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Comment gagner une bataille navale ? La question posée ne se limite pas au passage de quelques pétroliers par le détroit d’Ormuz. Le défi posé par les actions iraniennes est beaucoup plus vaste et concerne la sécurité de toute une zone maritime bien plus large et complexe.
La réponse ne pourra pas venir de quelques escorteurs et de frappes limitées comme en 1987-1988. Les récents appels à l’aide de Donald Trump pour escorter des navires dans le détroit d’Ormuz — qui se transforment en injonctions mais restent sans réponse — illustrent à quel point le sujet du transport maritime a été ignoré par le président des États-Unis. Si les planificateurs du Pentagone n’ignoraient sans doute pas les risques potentiels, il est probable qu’ils ont été sciemment écartés par la Maison-Blanche tout comme par Israël.
Donald Trump espérait sans doute rééditer le « coup de Caracas » et obtenir des négociations et une transition vers un régime iranien plus accommodant après avoir éliminé le Guide suprême et les dirigeants des Gardiens de la révolution. Israël souhaite de son côté anéantir les capacités iraniennes de le menacer pour une génération. Dans les deux cas, le programme nucléaire était une cible prioritaire, tout comme le programme balistique.
Autrement dit, la question maritime n’était prioritaire ni pour Israël ni pour les États-Unis. Un angle mort immense s’est constitué — et la plus puissante force du monde ne peut pas frapper des cibles qu’on lui dit d’ignorer.
L’objet de cette étude est donc de comprendre quelle est la situation stratégique sur le plan maritime et d’envisager des pistes pour surmonter les risques qui pèsent sur l’économie mondiale et rétablir une liberté de navigation — dont nous avons besoin et que l’Iran n’a aucun droit d’entraver.
Sécuriser le Golfe : pourquoi Ormuz n’est pas le cœur du problème
Le détroit d’Ormuz accapare l’essentiel de l’attention.
Il est vrai qu’il constitue un point de passage étroit et obligé. Sa largeur d’une cinquantaine de kilomètres — dix de plus que la distance entre Calais et Douvres — ne doit cependant pas tromper. Les rails de navigation 1 ne mesurent guère plus de trois kilomètres de large et c’est par eux que transitaient tous les navires entrant ou sortant du Golfe Persique avant le début de l’intervention américaine : en moyenne une centaine de navires par jour, pour un peu plus de trois millions de tonnes de fret.
Ce chiffre moyen de cent passages par jour suggère que l’affaire ne peut, par définition, pas se résumer à l’escorte de quelques pétroliers par une poignée de navires de guerre. Là encore, les stratèges du Pentagone et de la Maison-Blanche sont peut-être tributaires d’images et de modèles mentaux hérités des années 1980 et de la précédente opposition entre l’Iran et les États-Unis autour du transport maritime.
Mais à l’époque, le trafic était limité au pétrole brut et les navires moins nombreux.
Car au-delà du trafic dans Ormuz, toute la zone de navigation environnante est critique. Et pas seulement pour le « passage » des navires de commerce, mais aussi — et surtout — pour leur destination.
Les côtes de l’Iran ne sont jamais situées très loin des rails de navigation — le plus souvent, elles en sont distantes de moins de 100 kilomètres.
Stéphane Audrand
À la différence de Gibraltar ou de Suez, le trafic qui passe Ormuz d’est en ouest est très proche de sa destination finale, le long des côtes du Golfe. Et pas seulement pour le pétrole brut. Depuis les années 2000, l’essor économique des pays de la zone a ainsi vu considérablement augmenter la production de produits raffinés. À la faveur de l’accroissement de la demande mondiale et de la désindustrialisation européenne, les pays riverains se sont équipés de raffineries qui leur permettent de valoriser leur production d’hydrocarbures. Outre le chargement du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié, les pays du Golfe produisent avec ce pétrole des carburants raffinés — carburant d’aviation, essence, diesel —, des composés pour la plasturgie, des engrais agricoles, du soufre, de l’hélium pour les puces électroniques, etc. L’énergie bon marché locale permet aussi le développement industriel, comme par exemple la production d’aluminium.
