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Dans la matinée du 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre conjointe contre l’Iran, frappant des cibles militaires, nucléaires ainsi que les plus hauts dirigeants du régime. Le Guide suprême Khamenei a été tué par un missile israélien dès les premières heures de la guerre.
Les réactions internationales aux frappes américaines et israéliennes ne dessinent pas un clivage diplomatique linéaire, suggérant peut-être un positionnement attentiste de la majorité des pays — alors que les partisans du régime iranien ne sont pas nombreux.
Le résultat de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran pourrait ainsi se mesurer aux effets internes qu’elle produira, notamment en ce qui concerne l’évolution du régime et les risques nouveaux que la situation pourrait engendrer. Cette question est particulièrement visible dans le positionnement des pays européens. Ainsi, l’Espagne insiste sur le souvenir de la guerre en Irak, qui a « entraîné une augmentation spectaculaire du terrorisme, ainsi qu’une grave crise migratoire et économique ». À l’inverse, la France et le Royaume-Uni condamnent les représailles iraniennes et rappellent la responsabilité du régime de Téhéran dans l’escalade en cours.
- Les pays ayant apporté un soutien explicite à l’opération (en prenant en compte les États-Unis et Israël), représentent moins d’un quart du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (23,1 %), et seulement 8,2 % de la population mondiale.
- En revanche, les pays représentant près des deux-tiers (61,5 %) de la richesse mondiale ont soit condamné l’opération, soit appelé à la désescalade. Ces derniers représentent près des trois-quarts (72,9 %) de la population mondiale.
Éclatée entre soutien à l’opération, appel à la désescalade et condamnation de la riposte iranienne, l’Europe s’est adaptée à l’unilatéralisme de Trump
L’Europe est, aux côtés de l’Amérique du Sud, l’un des continents où les positions sont les plus clivées.
- Seulement deux pays — l’Espagne et le Bélarus — ont exprimé une condamnation claire de l’opération américano-israélienne.
- Pedro Sánchez a déclaré mercredi 4 mars : « La position de l’Espagne est la même qu’en Ukraine ou à Gaza. Non à la violation du droit international qui nous protège tous. Non à la résolution des conflits par les bombes. Non à la guerre ».
- Le dirigeant espagnol a notamment convoqué la mémoire de la guerre en Irak : « Il y a vingt-trois ans, une autre administration américaine nous a entraînés dans une guerre injuste. La guerre en Irak a entraîné une augmentation spectaculaire du terrorisme et une grave crise migratoire et économique. C’était le cadeau des « trois des Açores » (George W. Bush, Tony Blair et l’ancien Premier ministre espagnol José María Aznar) : un monde plus dangereux et une vie pire ».
C’est en Europe centrale et à l’Est du continent que l’on retrouve le plus grand nombre de soutiens à la guerre lancée contre le régime de Téhéran.
- Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a affirmé que les États-Unis et Israël avaient de « bonnes raisons » d’agir contre l’Iran, à l’issue d’une rencontre avec Donald Trump cette semaine, tout en excluant une éventuelle implication militaire allemande.
- Sur X, le président polonais Karol Nawrocki a loué lundi 2 mars « l’effondrement du régime iranien, qui a armé la Russie lors de son attaque contre l’Ukraine et menacé d’autres pays du Moyen-Orient », tout en affirmant que Varsovie était « solidaire de ses alliés », après la mort de plusieurs soldats américains.
- Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a lui aussi apporté son soutien à l’opération en dénonçant un régime iranien « complice de la Russie ». Tout en reconnaissant qu’il était « essentiel d’empêcher l’extension du conflit », il a également affirmé qu’il était essentiel « que les États-Unis agissent avec fermeté. La détermination américaine affaiblit les criminels internationaux. Les Russes doivent également en prendre conscience ».
- Parmi les autres soutiens des États-Unis et d’Israël figurent l’Albanie, la Tchéquie, la Lettonie et la Lituanie.
