Le projet Raspail : éléments sur la réception trumpiste du Camp des Saints
Roman ouvertement raciste, dystopie d’un Occident submergé par les migrants, Le Camp des saints de Jean Raspail est devenu le bréviaire d'une partie de l'élite trumpiste.
Réédité sous par une maison d'édition de la mouvance ultraconservatrice, ce « great reprinting » est au cœur d'un dispositif plus large.
En regard de notre grande enquête sur l'influence de Raspail à Washington, nous commentons la préface de cette nouvelle édition.
- Auteur
- Juliette Heinzlef •
- Image
- Montage Tundra Studio pour le Grand Continent
Le Camp des saints, roman dystopique écrit par Jean Raspail en 1973, relate l’invasion de la France, symbole de l’Occident, par un million de migrants venus d’Inde chercher une vie meilleure. Devenu un classique de l’extrême-droite française, il pose les jalons de la pseudo-théorie du « Grand Remplacement » conceptualisée par Renaud Camus.
Alors que le livre n’avait pas connu de réédition en langue anglaise depuis plus de vingt-cinq ans — la première traduction ayant été faite en 1975 —, la republication qui en a été faite en 2025 témoigne d’une volonté de légitimer le roman en tempérant son extrémisme pour le rendre accessible à une audience anglophone plus étendue qu’auparavant.
Édité par Vauban Books, Le Camp des saints a été nouvellement traduit par Ethan Rundell, traducteur de Renaud Camus et dirigeant de la maison. ll bénéficie d’une préface de Nathan Pinkoski, universitaire canadien, diplômé d’un doctorat en sciences politiques à l’Université d’Oxford et membre du think-tank ultraconservateur Center for Renewing America, dont la priorité est d’infuser le nationalisme chrétien au sein de l’administration.
Pinkoski est également le traducteur du Suicide Français d’Éric Zemmour, dans une édition anglaise à paraître. Écrivant sur la couverture de la nouvelle édition du roman de Raspail, le polémiste d’extrême droite et ancien candidat à la présidentielle de 2022 déclare : « Ce livre de Jean Raspail est l’histoire toujours d’actualité de Cassandre. Avant tout le monde, Raspail a prévu ‘le Grand Remplacement’ des peuples européens par leurs homologues du Sud. Avant tout le monde, il a compris que ce qu’on appelait immigration était en fait une invasion. Il l’a dit, écrit, prédit. Mais Cassandre n’est jamais crue. »
L’introduction que livre Pinkoski est adaptée d’un de ses articles intitulé « Spiritual Death of the West », publié en 2023 par First Things, un périodique chrétien conservateur influent qui défend une forme de fusion morale entre l’Église et la société et, partant, le politique. Le titre de cet article est un clin d’œil au livre The Death of the West (2001) du paléo-conservateur Pat Buchanan, affirmant que la civilisation occidentale risque d’être submergée par une invasion migratoire.
C’est dans ce cadre — et en miroir avec notre enquête sur l’histoire de la réception du livre de Raspail aux États-Unis — qu’il convient de lire la préface que Pinkoski propose : non comme un simple exercice d’actualisation littéraire, mais comme un geste politique à part entière. Le commentaire qui suit ne vise donc pas à discuter le roman sur le terrain de la fiction, mais à examiner les présupposés idéologiques que sa réédition entend réactiver.
Introduction 1
Vous tenez entre vos mains l’un des romans dystopiques les plus importants jamais écrits. Mais contrairement au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à 1984 de George Orwell, Le Camp des saints de Jean Raspail n’a pas une réputation de respectabilité 2.
L’entrée en matière de Pinkoski en dit long sur la stratégie de légitimation à laquelle il procède : l’auteur élève Le Camp des saints au rang de chef-d’œuvre littéraire, comparable à deux exemples canoniques du roman dystopique au XXe siècle : Le Meilleur des mondes et 1984 sont tous deux un modèle de résistance fictionnelle contre le totalitarisme et les dérives du pouvoir.
Pinkoski se garde bien de comparer Le Camp des saints aux Turner Diaries de William Luther Pierce, publié en 1978, soit cinq ans après le livre de Raspail, et devenu un classique dans les cercles suprémacistes. Comme le livre de l’auteur français, pourtant, ce roman est un récit apocalyptique de génocide blanc, dont le cadre spatio-temporel est une Amérique à venir.
De la même manière que le roman de Raspail détient une visée pragmatique, les Turner Diaries sont un appel à renverser une société américaine « gangrenée » par les politiques d’immigration et raciales. On peut cependant les lire comme le contre-scénario de Raspail : tandis que Le Camp des saints dénonce l’apathie des élites, incapables, du fait de la « bien-pensance », de mener une action militaire violente contre « l’invasion » des immigrés, Pierce met en scène l’insurrection comme une solution effective. Son roman se conclut ainsi par l’établissement du nouvel ordre souhaité : le héros, Turner, rejoint un groupe clandestin qui planifie la chute du gouvernement et parvient à instaurer un État suprémaciste blanc « pur ».
Aux États-Unis, [ce livre] est critiqué comme étant un pamphlet sectaire, « une lecture incontournable dans les cercles suprémacistes blancs 3 ».
Il est avéré que Le Camp des saints a été reçu avec enthousiasme dans les cercles suprémacistes : Le site VDARE, affilié au suprémacisme blanc et à l’« alt-right », a même créé un tag « Camp of the Saints » rassemblant des articles sur l’immigration. De même, si Le Camp des saints a été traduit en anglais en 1975, le militant anti-immigration et eugéniste John Tanton, très proche des milieux suprémacistes, est à l’origine de sa republication en 1994 par l’intermédiaire de sa maison d’édition The Social Contract Press.
Cette réception est peu étonnante si l’on sait la place proéminente que le roman confère à la couleur de la peau pour renvoyer à une irrémédiable opposition entre « Blancs » et « Noirs ».
Chez Raspail, la peau participe d’une essentialisation des individus, elle devient une caractéristique déterminante. Son texte joue constamment sur les oppositions autour de renversements — « Comme les attirances sexuelles libérées jouent à plein, on peut dire que le Blanc est devenu tiers-monde 4 » — et d’oppositions : de même que « Le chien du Blanc hait le Noir, c’est bien connu 5 », « on ne change pas l’homme blanc, on ne change pas l’homme noir tant que l’un est blanc et l’autre noir 6 ».
L’usage des majuscules et l’utilisation du pronom défini « le » convoquent l’idée de personnages-types, proches de la caricature, sans individuation ni épaisseur psychologique. Le rythme balancé de Raspail traduit également une pensée antithétique faite de dyades : par le marquage axiologique sans équivoque, bloquant le travail conceptuel en flattant ce sentiment d’évidence qui naît de la simplicité des contrastes, on obtient une opposition faussement synthétique qui polarise des groupes au sein d’un manichéisme artificiel s’affirmant par martèlement.
Raspail invente également un proverbe pour l’économie du roman : « Canaille snob vaut mieux qu’honnête nègre grossier 7. » En bon adage, il s’agit là d’une phrase complète se suffisant à elle-même et n’appelant pas de justification à l’assertion qu’elle pose. Ce qui vient d’une conscience purement subjective arbitraire est tourné en vérité générale par le présent gnomique qui fige le propos.
L’auteur, qui a remporté certains des prix littéraires les plus importants de France, est considéré comme un raciste pur et simple plutôt que comme un écrivain accompli. Un tel discours a perduré pendant des années, en grande partie parce que les maisons d’édition qui détenaient les droits de traduction en anglais ont censuré le livre.
C’est pourquoi la publication autorisée de cette nouvelle édition par Robert Laffont, la maison d’édition française qui détient les droits originaux, est si importante. Pour la première fois depuis de nombreuses années, les anglophones ont un accès illimité au texte, rendu vivant grâce à la nouvelle traduction d’Ethan Rundell. Le public anglophone peut enfin comprendre le récit hypnotique et obsédant de Raspail et apprécier pourquoi ce roman reste d’une grande importance.
Le Meilleur des mondes de Huxley et 1984 d’Orwell montrent comment un matérialisme satisfait de lui-même, loin de construire un paradis progressiste, peut garantir un cauchemar politique permanent. Décrivant des dystopies pleinement réalisées, ces romans capturent les deux facettes du despotisme moderne : l’une douce et séduisante, l’autre dure et brutale. Le Camp des saints, en revanche, dévoile une dystopie en devenir. Il explore les implications de la haine spirituelle moderne de soi.
Georges Orwell a fait l’objet de nombreuses récupérations ou citations par l’extrême-droite. En 2016 par exemple, Éric Zemmour citait le slogan de Big Brother dans une de ses chroniques pour Le Figaro : « Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé. » L’auteur américain est également mobilisé dans la préface « Big Other » qu’écrit Jean Raspail pour l’édition de 2011 du Camp des saints.
Big Other est un terme fourre-tout qu’utilise Jean Raspail pour désigner les « Bien-Pensants » : pour l’auteur, ce mot qualifie « la meute médiatique, showbiztique, droit-de-l’hommiste, enseignante, mutualiste, publicitaire, judiciaire, gaucho-chrétienne, pastorale, psy » qui sanctionne la « condamnation à la mort civile 8 ». On peut voir dans cette dénonciation d’une alliance informelle entre les médias et les institutions académiques l’ancêtre du concept de « Cathédrale » théorisé par Curtis Yarvin.
Le Big Other de Jean Raspail n’est autre qu’un clin d’œil au Big Brother de George Orwell. Dans un pastiche du style d’Orwell, Raspail écrit :
« Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pensée dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et procède du Saint-Esprit. Il s’insinue dans les consciences. Il circonvient les âmes charitables. Il sème le doute chez les plus lucides. Rien ne lui échappe. Il ne laisse rien passer 9. »
Si Big Brother, dans le roman d’Orwell, qualifie les institutions qui portent atteinte aux libertés fondamentales — l’auteur dénonçant les systèmes de surveillance —, le Big Other de Raspail ne surveille plus la vie privée mais la bonne conscience de chacun.
L’intrigue centrale concerne une armada qui transporte un million de migrants de l’Inde vers les côtes françaises, plongeant le pays et l’Occident dans le chaos. Mais Le Camp des saints n’est pas un roman-catastrophe. L’importance du livre ne repose pas sur le fait que Raspail ait eu raison, ou non, de prédire une immigration massive ou de la décrire en termes catastrophiques.