Avec le « modèle Dubaï », l’essor du niveau de vie et le décollage industriel ont entraîné un accroissement des besoins de trafic marchand : vraquiers, porte-conteneurs et navires spécialisés charrient les biens de consommation et les denrées alimentaires et repartent avec les exportations industrielles. Le port de Jebel Ali, aux Émirats arabes unis, est ainsi le neuvième port le plus actif du monde pour les containers — derrière sept ports chinois et un port sud-coréen. Plus de 15 millions de conteneurs équivalent vingt pieds (EVP) y transitent chaque année, soit davantage qu’à Rotterdam ou Anvers.
Ces échanges maritimes massifs se doublent d’une intense activité économique en mer : les plateformes offshore se comptent par centaines dans la région et constituent autant de cibles très vulnérables à toute action hostile. Elles contraignent par ailleurs la navigation pour des raisons de sécurité.
En face de cette réalité économique d’un transport maritime massif à destination et en partance des pays riverains dans le cadre d’une intégration poussée à l’économie mondialisée, l’Iran ne représente pas une menace localisée mais systémique.
Sans entrer immédiatement dans le détail des capacités militaires iraniennes, il faut relever que les côtes de l’Iran ne sont jamais situées très loin des rails de navigation, le plus souvent à moins de 100 kilomètres. Autrement dit, le nerf de la guerre n’est pas comme on le dit parfois abstraitement de contrôler le détroit d’Ormuz — mais bien d’assurer la sécurité de navigation le long d’un rail de plus de 1500 kilomètres de long, et dans une zone maritime de plus de 200 000 kilomètres carrés, jamais située à plus de 100 kilomètres de la menace.
Cela donne tout de suite une idée de l’ampleur du problème. D’autant que la République islamique contrôle en outre plusieurs îles dans le Golfe qu’elle a militarisées — notamment Aboû Moûssa, Grande Tonb et Petite Tonb.
Doctrines iraniennes : de la pression sélective à la fermeture totale
L’Iran n’a pas intérêt à la fermeture du golfe Persique, pas plus qu’à sa transformation en champ de bataille.
Mais c’est une option à laquelle il est probablement préparé.
Le pays a besoin de pouvoir continuer d’exporter son pétrole brut, notamment vers la Chine. Pour l’Iran — comme d’ailleurs pour la Russie — le partenaire chinois est en effet incontournable pour le bon fonctionnement de l’économie nationale et de son complexe militaro-industriel. Mais l’assistance chinoise a un prix — que seul le pétrole permet de payer.
La défense maritime iranienne après Praying Mantis (1987-1988)
Le cas de référence maritime pour l’Iran est le retour d’expérience (retex) de l’opposition aux États-Unis en 1987-1988 : à l’époque, l’Iran frappait les pétroliers des monarchies du Golfe, accusées de soutenir l’Irak. Les forces iraniennes d’alors ne disposaient que de quelques grands navires et de missiles antinavires — plutôt rares — mis en œuvre par les avions de combat de la force aérienne nationale. Le pays avait néanmoins mobilisé quelques forces « asymétriques » : vedettes rapides des Gardiens de la Révolution et mines à orin de contact, dont une centaine avait été placées dans le détroit. L’opération américaine Praying Mantis, déclenchée après que la frégate Samuel Roberts eut été gravement endommagée par une mine, avait abouti à la destruction de la plupart des forces navales iraniennes classiques.
Le retex était sec et sans appel : face aux États-Unis, tenter de résister de manière symétrique était peine perdue. Sans renoncer totalement aux forces navales classiques, il fallait construire « autre chose » pour pouvoir agir dans le Golfe et disposer d’options stratégiques.
Ces options peuvent se résumer à une gradation simple : « dissuader », « faire pression de manière sélective » et « punir ».
Face à la menace américaine, espérer une victoire militaire est illusoire. Situé à des milliers de kilomètres, le sanctuaire national des États-Unis n’est guère vulnérable qu’à des actes terroristes isolés. En revanche, depuis les années 1950 le pays est — certes en partie seulement — le « protecteur » de la stabilité régionale et, au-delà, le champion de la liberté de navigation.
En frappant ses voisins — même s’ils ne sont pas impliqués dans l’attaque israélo-américaine — l’Iran teste donc le rôle de protecteur des États-Unis et, au-delà, la solidité du système économique mondial. Dans tous les cas, ce que la République islamique pourrait obtenir de plus significatif serait l’arrêt des bombardements américains sans que le régime n’ait chuté.
