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Malgré le blocage d’Ormuz, au plan strictement militaire, la victoire opérationnelle des États-Unis sur l’Iran semble être écrasante. Pour Muhanad Seloom, Trump serait en train de gagner la guerre. Les capacités de projection de la République islamique seraient réduites de plus de 80 % et son affaiblissement s’approfondirait de jour en jour. Êtes-vous d’accord ?
Je ne suis vraiment pas convaincu par cette analyse. Je ne conteste pas les pertes iraniennes, qui sont très conséquentes et même systémiques. Cependant, on ne peut pas parler de celles-ci sans évoquer l’effet de levier que les Iraniens ont réussi à imposer.
C’est-à-dire ?
Se focaliser uniquement sur les questions militaires serait une erreur — que nous avons d’ailleurs commise en tentant d’évaluer le rapport des forces en présence au début de la guerre d’Ukraine. À l’IISS, dans notre équipe, nous comptons et examinons l’état des chars, des avions et des missiles de chaque camp, tout en reconnaissant les limites d’une approche purement quantitative des conflits.
Car si l’on regarde uniquement les données, les États-Unis et Israël ont certes réussi pendant la première phase à infliger des pertes énormes à l’armée iranienne, aux Gardiens de la Révolution, au commandement militaire du pays et à son écosystème de défense. Mais s’attarder trop longtemps sur ces chiffres risque d’occulter un autre aspect, aussi important si ce n’est davantage.
Lequel ?
L’Iran a compris où se situait le centre de gravité de cette guerre : il s’agit du détroit d’Ormuz — tant les effets que son blocage a sur les pays du Golfe et la stabilité économique mondiale sont énormes.
Une réussite stratégique n’est possible qu’en sachant aligner les objectifs et les moyens. Or depuis 2024 ou 2025 si ce n’est depuis plus longtemps, l’Iran n’a jamais été en position de dissuader ou même de se défendre. C’est un échec stratégique énorme pour ce régime.
En revanche, le pays a trouvé avec le détroit d’Ormuz un moyen de créer un effet de levier. De ce point de vue-là, l’échec des États-Unis est conséquent.
Plus que le blocage, l’objectif de l’Iran est d’installer une inquiétude permanente et coûteuse.
Emile Hokayem
Pourquoi ?
Il faudra au minimum plusieurs mois pour réduire les capacités militaires iraniennes dans le détroit. Les dégâts économiques, politiques, et réputationnels seront durables.
Les mines antinavires, les drones et les missiles iraniens s’inscrivent dans une stratégie de harcèlement qui a une forte dimension psychologique. L’objectif n’est pas forcément de bloquer la navigation ou de causer des dommages importants mais d’installer une inquiétude permanente et coûteuse. De ce point de vue là, il n’y a pas besoin de succès nombreux ou quotidiens : il suffit de capturer les imaginaires par des réussites symboliques.
Pour le moment, l’Iran a mis en place un contrôle sélectif — c’est un fonctionnement intelligent et pervers à la fois : il cherche à récompenser ou à punir les pays en fonction de leur attitude envers la guerre. Et l’Iran veut imposer un coût réel : on paie pour passer et, en payant, on reconnaît l’autorité iranienne.
Dans ce contexte, il faudra plusieurs mois pour rétablir un semblant de contrôle sur le trafic maritime. Personne n’oubliera cependant cette séquence et chacun prendra en compte le risque qu’elle se reproduise. Les États-Unis, qui se faisaient champions de la navigation maritime et du commerce mondial libre, seraient humiliés si cette situation perdurait ou si Trump déclarait la fin de la guerre sans résoudre ce problème.
À quelles conditions le détroit d’Ormuz pourrait-il retrouver un fonctionnement normal ?
Le meilleur moyen — pas forcément d’un point de vue normatif mais d’un point de vue pratique — serait un accord politique qui garderait en place le régime iranien et validerait sa stratégie. Sans doute les contreparties de cet accord seraient telles que ni les États-Unis ni Israël ne voudraient y consentir, et elles seraient également inacceptables pour la plupart des pays du Golfe.
Il semble en tout état de cause impossible de revenir au statu quo d’avant le 28 février. Nous allons connaître des mois, voire des années d’instabilité et de menaces constantes sur le trafic maritime et aérien de la région.
Ce que les États-Unis proposent aujourd’hui comme plan n’est pas très clair. Ils envisagent une opération assez complexe qui combinerait des moyens aériens, navals et terrestres, visant à neutraliser les capacités iraniennes, à déployer des troupes aéroportées ou de marines. Ceux-ci vont être vulnérables et engagés dans la durée.