Le génie du roman réside plutôt dans la description d’une apocalypse au sens premier du terme. Le terme apocalypse signifie « révélation », « divulgation » ; plus littéralement encore, un « dévoilement ». Le Camp des saints, dont le titre est tiré du Livre de l’Apocalypse, dévoile la logique perverse qui imprègne la civilisation occidentale tardive, mettant en relief le nihilisme de la culpabilité. Trop faibles spirituellement pour apprécier leur propre distinction et se défendre, les Occidentaux accueillent leur propre destruction sous le prétexte de créer un monde parfait, purifié de leurs péchés passés.
La fonction de « révélation » ici mentionnée rejoint l’analyse de Mircea Eliade : « Le mythe raconte une histoire sacrée : il relate un événement qui a lieu dans le temps immémorial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution 10… »
Au niveau diégétique du Camp des saints, le narrateur cherche constamment à mettre en lumière les causes de cette migration-invasion et l’incapacité des gouvernants à l’arrêter. Il use alors d’une tournure interrogative toujours répétée : « Peut-être est-ce une explication ? », pouvant aussi employer la forme affirmative qui atteste un fait : « C’est aussi une explication 11. » Les commentaires métatextuels du narrateur s’inscrivent ainsi plus largement dans le genre de l’Apocalypse, qui se réfère à la « révélation » des secrets divins.
Le vingtième chant de l’Apocalypse apparaît comme une sorte de refrain dans Le Camp des saints. Il est cité en épigraphe, comme une métonymie signifiante du livre que la narration aurait pour charge de déployer, et donne au roman son titre, qui désigne une Jérusalem encerclée.
Dans Le Camp des saints, le narrateur occupe ainsi une fonction d’autorité proche de celle de prophète de l’Apocalypse. L’usage du futur à valeur prophétique sature la narration, dans une vision téléologique du présent tourné vers sa fin : « Le moment venu, tout proche, débarqueront sur le sol de France des individus à la fois maigres, affamés et bien portants, toutes forces intactes pour bondir 12. »
La marche des événements est inarrêtable : le déterminisme du récit fait du « dévoilement » qu’il entreprend une apocalypse, dans le sens le plus courant du terme : celui de « catastrophe ». Celle-ci prend à la fin du livre l’aspect d’une tempête clôturant le sort de l’Occident, alors que la traversée des migrants s’est faite auparavant sous des jours favorables.
Chez Pinkoski, Le Camp des saints devient ainsi une façon de dévoiler les tenants cachés d’un réel à venir. Sa lecture marque un glissement paradigmatique : d’un roman qui procède du domaine de la fiction, l’on passe à un système d’explication du monde qui relève de l’épistémologie.
Lorsqu’il est interprété par des critiques négligents — et ils sont légion —, Le Camp des saints traite d’une guerre raciale fictive, un moyen d’attiser les craintes d’un génocide contre les Blancs. C’est l’interprétation standard des racialistes et des progressistes.
Pinkoski fustige les critiques bien-pensants accusés de réduire un roman complexe à un « pamphlet suprémaciste blanc ». Il s’agit là d’une forme du « sophisme du vrai Écossais » qui consiste à sauver la thèse face à un contre-exemple en modifiant l’assertion initiale. En l’occurrence : 1. « Les critiques sérieux ne lisent pas ce roman comme une guerre raciale. » 2. « Vous vous trompez : beaucoup de critiques sérieux le lisent ainsi. » 3. « Peut-être, mais alors ceux-là ne sont pas de vrais critiques. »
Pendant des décennies, des personnes réfléchies ont pourtant pu discuter d’autres interprétations. National Review et The Atlantic ont publié des essais sobres et sympathiques sur Le Camp des saints, rédigés par des universitaires éminents 13.
Cette époque est révolue. Il y a peu d’espoir que ceux qui sont imprégnés de la tradition progressiste prennent ce roman au sérieux. Et de nombreux conservateurs américains appliquent désormais les règles de lecture fixées par la gauche : même dans les quelques institutions qui leur restent, ils craignent constamment les reproches des progressistes. Dans leurs tentatives chimériques de charmer les mêmes gauchistes qui les détestent, les conservateurs purgent leurs rangs et se retournent contre leurs amis.
Le lecteur de ce livre doit être averti : parler du Camp des saints n’est pas pour les âmes sensibles — encore moins le prendre au sérieux ou le défendre. Vous devez être prêt à en payer le prix.
Il s’agit ici d’une sorte de captatio malevolentiae, un procédé rhétorique que Pinkoski utilise de nouveau à la fin de sa préface. Selon Umberto Eco 14, cette technique, contrairement à la captatio benevolentiae, vise à s’aliéner l’auditoire et le mettre dans de mauvaises dispositions vis-à-vis de l’orateur : l’intention réelle est plutôt de mieux attiser sa curiosité, en la suscitant d’une façon détournée.
Ceux qui s’inquiètent au sujet du Camp des saints s’attardent sur les passages dans lesquels Raspail décrit les migrants comme primitifs et barbares ; ils y voient la preuve que le livre est un pamphlet suprémaciste blanc. Mais cette lecture passe à côté du sujet du roman. Raspail tend un miroir à la société occidentale : il se préoccupe de « nous », pas d’« eux ».
Cette interprétation conduit à saper totalement la dimension raciste du roman : celui-ci contiendrait une simple réflexion sur l’essence de la civilisation occidentale en passe de disparaître. Pourtant, le nationalisme tel que le mobilise Pinkoski a les traits que lui donne Jeismann 15, pour qui le nationalisme ne se limite pas à une volonté d’être ensemble mais se définit aussi par la fabrication d’un émotionnel haineux, cherchant à circonscrire l’image de l’ennemi.
De plus, la tentative de diffamer Raspail et son œuvre en les présentant comme l’incarnation de la suprématie blanche trahit une profonde ignorance de la vie et de la vocation de Raspail en tant que porte-parole littéraire des peuples oubliés du monde.
S’ensuit une biographie de Raspail par Nathan Pinkoski que nous ne reproduisons pas in extenso mais où l’accent est mis sur son expérience du scoutisme et son appétit — avéré — pour le voyage.
[…]
Toute la carrière littéraire de Raspail pourrait être décrite comme une révolte contre cette attitude. Contre ceux qui méprisent le passé et saluent la conformité technologique, Raspail a raconté l’histoire des peuples en voie de disparition que les progressistes ont condamnés à l’extinction.
Raspail est revenu en France en tant que célébrité mineure, rencontrant le président de la République, prenant la parole lors de conférences et publiant des articles. En 1951, il s’est lancé dans une nouvelle aventure à travers tout le Nouveau Monde, voyageant de la Terre de Feu à l’Alaska, cette fois-ci en voiture. Au cours de ce voyage, il a traversé la Patagonie chilienne et a découvert les Alakalufs ou Kawésqar, un autre peuple indigène en voie de disparition.
Ce fut un autre moment décisif pour Raspail. Il gardera leur histoire en mémoire pour le reste de sa vie. D’autres voyages autour du monde suivirent, et il se forgea une réputation d’auteur de récits de voyage. Parallèlement, il commença à publier des œuvres de fiction. Son premier roman fut publié en 1958 16. Le Camp des saints, paru en 1973, était son troisième.
Comme le note Pinkoski, Raspail, catholique royaliste et homme de lettres, est aussi un explorateur connu principalement pour ses récits de voyage : Terre de Feu-Alaska (Julliard, 1952), Journal Peau-Rouge (Robert Laffont, 1975) Qui se souvient des hommes… (Robert Laffont,1986). Dans ce dernier livre, lauréat du Prix du Livre Inter 1987, l’auteur retrace l’épopée des Alakalufs, peuple autochtone de la Terre de Feu.
La passion de Raspail pour la Patagonie, qui rassemble les régions australes d’Amérique du Sud, s’étend vers d’autres contrées. En 1957, il séjourne pendant un an au Japon, puis visite le Liban, la Jordanie et Israël, avant d’arpenter l’Afrique en 1960 17.
Un tel profil de voyageur crée comme un paradoxe : il est surprenant qu’un homme habitué à la rencontre de l’Autre, qui parcourt et traverse les frontières, puisse devenir aussi opposé au « métissage », convaincu de « l’incompatibilité des races lorsqu’elles se partagent un même milieu ambiant 18 ». Le paradoxe est d’autant plus grand à la lecture de passages comme celui-ci, écrit à l’occasion de la réédition du Camp des saints en 2011 :
« Il y a partout des crétins, beaucoup font du racisme primaire, odieux. J’ai commencé ma carrière comme explorateur. On ne voyage pas énormément, comme je l’ai fait, on n’écrit pas une bonne dizaine de livres sur des peuples en ayant une démarche raciste 19. »
Pointant de lui-même la contradiction entre la position de l’explorateur ouvert sur le monde et la vision du raciste, Raspail se défend de nourrir une haine de l’autre. C’est aussi l’argument que souhaite mettre en avant Pinkoski.
Il reste que le genre du récit de voyage a souvent eu partie liée avec une forme de xénophobie, ou, du moins, une forme d’essentialisation de l’Autre enfermé dans les stéréotypes. Dans le cadre de l’idéologie impérialiste, le récit de voyage peut fixer le colonisé dans une différence infériorisante qui serait inscrite dans ses gènes 20. En témoigne, par exemple, le Journal des Voyages : support périodique le plus important du roman d’aventures géographiques de 1870 à la Première Guerre mondiale, il développe une axiologie soutenant la hiérarchie des races autour d’une opposition entre le Bien et le Mal 21.
Certes, Raspail écrit bien plus tard que le Journal, mais le récit de voyage plus contemporain n’est pas libre non plus de préjugés. Quand il n’emprunte pas une rhétorique haineuse, celui-ci peut recourir à une vision idéalisatrice associant l’Autre au « bon sauvage », cet être exotique dépourvu de toute corruption. Sous cette forme, le récit de voyage est propice à devenir un réquisitoire contre la Modernité et ses dangers en nourrissant un certain attrait pour le passéisme.