Or même si les destructions sont considérables et le potentiel militaire du pays entamé, tout autre résultat qu’une chute du régime pourra être présenté par Téhéran comme une victoire.
Comprendre la tactique de la pression sélective avant la punition massive
La dissuasion ayant échoué, l’Iran est désormais en train de mettre en œuvre la pression sélective : le régime joue sur les vulnérabilités de ses voisins et du système économique mondial pour faire pression sur Donald Trump — mais sans atteindre un seuil qui lui serait dommageable et entraînerait contre lui une coalition renforçant les États-Unis.
C’est pour cette raison que le pays n’a pas pour l’heure entrepris un minage massif du détroit d’Ormuz. Comme nous l’expliquions dans ces pages, les mines marines sont peu discriminantes. Si certaines peuvent faire la différence entre un pétrolier et un petit navire, elles ne peuvent connaître le pavillon du navire qu’elles détectent — pavillon qui, on le sait, change par ailleurs très facilement. Si l’Iran mine le détroit, il se coupe donc du monde lui aussi, dans la mesure où l’essentiel de ses exportations de pétrole brut part de l’île de Kharg, située au fond du Golfe, seule infrastructure iranienne capable de recharger les plus grands pétroliers et d’assurer les départs vers l’Asie.
C’est pourquoi, pour l’heure, l’Iran frappe de manière sélective.
L’Iran teste le rôle de protecteur des États-Unis et, au-delà, la solidité du système économique mondial.
Stéphane Audrand
Ses frappes initiales et ses menaces dans le Golfe ont suffi à crisper les principaux acteurs du transport maritime mondial : armateurs, assureurs et réassureurs sont dissuadés et l’Iran a effectivement fait cesser le trafic normal, qui est passé d’environ 100 à 3 à 5 passages par jour. Actuellement plus de 240 navires sont bloqués dans le Golfe. Les passages semblent négociés et sont déclarés « ouverts » à un petit nombre de pays réputés amicaux (Inde, Pakistan, Chine, Russie, Turquie).
Bien que l’Iran annonce que le détroit n’est fermé que pour « les États-Unis, Israël et leurs alliés », il ne fait pas de doute que l’ensemble du Golfe est sous la menace des forces iraniennes. Cette stratégie de pression s’accompagne de frappes sur les navires et sur les infrastructures industrielles régionales, et notamment des pipelines qui pourraient permettre de contourner Ormuz. L’Iran utilise donc une forme d’escalade contrôlée, en espérant que les pressions économiques vont s’accumuler sur Washington pour faire plier Trump.
Face à la perspective d’une prise de l’île de Kharg par les forces américaines — hypothèse que semble confirmer l’envoi dans la région d’une marine amphibious unit et la mise en alerte de la 82e division aéroportée — l’Iran pourrait passer à la dernière option : la punition massive. En effet, si les exportations de pétrole brut du pays cessent faute de terminal, l’Iran n’aura plus grand intérêt à maintenir le détroit ouvert ni à respecter les infrastructures pétrolières de ses voisins — pas plus que les stations de dessalement d’eau de mer.
Or si son potentiel balistique semble sérieusement érodé, la plus grande incertitude demeure sur ses forces de drones et ses capacités navales.
Les forces iraniennes comme techno-guérilla décentralisée
Depuis 1988, l’Iran a construit un ensemble de forces côtières, navales et aériennes, qui lui permettent d’exercer les options stratégiques mentionnées avec une certaine résilience.
Comme on le sait, l’effort de défense du pays repose sur une dualité de forces : d’un côté les forces armées « régulières » (armée, aviation, marine, forces antiaériennes) et de l’autre les « Gardiens de la Révolution » (Pasdaran) qui sont le bras armé du régime et bénéficient des meilleurs systèmes et des priorités de financement.
La force létale de la « poussière navale » iranienne
En 2007, le pays a réorganisé en profondeur son dispositif naval : la Marine iranienne se charge des eaux libres « à l’est d’Ormuz » (l’Océan Indien) et de la mer Caspienne. Les Gardiens sont quant à eux en charge de tout le Golfe Persique, dans le cadre d’une stratégie globale de projection de puissance. Si la Marine se charge d’un spectre de missions « classiques » — protection des eaux territoriales, police des pêches, lutte contre les trafics… — les Gardiens sont maîtres des opérations asymétriques intégrées.
