Points clefs
  • Alors que le prix du Brent a dépassé les 100 dollars le baril à la suite du déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, de nouvelles recherches révèlent ce qu’on sait déjà : un groupe très restreint de personnes va s’enrichir considérablement.
  • Si les populations du monde entier devraient faire bientôt face à une nouvelle crise du coût de la vie — la hausse des prix du pétrole, du gaz et des engrais entraînera bientôt celle de tous les biens qui utilisent ces produits comme intrants —, les bénéfices tirés de la flambée des prix de l’énergie ne s’évaporent pas pour autant : ils atterrissent, principalement, dans les portefeuilles de ceux qui sont déjà riches.

Le Moyen-Orient brûle. La guerre menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran entraîne mort, destruction et pollution dans toute la région. Dans le même temps, c’est l’ensemble de l’économie mondiale qui se prépare au choc économique que provoquera le conflit.

La fermeture du détroit d’Ormuz à la quasi-totalité du trafic maritime par l’Iran depuis début mars est devenue paradigmatique du goulet d’étranglement généralisé que cette crise est en train de produire.

Avant le début de la guerre, 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole brut transitait par cet étroit passage — large de seulement 55 kilomètres en son point le plus resserré —, de même que 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) et près de la moitié de celles de soufre et de produits sulfurés, nécessaires à divers processus de production industrielle. Alors que le trafic maritime à travers le passage s’est tari, les exportations de ces produits sont désormais bloquées.

D’ores et déjà, le prix du baril de pétrole brut a grimpé au-dessus de 100 dollars — contre 60 au début de l’année. En conséquence, les prix de l’essence flambent et les compagnies aériennes annoncent des augmentations de tarifs pour les longs courriers. Pour contenir cette envolée des prix, les gouvernements des pays importateurs de pétrole ont déjà annoncé des mesures allant de la réduction de la semaine de travail pour économiser le carburant à la régulation des prix.

Ce dont ils ne discutent pas encore — et qui pourtant ne saurait être éludé —, c’est de savoir qui pourrait bientôt profiter de la crise pour s’enrichir.

Plusieurs précédents devraient pourtant nous faire pressentir ce phénomène. 

La crise pétrolière et gazière de 2022 qui a fait suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie a permis à plusieurs sociétés de réaliser des bénéfices records. La hausse des prix que le monde a alors connue était comparable à celle que nous observons aujourd’hui. 

Pour comprendre ce qui se joue autour de la guerre en Iran aujourd’hui, il importe donc de revenir sur les leçons du dernier choc.

L’année du début de la guerre d’Ukraine, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale — trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes.

Gregor Semieniuk et Isabella Weber

À qui a bénéficié la crise énergétique de 2022 ?

Dans un article récemment publié dans Energy Research & Social Science 1, nous avons cartographié pour la première fois à ce niveau de détail la répartition des bénéfices tirés de la crise pétrolière et gazière de 2022 consécutive à la guerre à grande échelle lancée en Ukraine par la Russie de Poutine.

Cette redirection des flux financiers permet de tirer des conclusions pertinentes pour l’élaboration de politiques — certes coûteuses — de stabilisation du marché de l’énergie : les crises énergétiques offrent en effet une source potentielle de revenus permettant de compenser une partie des coûts.

En 2022, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes — y compris en excluant la disruption de 2020 due au Covid. Sur cette somme, les entreprises dont le siège social est situé aux États-Unis ont engrangé 281 milliards de dollars, auxquels s’ajoute un afflux net de 20 milliards de dollars provenant de participations étrangères, portant le total des gains à 301 milliards de dollars.

Un incendie et un panache de fumée s’élèvent après que, selon les autorités, des débris provenant d’un drone iranien intercepté ont frappé une installation pétrolière à Fujaïrah, aux Émirats arabes unis, le samedi 14 mars 2026. © AP Photo/Altaf Qadri

Les États-Unis ont donc été le principal bénéficiaire de cette hausse des prix : en 2022 le montant de ces recettes fossiles a dépassé les investissements réalisés par le pays dans l’ensemble de l’économie bas carbone cette année-là (267 milliards de dollars). 

Si les chiffres européens font pâle figure en comparaison, les sociétés pétrolières et gazières situées sur le continent ont elles aussi engrangé des dizaines de milliards de dollars de bénéfices supplémentaires par rapport aux années précédentes. Témoin de l’ampleur du phénomène, l’Union a su rassembler 28 milliards d’euros au cours des exercices 2022 et 2023 grâce à la taxation des bénéfices excessifs tirés des combustibles fossiles — taxe qui a par la suite été supprimée 2.

Si, aujourd’hui, la violence du choc iranien dépendra de la durée de la guerre et de l’ampleur de la hausse des prix du pétrole et des autres matières premières, la tendance est claire : le prix du Brent a désormais dépassé les 100 dollars, c’est-à-dire le seuil qui avait déjà permis de générer des bénéfices records en 2022.