Cet attachement au passé est patent dans le résumé d’Adiós, Tierra del Fuego (2001) où Raspail raconte :
« Il y a cinquante ans, presque jour pour jour, naviguant sur le détroit de Magellan, j’ai vu apparaître un canot d’Indiens à travers un rideau de pluie. Deux hommes, trois femmes, un seul enfant, et les braises du feu dans un pot de terre : les derniers nomades de la mer, la fin d’un monde. Cette vision ne m’a plus quittée. Elle a déterminé mon existence 22. »
Raspail s’est constitué un public fidèle dans les années 1970, lorsqu’il a commencé à réinventer la Patagonie comme un royaume à l’histoire fascinante, bien que tourmentée et excentrique, dirigé par une sorte de saint fou. Il s’est fait connaître dans le monde littéraire en 1981 avec la biographie imaginaire d’un tel personnage : Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie. Ce livre a remporté le grand prix du roman de l’Académie française et a été adapté en série télévisée. Au sommet de sa gloire dans les années 1980 et 1990, Raspail était ami avec des intellectuels libéraux et de gauche, et correspondait avec le président François Mitterrand et le Premier ministre Lionel Jospin.
Raspail était en effet loin d’être un marginal : bien plutôt, il était un écrivain respecté dans le paysage littéraire français.
Outre le grand prix du roman de l’Académie française, Raspail a reçu en 2003 le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre : Pinkoski le rappelle un peu plus bas. Une telle reconnaissance institutionnelle sert le propos de Pinkoski qui amoindrit l’extrémisme du Camp des saints sous les oripeaux de la « Grande Littérature ».
Cependant, il ne cachait pas son amour pour les traditions françaises et catholiques.
Blessé par les bouleversements de Vatican II, qui selon lui avaient échappé aux « intentions louables de Paul VI », Raspail devint un fervent défenseur de la messe tridentine et des prêtres qui la préservaient, ces « rebelles ».
Raspail n’était pas actif en politique, ecclésiastique ou autre. Pourtant, ses talents littéraires et ses relations influentes ont bien servi le traditionalisme catholique en 1993, à l’occasion du bicentenaire de l’exécution de Louis XVI. Raspail aidait à organiser la commémoration de cet événement sur la place de la Concorde, où le roi a été décapité, lorsque le préfet de police de Paris a interdit le rassemblement.
Raspail a protesté à la télévision. Ému par l’appel de cette figure littéraire de premier plan, Mitterrand est intervenu et la commémoration a eu lieu, avec peut-être jusqu’à 60 000 personnes présentes. Walter Curley, ambassadeur américain à Paris et spécialiste de l’histoire royaliste, y a participé en offrant une couronne sur laquelle on pouvait lire « Au Roi Louis XVI, les États-Unis reconnaissants ».
En 2000, Raspail a failli être intronisé à l’Académie française, mais il a perdu de justesse lors du vote. En 2003, il a reçu le grand prix de littérature de l’Académie française, le même prix récompensant l’ensemble d’une œuvre qui a été décerné à Gabriel Marcel, Jacques Maritain et Marguerite Yourcenar. Il est décédé en 2020, laissant derrière lui près de quarante livres et plus d’une douzaine de romans, ainsi que son épouse depuis près de soixante-dix ans, Aliette, et leurs deux enfants, Quentin et Marion.
À la mort de Raspail, Marine Le Pen écrivait en hommage : « Jean Raspail nous a quittés. C’est une immense perte pour la famille nationale. Il faut (re)lire Le Camp des saints qui, au-delà d’évoquer avec une plume talentueuse les périls migratoires, avait, bien avant Soumission [roman de Michel Houellebecq publié en 2015], décrit impitoyablement la soumission de nos élites 23. »
Les meilleurs romans de Raspail sont des romans historiques d’un genre inhabituel. Ils englobent des événements historiques qui s’égarent dans le domaine de la fantaisie, des contrefactuels historiques qui racontent la réapparition soudaine de dynasties ou de peuples disparus depuis longtemps. L’Anneau du pêcheur imagine la résurgence de la lignée de la papauté d’Avignon. Qui se souvient des hommes… dépeint les Alakalufs, un peuple en voie d’extinction dont la langue ne connaît pas de mot pour désigner le bonheur, mais des centaines pour exprimer la souffrance. Pêcheur de lunes dépeint les vestiges des Aïnous du nord du Japon et de Russie. Sire, une sorte de thriller théologique, imagine un roi de France couronné dans l’Europe contemporaine, alors que les insignes du monde arthurien perdu refont surface.
Comme d’autres écrivains européens du XXe siècle, Raspail aimait mélanger des lieux réels et fictifs, faisant souvent référence à l’ancienne Europe en voie de disparition. Hergé a créé une nouvelle monarchie dans les Balkans, la Syldavie, que Tintin explore. Elle rappelle les anciennes monarchies de l’Europe d’avant 1914. Raspail a imaginé une nouvelle principauté d’Europe centrale, Altheim-Neufra. Elle rappelle également la stabilité de l’Europe aristocratique, perdue après les guerres mondiales.
Deux thèmes imprègnent l’œuvre de Raspail. L’un est un royalisme littéraire. Raspail propose la monarchie non pas comme un programme politique facilement applicable, mais plutôt comme un refuge transcendant et poétique contre la banalité de la politique moderne. Il exprime à la fois le regret de ce qui a été perdu, le mépris des folies du présent et le rêve de ce qui pourrait advenir.
L’autre thème est l’amour pour des lieux et des peuples éloignés dans le temps et l’espace. Cet amour façonne la détermination de Raspail à transmettre la mémoire de nations presque disparues. Cela l’a parfois conduit à prononcer des tirades particulièrement virulentes contre le présent. Il jugeait que le New York moderne était « un désert » parce que « nous ne croisons plus d’Algonquins ».
En chantant cet hymne polyphonique à la noblesse et à la fragilité des peuples du monde, Raspail affirme la particularité des cultures et des civilisations. Il n’a aucune intention d’imposer les normes occidentales à travers le monde. Le monde ne peut être remodelé selon le modèle du « barrage et de la centrale hydroélectrique ». Si Raspail avait limité ses études sur les tribus indigènes à des contrées lointaines et inconnues de la plupart des Occidentaux, il aurait peut-être conservé une réputation intacte de romancier et d’écrivain aux sympathies anticolonialistes incontestables.
Pourtant, dans l’une de ses premières œuvres, il a commis une faute impardonnable.
Pinkoski annonce ainsi la façon particulière dont il va définir le « racisme » — employant le terme, comme il pouvait l’être au début du XXe siècle, en synonyme de « nationalisme ».
Comme le rapporte Pierre-André Taguieff 24, l’écrivain Charles Maurras, directeur du journal d’extrême-droite L’Action française, se revendiquait raciste en ce sens. Dans un texte de 1895, il écrit : « La race au sens physique est un grand sujet de sourires. Je crois qu’on lui donne une importance démesurée. Et toutefois je suis raciste, moi aussi ! [Le journaliste et écrivain] M. Gaston Méry qui s’est fait autrefois chevalier de la race, a inventé cette épithète de ‘raciste’. Je crois comme lui qu’il y a une race française 25. »
Gaston Méry, cité par Maurras, avait en effet popularisé le terme de « racisme » dans son roman Jean Révolte, publié en 1892. Dans La Libre Parole, le 18 novembre 1897, il écrit : « Il est vraiment temps que, dans les réunions populaires, des voix vraiment françaises, vraiment racistes, opposent leur éloquence à la rhétorique des hâbleries internationalistes 26. » Ce « racisme » qui se donne pour un terme innocent dénote en réalité un système agonistique structuré autour de jugements axiologiques qui dévalorisent l’Autre — toujours en deçà du Même.
Affirmer du reste, comme Pinkoski, que les critiques ont considéré le projet du Camp des saints comme une « faute impardonnable » est inexact, comme de dire que le livre aurait immédiatement desservi l’auteur. Pinkoski se contredit d’ailleurs plus loin en rappelant les critiques élogieuses dont Raspail a bénéficié à la parution du livre.
Il se demandait si le sort des peuples autochtones d’Europe serait similaire à celui des peuples qui avaient disparu à la suite de la colonisation européenne. À présent que les Européens se retiraient de leurs empires, étaient-ils tout aussi vulnérables, tout aussi susceptibles de disparaître de l’Histoire —et tout aussi dignes de lamentations ?
À un moment donné dans les années 1960 et 1970, cette façon de penser est devenue taboue. Et donc, pour le meilleur ou pour le pire, toute l’œuvre littéraire de Raspail est désormais jugée à l’aune du seul roman qui a abordé ces questions et imaginé la fin de la civilisation européenne et occidentale.
Le terme de « lamentations » fait écho à un fil Substack de Nathan Pinkoski, intitulé « Lamentations pour les nations ». Explicitant le titre, l’auteur écrit :
« ‘Se lamenter’, comme l’écrit le philosophe canadien George Grant dans son ouvrage classique de 1965 intitulé Lament for a Nation, ‘c’est pleurer la mort ou le déclin de quelque chose que l’on aime’. Grant écrivait à propos de la mort du Canada en tant qu’État souverain, mais sa complainte abordait des thèmes plus profonds. Elle traitait plus généralement de la nature troublée et sombre de la civilisation occidentale. Grant voyait derrière les questions politiques des années 1960 — érosion de la souveraineté, affaiblissement des engagements envers le constitutionnalisme libéral et guerres étrangères prolongées — un problème existentiel plus profond. Une révolution technologique était en train de dévorer l’Occident. Grant prévoyait que cela détruirait l’ordre politique occidental moderne. Les vestiges du constitutionnalisme libéral seraient remplacés par un mélange de progressisme technologique illimité et sans but et d’une volonté diabolique de se créer soi-même.
C’est ce diagnostic qui donne aux réflexions de Grant leur pouvoir obsédant, et c’est pourquoi j’ai emprunté mon titre à lui. Vivre en tant qu’Occidental aujourd’hui, c’est reconnaître que quelque chose que vous aimez est mort, en train de mourir ou profané. Faites votre choix : le christianisme, le rationalisme des Lumières, le constitutionnalisme libéral, l’État de droit, les peuples, les nations, la vertu, l’excellence, l’innovation, l’amour de la vie elle-même… Tous ces éléments sont menacés ou en train de disparaître, s’ils n’ont pas déjà disparu. »
Le regard que portent Pinkoski et Raspail sur l’Occident témoigne d’une nostalgie d’un monde révolu, ou plutôt d’un temps révolu. En cela, ce regard s’inscrit dans la constellation mythologique de « l’Âge d’or » telle que décrite par Girardet 27.