Les capacités développées s’inscrivent dans la stratégie régionale plus large d’action iranienne, qui reposait jusqu’en 2023 sur les groupes armés « proches » (milices en Irak, Hezbollah, Hamas, plus récemment Houthis), sur l’arsenal balistique et dronisé et sur l’instrumentalisation du programme nucléaire. Depuis le 7 octobre 2023, ces capacités ont été méthodiquement entamées par Israël avec le soutien américain. Les capacités d’action dans les espaces maritimes font partie des dernières « cartes » de Téhéran.
Les Gardiens disposent en effet dans le Golfe d’une force pléthorique, à base de petites et très petites unités navales : entre 150 et 300 patrouilleurs de plus de 10 tonnes et plusieurs centaines de tonnage inférieur. Si la Marine iranienne conserve une poignée de corvettes et de frégates, les Gardiens ont quant à eux misé sur des moyens navals allant « du jet-ski au go-fast ». C’est ce qu’on appelle souvent en stratégie militaire — non sans mépris — la « poussière navale ». Le bénéfice de la position géographique iranienne est à cet égard évident : au-delà de la quinzaine de bases navales connues — de la frontière pakistanaise à l’Irak — le pays dispose de plus d’une centaine de ports (en majorité à l’ouest d’Ormuz) et d’un nombre incalculable de criques dans lesquelles dissimuler de petites unités.
Les Gardiens sont aussi très bien formés aux tactiques dites d’« essaims » pour saturer une éventuelle cible navale avec détermination, en combinant vecteurs pilotés et drones, à la surface et dans les airs. Si chaque unité n’emporte le plus souvent qu’un armement très léger — à base de lance-roquettes, de petits missiles ou encore de mines magnétiques pouvant être collées à la coque des navires à harceler — leur nombre peut produire des effets significatifs dans des eaux resserrées, surtout face à un trafic dense.
En outre, le pays dispose de patrouilleurs de moins de 20 tonnes armés de missiles antinavires. S’ils auraient besoin de relais pour l’acquisition de cibles, ils pourraient néanmoins lancer des attaques saturantes contre des navires de guerre occidentaux. En plus d’être une force d’attaque, ils sont aussi les « yeux » de la force et peuvent transmettre des coordonnées pour l’engagement de cibles en mer depuis la terre. Les bombardements américains ont certes sans doute détruit de nombreux patrouilleurs, mais le nombre et la longueur de la côte suggèrent que la majorité est, après trois semaines de conflit, encore opérationnelle.
Enfin, sous la surface, la Marine iranienne disposait avant le conflit actuel de trois sous-marins d’origine russe de classe Kilo dont un seul était réputé opérationnel, d’une douzaine de plus petits sous-marins nationaux et d’un sous-marin classe « Fateh » annoncé comme détruit par les États-Unis (trois autres unités seraient en construction). Si de tels sous-marins seraient désavantagés face à des navires de guerre modernes, ils pourraient se livrer à des opérations de minage offensif discret, dans le détroit mais aussi dans les rails de navigation du Golfe.
Les capacités d’action dans les espaces maritimes font partie des dernières « cartes » de Téhéran.
Stéphane Audrand
Mines, drones, missiles : l’Iran a de quoi mener la guerre des côtes
Au-delà de ces capacités d’action purement navales, le pays dispose d’un arsenal conséquent de batteries de missiles antinavires basés à terre.
L’intérêt et la capacité de ces missiles sont connus de longue date : la corvette israélienne Hanit avait été touchée en 2006 par un missile iranien Kowsar dérivé du C-701 chinois tiré depuis la terre par le Hezbollah. L’Iran dispose sans doute de plusieurs centaines de missiles antinavires, pour la plupart « conventionnels » (de croisière, plus ou moins rase-vagues) mais aussi, pour certains, balistiques. Le pays a prétendu disposer de missiles balistiques antinavires manœuvrants — sans doute à capteurs optiques — même si à ce stade, au-delà de la propagande, leur emploi opérationnel n’est pas confirmé. Cet arsenal déjà pléthorique est complété par plusieurs milliers de drones aériens en tous genres, aptes à frapper des navires en marche, des installations portuaires ainsi que des plateformes offshore.
