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Votre livre Irregular Army vient de reparaître dans une nouvelle édition. Dans la préface, vous établissez un lien direct entre les transformations de l’armée américaine et la montée du mouvement MAGA. Mais vous écrivez que cette histoire ne commence pas avec Trump. Quand commence-t-elle exactement ?

Le 12 septembre 2001.

Ou plutôt : elle commence dans les mois qui suivent, lorsque les États-Unis s’engagent simultanément dans deux guerres qu’ils ne peuvent pas tenir — l’Irak, l’Afghanistan. L’armée américaine n’a tout simplement pas les troupes suffisantes pour occuper ces deux pays sur la durée. Les planificateurs le savent. Les projections d’avant-guerre prévoyaient un retrait en cinq ou six ans — certains documents tablaient sur encore moins. Mais ce délai est vite pulvérisé : les États-Unis resteront en Irak jusqu’en 2011, en Afghanistan jusqu’en 2021. 

C’est dans ces vingt années de guerre que tout se joue.

Vous dites que les stratèges américains se seraient retrouvés face à une limite du nombre : l’insuffisance du nombre de troupes par rapport à leurs objectifs de campagne. Comment ont-ils fait pour traiter ce problème ?

Une solution possible aurait été la conscription — mais la mémoire du Vietnam était encore trop vive. La conscription avait alors alimenté un mouvement pacifiste qui avait failli faire imploser le pays. La réintroduire dans des guerres déjà impopulaires aurait été politiquement suicidaire. Les stratèges auraient précipité exactement ce qu’ils voulaient éviter : un retrait forcé sous pression populaire.

Alors ils ont fait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus discret — et de beaucoup plus dangereux sur le long terme. Ils ont abaissé les standards de recrutement.

C’est-à-dire ?

Les règles qui existaient pour filtrer les candidats à l’engagement — notamment celles visant explicitement les néonazis et les suprémacistes blancs — ont été assouplies, contournées, ignorées. 

Des néonazis ?

On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis — et les cas continuent à se multiplier.

Les politiques concernant les tatouages en sont un bon exemple : les croix gammées, les runes nordiques liées à l’idéologie nazie, les symboles des croisades — tout cela était formellement interdit.

Des vétérans suprémacistes blancs me l’ont dit eux-mêmes : ils ont été recrutés sans que personne ne leur pose la moindre question sur leurs tatouages. Personne ne regardait. Ou plutôt, on ne voulait pas regarder.

Cela ne concernait-il que l’extrême droite ?

Non. Les ex-membres de gangs ont bénéficié des mêmes facilités. Des individus avec des casiers judiciaires ont pu s’engager grâce à des programmes de dérogation élargis. 

En l’espace de cinq ou six ans, l’armée américaine est devenue une éponge : parmi les deux millions d’Américains qui ont servi en Irak et en Afghanistan, cette armée a absorbé par dizaines de milliers des extrémistes, des criminels et des membres de gangs.

Qu’étaient-ils venus chercher dans l’armée ?

Pour certains — en particulier les suprémacistes blancs et les néonazis — la réponse est sans ambiguïté : ils venaient se former. L’armée américaine leur offrait, aux frais du contribuable, un entraînement militaire de pointe, des techniques de combat, de la discipline tactique, de l’expérience du terrain qu’ils comptaient bien réutiliser — non pour défendre les États-Unis, mais pour préparer ce qu’ils appellent une « guerre sainte raciale » sur le sol américain.

Dans mon livre, je soutiens que le trumpisme, le mouvement MAGA et la prolifération des milices paramilitaires ne s’expliquent pas seulement par la politique ou l’économie. Il existe une infrastructure humaine derrière. Et cette infrastructure, l’armée américaine l’a en partie construite.

L’armée américaine est devenue une éponge : elle a absorbé des extrémistes, des criminels, des membres de gangs — par dizaines de milliers.

Matt Kennard

Pete Hegseth est une figure centrale dans votre analyse. Pourquoi incarne-t-il si bien ce dont vous parlez ?

Parce qu’il en est la synthèse visible. 

Ancien présentateur de Fox News, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, Hegseth arbore sur son propre corps une iconographie qui aurait suffi, à une autre époque, à l’écarter de toute fonction publique. 