Opposé à l’image d’un présent perçu comme une déchéance, le mythe de l’Âge d’or dresse l’absolu d’un passé de plénitude. Cette représentation du « temps d’avant » est marquée par la « non-histoire » : le temps de référence n’est plus lié à une quelconque périodisation, il échappe à la chronologie. Au cœur du mythe de l’Âge d’or résiderait un caractère d’extra-temporalité qui ferait du temps un non-daté, un non-mesurable dont on sait seulement qu’il a été celui de l’innocence et du bonheur.
Les références à un temps ancien ne sont pas énumérées pour le simple plaisir d’exalter une histoire immémoriale : elles sont énoncées à l’aune du présent, au sein d’une comparaison implicite. Le mythe de l’Âge d’or se caractérise en effet par sa capacité à opposer le jadis et l’aujourd’hui, dans une litanie accusatrice des temps actuels. Il est ainsi indissociable du mythe du « grand déclin », imaginant une dégénérescence inévitable et craignant une forme d’extinction.
Le roman
Le Camp des saints est loin d’être la première réflexion littéraire sur la mort de l’Occident.
En 1897, Rudyard Kipling a marqué le jubilé de diamant de la reine Victoria avec le poème sombre « Recessional ». Au lieu de célébrer l’apogée de l’Empire britannique, il en imaginait la fin : « Voyez, toute notre pompe d’hier / N’est plus qu’un avec Ninive et Tyr ! »
Sous le pseudonyme de « Capitaine Danrit », l’officier français Émile Driant (1855-1916) a écrit une série de romans à succès imaginant les guerres futures du XXe siècle, dans lesquelles de nouveaux ennemis envahissaient l’Europe. L’Invasion noire (1895) imaginait l’Empire ottoman encourageant les Africains à envahir l’Europe et à assiéger Paris. L’Invasion jaune (1909), écrit après la victoire surprenante du Japon sur la Russie, imaginait les Japonais s’alliant aux Indiens et aux Chinois pour envahir l’Europe 28.
La nouvelle d’Evelyn Waugh « Out of Depth » (1933) allait plus loin, imaginant une colonisation inversée. Dans un avenir lointain, les Anglais sont revenus à leur état primitif. Ils vivent dans des marécages boueux ; des Africains en uniformes militaires impeccables les gouvernent. Des missionnaires noirs prêchent l’Évangile et célèbrent la messe devant des Blancs qui ne comprennent rien.
Pinkoski cherche à légitimer Raspail en l’inscrivant dans une continuité littéraire et intellectuelle. Raspail se place en effet dans une longue tradition de récits catastrophiques ayant pour thème l’immigration, autour du schème du remplacement.
En 1886, Édouard Drumont publie La France juive, un pamphlet antisémite qui accuse le peuple judaïque d’une prétendue invasion. Une décennie plus tard, le Capitaine Danrit écrit entre 1894 et 1895 le roman L’Invasion noire 29. Le plan de ce livre, découpé en quatre parties, semble mimer l’avancée de la conquête : « Mobilisation africaine », « Concentration à la Mecque », « À travers l’Europe », « Autour de Paris ». En toile de fond du roman joue un nationalisme ethnique qui trouve un très large écho au XIXe siècle, dans un contexte de colonisation qui favorise, tout en s’y appuyant, le darwinisme social : ce système idéologique voit dans les luttes de civilisations l’application à l’espèce humaine de la sélection naturelle, et permet de justifier « scientifiquement » la volonté de conquête.
Jean Raspail se démarque pourtant de cette lignée puisque son livre paraît lorsque l’Empire français n’existe plus. La perte de l’Algérie française en 1962 entretient toutefois un sentiment de nostalgie, que ne manquera d’ailleurs pas d’utiliser Jean-Marie Le Pen (1928-2025) comme terreau pour renouveler les préoccupations de l’extrême droite, dès lors plus ancrées dans l’actualité, ou du moins dans un passé proche.
Mais c’est Jean-Paul Sartre qui a été le premier à affirmer que la justice exigeait une Europe conquise. Dans sa préface de 1961 à l’ouvrage de Frantz Fanon Les Damnés de la Terre, écrite alors que Charles de Gaulle s’apprêtait à baisser les drapeaux français en Algérie, Sartre soutenait que la décolonisation ne suffisait pas à régler le problème. Fanon avait déjà accepté la nécessité de la brutalité violente de la décolonisation ; parce que la décolonisation « vise à changer l’ordre du monde », elle « est, évidemment, un programme de désordre complet 30 ».
Sartre est allé plus loin. La France et les Français méritaient une soumission punitive. Il écrit : « Notre sol doit être occupé par un peuple anciennement colonisé et nous devons mourir de faim 31. »
Psychiatre et essayiste, Fanon a été le témoin de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie face à la domination coloniale française, jusqu’à rejoindre le Front de libération nationale.
En 1961, un an avant la fin de la guerre d’Algérie, Sartre réalise l’introduction au dernier ouvrage de Fanon Les Damnés de la Terre, rédigé peu avant sa mort et devenu un texte majeur de la pensée anticoloniale.
La préface de Sartre a été très contestée en raison de l’analyse entreprise du texte de Fanon, analyse que Hannah Arendt dénoncera comme un glissement interprétatif. Pour la philosophe, en place de commenter l’examen approfondi que Fanon livre sur les rouages de la violence coloniale, ses impacts psychologiques et ses conséquences sur les colonisés, Sartre considère le texte comme une exaltation militante de la violence 32.
En tronquant les citations faites de la préface de Sartre, Pinkoski en infléchit le sens. Le passage complet est en effet celui-ci :
« Mais pour devenir indigènes tout à fait, il faudrait que notre sol fût occupé par les anciens colonisés et que nous crevions de faim. Ce ne sera pas : non, c’est le colonialisme déchu qui nous possède, c’est lui qui nous chevauchera bientôt, gâteux et superbe ; le voilà, notre zar, notre loa. »
Si Sartre feint d’envisager une inversion du processus de colonisation où les anciens colonisés envahiraient l’Europe, il s’agit d’une provocation pour mieux mettre en lumière la réfutation qui suit, et sa thèse : l’Europe ne s’apprête pas à subir une invasion, mais les conséquences morales, retombant sur elles, des violences systématiques qu’elle a perpétrées. Dans ce châtiment, l’Europe-maîtresse éprouve les effets de son ignominie.
Au début des années 1970, de nombreuses personnes occupant des postes influents dans le domaine culturel partageaient les sentiments de Sartre, même si elles rechignaient à utiliser ses termes violents. Personne ne croyait que les événements imaginés par Raspail — un million de migrants indiens arrivant soudainement sur le sol français — étaient envisageables. Sartre souhaitait peut-être une décolonisation inversée, mais il ne la considérait pas comme une possibilité réelle : il se plaignait ainsi que « Cela n’arriver[ait] pas 33 ».
Contrairement à ce que prétend Pinkoski, avec les années 1970 et le début des années 1980, l’idée d’une submersion migratoire prend une grande importance au sein d’une vision raciste centrée sur la lutte des races. Dans « Vers la destruction physique de notre peuple », texte publié dans le Militant en 1976 — trois ans après la parution du Camp des saints — François Duprat (1940-1978), politicien d’extrême droite, dénonce ainsi un « génocide » du peuple français. En 1983, le même mensuel titre son éditorial : « Français, réveillez-vous ! Demain il sera trop tard ! », jouant sur l’alarmisme.
Quelques années plus tard encore, Le Figaro Magazine choisit pour sa couverture du 26 octobre 1985 le buste d’une Marianne voilée, accompagné d’une question rhétorique valant négation : « Serons-nous encore Français dans trente ans ? ». L’efficacité de l’interrogation consiste ainsi à accréditer l’idée d’une prolifération des étrangers non européens sur le sol français 34.
Autour du Camp des saints s’est donc élaborée toute une rhétorique alarmiste, qui prévient non pas de la dissolution de la citoyenneté française, mais de celle de l’essence d’une « race française » menacée par les pénétrations extérieures.
Cette rhétorique a aussi d’autres sources. Lorsque paraît le livre en 1973, le Club de Rome 35 vient tout juste d’éditer Les Limites à la croissance, un rapport commandé par le MIT en 1972 36. Son retentissement est alors très large : il signale la dangerosité de la croissance exponentielle occidentale en termes de population et de production de biens, aboutissant à la conclusion que le monde développé doit revenir à un état d’équilibre.
Parallèlement, la doctrine de l’économiste Thomas Malthus (1766-1834), considérant la baisse de natalité comme nécessaire en raison des ressources limitées de la Terre, connaît alors un renouveau : lors des années 1970, le néo-malthusianisme va en effet entreprendre une analyse comparée de la divergence d’évolution entre les populations de l’Occident et des pays sous-développés 37. De ses principaux hérauts, on peut mentionner Pierre Chaunu (1923-2009) qui compare dénatalité occidentale et implosion démographique du tiers monde dans son livre Un futur sans avenir. Histoire et population 38 (1979), et Édouard Bonnefous (1907-2007) qui affirme : « L’évolution démographique a créé une situation révolutionnaire […]. Du point de vue international, la disproportion croissante entre pays riches à faible accroissement démographique et pays à fort développement constitue, à terme, une menace pour la paix 39. »
Ce sont les craintes liées à la submersion migratoire, connaissant différents avatars au cours des décennies, que vient relayer dans le pôle littéraire Le Camp des saints. En effet, « l’étude » du sous-développement sous-jacente à l’œuvre de Raspail peut être considérée comme le territoire d’un « démographe obsessionnel » pour reprendre les termes de Claude Liauzu 40. Le narrateur contamine la narration de chiffres pour exacerber le déferlement des foules tiers-mondistes :
« En tenant compte de la longueur et de la largeur du pont du bateau, on pouvait établir que la même circonférence s’y juxtaposait plus de trente fois et qu’entre chacun de ces cercles tangents se logeaient deux espaces en forme de triangles opposés par le sommet et dont la surface égalait environ un tiers de circonférence soit : « 30 + 10 = 40 circonférences x 200 bras = 8000 bras. Quatre mille personnes ! Sur le seul pont du navire ! Si l’on admettait l’existence de couches superposées, ou tout au moins, vraisemblablement, une densité identique sur chacun des ponts, entreponts et ponts de cale, c’est au moins par huit qu’il fallait multiplier un chiffre déjà surprenant. Au total : trente mille personnes, sur un seul navire 41 ! »
Le récit se fait descriptif avec des détails précis liés à la géométrie, comme en témoignent les termes de « triangles », « cercles tangents », « circonférences ». L’indication numérale qui s’y donne lieu bénéficie d’un certain prestige : celui des apparences objectives, de l’évidence, et du discours rationaliste aux allures de neutralité.