L’Iran a beaucoup misé sur la dronisation et, en plus des drones aériens, il dispose de drones de surface et de drones sous-marins. Les drones de surface présentent le double avantage d’être plus petits encore que les patrouilleurs et de ne pas exposer de personnel. Utilisables pour la reconnaissance comme pour l’attaque, les drones téléopérés peuvent être brouillés et leur lenteur rend possible de les engager relativement facilement avec des canons automatiques ou des hélicoptères. Encore faut-il pouvoir, dans la durée, faire face au nombre. Dans la phase actuelle, la possibilité de livraison par la Russie ou la Chine de drones à fibre optique ne pouvant être brouillés existe. Toutefois, la plupart des modèles seraient limités en portée et l’utilisation de la fibre en mer pose des questions techniques complexes.
Enfin, pour porter la guerre sous la surface, l’Iran disposerait d’environ 5000 à 6000 mines, pour majorité des mines de contact. Elles peuvent être disséminées par n’importe quelle petite embarcation civile ou militaire et il semble peu probable que ses adversaires soient en mesure de détruire tous les chalutiers civils iraniens.
Le premier rôle de ce stock de mines est dissuasif : si l’Iran mouille des mines dans ses eaux, il compliquera considérablement tout débarquement ou toute approche de ses côtes par des navires occidentaux. En février 2022, le minage des côtes ukrainiennes avait fait fuir le transport maritime mais surtout dissuadé la marine russe de débarquer. Dans le détroit d’Ormuz et plus largement dans le Golfe, le minage constitue un moyen de pression remarquablement efficace sur les acteurs du transport maritime. Cette option est toutefois « terminale » : mise en œuvre, elle n’aurait guère d’intérêt que pour punir l’adversaire — par exemple si les États-Unis prenaient le contrôle de l’île de Kharg.
Faire face en mer : comment gagner la bataille du Golfe ?
Au fond, la situation dans laquelle se trouvent les forces en présence est assez classique : un conflit littoral opposant une force côtière à une force hauturière, dans le cadre de la protection du transport maritime et d’infrastructures portuaires.
De nombreux conflits peuvent fournir un éclairage et des précédents : les opérations en mer Noire depuis 2022 et les opérations de sécurité maritime de 1988 dans le Golfe bien entendu, mais aussi les opérations britanniques en Méditerranée pour ravitailler Malte de 1940 à 1942 ou pour tenter (sans succès) de s’emparer de l’archipel du Dodécanèse en 1943. Certaines opérations de la guerre du Pacifique peuvent également fournir des éléments de retex, notamment l’utilisation d’armes asymétriques par la Marine impériale japonaise — sous-marins de poche, kamikazes, etc.
Reconnaissons d’emblée que la solution visant à escorter des navires marchands par des navires de combat occidentaux isolés — même sous protection aérienne — ne suffira pas. Le problème est plus vaste et l’exposition inconsidérée de frégates occidentales dans le détroit pourrait même se solder par une destruction spectaculaire d’un grand bâtiment de combat européen ou américain — ce qui serait bien sûr une forme de victoire politique de la part des Gardiens, sans commune mesure avec le bénéfice attendu.
La première approche, évidente mais peu probable, reste de négocier la fin du conflit.
Malheureusement Donald Trump ne semble pas très sensible aux arguments rationnels pour l’heure, et rien ne permet en outre d’être certain que l’Iran cessera toute menace sur le transport maritime et ses voisins en cas d’arrêt des bombardements : la décapitation du régime a porté au pouvoir une frange plus radicale qui pourrait vouloir « punir » longtemps ses voisins du Golfe et se venger de la destruction de son potentiel militaire en plongeant une partie de l’économie mondiale dans la crise.
Quelles options reste-t-il alors ?
Sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz et le Golfe ne passe pas « que » par des convois. C’est même sans doute la dernière étape d’une opération à monter.
Du point de vue européen, la prise de risque devra forcément être limitée et les options coordonnées avec les pays riverains d’abord, les grands acteurs du transport maritime ensuite, et enfin les États-Unis qui ne peuvent être ignorés quand bien même l’on ne souhaiterait pas s’y associer formellement. Ces limites politiques impliquent qu’il sera dans un premier temps difficile pour des forces européennes sans mandat international légitime d’envisager des frappes sur l’Iran. Toutefois, plusieurs actions peuvent être envisagées :
Surveiller les mers
La première action à entreprendre relève de la surveillance maritime.