Sur son bras on peut lire le mot kafir, terme arabe péjoratif désignant l’infidèle. Sur sa peau, on retrouve des symboles associés à l’imagerie des croisés, dont la devise Deus Vult — « Dieu le veut ». Ce ne sont pas des tatouages anodins. Ils renvoient à une vision du monde structurée autour d’un conflit civilisationnel et religieux — une confrontation fantasmée entre la chrétienté et l’islam.

Certains soldats déployés à Falloujah ou à Kandahar arboraient déjà ces symboles. Qu’ils se retrouvent aujourd’hui sur le secrétaire à la Guerre des États-Unis constitue une évolution frappante — et profondément révélatrice.

Vous rappelez qu’avant sa nomination, les signes exhibés par Pete Hegseth avaient déjà alerté sur sa radicalité.

Absolument. En 2021, alors qu’il servait dans la Garde nationale, Hegseth avait par exemple été écarté de la cérémonie d’investiture de Joe Biden : un collègue militaire avait exprimé des inquiétudes précisément sur la nature de ses tatouages. Plus récemment, certaines de ses déclarations publiques sur l’Iran mobilisaient un registre emprunté aux guerres de religion. 

Pourtant, il est aujourd’hui à la tête du Pentagone. Il a par ailleurs déclaré son intention d’éliminer ce qu’il désigne comme « l’idéologie woke » et les initiatives en matière de diversité, d’équité et d’inclusion au sein de l’armée — une position qui suggère une volonté délibérée de tordre les garde-fous existants contre les affiliations extrémistes.

Ces mêmes garde-fous qui, comme le montre votre enquête, ont aussi été fragilisés ces dernières années.

En effet. Les politiques initiées sous George W. Bush — et en partie poursuivies sous Barack Obama — ont contribué à créer les conditions structurelles qui ont rendu possible l’ascension de Donald Trump. De même que certains historiens relient la montée du fascisme en Europe au début du XXe siècle aux fractures ouvertes par la Première Guerre mondiale, la guerre contre le terrorisme a peut-être joué un rôle comparable dans le façonnement du paysage politique américain actuel : ce qui se normalise au front ou dans les tranchées finit par se normaliser dans les institutions.

Peut-on vraiment comparer l’Europe d’après la Grande Guerre aux transformations politiques aux États-Unis après l’Irak et l’Afghanistan ?

Il me semble que le parallèle s’impose.

Les unités paramilitaires de Mussolini — qui s’en prenaient aux militants de gauche, aux rédactions, aux responsables syndicaux — étaient peuplées de soldats revenus du front. La mentalité forgée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale a trouvé à s’exprimer dans les sociétés où ces hommes revenaient. 

En Allemagne, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a ouvert la voie à Hitler et à la montée du nazisme. Dans les deux cas, la guerre n’avait pas seulement détruit des corps — elle avait reconfiguré des imaginaires, des identités, des rapports à la violence.

Vous diriez que les vétérans américains d’Irak et d’Afghanistan ont vécu quelque chose de comparable ?

Beaucoup d’entre eux considèrent ces guerres comme un échec et ils n’ont pas tort.

Après deux décennies d’occupation d’une violence extrême, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan, et l’élite politique irakienne ressemble à celle qui gouvernait vingt ans plus tôt. La guerre civile irakienne a causé d’innombrables morts. Et ces soldats, à leur retour, étaient souvent mal traités — y compris par les organismes censés les prendre en charge. Beaucoup ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas tout sacrifié pour rien.

C’est dans ce terreau que la promesse de Donald Trump — « l’Amérique d’abord », plus de guerres étrangères au nom d’une démocratie que personne n’était venu leur demander d’exporter — a trouvé un écho aussi puissant auprès d’une génération marquée par la guerre contre le terrorisme.

Le Vietnam avait déjà produit ce phénomène. Un autre échec long et coûteux — des dizaines de milliers de morts américains, des millions de victimes vietnamiennes — suivi d’un retrait humiliant. Ce qu’on a appelé le « syndrome du Vietnam » est né de cette désillusion : des vétérans revenus bredouilles, le sentiment d’avoir été trahis, sacrifiés pour rien. Dans la foulée, les mouvements paramilitaires suprémacistes blancs se sont rapidement développés aux États-Unis, en exploitant précisément cette communauté de vétérans désabusés.

Pourquoi cela a-t-il peu discuté à l’époque dans le débat public américain ?

Parce qu’une grande partie de ce qui a suivi le retour des soldats du Moyen-Orient a été délibérément passée sous silence : ces événements étaient en contradiction trop frontale avec le récit dominant sur la guerre contre le terrorisme.