Mettre l’accent sur le nombre, c’est aussi privilégier la masse à l’individualité pour, par exemple, écraser le lecteur par « la mélopée douce et menaçante issue de huit cent mille gorges 42 ». À l’adjectif numéral se superpose la synecdoque « gorges » désignant les migrants, qui participe d’une parcellisation des individus dont on ne perçoit plus vraiment l’humanité. En prenant la partie pour le tout, la synecdoque minimise l’importance de la chose même. Par ce mouvement de déshumanisation, les migrants n’ont plus des gorges, ils deviennent ces gorges.
L’objectif principal de Raspail n’était donc pas de prédire un avenir imminent. Il cherchait à prendre au sérieux les sentiments de dégoût de soi et le désir de décolonisation inversée qui gagnaient en force en Europe. Le Camp des saints s’apparente davantage à une longue expérience de pensée, une représentation fictive des conséquences civilisationnelles de cette façon de penser.
Dans le roman de Raspail, les migrants sont un collage de cultures réelles. Ils représentent une menace presque métaphysique, une menace provenant en fin de compte de l’idéologie occidentale. Comme le montre le parcours de toute sa carrière, Raspail était parfaitement capable de décrire les peuples non occidentaux avec précision, équité et compassion. Mais ce n’est pas sa tâche dans Le Camp des saints. Ici, il se concentre sur le nihilisme qu’apporte la vision du monde empreinte de dégoût de soi de Sartre.
En effet, les premiers coups de feu [du récit] sont tirés dans le cadre d’une violence entre Blancs. Au début du roman, l’armada de migrants arrive sur les côtes françaises. Un professeur à la retraite observe la scène depuis sa maison en bord de mer. Il est abordé par un jeune voyou blanc qui lui récite une version de la déclaration de Sartre. Les autres villageois ont fui, mais le professeur, représentant de la haute culture et déterminé à défendre la maison et le mode de vie de ses ancêtres, tient bon. Le jeune homme jure de mener un groupe de migrants pour piller la maison du professeur. Ce dernier prend son fusil, qu’il n’a jamais utilisé auparavant, et tire sur le jeune homme.
Après ce début surprenant, le roman remonte dans le temps pour raconter les origines de l’armada et son embarquement en Inde, puis présente une série d’instantanés de la confusion et des conflits qui règnent en Occident avant l’arrivée des migrants. Les Occidentaux sont fascinés par l’arrivée de ces masses. Ils sont encouragés par les ecclésiastiques et l’intelligentsia de gauche à considérer cet afflux comme la Seconde Venue, le triomphe final des faibles sur les forts qui expiera les péchés de l’Occident. Ce sera une bénédiction.
Cependant, Raspail ne permet pas que les migrants soient idéalisés.
Tout au long du roman, il souligne leur vulgarité en décrivant longuement leur grossièreté, leur promiscuité sexuelle et, surtout, leur hygiène répugnante. Ces descriptions peuvent sembler excessives, mais elles ne sont ni gratuites ni inexactes (dans certaines régions de l’Inde, les excréments humains sont utilisés pour produire de la chaleur. Les bateaux dépendent de ce type de combustible. Et tout comme dans certaines régions de l’Inde moderne, la défécation en plein air fait partie intégrante de la vie sur les bateaux 43).
Il faut le redire : le roman de Raspail est structurellement raciste, dans son écriture comme dans l’objet de sa narration. Réduire le migrant à ses effluves corporelles permet de le discréditer et de projeter sur lui une essence biologique qui légitimerait l’ostracisation. Ce procédé est bien décrit par l’ethnolinguiste James. W. Underhill : « Souvent le dégoût est suscité par des métaphores qui nous rappellent la saleté, la pollution ou les fonctions corporelles (la défécation par exemple). Le racisme français et anglais se régale de ces formes, tristement prévisibles mais efficaces par leur capacité́ à solliciter une réaction forte, primaire et irréfléchie 44. »
Le narrateur du Camp des saints mobilise constamment une rhétorique de la démarcation pour intégrer l’individu jugé acceptable dans une communauté imaginaire homogène et rigoureusement circonscrite — communauté d’où est exclu l’Autre, étant inassimilable.
Dans l’univers antisémite, l’odorat est une barrière raciale qui trouve son origine dans le mythe ancien du foetor judaicus, la « puanteur juive ». Ce préjugé est réactivé par Le Camp des saints à travers une écriture avilissant les fonctions du corps :
« Ce dont se souvenaient surtout les rares témoins occidentaux qui acceptèrent plus tard de répondre aux questions des historiens, c’est d’abord de l’odeur. Ils n’avaient qu’un mot pour la décrire : ‘Ça puait ! ce n’est pas tenable tellement ça puait !’ Quand ce million d’hommes, de femmes et d’enfants qui marinaient depuis Calcutta dans la crasse et la merde, s’étaient dressés d’un coup sur le pont des navires, quand tous ceux qui avaient sué à l’intérieur des coques obscures, macérant dans l’urine et l’haleine des mal nourris, s’étaient rués sur les écoutilles qui vomissaient leur foule au soleil, la puanteur devint si épaisse qu’on aurait pu la croire visible 45. »
Outre l’odeur, l’imaginaire de la maladie associé aux migrants contamine également la narration, comme lorsque le personnage de Calguès, figure d’intellectuel occidental attaché à la civilisation, les aperçoit : « Le vieux professeur […] braqua sa longue-vue […] comme un chercheur à son microscope lorsqu’il découvre, dans un bouillon de culture, la colonie de microbes dont il pressentait l’existence. » [Nous soulignons.]
La mention du « microscope » induit un ennemi d’autant plus dangereux qu’il se présenterait sous la forme d’une menace invisible et pernicieuse. Cette isotopie de la maladie s’inscrit dans la tradition de la littérature antisémite qui regorge de métaphores présentant les juifs comme parasites.
Dans Les Prophètes du mensonge (1949), Leo Löwenthal et Norbert Guterman explicitent cette image du nuisible : « Le micro-organisme semble concentrer toutes les qualités les plus maléfiques d’un ennemi. Il est omniprésent, proche, mortel, insidieux, il évoque l’idée d’extermination et, surtout, il est invisible à l’œil nu — il faut un expert en agitation pour en détecter la présence 46. »
L’insectisation est encore un procédé d’animalisation spécifique au Camp des saints : les migrants sont, de manière récurrente, associés à des « fourmis » qui « grouillent ». Or, un insecte ne se tue pas seulement, il doit être écrasé : c’est un traitement radical qui est appelé, de la même façon que la mort-aux-rats était prescrite pour les Juifs. Au sein d’une métaphore, le narrateur prédit d’ailleurs que « les rats ne lâcheront le fromage ‘Occident’ qu’après l’avoir dévoré tout entier ».
Lorsqu’il ne s’agit pas d’un nuisible, l’Autre est associé dans le roman de Raspail à « une pieuvre » ou métaphorisé en « boa humain », termes qui renvoient à l’imaginaire de l’enserrement ou de la succion. Il s’agit, là encore, d’une rhétorique antisémite où le juif est le suceur de la substance vitale comprise dans le corps national.
À travers ces représentations dégradantes d’une altérité protéiforme et parfois excrémentielle, l’Autre devient un type littéraire qui, peu à peu, tient plus du mythe que du groupe culturel représentable de manière relativement objective. Dans le sillage du foetor judaicus, l’Autre, chez Raspail comme chez Pinkoski, n’apparaît plus comme le membre d’une certaine communauté, mais comme la marque d’une ignominie ambiante et contagieuse.
Le but de ces passages est de remettre en question le mythe du bon sauvage, qui sous-tend la polémique anti-occidentale de Sartre et, dans une moindre mesure, celle de Fanon. « Vous serez convaincu, écrit Sartre, qu’il vaut mieux être un indigène au plus profond de sa misère qu’un ancien colon 47. »
Nous continuons la citation sur laquelle Pinkoski commet un contresens en la tronquant : « Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de Fanon, qu’il vaut mieux être un indigène au pire moment de la misère qu’un ci-devant colon. Il n’est pas bon qu’un fonctionnaire de la police soit obligé de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins qu’on n’ interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures supplémentaires. Quand on veut protéger par la rigueur des lois le moral de la Nation et de l’Armée, il n’est pas bon que celle-ci démoralise systématiquement celle-là. Ni qu’un pays de tradition républicaine confie, par centaines de milliers, ses jeunes gens à des officiers putschistes, il n’est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n’est vraiment pas bon que vous n’en souffliez mot à personne, pas même à votre âme par crainte d’avoir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez douté, à présent vous savez mais vous vous taisez toujours. »
En haranguant les Européens de manière provocante, Sartre soutient que la violence du colon sur le colonisé n’aliène pas seulement la victime mais aussi celui qui la perpètre. Il relève l’hypocrisie d’une nation qui prétend défendre des valeurs humanistes mais institutionnalise, dans le même temps, une violence systématique. C’est en cela que Sartre parle d’une disparition symbolique d’une Europe dominatrice qui n’est plus le sujet de l’histoire, démunie qu’elle est de son arrogance : la décolonisation entraîne une révolution des rapports anthropologiques fondée sur l’égalité et non une inversion des rapports de forces dominants/dominés :
« Chacun a tous les droits. Sur tous ; et notre espèce, lorsqu’un jour elle se sera faite, ne se définira pas comme la somme des habitants du globe mais comme l’unité infinie de leurs réciprocités. Je m’arrête ; vous finirez le travail sans peine ; il suffit de regarder en face, pour la première et pour la dernière fois, nos aristocratiques vertus : elles crèvent ; comment survivraient-elles à l’aristocratie de sous-hommes qui les a engendrées. »
Raspail souhaite vous convaincre du contraire. Quelles que soient leurs vertus, les migrants sont matériellement et culturellement démunis. C’est pourquoi ils trouvent l’Occident attrayant. Ils n’ont pas pour mission de racheter l’Europe pécheresse ; ils cherchent à se libérer de la pauvreté, de l’oppression et des inégalités souvent brutales des sociétés non occidentales.
