Depuis un an, Friedrich Merz assume un rôle de faiseur (« Macher ») en politique internationale, au point d’être qualifié de « chancelier des Affaires étrangères », capable de la fermeté qui manquait à son prédécesseur pour assurer la sécurité de l’Allemagne. Cependant, face au recours à la force armée par l’allié américain, il place explicitement les principes du droit international au second plan.
- En juin, lors de la guerre des douze jours, le chancelier allemand avait publiquement remercié Israël d’avoir accompli le « sale boulot » en s’attaquant au programme nucléaire iranien. Ces propos avaient été vivement critiqués en Allemagne, notamment par ses partenaires sociaux-démocrates 1.
- En janvier 2026, Friedrich Merz avait affirmé que la qualification de l’enlèvement du président vénézuélien à Caracas par l’armée américaine, au regard du droit international, était « complexe », évitant ainsi de le condamner 2.
- Les premiers commentaires du chancelier sur la nouvelle phase du conflit en Iran sont allés dans le même sens : « Ce n’est pas le moment de donner des leçons à nos alliés et partenaires », a-t-il déclaré le 1er mars, au lendemain des premières frappes contre Téhéran 3.
Dans la même séquence, le 3 mars, le chancelier a effectué une visite seul à Washington.
- Lors de leur conférence de presse dans le bureau ovale, Donald Trump a tenu à souligner la qualité de leur relation, dressant notamment une comparaison avec Angela Merkel.
- Mais lorsque le président américain s’en est pris à l’Espagne, le chancelier a semblé très mal à l’aise. Son absence de réaction face aux attaques a déclenché de nombreuses critiques.
- Le quotidien berlinois de gauche Die Tageszeitung, adepte des unes irrévérencieuses, a qualifié la visite du chancelier à Washington de « visite de fan » 4.
- Cette séquence pourrait également porter un coup à l’influence du chancelier sur la scène européenne. De nombreux dirigeants ont en effet apporté leur soutien à l’Espagne.
Le soutien sans condition à Netanyahou et à Trump pourrait également tendre les relations entre les deux partenaires de la coalition. Le 7 mars, le chef du SPD et vice-chancelier, Lars Klingbeil, a déclaré que le conflit contre l’Iran n’était « pas notre guerre », soulignant ses doutes quant à la légalité des frappes de l’US Air Force et de Tsahal sur le territoire iranien 5. Le 6 mars, Friedrich Merz a fini par clarifier ses positions en concédant qu’il était souhaitable que la guerre se termine rapidement, tout en réitérant son soutien à l’usage de la force par Israël et les États-Unis :
« Nous partageons les objectifs des États-Unis et d’Israël concernant les programmes nucléaire et balistique de l’Iran, les menaces que Téhéran fait peser sur Israël et son soutien au terrorisme et aux groupes armés par procuration. Le peuple iranien a le droit de déterminer librement son propre destin. Cependant, la poursuite et l’extension des combats engendrent des risques croissants qui menacent la sécurité d’Israël et de nos partenaires de la région, notamment dans le golfe Persique. Ils affectent également la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Iran. Une guerre sans fin n’est pas dans notre intérêt. Il en va de même pour l’effondrement de l’État iranien ou pour des conflits par procuration menés sur le sol iranien. De tels scénarios auraient des conséquences considérables pour l’Europe, notamment en matière de sécurité, d’approvisionnement énergétique et de migrations. C’est la raison pour laquelle nous travaillons avec nos partenaires à l’élaboration d’une perspective commune pour mettre fin aux combats et contribuer à sa mise en œuvre. Ces réflexions sont en cours. Elles sont initialement guidées par les paramètres suivants : 1) Le principe directeur doit être une paix régionale garantissant la sécurité et l’existence de tous les États, y compris Israël et les États du Golfe. Le conflit régional doit prendre fin. Un processus politique de dialogue et de renforcement de la confiance dans la région doit s’engager après la fin des hostilités. 2) Le programme nucléaire militaire et le programme de missiles balistiques iraniens doivent être démantelés de manière vérifiable. Il faut s’assurer que les matières nucléaires iraniennes ne tombent pas entre les mains d’acteurs non étatiques ou d’États tiers. L’Iran doit cesser de soutenir les réseaux terroristes et leurs alliés. 3) L’intégrité territoriale de l’Iran doit être préservée ; l’Iran ne doit pas devenir le théâtre de guerres par procuration. L’État iranien doit rester opérationnel et l’ordre public ainsi que les services essentiels doivent être maintenus. L’économie iranienne ne doit pas s’effondrer. L’émigration incontrôlée en provenance d’Iran doit être enrayée. À long terme, les sanctions pourront être levées et l’aide humanitaire fournie – mais seulement si l’Iran remplit les conditions susmentionnées. » 6
Malgré un soutien rhétorique maximaliste à l’opération, l’Allemagne ne participe pas à la force navale européenne déployée en Méditerranée autour du porte-avions français Charles de Gaulle.