Aux États-Unis, les crimes commis par des militaires ne sont souvent révélés au grand jour que lorsque l’état de droit ne pouvait plus être ignoré — comme dans le cas des meurtres commis par des membres de gangs infiltrés dans l’armée. Pendant la guerre contre le terrorisme et au sein même de l’institution militaire, bon nombre de ces actes sont passés inaperçus. Aujourd’hui encore, on ne peut évaluer l’ampleur réelle des crimes commis au cours de ces vingt années de guerre — y compris par certains de ceux qui participent aujourd’hui aux opérations en Iran.

De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Le service militaire est à pour eux un entraînement destiné à les préparer à leur propre guerre sainte.

Matt Kennard

Votre enquête établit-elle un lien direct entre l’assouplissement des règles pour les militaires et une recrudescence de la violence ?

Les preuves s’accumulent en effet depuis des années. De nombreux néonazis et suprémacistes blancs ont semé le chaos à leur retour aux États-Unis — et les cas continuent de se multiplier : des extrémistes ayant servi au Moyen-Orient, devenus des meurtriers après leur démobilisation.

L’émeute du 6 janvier au Capitole en est l’illustration la plus visible. Parmi les émeutiers, les vétérans et les militaires d’active étaient surreprésentés : alors qu’ils ne constituent qu’environ 7 % de la population américaine, ils représentaient près de 14 % des personnes présentes ce jour-là.

Avez-vous également étudié des trajectoires individuelles qui vous permettent de corroborer les liens entre règles de recrutement plus souples dans l’armée et augmentation de la violence ?

Absolument et ces exemples révèlent un schéma récurrent. 

Steven D. Green — bénéficiaire d’une dérogation morale permettant aux criminels condamnés de s’engager — a perpétré un massacre en Irak. 

Kenneth Eastridge — arborant des runes SS tatouées sur le bras —, soldat néonazi, a été condamné pour plusieurs meurtres commis sur le territoire américain après son retour. Lors de son procès, des membres de son peloton ont admis qu’il leur arrivait de tirer au hasard sur des civils à Bagdad. 

Ces cas n’étaient pas isolés — ils étaient simplement invisibilisés. Ce que cela révèle est assez évident : armer un militant suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.

Quelle est aujourd’hui la gravité de cette menace pour la sécurité intérieure des États-Unis ?

Les effets de cette dérive au sein de l’armée américaine se feront sentir pendant des générations. Et ceux qui ont tenté de tirer la sonnette d’alarme en ont payé le prix. 

Daryl Johnson, ancien analyste senior du terrorisme intérieur au département de la Sécurité intérieure, que j’ai interviewé pour ce livre, a publié un rapport établissant que les vétérans étaient particulièrement vulnérables au recrutement par des groupes néonazis et suprémacistes blancs. La polémique déclenchée par ce rapport lui a coûté son poste.

Pourquoi ?

Pour une raison structurelle : aux États-Unis, quiconque aborde ce tabou est immédiatement accusé de dénigrer les vétérans de l’armée américaine. C’est un mécanisme de disqualification redoutablement efficace. Pourtant, le problème s’aggrave d’année en année.  Les liens entre les attentats terroristes domestiques et l’armée sont rarement mis en avant ; leur corrélation avec la guerre contre le terrorisme est encore plus rarement établie — et l’occultation est ainsi presque systématique.

L’Histoire, pourtant, ne laisse guère de place au doute. 

Timothy McVeigh, auteur de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995 — l’acte terroriste le plus meurtrier commis sur le sol américain avant le 11 septembre — était un vétéran de la première guerre du Golfe. 

En 2012, Michael Wade Page, autre vétéran et suprémaciste blanc, a massacré des fidèles dans un temple sikh. Cette menace n’est pas théorique. Elle est réelle, documentée, et persistante.

Vous décrivez des soldats qui ne se considèrent pas comme des défenseurs des États-Unis, mais comme des « ennemis de l’intérieur en formation ». C’est une affirmation extrêmement forte.

