Joe Kent, un ancien officier des forces spéciales américaines et de la CIA choisi par Trump l’an dernier pour diriger le Centre national de lutte contre le terrorisme, une organisation créée après les attentats du 11 septembre 2001 pour identifier et analyser les menaces pesant sur les intérêts américains aux États-Unis et à l’étranger, a annoncé aujourd’hui, mardi 17 mars, sa démission avec effet immédiat.

Il s’agit du premier haut-responsable de l’administration républicaine à démissionner en raison de la guerre lancée par Trump contre l’Iran aux côtés d’Israël, le 28 février.

  • Dans sa lettre de démission, Kent déclare ne pas pouvoir « en toute conscience soutenir la guerre en cours contre l’Iran ».
  • Il ajoute : « L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain […] Je prie pour que vous réfléchissiez à ce que nous faisons en Iran, et pour qui nous le faisons ».

Plusieurs conseillers et responsables de l’administration Trump ont publiquement, sous couvert d’anonymat ou non, exprimé des doutes ces derniers jours quant aux objectifs de la guerre lancée contre l’Iran, et de l’influence qu’à pu avoir Netanyahou sur la décision de Trump.

  • Selon une source proche de l’administration, Trump aurait été « grisé par ses succès » lors de l’opération visant le programme nucléaire iranien en juin 2025 et par la capture de Nicolás Maduro à Caracas, en janvier.
  • Plusieurs influentes personnalités MAGA comme Nick Fuentes, Candace Owens et Tucker Carlson sont de plus en plus critiques envers Trump, notamment en raison de son interventionnisme et de sa proximité affichée avec Netanyahou et les donateurs pro-israéliens.
  • Le soutien américain à Israël figure désormais parmi les sujets mis en avant lors de scrutins locaux, comme lors de la campagne pour le poste de gouverneur de Floride.

Joe Kent a passé plus de 20 ans dans l’armée puis à la CIA en tant qu’officier paramilitaire, et s’est vu décerner 6 Bronze Star, une décoration militaire qui récompense la bravoure et l’héroïsme.

  • Il a été déployé à onze reprises en Irak, au Yémen et en Afrique du Nord, et a notamment pris part à la bataille de Falloujah, en 2004, lors de l’invasion américaine de l’Irak.
  • Son épouse, Shannon Smith, une cryptographe de la marine, a été tuée lors d’un attentat suicide en 2019 en Syrie, dans le gouvernorat d’Alep. Elle avait été déployée dans le pays dans le cadre de l’intervention américaine visant à lutter contre l’État islamique.

Après la perte de sa femme, Kent a écrit pour plusieurs médias conservateurs, dont Breitbart, co-fondé par Steve Bannon, et Fox News, pour critiquer la politique des administrations successives de guerre contre le terrorisme. Comme de nombreux conservateurs, à l’image du vice-président J.D. Vance, Kent s’est rallié à Trump notamment en raison de sa position isolationniste.

Joe Kent lors d’une audition de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants intitulée «  Menaces mondiales pesant sur le territoire national  », à Washington DC, le 11 décembre 2025. © CNP / Admedia/SIPA

À l’été 2021, il déclarait dans un entretien : « Si le président Trump avait réellement réussi à retirer nos troupes [de Syrie] comme il l’avait ordonné, ma femme et les autres personnes qui ont été tuées là-bas ce jour-là avec elle seraient encore en vie » 1.

  • Kent a rencontré Trump pour la première fois en 2019 à la base aérienne de Dover, dans l’État du Delaware, ou celui-ci s’était rendu pour rendre hommage à sa femme, dont le corps venait d’être rapatrié aux États-Unis, et à trois autres soldats américains morts en Syrie.
  • Dans une tribune publiée en septembre 2020 sur le site de NBC News, quelques semaines avant l’élection présidentielle, Kent racontait l’intérêt porté par Donald Trump pour son opinion quant à la présence américaine au Moyen-Orient.