Les migrants n’obtiennent pas ce qu’ils recherchent. Alors que les autorités françaises discutent de la marche à suivre face à l’armada, elles sont paralysées. Elles se persuadent de leur propre illégitimité. Lorsque les migrants descendent de leurs bateaux et débarquent, l’Occident a déjà capitulé. Les gouvernements européens tombent à l’arrivée des migrants, et les citoyens européens se retirent de la vie publique. La société civile s’effondre ; en conséquence, les migrants ne bénéficient d’aucune amélioration réelle de leur condition.
Ils emmènent avec eux leurs mauvais dirigeants, remplaçant les régimes européens par ceux-là mêmes qu’ils ont fui. Des généraux, dictateurs et brahmanes occupent des postes au sein du gouvernement français, gouvernant comme ils le faisaient dans leur propre pays. Les migrants et leurs partisans n’« incluent » pas le reste du monde dans l’Occident.
La dernière phrase apparaît être un clin d’œil à un article publié en 1994 par les deux historiens Matthew Connelly et Paul Kennedy, intitulé : « Must It Be the Rest Against the West 48 ? ». L’article, que citera la revue suprémaciste The Social Contract pour justifier l’intérêt d’une republication de Raspail en 1994, s’ouvre par une citation du Camp des saints. S’ensuit un éloge de la vision prophétique du roman qui devient, sous la plume des auteurs, le point de départ d’une réflexion géopolitique.
Nous en livrons un extrait :
« Pourquoi revenir sur ce roman controversé et, de nos jours, difficile à trouver ? La redécouverte de cette œuvre négligée nous aide à attirer l’attention sur le problème mondial central des dernières années du vingtième siècle : la répartition inégale des richesses et des ressources, les tendances démographiques déséquilibrées, et la relation entre les deux. De nombreux membres des économies les plus prospères commencent à adhérer à la vision de Raspail : un monde de deux ‘camps’, Nord et Sud, séparés et inégaux, où les riches devront combattre et les pauvres devront mourir si les migrations de masse ne doivent pas nous submerger tous. La migration est le troisième élément du problème. Si nous n’agissons pas dès maintenant pour contrer les tendances vers un apartheid mondial, elles ne feront qu’accélérer le jour où la vision de Raspail pourrait devenir réalité. »
Ils élargissent la portée du tiers-monde, et la misère devient mondiale. La bénédiction supposée de l’arrivée des misérables, si chère aux voix progressistes du roman, ne se concrétise pas. Ce qui émerge n’est pas un despotisme particulièrement sévère.
Il n’y a que quelques bottes qui piétinent occasionnellement le visage humain. Mais la douleur des survivants est grande, car ils ont des souvenirs vivaces de ce qu’ils ont perdu.
Le roman de Raspail suggère que l’universalisme moral occidental est la raison pour laquelle l’Occident a provoqué sa propre chute. Les Occidentaux ont fait de l’humanitarisme comiquement imparfait de Mme Jellyby un impératif catégorique : « faire le bien » pour un autre lointain, tout en négligeant les siens 49. Dans ce climat moral, la piété nécessaire pour aimer sa communauté et la force d’âme nécessaire pour la défendre deviennent des vices.
Pour dramatiser la transformation de l’amour-propre communautaire en crime moral, Raspail dépeint des intuitions morales plus anciennes à l’œuvre. Dirigée par un officier musulman lucide, la marine égyptienne menace de couler le convoi de migrants pour les empêcher de débarquer en Égypte. Cette tactique est brutale mais efficace. L’armada s’éloigne de l’Égypte et se dirige vers l’Afrique du Sud.
Le régime d’apartheid (toujours au pouvoir au début du roman) profère la même menace. Plus sophistiqués sur le plan éthique que les Égyptiens, les Sud-Africains tentent de fournir au convoi des vivres et des soins médicaux vitaux. Les migrants les refusent et poursuivent leur route.
Lorsque l’armada se dirige vers l’Europe, les officiers de la marine française se rendent compte qu’ils ne peuvent compter sur leurs équipages — ni même sur eux-mêmes — pour menacer les migrants de destruction. L’armada pénètre sans encombre dans la Méditerranée. Alors que les migrants approchent du rivage, le gouvernement français se tourne vers la dernière institution fiable du pays, l’armée, qui se déploie sur la côte. Au point culminant du roman, le président français prononce un discours d’urgence visant à autoriser l’usage de la force militaire contre les migrants et à les empêcher de débarquer. Son discours met l’accent sur la justice d’une civilisation qui se défend, par des moyens militaires si nécessaire. Mais quelles que soient ses intuitions sur la nécessité d’aimer son propre peuple, elles sont submergées par le moralisme ascendant et son impératif. Le président hésite au milieu de son discours, s’écartant de ses remarques préparées. Il ne parvient pas à donner l’ordre. Il change d’avis et déclare qu’il appartient à la conscience de chacun de déterminer comment agir.
Cette formulation — chacun doit décider — est fatale. Elle dissout la nation en individus atomisés. Désormais, aucune autorité n’existe pour agir ou se défendre. C’est ce moment, et non la prise de contrôle ultérieure des fonctions civiles par les envahisseurs, qui marque la mort de la France et de l’Europe.
Voici la première partie du discours du président français fictif dont Pinkoski dit qu’il met « l’accent sur la justice d’une civilisation qui se défend, par des moyens militaires si nécessaires » :
« J’ai, en effet, dès les premières manifestations de l’exode, donné l’ordre à l’armée de prendre position sur le rivage, si bien que nous sommes en état, dans la mesure où nous le voulons, de repousser l’envahissement et d’anéantir l’envahisseur. À la seule condition, évidemment, de tuer avec ou sans remords un million de malheureux. Les guerres précédentes ont été prodigues de ce genre de crime, mais les consciences, à l’époque, n’avaient point encore appris à hésiter. La survie absolvait le massacre. Au demeurant, c’était des guerres entre riches. Aujourd’hui, alors que nous sommes attaqués par des pauvres qui emploient l’arme absolue du pauvre, si nous devons commettre le même crime, sachez que personne ne nous absoudra et que, dans notre intégrité préservée, nous en resterons marqués à jamais. […]. Français, Françaises, mes chers compatriotes, j’ai donné l’ordre à notre armée nationale de s’opposer par les armes au débarquement de la flotte immigrante à qui je refuse solennellement la dernière chance, justement pour conserver les vôtres. Il s’agit là d’une mission 50… »
L’attrait pour la tuerie est perçu comme le signe de la virilité guerrière, d’une fermeté individuelle, nationale et civilisationnelle. Mais ces dernières sont désormais mises à rude épreuve par la pitié que le narrateur du Camp des saints — et Pinkoski — tiennent pour responsable de l’affaiblissement des cœurs.
Succomber à des sentiments humanitaires serait ainsi délétère pour l’organisme et la patrie en ce qu’ils entraîneraient une ouverture de soi à l’autre, et, par là, une ouverture des frontières. Le courage, par le meurtre, est une valeur sûre, mais en voie de disparition, principalement en raison du démantèlement de l’armée qui signale la fin des valeurs guerrières.
Les nombreuses digressions de Raspail documentent le climat d’opinion qui submerge les intuitions initiales du président sur la nécessité de défendre son mode de vie. L’intelligentsia de gauche annonce l’arrivée des migrants comme l’aube d’une nouvelle ère de multiculturalisme, attisant la frénésie médiatique et déployant les outils de la culture de l’annulation contre ceux qui s’y opposent. L’intelligentsia rétrécit la fenêtre d’Overton 51, présentant l’immigration de masse comme moralement obligatoire et inévitable.
Cela ne veut pas dire que les intellectuels de gauche sont pacifistes. Ils approuvent le recours à la force pour leur propre cause. Afin d’accélérer l’entrée de la France dans l’âge d’or du multiculturalisme, ils rassemblent des milices pour attaquer l’armée régulière lorsqu’elle est déployée dans le sud de la France. Les tactiques terroristes utilisées dans les années 1950 contre ceux qui résistaient à la fin de l’Algérie française sont désormais utilisées contre ceux qui résistent à la fin de la France.
Raspail ne mâche pas ses mots lorsqu’il décrit les trahisons encouragées par les intellectuels de gauche, mais il réserve ses passages les plus cinglants à la trahison de l’Église catholique. Dans le roman, le pape précédent a vendu les trésors du Vatican dans une tentative infructueuse de gagner l’approbation du tiers-monde. Le pape actuel, un Latino-Américain, passe son temps à voyager pour des missions humanitaires et à vendre les derniers actifs du Vatican. Il se considère comme le champion du tiers-monde. Alors que les migrants arrivent et que les Français de souche abandonnent leurs terres, les prêtres descendent sur les plages pour crier « Rendons grâce à Dieu 52 ! » Imaginant voir le Christ dans les migrants, les prêtres leur confèrent le pouvoir de purifier et de sauver l’Occident. C’est une vision messianique et eschatologique. Mais dans leur myopie, ils tournent le dos à leur propre troupeau.
Selon Raspail, le christianisme catholique est depuis quelque temps sous l’emprise de l’universalisme humanitaire. Le roman satirise un catholicisme de gauche libéral qui méprise les particularités nationales et civilisationnelles et rend la foi indiscernable de l’universalisme moral des non-croyants. Sous la bannière de « la charité, la solidarité et la conscience universelle », les ecclésiastiques progressistes abandonnent leurs voisins au profit de l’étranger 53. Ils pratiquent la religion de l’humanité, une hérésie chrétienne.
Dans cette logique de légitimation du racisme, Nathan Pinkoski procède à une lecture religieuse fort éloquente du Camp des saints. Cette interprétation du catholicisme est très populaire chez les post-libéraux américains où la charité est perçue comme un dévoiement du christianisme, confondu avec l’universalisme bien-pensant progressiste.