La question n’est donc pas de savoir si la guerre au Moyen-Orient permettra de tels bénéfices — mais de savoir à combien ils se chiffreront, qui en bénéficiera, et si les gouvernements auront la volonté d’intervenir.

Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches.

Gregor Semieniuk et Isabella Weber

Arithmétique des inégalités : la manne fossile et ses bénéficiaires

Notre étude de la crise énergétique de 2022 est l’une des premières à analyser les réseaux d’actionnariat qui, cette année-là, ont relié les bénéfices réalisés à ceux qui les avaient perçus. À partir de données couvrant 252 433 points nodaux — sociétés cotées, holdings de capital-investissement, fonds de pension, family offices —, nous avons pu déterminer qui détenait effectivement, en bout de course, un droit sur la manne fossile.

Le résultat est sans appel. Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches. Les 50 % citoyens les plus pauvres du pays — soit 66 millions de ménages — n’en ont perçu que 1 %.

Si l’on affine cette décomposition, les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis. Le diagramme ci-dessous cartographie les flux reliant les comptes de résultats des entreprises d’énergies fossiles, via des intermédiaires des marchés financiers, à la population du pays.

Ces inégalités en recoupent d’autres liées à l’origine ethnique et à l’éducation. Ainsi, aux États-Unis, les ménages blancs (qui représentent 64 % de la population) ont capté 87 % des bénéfices tandis que les ménages noirs (14 % de la population) n’en ont reçu que 3 % et les ménages hispaniques (10 %) 1 %. À eux seuls, les diplômés de l’enseignement supérieur (38 % des ménages) ont capté 79 % du total.

Il ne s’agit pas là d’aléas de marché : ces disparités sont les conséquences structurelles d’un régime de propriété des actifs dans lequel les actions comptent parmi les formes de richesse les plus concentrées qui soient.

Les profits du pétrole et la redistribution cachée de l’inflation

La crise de 2022 a engendré aux États-Unis une inégalité face à l’inflation. 

Comme les ménages à faibles revenus consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie — 3,3 % pour l’essence dans le quintile inférieur contre 2,1 % dans le quintile supérieur —, ils ont été touchés de manière disproportionnée par les hausses de prix. Parallèlement, les bénéfices générés par ces mêmes hausses ont pris, pour l’essentiel, la direction opposée.

Pour les 0,1 % les plus riches, les bénéfices supplémentaires tirés des énergies fossiles en 2022 par rapport à 2021 ont presque compensé l’intégralité des coûts engendrés par l’inflation — qui a été de 6,5 % cette année, selon l’indice des prix à la consommation. Pour les 50 % les plus pauvres, cette compensation n’a représenté que 0,05 % du revenu disponible, ce qui est quantitativement insignifiant.

Les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis.

Gregor Semieniuk et Isabella Weber

Il serait toutefois trompeur de dire que les pauvres ont davantage souffert de l’inflation : plus précisément, les riches ont été presque entièrement dédommagés par le mécanisme même qui appauvrissait tous les autres.

Cette redistribution cachée derrière chaque choc pétrolier n’apparaît pas dans les statistiques salariales, elle ne déclenche pas les stabilisateurs automatiques : elle est parfaitement légale, totalement opaque et structurellement récurrente.

Or avec le choc iranien, un tel mécanisme est en train de se mettre en place.

Iran 2026 : l’approfondissement d’une inégalité redistributive

Les parallèles entre la crise de 2022 et celle que nous connaissons sont aisément traçables. 

À l’instar de la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient provoque une rupture brutale de l’offre sur un marché où la demande à court terme est stable. Si les commentateurs divergent quant à l’évolution des prix à laquelle s’attendre et à la rapidité de leur hausse, tous s’accordent sur un point : les prix du pétrole brut atteindront et dépasseront rapidement les 120 dollars le baril, niveau auquel il se négociait à la mi-2022.

Même avec la libération des réserves stratégiques et le réacheminement partiel de la production pétrolière saoudienne, la perte de production de 20 % provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz ne pourra être compensée.

Comme nous l’apprend le précédent de 2022, les flambées des prix génèrent des rentes extraordinaires qui sont distribuées selon la structure de la propriété — et non selon les besoins. Au cours des prochains mois, une dynamique similaire se produira pour les prix du GNL et des engrais, du soufre et, plus généralement, pour les produits énergétiques, alimentaires et industriels dont ils constituent les intrants.

Pour l’Europe, tout cela semblera étrangement familier. En 2022, les gouvernements européens ont dépensé des sommes colossales pour acheter du GNL au prix du marché, excluant ainsi les pays en développement dépendants des importations et acceptant une redistribution politiquement régressive chez eux en échange de la sécurité énergétique.