Sur la base de ce qui a été fait en quelques semaines par l’OTAN en mer Baltique (« Task Force X »), une force de drones navals co-financée par les pays riverains et l’Union pourrait permettre de disposer d’une vision claire et « au raz des vagues » de l’activité en mer, sans exposer de personnels militaires européens pour son établissement.
Bien entendu, ces drones devraient être protégés, soit par d’autres drones armés — achetés à l’Ukraine ? — soit par des patrouilles aériennes et/ou des batteries côtières.
La solution visant à escorter des navires marchands par des navires de combat occidentaux isolés — même sous protection aérienne — ne suffira pas.
Stéphane Audrand
Militariser le détroit
L’installation de plateformes offshore « militarisées » dans tout le rail maritime — lorsque c’est possible sur le plan géographique — avec des équipages issus des pays riverains, serait de nature à fournir des points d’appui permanents et dissuasifs. Leur armement devrait être constitué principalement d’affûts de canons automatiques téléopérés, de quelques missiles et de rampes de lancement de drones — l’idée étant qu’ils puissent à la fois se défendre contre les patrouilleurs des Gardiens à courte distance, mais aussi utiliser des drones, munitions télé opérées et autres moyens « low cost » pour frapper les forces iraniennes en mer.
Il s’agit toutefois d’une option de plus long terme, complémentaire d’une force navale dronisée de surveillance.
Prendre les îles des Iraniens
La prise des trois îles détenues par l’Iran dans le détroit semble assez logique, même si elle constitue une escalade significative.
Depuis leur capture unilatérale par Téhéran en 1971, elles sont revendiquées par un partenaire des Occidentaux : les Émirats. Les Émiratis possèdent une trentaine d’engins de débarquement et pourraient s’en emparer, ce qui constituerait une forme de « rétorsion » face aux tirs iraniens qui pourrait être rendue acceptable pour les Européens. Si les Émirats ne peuvent être persuadés de s’emparer des îles, une action américaine y serait bien plus souhaitable et légitime que la capture de l’île de Kharg. Dans tous les cas, elle priverait l’Iran de bases dans le détroit qui lui permettent de surveiller le trafic maritime et de l’attaquer à courte distance.
Mobiliser préventivement des démineurs
En cas de minage de la zone maritime par l’Iran, il importe de disposer de moyens de déminage pouvant être engagés en zone de conflit, sous la menace potentielle des forces navales iraniennes.
Cela exclut a priori les chasseurs de mines « classiques » occidentaux (CMT, Avenger et autres) et plaide plutôt pour la constitution d’une force de drones de déminage comme ceux proposés par l’entreprise française Exail. La France et le Royaume-Uni disposent, grâce au programme SLAMF, d’une avance notable dans le déminage robotisé depuis la côte. Avec le soutien des pays riverains et sous la protection de la défense aérienne locale, une force européenne de surveillance des mines serait parfaitement légitime et pourrait en outre être largement cofinancée, y compris par les assureurs maritimes.
Armer les navires commerciaux : l’assurance ultime en mer
L’armement des navires marchands est une problématique ancienne et qui pose de très nombreuses questions — cadre légal, loyauté des équipages, exposition des personnels aux rétorsions, assurance, etc. Courant avant la déclaration de Paris de 1856, l’armement des navires civils est devenu très rare en dehors des conflits mondiaux.
L’idée est que les marins civils ne sont pas des combattants et que leur sécurité incombe aux flottes de guerre. Mais l’autodéfense reste possible et a déjà été organisée, notamment face à la piraterie dans l’océan Indien. L’installation de modules défensifs automatisés a déjà été envisagée et testée : des armes téléopérées en container peuvent ainsi être « branchées » sur le pont d’un navire marchand, sans que l’équipage ne participe à leur mise en œuvre — qui peut être assurée soit de manière automatique, soit par un navire de guerre déporté ou un aéronef via une liaison tactique.
Si cette solution ne doit pas être la première approche ni devenir la norme en mer, elle pourrait être envisagée comme une forme d’assurance ultime dans certaines circonstances.
