon exemple : ce sont les Français et les Britanniques qui en sont à l’initiative et qui sont capables de fédérer un grand nombre d’États européens, ainsi que quelques autres comme le Canada ou l’Australie, autour du soutien à l’Ukraine. Les Français ont aujourd’hui réalisé que la France n’est plus le centre du monde ; je pense qu’on le sait depuis longtemps.

En Europe, la France a cette spécificité d’être un pays agitateur d’idées — mais sans avoir la capacité de les mettre en œuvre seule ni même d’entraîner nécessairement les autres.

Le meilleur exemple est le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron en 2017. S’il avait été mis en œuvre, l’Europe serait différente aujourd’hui.

Quelles ont été les limites ?

Emmanuel Macron n’a pas réussi à convaincre la chancelière de le suivre. Angela Merkel était en fin de parcours et n’avait plus confiance en la France ni en ses grandes idées. Elle était également confortablement installée dans l’équilibre entre le gaz russe, le marché chinois et la protection états-unienne, et n’avait aucune raison de le perturber. 

Au final, on a de belles idées françaises qui sont à la fois réalistes et nécessaires, mais qui ne se concrétisent pas, car la France n’a pas cette capacité d’entraînement automatique.

Aujourd’hui, la situation est à peu près la même, sauf que ces idées ont un peu plus d’écho, car le monde a changé et nous sommes à la recherche de solutions face à l’effondrement des certitudes d’hier. 

Le problème de la présidence de la Ve République est qu’elle ne peut espérer garder de l’influence qu’à travers l’Europe. C’est l’Europe qui est le démultiplicateur. 

C’est un peu le défi — je termine là-dessus dans le livre d’ailleurs — du prochain président ou de la prochaine présidente de la République : être capable d’entraîner et de fédérer les Européens pour la prochaine étape du sauvetage de l’Europe — ou, plus généralement, du sauvetage de la France, de l’Europe et du monde.

Sources
  1. Pierre Haski, La fin d’un monde, Paris, Stock, 2026.
  2. François Bizot, Le Portail, Paris, La Table ronde, 2000.