Cette configuration risque de se reproduire. Une fois de plus, l’Europe se retrouverait alors en position de preneur de prix sur un marché en crise, les coûts étant principalement supportés par les ménages et les gains principalement captés par les détenteurs d’actifs financiers, tandis que les entreprises tenteraient de répercuter la hausse des prix de leurs intrants, alimentant ainsi l’inflation. 

Il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz.

Gregor Semieniuk et Isabella Weber

Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt. Elles fragiliseraient ainsi une reprise économique déjà difficile après la crise énergétique et l’inflation de 2022.

La crise a également une dimension climatique. Elle démontre une fois de plus que les sources d’énergie non fossiles offrent une résilience face aux chocs sur les prix des combustibles fossiles.

À l’inverse, les bénéfices records de 2022 ont « réhabilité » l’industrie des combustibles fossiles — stimulant les dépenses d’investissement dans de nouveaux gisements, renversant les engagements pris par les grandes compagnies pétrolières en faveur de la transition énergétique et détournant les flux financiers des énergies renouvelables. 

Aujourd’hui, et avant même que la guerre ne donne un nouvel élan à la rentabilité des combustibles fossiles, les gouvernements de l’Union font preuve de laxisme en matière de politique climatique — allant du recul sur le retrait progressif des véhicules à essence à la proposition d’édulcorer le système d’échange de quotas d’émission. Un nouveau choc d’une ampleur similaire risquerait d’accélérer ce recul alors que la transition énergétique est déjà soumise à des pressions géopolitiques.

Une contre-mesure : taxer les bénéfices extraordinaires

La conclusion de notre étude est à la fois simple sur le plan technique et difficile sur le plan politique : il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz. Ces bénéfices excédentaires seraient définis comme les rendements supérieurs à une proportion spécifiée du capital, avec des dispositions de report sur l’année prochaine pour assurer la symétrie tout au long du cycle.

Des chercheurs du FMI ont en effet constaté que de telles taxes n’entraînaient pas de distorsions et étaient efficaces sur le plan budgétaire 3.

Les recettes qu’elles engendreraient pourraient servir à financer, au moins en partie, des mesures visant à protéger les ménages contre la hausse des prix, comme le « frein aux prix du gaz » allemand de 2022. Elles pourraient également servir à financer des investissements pour renforcer la résilience face à ces chocs — c’est-à-dire faciliter la transition vers une énergie bas-carbone.

Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt.

Gregor Semieniuk et Isabella Weber

Pour les États-Unis, nous avons calculé que taxer les seuls bénéfices supplémentaires réalisés par les entreprises du pays en 2022 — ceux de 2021 étaient déjà substantiels — aurait rapporté 225 milliards de dollars au gouvernement, c’est-à-dire une somme suffisante pour presque doubler les investissements états-uniens dans les énergies propres cette année-là, ou pour doubler ceux réalisés, dans le même secteur, sur l’ensemble des marchés émergents à l’exclusion de la Chine. 

D’autres chercheurs ont également calculé qu’à l’échelle mondiale, 280 milliards de dollars de bénéfices excédentaires sont allés à des entreprises privées 4.

Le Royaume-Uni et l’Union ont introduit des taxes temporaires sur les bénéfices excédentaires en 2022. Celles de l’Union ont aujourd’hui été supprimées. Les États-Unis, quant à eux, ont débattu de la mesure et refusé d’agir. Autrement dit, la fenêtre politique s’est refermée à mesure que les prix se rééquilibraient.

Cette fenêtre est sur le point de s’ouvrir à nouveau. La question qui se pose aux gouvernements européens est donc de savoir si, cette fois-ci, l’occasion sera saisie.

Nous comprenons désormais mieux et plus finement les mécanismes d’inégalité redistributive. Aujourd’hui, ceux-ci jouent de nouveau à plein régime — et aucune discussion sérieuse sur les répercussions économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz ne peut plus les ignorer.

Ce qui nous manque pour agir n’est plus la connaissance — c’est la volonté politique.

Sources
  1. Gregor Semieniuk, Isabella M. Weber, Iain S. Weaver et al.,« Best of times, worst of times : record fossil-fuel profits, inflation and inequality », Energy Research & Social Science, 127, septembre 2025.
  2. « Commission final report : Emergency measure on the fossil fuels sector in support of European consumers and businesses », Taxation and Customs Union, Commission européenne, 15 mai 2025.
  3. Shafik Hebous, Dinar Prihardini, « Excess Profit Taxes : Historical Perspective and Contemporary Relevance », FMI, 16 septembre 2022.
  4. Florian Egli, Michael Grubb et Anna Stünzi, « Harnessing oil and gas superprofits for climate action », Climate Policy, vol. 25, 2025, pp. 1108–1115.