Comme l’explique James Patterson, spécialiste des questions raciales et de la pensée politique américaine à l’université du Tennessee, cette vision renoue avec l’ordo amoris 54 de J.D. Vance. Elle est aussi un récit nationaliste semblable à celui de Maurras :
« Charles Maurras identifiait quatre groupes qu’il considérait comme des menaces pour la France : les Juifs, les francs-maçons, les protestants et les immigrés. Tous étaient, selon sa conception de la nation, des étrangers à la France et, à ce titre, ne méritaient pas le même degré de respect. Au lieu de considérer le catholicisme comme la foi universelle — ce qui est inscrit dans le terme même de ‘catholique’ — Maurras comme Pinkoski traitent la foi comme une composante particulière de l’identité nationale française, sans portée morale universelle sur les actes de ces catholiques, sinon envers les ‘vrais’ Français. »
Pinkoski est un fervent admirateur de Maurras qu’il aime à défendre ou à citer à de nombreuses occasions, comme lors d’une conférence NatCon 55 où il a livré, en 2022, une réflexion sur « le catholicisme et la nécessité du nationalisme ». Pour la théoricienne Laura K. Field 56, l’objet de sa prise de parole consistait alors à « relier les enseignements catholiques à une préférence pour le particularisme à la manière de Hazony 57 ».
À cette occasion, Pinkoski a commencé son discours en faisant référence à une scène du Camp des saints. Citer le roman lors d’une telle intervention témoigne de la manière dont cette fiction est une matrice théorique pour les ultraconservateurs américains :
« Dans Le Camp des saints de Jean Raspail, un million de migrants débarquent sur les côtes françaises et, en l’espace de vingt-quatre heures, la nation française change du tout au tout […] Le roman dénonce une perte de confiance civilisationnelle. Raspail attribue une part de responsabilité à l’Église catholique […]. Les prêtres descendent sur les plages pour crier ‘Dieu merci, Dieu merci !’ Ils se réjouissent de voir l’image du Christ dans le migrant affamé, mais préfèrent ne pas voir cette image dans leurs compatriotes qui doivent fuir pour préserver leurs moyens de subsistance et parfois leur vie. »
Dans ce même discours, Pinkoski se réfère à Charles Maurras qu’il qualifie d’« aristotélicien trop peu apprécié » : « ‘Le nationalisme est la protection due à tous ces trésors qui peuvent être menacés sans qu’une armée étrangère franchisse la frontière, sans que le territoire soit physiquement envahi.’ Maurras a raison quant à ce dont nous avons besoin aujourd’hui : alors que la plupart des nations occidentales ne sont pas confrontées à une menace immédiate d’invasion étrangère, elles sont confrontées à un danger plus pernicieux : leurs trésors hérités sont détruits de l’intérieur. »
Pinkoski construit ici l’image de « l’ennemi de l’intérieur », une menace volontairement imprécise et nébuleuse, d’autant plus dangereuse qu’elle se dilue dans la masse. Cette représentation, qui motive le fantasme d’une surveillance totale d’une population en instrumentalisant l’antagoniste politique, est topique de l’imaginaire maurrassien et de son concept de l’Anti-France. Elle structure également l’imaginaire racial et colonial.
Alternant entre tragédie et humour noir, la dernière partie du roman raconte le sort de ceux qui défient le credo humanitaire. Avant l’arrivée des migrants, la plupart des soldats français ont déserté ou ont été éliminés par les milices. Un colonel courageux prend la tête d’un petit groupe. Les résistants mettent en place leur propre gouvernement et mènent une vie bourgeoise confortable pendant quelques jours. Mais ils savent que leur heure a sonné. La logique qui a conduit à la destruction de la France est fatale pour ceux qui sont attachés à l’ancien régime.
Pendant un court moment, la cohorte résiste, sauvant même un Français d’origine indienne. (Cela fait écho à la tragédie historique de la décolonisation, où une fureur particulière était souvent dirigée contre les « traîtres à la race » européens non autochtones qui rejetaient le nouveau régime.) Mais cela ne peut durer. Le nouveau gouvernement français ordonne que le village soit bombardé jusqu’à sa destruction totale. Dans un autre acte surprenant de violence entre Blancs, l’armée de l’air accomplit sa mission et il n’y a aucun survivant.
Les Européens qui collaborent avec les migrants sont également tués. Un philosophe athée, adepte des citations ironiques des Écritures, aide à préparer l’armada pour son voyage. Pourtant, il est piétiné par une foule de migrants qui se précipitent pour prendre place sur le bateau qu’il a organisé pour eux. « Seigneur, pardonne-leur, s’écrie-t-il, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font 58 ! » Un évêque qui accompagne les migrants dans leur voyage « s’assimile » au sens où l’entend Raspail, succombant à la promiscuité et à l’indécence. Il est laissé pour mort sur le bateau en train de couler après que tous les migrants ont débarqué. Lorsque les migrants débarquent, les intellectuels français qui leur ont préparé le terrain sont assassinés. Et ceux qui, dans les milices de gauche, accueillent les migrants sont tués ou deviennent des serviteurs, des paysans et des prostituées.
Tout cela ne vise pas à suggérer que les migrants sont particulièrement violents. Raspail ne fait que pousser la logique de Sartre et Fanon jusqu’à sa conclusion sombre. Selon Fanon, le mal de la colonisation est quelque chose que l’indigène s’inflige à lui-même. Il se persuade de sa propre insignifiance. Il accepte la domination européenne parce qu’il reconnaît la supériorité européenne, non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur le plan culturel et moral. Selon Fanon, la liberté ne peut être retrouvée par la négociation ; elle ne peut encore moins être retrouvée en acceptant l’aide de l’ancien oppresseur, que ce soit sous forme de fournitures médicales ou de soutien moral, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’alliance ». La véritable décolonisation est existentielle et nécessite des actes de violence rédempteurs. Le colonisé doit s’affirmer afin de détruire les anciennes croyances et relations. Ce n’est qu’en portant un coup au colonisateur que l’indigène devient un agent libre, capable de faire sa propre histoire. Sans violence envers l’ancien oppresseur, affirmait Fanon (et Sartre était d’accord), la liberté est impossible.
Raspail est conscient de toutes les implications de l’analyse de Fanon, que tant de progressistes ont acceptée mais que peu ont suivie jusqu’à sa conclusion logique. « Le désir du tiers-monde, écrit Raspail, est de ne devoir rien à personne, de ne diluer en aucune façon le sens radical de sa victoire en la partageant avec des renégats 59. » Comme l’affirme Sartre, pour être libres, les colonisés doivent conquérir —coloniser — leurs anciens oppresseurs. Le Camp des saints illustre les implications de l’éthique décoloniale qui est louée dans toute l’Europe.
Le mythe du « Grand Remplacement » imprègne l’interprétation de Nathan Pinkoski qui assimile le phénomène de migration à une invasion, une colonisation inversée de l’Occident par le tiers-monde, fomenteur d’un « génocide blanc ».
Pour motiver la trame narrative de Raspail et justifier la violence des descriptions faites des migrants, Pinkoski se réfère aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Convoquer une figure de la décolonisation telle que Fanon est astucieux, mais il s’agit ici d’un glissement interprétatif fort dangereux : dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon théorise comment l’antagonisme irrémédiable du monde du colon et du colonisé nécessite le recours à la violence pour permettre à ce dernier de se transformer en « homme nouveau », et se réapproprier une conscience aliénée par l’envahisseur. Si une violence émancipatrice permet d’instaurer une symétrie dans la relation colons/colonisés initialement fondée sur la sujétion et la brutalité, cette agressivité est circonscrite au processus de décolonisation pour se réapproprier le sol national et briser le système colonial : elle ne s’opère en aucun cas dans le contexte d’une revanche du colonisé partant en croisade contre le territoire de son ancien tortionnaire.
Il faut apprendre au Premier Monde à avoir honte de lui-même, à croire que sa mort sera son plus grand cadeau à l’humanité. La nouvelle liturgie civique des nations occidentales consiste à se soumettre à « l’autre » non occidental, moralement supérieur. Les Occidentaux doivent être formés à s’agenouiller, même s’ils sont censés se relever de temps en temps pour combattre des fantômes fascistes.
L’éthique de la décolonisation promeut la vision utopique du progressisme multiculturel, qui suppose que tout le monde dans le monde peut être intégré dans un régime arc-en-ciel unique. Pourtant, l’universalisme qui sous-tend ce projet masque sa dimension coercitive et dystopique.
Raspail lève le voile. Le progressisme multiculturel exige la soumission et la destruction de toutes les formes de vie traditionnelles. Sa cible principale est l’Occident, car le moteur qui l’anime est la lâcheté et la haine de soi occidentales ; le multiculturalisme est l’impérialisme culturel du dégoût de soi européen.
Ces impulsions sont masquées par la croyance dans le pouvoir expiatoire de la capitulation face à l’immigration massive et à la déconstruction de l’identité européenne. Mais Raspail connaît la vérité : les immigrants n’ont pas le pouvoir de délivrer les Européens de leur sentiment d’inutilité. Une fois que l’on adhère à la logique du rejet de la civilisation, le point final est le nihilisme et la mort culturelle. L’alpha est la culpabilité européenne. L’oméga est l’eurocide.
Les deux dernières phrases relèvent d’une vision propre au darwinisme social. L’urgence consiste à remporter l’affrontement biologique des races, à moins de voir sa propre race exterminée.
Dans cette logique de « Grand Remplacement », d’invasion génocidaire, le narrateur du Camp des saints associe constamment les migrants à des persécuteurs. Ce renversement aboutit à faire de l’Autre un « monstre », terme qui totalise cinquante-sept occurrences dans la narration.
Dans le roman de Raspail, le fantastique voisine avec la science-fiction lorsque le consul, qui s’apprête à tirer sur la foule, affirme : « Je ne reconnais pour frère aucun de ces milliers de Martiens 60. » La phrase fixe la démarcation entre les frères appartenant à l’endogroupe de la communauté, et ceux de l’exogroupe 61. Figure de l’inclassable, le monstrueux repousse les limites de l’humanité et dépasse celles de l’animalité.
Tantôt identifiés à des monstres, les migrants sont aussi désignés comme des animaux, le franchissement des frontières les séparant des humains procédant en particulier de la désignation : lorsqu’il s’agit d’évoquer la foule de migrants, Raspail parle d’une « bête ». Or la peur de l’homme face à la bête, carnassière le plus souvent, tend à convoquer le schéma cynégétique archaïque, ce scénario de la chasse primitive où l’homme se pose comme la proie d’un prédateur animal 62. L’homme moderne est ainsi ramené à une peur primaire et somatique.