Il écrivait : « J’ai remercié le président Trump, et je me souviens qu’il m’a regardé droit dans les yeux. Et dans son regard, j’ai pu lire — sans l’ombre d’un doute — la même douleur que j’avais vue dans les yeux d’autres hauts responsables qui, en fin de compte, portent la responsabilité d’envoyer des hommes et des femmes à la mort au combat. Alors que nous nous séparions, le président m’a dit : “Shannon était une vraie héroïne, nous avons de la chance d’avoir des gens comme elle, prêts à aller là-bas et à affronter le mal pour nous”. Il a gardé son bras sur mon épaule » 2.

Quelques mois après, en février 2021, Kent annonçait lancer sa carrière politique en se présentant contre la représentante républicaine Jaime Herrera Beutler, dans l’État de Washington, en raison de son vote en faveur de la destitution de Trump pour sédition, le 13 février 2021. Elle faisait alors partie des 10 élus républicains de la Chambre à rompre avec Trump en raison de son rôle joué le 6 janvier.

  • Avec le soutien d’importants donateurs républicains, comme Steve Wynn ou Peter Thiel, Kent a récolté plus de fonds que ses opposants et a fini par obtenir le soutien de Trump en septembre.
  • L’année suivante, en août 2022, il bat de peu Beutler — qui occupait le siège depuis 2011 — lors d’une primaire non-partisane, mais perd l’élection générale face à la candidate démocrate Marie Gluesenkamp Pérez.
  • Kent a initialement refusé de concéder sa défaite, laissant entendre que le scrutin aurait pu être truqué.
  • Deux ans plus tard, il a de nouveau perdu contre Pérez.
Joe Kent lors d’un débat contre la candidate démocrate Marie Gluesenkamp Pérez à Portland, dans l’Oregon, le 7 octobre 2024. Kent a perdu l’élection générale le 5 novembre avec 47,9  % des voix, contre 51,7  % pour Pérez. © Jenny Kane/AP/SIPA

Kent fait partie des Républicains entrés en politique à un moment où une partie du GOP avait tourné le dos à Trump en raison de son rôle joué lors de l’assaut du Capitole. Au cours des mois suivants, Donald Trump a été banni du réseau social Twitter, a vu les procès contre lui se multiplier, le contraignant à dépenser des sommes considérables en frais de justice, et a dû faire face à une opposition — toutefois limitée — au sein de son propre Parti pour l’investiture pour l’élection de 2024.

  • Aux côtés d’autres candidats comme Alek Skarlatos en Oregon, Eli Crane en Arizona ou Derrick Van Orden dans le Wisconsin, qui ont fait leurs débuts en misant sur le soutien de Trump après le 6 janvier 2021, la carrière politique de Kent a été lancée sur la base d’un soutien sans faille au président américain.
  • Il a également maintenu des liens étroits avec des groupes nationalistes d’extrême-droite comme les Washington Three Percent et les Proud Boys, ainsi que l’influenceur suprémaciste et antisémite Nick Fuentes, relayé des théories conspirationnistes selon lesquelles le FBI aurait joué un rôle lors du 6 janvier, et a affirmé que l’élection de 2020 avait été « truquée et volée ».

Kent a occupé le poste de chef de cabinet de Tulsi Gabbard dans les premiers mois de la deuxième administration Trump, avant d’être confirmé par le Sénat durant l’été 2025 au poste de directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme. Il était l’un des participants à la discussion ayant conduit au « Signal Gate », au cours de laquelle des plans de préparation du lancement d’une attaque américaine sur des cibles houthistes au Yémen avait été partagée par inadvertance avec le rédacteur en chef de The Atlantic, Jeffrey Goldberg.

Le représentant Don Bacon, ancien général de brigade de l’armée de l’air et membre de la Commission des forces armées, a partagé la lettre de Kent en ajoutant : « L’antisémitisme est un mal que je déteste et que nous ne voulons certainement pas voir au sein de notre gouvernement ».

  • Le sénateur démocrate de Virginie Mark Warner, membre de la commission du renseignement du Sénat, critique Kent depuis longtemps, l’accusant de politiser le renseignement.
  • Il a affirmé que le parcours de Kent était préoccupant et qu’il n’aurait jamais dû être confirmé. Il a ajouté être d’accord avec lui, au moins en partie : « Sur ce point, il a raison : il n’existait aucune preuve crédible d’une menace imminente de la part de l’Iran qui aurait justifié de précipiter les États-Unis dans une nouvelle guerre de choix au Moyen-Orient ».