L’escorte par une force de combat littorale en dernier recours
L’escorte des navires de transport doit s’organiser de préférence le long d’un rail et non en convois.
Ces derniers surchargent en effet les infrastructures portuaires et, s’ils permettent une concentration des moyens militaires, ils constituent aussi des groupes de cibles. Si on souhaite rétablir le flux de 100 navires par jour — soit environ un toutes les demi-heures dans chaque sens — il faut penser en termes de flux de navires plutôt que de stock.
Cela suggère une couverture plutôt aérienne que navale de proximité, à base de drones et d’aéronefs de combat capables de répondre en quelques minutes à toute menace. Or si entrer avec une force navale occidentale dans le Golfe semble tentant en termes de démonstration de force, cela reste extrêmement risqué en termes d’exposition — pour un bénéfice opérationnel douteux. Pour l’escorte rapprochée, la logique plaide donc plutôt pour une force de combat littorale composée de patrouilleurs de petite taille munis de mitrailleuses et canons, et si possible armés par les pays riverains.
Leur construction aux normes civiles pourrait être confiée à un nombre important de chantiers navals, sur la base d’un design simple. Dans l’urgence, la réquisition et l’armement de navires civils est possible.
La puissance se désinhibe sur le plan idéologique. Mais paradoxalement, les nouvelles technologies contribuent à en restreindre les effets.
Stéphane Audrand
Frapper les capacités iraniennes
À relativement court terme, la question de la frappe des capacités iraniennes se pose. Malgré leur caractère pléthorique, les forces des Gardiens ne sont pas invulnérables à la destruction.
Si les États-Unis détruisent chantiers navals et usines de drones, le « flux » de moyens navals iraniens finira par se tarir. Si les Européens ne peuvent pas, a priori, envisager de campagne de frappes de l’Iran sans contrevenir à leurs positionnements diplomatiques depuis le début des opérations, ils pourraient toutefois envisager des actions en « légitime défense immédiate » au cas où un navire marchand battant pavillon d’un des États de l’Union serait frappé par l’Iran. Dans tous les cas, démontrer que les Européens disposent de capacités de décision et d’action autonome — en Europe et dans le reste du monde — reste un impératif aussi bien politique que militaire.
Mobilisation industrielle et adaptation économique
Enfin, la mobilisation industrielle et l’adaptation économique ne doivent pas être négligées.
Cette crise pourrait durer : les pénuries de matières premières et d’énergie doivent être abordées avec à la fois une vision de court terme — « amortir et survivre » — et une vision de plus long terme — « diversifier et relocaliser ». Sur le plan de l’industrie de défense, la pénurie de missiles antiaériens américains et désormais français montre que, malgré plusieurs années de conflit en Ukraine, le réarmement occidental se heurte à un mur industriel que nous ne parviendrons pas franchir en augmentant simplement les dépenses. Il faut repenser notre approche industrielle, pour concilier une production de pointe toujours indispensable et production de masse à coût abordable — devenue tout aussi nécessaire.
Les limites de l’opération spéciale américaine : pour se défendre, le Golfe devra revoir sa stratégie
La crise du Golfe pourrait s’éterniser.
Elle constitue le prototype des conflits du siècle où nous vivons : la déstabilisation d’une zone géographique par l’action de perturbateurs stratégiques qui profitent d’un avantage militaire pour tenter de surmonter des blocages politiques de longue date, entraînant des conséquences économiques considérables au-delà de la zone géographique concernée et qui se retrouvent confrontés à des forces asymétriques qui rendent le conflit plus long, plus incertain et plus coûteux.
La puissance se désinhibe sur le plan idéologique. Mais paradoxalement, les nouvelles technologies contribuent à en restreindre les effets.
Pour les Européens, cette situation impose de sortir des vieilles logiques politiques et militaires des années 1990 et d’aller vers des modes d’action plus agiles. Ce sera la seule manière de défendre durablement leurs intérêts et leurs partenaires.
Pour les pays du Golfe, il faut admettre que le pari qui consistait à se reposer sur les États-Unis pour se tenir à l’écart des conflits du monde et à fonder une prospérité sur la base d’une stabilité tranquille et accueillante a échoué. Le développement d’un partenariat avec les pays européens constitue une opportunité de reconstruire une stratégie de sécurité défensive et légitime — plus indépendante et plus efficace.