Une majeure partie des pays européens — notamment la France, le Portugal, le Royaume-Uni, les pays scandinaves, les Pays-Bas, le Danemark et la Roumanie — ont condamné les frappes iraniennes qui ont notamment provoqué des dégâts sur une base britannique à Chypre. La Turquie a quant à elle été visée mercredi 4 mars par un missile intercepté par un destroyer de la marine américaine.
- Depuis le 28 février et le lancement par les États-Unis et Israël des opérations Epic Fury et Roaring Lion, les territoires de 16 pays ont été frappés ou visés par des drones ou des missiles.
- Ce sont principalement les frappes de riposte iraniennes qui ont contribué à l’embrasement de la région : on compte 12 pays visés par Téhéran au cours des cinq derniers jours.
- Tous les pays du golfe Persique ont été la cible de frappes de drones ou de missiles. Seul le Yémen, dans la péninsule arabique, n’a pas été visé depuis le 28 février.
La Chine est-elle en train d’unir l’Asie contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël ?
L’Asie centrale, mais également du Sud et du Sud-Est, affiche dans sa globalité une position relativement cohérente.
- Dès le lendemain du lancement de l’opération, le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi a condamné les frappes, qualifiant le « meurtre flagrant d’un dirigeant souverain » et l’incitation au changement de régime d’« inacceptables » lors d’un appel avec son homologue russe Lavrov.
- Pékin appelle à une reprise des négociations entre les États-Unis et l’Iran et au respect des objectifs et principes de la Charte des Nations unies. Un représentant chinois devrait également arriver dans la région au cours des prochains jours « afin de mener des efforts de médiation ».
La Chine, qui cherche à projeter une image de stabilité face à une politique états-unienne interventionniste et débridée, pourrait être l’un des pays les plus touchés par la disruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, notamment en raison de ses importations de pétrole.
- Outre la Chine, la Russie, la Malaisie, l’Afghanistan et le Pakistan — également engagés dans un conflit — ont également condamné la guerre lancée par les États-Unis et Israël.
- Taïwan et l’Australie, deux pays très proches des États-Unis sur tous les dossiers liés à la sécurité, ainsi que la Papouasie-Nouvelle-Guinée, sont les seuls pays à avoir explicitement exprimé leur soutien à l’opération.
- Le Japon et la Corée du Sud, deux pays avec lesquels l’administration Trump a signé des accords commerciaux et qui cherchent à maintenir des liens de proximité avec Washington face à la Chine, ont appelé à la désescalade.
La logique sécuritaire prime sur l’illusion des blocs
La fragmentation du monde n’oppose pas un « Occident » à un « Sud global » : elle traverse tous les ensembles.
- Les BRICS, rejoints par l’Iran en 2024, ne sont pas parvenus — à l’image d’autres alliances, comme l’OTAN — à produire de position commune.
- Tandis que la Chine, la Russie et le Brésil condamnent clairement l’attaque comme constituant une violation du droit international, l’Afrique du Sud, l’Inde, l’Indonésie et l’Égypte ont appelé à mettre fin à l’escalade.
- Les Émirats arabes unis, pays le plus visé par les missiles et les drones iraniens depuis le 28 février, ont condamné la riposte de Téhéran, qui vise les bases américaines sur son territoire mais aussi des infrastructures civiles, tout comme l’Éthiopie, dont le dirigeant Abiy Ahmed a qualifié « d’attaque atroce » les frappes de représailles iraniennes.
La carte des réactions fait apparaître des positionnements tactiques — momentanés et non structurants.
- La géographie militaire devient ainsi la nouvelle ligne de front diplomatique.
- La Turquie, membre de l’OTAN — qui partage une frontière avec l’Iran — prend ses distances avec les États-Unis et condamne les frappes comme constituant une « violation flagrante du droit international », tout en affirmant partager « la douleur du peuple iranien ».
- Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères turc, Zeki Aktürk, a également déclaré jeudi 5 mars qu’Ankara « surveillait de près les activités du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) », considéré comme une filiale du PKK, et « que la Turquie soutenait l’intégrité territoriale des pays voisins », alors que la CIA et le Mossad ont discrètement apporté leur soutien à des groupes kurdes iraniens basés en Irak en amont du lancement des opérations Epic Fury et Roaring Lion.