Elle est pourtant bien documentée. De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Ils adhèrent à des idéologies telles que la théorie du complot antisémite ZOG — Zionist Occupied Government, le « gouvernement occupé par les sionistes » — et considèrent que la guerre en Irak a été menée au profit d’Israël. Le service militaire est à leurs yeux un entraînement financé par le contribuable, destiné à les préparer à leur propre guerre sainte. Pour certains, la politique électorale est sans intérêt : leur objectif est de déclencher une guerre civile raciale aux États-Unis, de renverser le gouvernement actuel et d’imposer un régime suprémaciste blanc.

Cela concerne les recrues mais aussi désormais l’institution militaire.

L’affichage public par le secrétaire à la Guerre de symboles islamophobes ou liés aux croisades témoigne d’une acceptation tacite au sein de la hiérarchie, de même que la suppression progressive des règles interdisant les symboles suprémacistes blancs — leur port étant désormais souvent défendu au nom du Premier Amendement — ne relèvent pas de la négligence. De même que les tatouages de Pete Hegseth ne sont pas décoratifs, tous ces signaux de bienvenue adressés aux extrémistes au sein des forces armées — ces mêmes individus qui pilotent des avions au-dessus de l’Iran ou sont envoyés à Caracas dans le cadre d’opérations ayant fait des centaines de morts — sont parfaitement reçus.

Armer un suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux. 

Matt Kennard

L’armée américaine est-elle la seule à avoir connu un tel assouplissement de ses critères de recrutement ?

Il n’existe aucun parallèle comparable avec une autre armée occidentale ou européenne. 

Aucune n’a été soumise à une pression d’une telle intensité — aucune n’a donc été contrainte d’abandonner ses réglementations. 

La politique d’assouplissement des règles de recrutement sous Bush, puis sous Obama, n’était pas idéologique. Tous deux manquaient simplement du personnel nécessaire. Pour grossir les rangs, ils ont multiplié les mesures : relèvement des limites d’âge, réengagement de vétérans de l’époque du Vietnam pour les déployer en Irak et en Afghanistan, démarchage direct dans les lycées — des modifications législatives ayant permis aux recruteurs d’entrer en contact avec les élèves pour les encourager à s’engager dès l’obtention de leur diplôme. Dans la situation où ils étaient, toute puissance rationnelle aurait instauré la conscription. Les États-Unis ne l’ont pas fait.

Cela a-t-il eu des conséquences aussi sur les soldats ?

La durée des missions a en effet été prolongée et les intervalles entre les déploiements réduits, entraînant une pression psychologique considérable. Il en a résulté une véritable épidémie de syndrome de stress post-traumatique. Au pic de cette période de guerres, 21 vétérans se suicidaient chaque jour — ce chiffre dit à lui seul l’ampleur du désastre. Les rotations se sont poursuivies malgré des addictions non traitées à la drogue ou à l’alcool. Permettre à des soldats épuisés et traumatisés de servir aux côtés de recrues à risque a créé une situation explosive dont les conséquences perdurent.

Si les rumeurs d’invasion terrestre de l’Iran se confirmaient, le même scénario pourrait-il se reproduire ?

Rien n’indique que les leçons ont été tirées. Le problème n’est même pas reconnu. Ceux qui tentent de le soulever s’exposent immédiatement aux attaques. Kathleen Belew, universitaire américaine de renom, a publié un livre sur le mouvement paramilitaire aux États-Unis ainsi qu’un article dans le New York Times établissant les liens entre vétérans et suprémacistes blancs. Ces travaux lui ont valu d’être accusée d’anti-patriotisme, d’acharnement sur des héros nationaux. Cette mentalité — disqualifier quiconque soulève le sujet en le traitant d’ennemi de l’armée — ne permettra pas de résoudre un problème dont la gravité ne cesse de croître.

Car comme le montre très bien Belew, c’est la population américaine elle-même qui est en première ligne. Ces soldats ne rentreront pas chez eux pour se reconvertir paisiblement à la vie civile. Comme je l’ai dit précédemment, certains veulent lancer leur propre guerre sainte raciale sur le sol américain. Ils disposent désormais, pour ce faire, d’une formation militaire financée par l’État.

Vous dites que sous Obama et Biden, le Pentagone a assoupli ces restrictions par nécessité, faute de troupes suffisantes. Sous Trump, la logique est-elle différente ? Assiste-t-on désormais à une politisation délibérée de l’armée ?

À certains égards, ce qui était tacite a simplement été officialisé. Aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir semblent idéologiquement enclins à permettre aux extrémistes de servir dans l’armée.