La vulnérabilité énergétique de l’Allemagne continue de s’aggraver
Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, les prix des carburants ont augmenté de 25 centimes pour le diesel et de 15 à 20 centimes pour l’essence. L’ADAC, la puissante association allemande d’automobilistes, a dénoncé une hausse injustifiée des prix, alors que les réserves de carburant sont encore disponibles à des prix inférieurs 7.
- Les prix à la pompe ont ainsi atteint leur niveau le plus élevé depuis quatre ans, au moment de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Ils dépassent déjà les 2 euros le litre et certains habitants de l’Allemagne de l’Est se rendent en Pologne pour faire le plein 8.
- L’augmentation la plus drastique concerne toutefois le gaz naturel, qui occupe une place centrale en Allemagne pour l’industrie, le chauffage et la production électrique depuis la fermeture des dernières centrales nucléaires en avril 2023.
- L’accord de coalition signé au printemps 2025 prévoyait de renforcer la part du gaz naturel dans le mix énergétique allemand, tout en revoyant provisoirement à la baisse les ambitions en matière d’électricité renouvelable.
- La nouvelle ministre de l’Économie et de l’Énergie, Katherina Reiche (CDU), est une ancienne dirigeante de WestEnergie, filiale du fournisseur d’énergie E.ON l’un des principaux acteurs de l’industrie gazière en Allemagne.
- En février dernier encore, Friedrich Merz effectuait sa première visite en tant que chancelier dans le Golfe Persique, au Qatar, afin d’y conclure des accords d’approvisionnement en gaz naturel 9.
- La guerre intervient alors que les réserves de gaz naturel sont particulièrement faibles, malgré la mise en place par le gouvernement précédent de nouveaux terminaux de GNL pour accueillir des tankers en provenance d’Amérique du Nord.
Un test électoral clef en Bade-Württemberg
Un premier sondage réalisé par Infratest Dimap pour la télévision publique ARD-Die Erste révèle que 58 % des Allemands s’opposent à la guerre américaine contre l’Iran 10.
- La mise en scène de la proximité avec les États-Unis, considérés comme un partenaire de moins en moins fiable, risque d’entacher l’image positive dont jouit Friedrich Merz en tant que personnalité affirmée dans le domaine de la politique étrangère.
- De plus, l’augmentation des prix des hydrocarbures pourrait encore renforcer la vulnérabilité de l’économie allemande, dont la croissance est atone, et peser sur l’avenir politique de Friedrich Merz.
Ce dimanche 8 mars, la première élection régionale de l’année a lieu en Bade-Wurtemberg.
- Dans ce Land, gouverné par l’écologiste Winfried Kretschmann depuis 2011, la CDU espérait une large victoire.
- Mais le dernier sondage avant le vote réalisé le 5 mars par le Forschungsgruppe Wahlen pour la chaîne publique ZDF donnait la CDU et les Verts à égalité à 28 % des suffrages, suivi de l’AfD qui réaliserait une percée à 18 % des suffrages dans ce Land prospère du Sud.
- Le candidat des Grünen Cem Özdemir, ancien ministre de l’agriculture, pourrait bien ravir la première place au candidat chrétien-démocrate Manuel Hagel et maintenir la configuration actuelle d’une coalition entre les Grünen et la CDU.
Sources
- Scharfe Kritik an Merz’ « Drecksarbeit »-Aussage zum israelischen Angriff, Tagesschau, 18 juin 2025.
- Bundeskanzler Merz : Maduro hat Venezuela ins Verderben geführt – Einordnung des US-Einsatzes « komplex », Deutschlandfunk, 4 janvier 2026.
- Jens Thurau, Nahost-Eskalation : Merz will Israel und USA nicht belehren, Deutsche Welle, 1er mars 2026.
- Anna Lehmann, Merz bei Trump : Fan-Besuch in Washington, TAZ, 3 mars 2026.
- Jacob Parry, German coalition partner says Iran campaign is ‘not our war’, Politico, 7 mars 2026.
- Bundeskanzler Friedrich Merz erklärt zur Krise in Nahost, Bundesregierung, 6 mars 2026.
- Alexander Arnö, Gestiegene Spritpreise : Sind sie in Deutschland besonders hoch ?, BR24, 6 mars 2026
- Hohe Benzinpreise : Deutscher Zoll kontrolliert Tanktouristen an Grenze zu Polen, Die Zeit, 7 mars 2026.
- Friedrich Merz en quête de partenariats renforcés dans le Golfe persique, Ministère fédéral des Affaires étrangères, 6 février 2026.
- Claudia Müller, ARD-DeutschlandTrend : Mehrheit lehnt Angriff auf Iran ab, Tagesschau, 5 mars 2026.