Or s’il faut une présence presque permanente, comment la maintenir sur le long terme ? Trump s’est montré assez impatient. Sur Truth Social, le président des États-Unis a annoncé le 20 mars que les pays qui dépendent du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz devaient à terme devenir les seuls responsables de sa sécurité. Les États-Unis signalent donc le fait qu’ils ne veulent pas investir dans cette défense. Reste à voir si les pays limitrophes le pourront, de même que les pays asiatiques qui dépendent des flux d’énergie en provenance du Golfe ou les pays européens si leurs partenaires du Golfe le demandaient.
L’Iran n’a pas besoin de succès nombreux ou quotidiens, il lui suffit de capturer les imaginaires par des réussites symboliques.
Emile Hokayem
Si le régime est toujours en place, la République islamique est très fragilisée. Au sortir de la guerre, quel rôle pourra encore jouer l’Iran au Moyen-Orient ?
L’Iran ne pourra clairement plus être une puissance régionale. Il sera désormais incapable de projection. Le pays avait d’ailleurs déjà perdu cette capacité : le lien de confiance qui le rattache à ses soutiens régionaux est très affaibli depuis 2024. Les attentats du 7 octobre 2023 commis par le Hamas ont abouti à des attaques directes d’Israël contre l’Iran et, en dernier lieu, à la mort du Guide suprême — et ce alors que la République islamique avait toujours essayé d’éviter une confrontation directe. Dans cette séquence, le Hezbollah n’est pas venu prêter assistance à l’Iran. Cette non-intervention montre bien que les capacités de dissuasion et d’agression de l’Iran sont très affaiblies.
Lors des années à venir, l’Iran sera une puissance régionale très affaiblie. Il ne sera plus capable de mobiliser le réseau de partenaires qu’il avait développé dans la région. Les relations du pays avec tous ses voisins seront de même très dégradées. L’Iran devra lutter pour mener à bien ses transactions économiques, son approvisionnement en nourriture comme, plus généralement, toutes les importations dont le pays dépend.
En dépit de cet affaiblissement, la République islamique a désormais identifié un objectif clair — sa survie — et elle connaît les moyens dont elle peut faire usage pour imposer un coût au reste du monde, à tous ceux qui se sont alignés sur les États-Unis et Israël ou sont en train de le faire. Enfin, le pays a une tolérance à la douleur supérieure à celle de ses rivaux.
Je ne fais pas de prévisions quant à ce qui pourrait se passer au-delà de deux ans. Car dans les cinq à dix années qui viennent, le régime va connaître d’immenses problèmes de ressources, de légitimité et de stabilité. Mais à plus court terme, je pense que l’Iran peut réussir à rétablir une relation de dissuasion avec son environnement immédiat — tout en mettant en lumière les limites de la protection américaine dans la région.
Pour se protéger, les monarchies du Golfe avaient acheté de nombreuses armes occidentales en pensant dissuader ainsi toute attaque. Cette approche semble avoir fait long feu. La République islamique a-t-elle réussi à « tuer l’idée de Dubaï » ?
Toutes les hypothèses qui fondent le modèle économique et sécuritaire des pays du Golfe viennent d’être ébranlées. Ils avaient en effet tout fait pour obtenir des garanties de sécurité américaines à travers l’achat d’armes, la présence de bases américaines, des acquisitions de technologie. Pour peser sur les choix de Washington, ils avaient développé des relations discrètes avec Israël — tout en maintenant des relations certes ambiguës mais existantes avec l’Iran dans l’espoir de neutraliser la menace.
Les États du Golfe avaient surtout beaucoup misé sur l’administration Trump : ils ont investi aux États-Unis dans le domaine de la technologie, de la défense, du nucléaire — tout cela dans l’espoir d’acheter de l’influence. En retour, Trump s’était rendu dans le Golfe en mai 2025 et avait prononcé un grand discours à Riyad.
Aujourd’hui, ce pari est perdant. Les pays du Golfe s’aperçoivent que les États-Unis ne sont pas omnipotents et ne les protègent pas vraiment contre les attaques de drones, faute d’avoir transféré l’expertise nécessaire tirée de l’observation des capacités développées sur le front ukrainien. Ils se rendent également compte que leur influence à Washington est très relative comparée à celle d’Israël.
Il reste à voir si les États-Unis seront en mesure de rétablir la confiance. Ce revers est cependant une plaie béante qui mettra très longtemps à cicatriser.