Au mois d’août 2017, peu de temps après la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville — un rassemblement néonazi et suprémaciste blanc dont les participants s’étaient heurtés à des contre-manifestants — Trump avait déclaré qu’il y avait « des gens bien des deux côtés ».

Pete Hegseth, avec ses tatouages et sa rhétorique de croisé, aurait prôné — avant de devenir secrétaire à la Guerre — le massacre de tous les musulmans.

Lorsque ce sont ces personnes qui façonnent la politique militaire, la levée des restrictions n’est probablement plus le résultat d’un simple laxisme dans leur application — elle est intentionnelle. Les jeunes néonazis portant des croix gammées tatouées peuvent désormais s’engager sans obstacle. Les garde-côtes ont récemment envisagé de supprimer les règles interdisant les croix gammées et autres symboles extrémistes.

La purge de « l’idéologie woke » dans l’armée s’inscrit-elle dans cette même logique ?

Dans la rhétorique d’Hegseth, « l’idéologie woke » semble désigner tout ce qui s’oppose à l’extrême droite. Trump a déclaré que cette dernière ne lui posait aucun problème — elle constitue, de fait, une partie de sa base électorale. C’est pourquoi ces politiques ont pu être formalisées et institutionnalisées aussi rapidement.

La grâce générale accordée par Trump à tous les condamnés du 6 janvier envoie un message clair : la violence paramilitaire est maintenant tolérée, voire encouragée.

Matt Kennard

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, des rapports font état de commandants américains déclarant à leurs troupes qu’elles accomplissent l’œuvre de Dieu — certains évoquant explicitement l’Armageddon et le retour imminent de Jésus-Christ. Est-ce le produit d’une rhétorique encouragée depuis le sommet ?

Bush lui-même avait affirmé que Dieu lui avait demandé d’envahir l’Irak — mais la situation est aujourd’hui encore plus préoccupante. 

Aux États-Unis, la base politique des sionistes chrétiens constitue une puissante force de motivation. Nombre d’entre eux croient que provoquer la fin des temps déclenchera leur ascension au ciel aux côtés de Jésus-Christ. C’est une croyance à laquelle Pete Hegseth fait montre d’adhérer sincèrement.

L’armée américaine est-elle en train de devenir une garde prétorienne au service de Trump plutôt que de la Constitution ?

Les propos d’Hegseth sur le président des États-Unis le révèlent clairement : sa loyauté va à Donald Trump en tant qu’individu, non à l’institution ni au pays.

L’analogie avec Rome s’impose. À son apogée, l’Empire romain régnait sur près de 20 % de la population mondiale. Sa chute, au Ve siècle, est souvent attribuée à la dégradation de son armée : Rome avait commencé à dépendre de recrues étrangères dont la loyauté allait à leurs provinces d’origine, et avait admis des soldats ne répondant plus aux standards de l’armée traditionnelle.

Un phénomène similaire est en train de se produire aux États-Unis. 

La CIA a subi le même processus, perdant une grande partie de l’indépendance dont elle jouissait autrefois. Face à cette centralisation du pouvoir, aucune opposition significative n’a émergé. Le Parti républicain — qui s’était parfois opposé à Trump par le passé — s’est désormais largement rangé derrière lui. Et pendant ce temps, des étudiants sont arrêtés en pleine rue par des agents de l’ICE en civil pour avoir rédigé un article dans une revue universitaire. Un manifestant de Columbia a passé une année entière en détention sans inculpation. Ce qui semblait impensable hier se normalise.

Pensez-vous qu’un coup d’État militaire est envisageable aux États-Unis ?

La question a en tout cas cessé d’être purement hypothétique. 

Il a été question de modifier la Constitution pour supprimer la limite des deux mandats présidentiels. Si cette tentative échoue, le risque que Trump cherche à se maintenir au pouvoir avec le soutien de l’armée est réel. Il a montré depuis 2020 qu’il n’a aucun respect pour les résultats électoraux. Pour lui, la démocratie et les règles constitutionnelles passent au second plan.

Les États-Unis sont de fait en train de devenir une « stratocratie » : environ la moitié du budget fédéral est consacrée à l’armée, le Pentagone gère plus de mille milliards de dollars par an, et les entreprises d’armement — étroitement liées à Trump — exercent une influence considérable sur les décideurs politiques.

Le président Eisenhower avait mis en garde contre cette dérive dans les années 1950. Ses avertissements n’ont jamais été aussi actuels.