D’un autre côté, Israël a des objectifs très différents des États-Unis, mais aussi de ceux des pays du Golfe. Israël veut détruire la puissance iranienne et les piliers économiques, industriels et infrastructurels du pays. Cela pourrait aboutir à une radicalisation ou à l’effondrement de l’Iran — objectif que ne partagent pas du tout les États du Golfe, car l’Iran est un pays de plus de 90 millions de personnes qui leur est frontalier et qui a donc une forte propension à externaliser ses difficultés internes. En cela, ils estiment qu’Israël ne se soucie pas du jour d’après.
Concernant l’Iran, sa relation avec les pays du Golfe ne pourra pas être réparée : Téhéran est allé trop loin. Sa stratégie dans le détroit d’Ormuz est profondément déstabilisatrice et les attaques contre les infrastructures énergétiques et civiles ciblent les fondements de leur stabilité et de leur richesse. Les illusions que les pays du Golfe pouvaient pour certains garder quant aux bénéfices d’une relation avec l’Iran se sont envolées.
La République islamique a désormais identifié un objectif clair : sa survie.
Emile Hokayem
Une fois ces illusions dissipées, quelle pourrait être la nouvelle stratégie des pays du Golfe ?
Je pense que nous sommes au début d’un changement stratégique dans la région. Les pays du Golfe vont certainement penser à renforcer leur dissuasion conventionnelle, peut-être même à bâtir une dissuasion nucléaire.
L’Iran va en conclure qu’il a eu tort de ne pas développer l’arme nucléaire plus tôt et avec plus de détermination, conclusion que rejoindront les pays du Golfe. Ceux-ci vont investir davantage dans leurs propres capacités.
En parallèle, ils veilleront à stabiliser leur économie tout en investissant dans la reconstruction de leur image. Avec la fin des dépenses faites pour d’autres théâtres de la région — comme la Syrie ou Gaza — leur rôle régional s’en trouvera changé.
Les pays du Golfe seront enfin beaucoup plus exigeants envers leurs partenaires occidentaux autres que les États-Unis et chercheront à nouer des liens avec de nouveaux pouvoirs. Ils conditionneront leurs financements à des aides plus concrètes et plus importantes que celles dont ils bénéficient aujourd’hui. Car étant donné les besoins sécuritaires de l’Ukraine, l’Europe est-elle en mesure d’être également présente dans le Golfe ?
Dans vos travaux, vous avez soutenu à plusieurs reprises que la sécurité d’un État dépendait en grande partie de la résilience de sa population 1. La situation actuelle donne-t-elle raison à vos hypothèses ?
Certains pays sont à la fois très robustes et très exposés — les Émirats arabes unis, par exemple. Ils ont une profondeur stratégique et une puissance économique, de même qu’un réseau d’infrastructures et des relations extérieures qui leur permettront de rebondir.
L’Arabie Saoudite, de même, est robuste par sa taille et la variété de ses capacités. Le fait qu’elle ait investi dans la mer Rouge la protège.
En revanche, le Koweït et le Qatar sont exposés tant ils sont dépendants de la navigation à travers le détroit d’Ormuz. Bahreïn est également vulnérable, car il est le pays le moins doté en termes de ressources énergétiques et de richesses : il devra compter en partie sur la solidarité de ses voisins pour rebondir.
Cela étant dit, il ne faut pas non plus être catastrophiste, je ne crois pas du tout à un effondrement du Golfe. Mais ces États vont devoir définir à nouveau leur modèle de développement et repenser leurs investissements dans la région. La priorité sera donnée au développement de leur sécurité et à la stabilisation de leur économie.
La relation de l’Iran avec les pays du Golfe ne pourra pas être réparée : Téhéran est allé trop loin.
Emile Hokayem
Les pays du Golfe expliqueront-ils à leurs populations qu’elles doivent se préparer à la guerre ?
Les États du Golfe ont fait la promesse à leur population et aux travailleurs étrangers présents sur leur territoire qu’ils n’auraient pas à se soucier de leur sécurité. Ce point explique un autre aspect de la stratégie iranienne.
Téhéran s’est rendu compte qu’il ne dispose plus de missiles balistiques en nombre suffisant pour faire peur à Israël, mais aussi que la société israélienne est plus mobilisée, plus endurcie : elle comprend le conflit , elle est prête à y faire face.
En revanche, les sociétés du Golfe ont été protégées de tout conflit pendant longtemps : celles-ci ne sont pas prêtes à gérer les risques et les menaces qu’implique la nouvelle instabilité de la guerre.
Sources
- Voir par exemple Emile Hokayem, Ellen Clarke, « Ceasefire in Syria : a challenging outlook », IISS, 18 février 2026.