Les différentes représentations faites des migrants, associés à un corps extérieur dangereux — qu’ils soient microbes, animaux ou monstres — justifient, dans une altérité poussée à l’extrême, l’usage de la violence — perçue comme défensive.
L’intrigue du Camp des saints relève de la fiction, mais elle n’est pas futile. Dans les années 1980, ceux qui étaient capables de percevoir la trajectoire de la société européenne et française ont compris que ce roman ne pouvait être ignoré. Mitterrand remercia Raspail de lui avoir envoyé le livre, qu’il a promis de lire « avec beaucoup d’intérêt ». Jospin remercia Raspail d’avoir écrit ce livre « qui décrit un avenir qui n’est pas », c’est-à-dire un avenir qui était en train de se réaliser.
Alors que l’ombre du politiquement correct s’abattait sur la vie intellectuelle française, les gauchistes qui ne pouvaient jamais louer le livre en public le faisaient en privé. En 2004, Denis Olivennes, qui dirigeait le quotidien français de gauche Libération, écrivait à Raspail : « Il y a trente ans, j’aurais sans doute considéré Le Camp des saints comme une polémique méprisable. » Mais après l’avoir lu, « non seulement je ne déteste plus ceux qui ne pensent pas comme moi, mais ils m’intéressent ! »
Si l’on entreprend un examen des critiques faites au livre, qu’elles soient de droite, d’extrême droite ou de gauche, c’est en effet le caractère prophétique du récit qui est souvent mis en avant : Jacques Benoist-Méchin (1901-1983), historien et collaborateur pendant l’Occupation, déclare : « Plus j’observe l’évolution du monde et plus je crains que Le Camp des saints ait une valeur prophétique. » Jean Cau (1925-1993), écrivain et journaliste au Figaro littéraire, associe l’auteur à « l’implacable historien de notre futur », une expression paradoxale qui souligne la vérité d’un récit allant au-delà de la simple fiction. C’est au même titre que l’éditorialiste Thierry Maulnier (1909-1988), passé de l’Action française au Figaro, considère le roman comme étant « moins un divertissement qu’un avertissement 63 ».
« Prophétie », « avertissement » : les termes s’inscrivent tous dans une perspective téléologique où le présent serait déjà déterminé par la fin qu’entend prédire le roman de Raspail.
L’appréhension d’un danger imminent est topique de toute pensée catastrophiste. Michel Déon (1919-2016), membre de l’Académie française et ancien rédacteur à l’Action française auprès de Maurras, en est l’un des représentants, lorsqu’il définit ce roman comme « notre tombeau ouvert, l’expression la plus juste de ce que sera le Jugement Dernier 64 ».
Les éloges faits au livre sont aussi venus de la gauche : Pinkoski ne manque pas de le mentionner. Dans un article du Monde intitulé « Entre deux courages » et daté du 7 janvier 1998, Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006) écrit :
« Il y a vingt-cinq ans, une parabole fit un triomphe de librairie, et scandale. Cela s’appelait Le Camp des saints. […] Jean Raspail imaginait que cent rafiots pourris quittaient le Gange avec un million de déshérités et s’échouaient entre Nice et Saint-Tropez, en quête de survie […]. Relisez le livre. En nos temps de ‘flux migratoires’ mal maîtrisés, l’anticipation impressionne par sa vraisemblance, par l’embarras qu’elle cerne, où elle nous laisse, en plan. »
Les termes « anticipation » et « vraisemblance » présentent Le Camp des saints comme une grille de lecture qui décrypterait les tenants cachés d’un réel à venir. L’assimilation de cette fiction à une forme de médiation de la réalité se concrétise avec Renaud Camus.
Membre de la mouvance identitaire, l’écrivain français publie en 2011 — soit la même année que la réédition française du Camp des saints — Le Grand Remplacement, un ouvrage auto-édité, bientôt repris par la maison d’édition La Grande Librairie de mouvance extrême. Ce livre, rassemblant une série d’articles en prenant les apparences d’un ouvrage théorique, est dédié à Jean Raspail, rendant comme un hommage à celui qu’il reconnaîtrait comme le père spirituel de cette « théorie ».
Dans le sillage de Renaud Camus, Pinkoski a déclaré lors d’une interview intitulée « Immigration et Dystopie » consacrée à la parution du livre :
« La fiction dystopique est à son meilleur lorsqu’elle est capable d’identifier et de nous aider à comprendre des défauts que nous n’aurions autrement pas vus. […] Vous avez des expériences quotidiennes de violence liées à la migration de masse et vous êtes capable de regarder un livre comme celui-ci et de penser : ‘Ah, d’accord, c’est une discussion qui a lieu depuis un certain temps et il y a eu des gens qui, avant même que le phénomène réel ne survienne, avaient identifié ceci comme quelque chose au cœur de mon monde civilisationnel.’ »
Un détail ne doit pas manquer d’être rappelé : Le Camp des saints n’est pas un manifeste. C’est un roman qui, comme toute œuvre de fiction, raconte une histoire. Raspail, dans la préface de la troisième édition de 1985, insiste d’ailleurs sur ce point : « Je suis Romancier. Je n’ai pas de théorie, pas de système ni d’idéologie à proposer ou à défendre. » Dans une interview de 2011, l’auteur ajoute que Le Camp des saints est « un récit d’anticipation qui n’a pas été le fruit d’une vision politique mais d’une imagination littéraire 65 ».
Il y a là un rapport plus trouble entre ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas. Les anticipations mettent en effet en jeu un contrat de lecture spécifique, par lequel l’attention du lecteur est tendue vers un espace-temps non advenu, donc fictif, qu’il situe néanmoins dans une perspective possible 66.
Robert Badinter, ministre socialiste juif de la Justice, défenseur des droits de l’homme à l’échelle internationale et abolitionniste de la peine de mort en France, a remercié Raspail pour l’édition de 1985. « Il y a dix ans, je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt », a-t-il écrit. « Avec le temps, le problème est devenu plus pressant… Notre civilisation n’est menacée que de l’intérieur, davantage par la perte de son âme que par la pression démographique extérieure 67. »
Il s’agit là d’une citation tronquée qui dévoile de nouveau la mauvaise foi intellectuelle de Pinkoski. Le 11 février 1985, Badinter a en effet écrit :
« Merci pour l’envoi de cette réédition. Je l’avais lu avec un très vif intérêt il y a dix ans… Le temps a coulé, le problème est devenu plus pressant. Mais je ne suis pas pessimiste, la civilisation qui est la nôtre n’est menacée que de l’intérieur, plus de perdre son âme que de céder à la pression démographique extérieure. La force des peuples ne s’est jamais mesurée au nombre, l’histoire en témoigne. Je souhaite que de nouvelles éditions de votre livre se succèdent pour la satisfaction de vos lecteurs 68. »
Badinter a compris que ce qui nous menace avant tout, c’est la crise spirituelle interne à la civilisation occidentale. C’est cette intuition qui rend aujourd’hui Le Camp des saints si dérangeant à lire. Le désir de nous prosterner culturellement est désormais ouvertement affiché.
Raspail avait anticipé le système à deux poids et deux mesures inextricablement lié au multiculturalisme. Le paradigme de la décolonisation crée une identité indigène générique, quasi universelle, qui englobe le monde entier, à l’exception des descendants des Européens blancs. La préférence de groupe — et l’autodétermination — sont autorisées et encouragées pour tous les groupes, sauf pour eux.
C’est pourquoi les politiques de gestion du multiculturalisme et de la diversité ethnique croissante ne peuvent être qu’asymétriques. Elles accordent aux minorités ethniques et raciales en Occident de plus en plus d’autonomie et de pouvoir, tout en soumettant les majorités blanches à une surveillance toujours plus intense grâce à la prolifération de lois antiracistes qui leur sont presque exclusivement appliquées. Les multiculturalistes progressistes ne se satisfont même pas de ce double standard. La prochaine étape consiste à rendre illégitime pour les colons — pour les Blancs — d’imaginer qu’ils ont un avenir 69. En bref, ils doivent disparaître 70.
Pinkoski fait ici référence aux lois Pleven (1972), Gayssot (1990), Lellouche (2002) et Perben II (2004).
La loi Pleven du 1er juillet 1972, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale puis le Sénat, constitue la première grande loi contre la discrimination raciale. Elle est renforcée par la loi Gayssot qui prévoit de nouvelles sanctions et fait du négationnisme un délit. Lellouche et Perben II aggravent les peines punissant les infractions à caractère raciste, antisémite ou xénophobe.
Dans sa réédition de 2011, Le Camp des saints répertorie dans une annexe les pages qui pourraient être poursuivies en justice en vertu de ces lois, si celles-ci étaient rétroactives. Raspail indique que le roman « serait susceptible de poursuites judiciaires pour un minimum de quatre-vingt-sept motifs 71 ». La revendication de la liberté passe, chez l’auteur, par le souci de la provocation : il s’inscrit ici dans la tradition des pamphlétaires où le groupe adverse est « maximalisé 72 ». Par son franc-parler et ses accents indignés, Raspail revendique le pouvoir de tout dire, croyant illustrer « le courage de la vérité 73 » qui supporte le scandale.
Le multiculturalisme et les jeux antiracistes qui le sous-tendent aggravent les fractures sociales et les divisions ethniques dans les sociétés occidentales 74. Il devient de plus en plus courant de juger probable une guerre civile brutale et anarchique entre différentes ethnies.
Raspail, en revanche, imaginait une soumission essentiellement pacifique. Dans Le Camp des saints, la violence est présente, mais il n’y a pas vraiment de guerre civile ethnique. Les quelques poches de résistance sont rapidement écrasées.
Que Raspail ait ou non décrit avec précision notre avenir, il est un guide sûr pour comprendre les racines de notre malaise. La plupart des généalogies faites du multiculturalisme attribuent son triomphe à l’adhésion relativement récente de l’Occident au marxisme culturel ou au « wokisme ».
Le Camp des saints se penche sur des thèmes plus fondamentaux. La destruction de l’Occident trouve ses racines dans une profonde maladie spirituelle qui le laisse impuissant face à ses ennemis :
« Deux camps opposés. L’un croit aux miracles. L’autre n’y croit plus. Celui qui soulèvera des montagnes est celui qui a conservé sa foi. Il vaincra. Le doute mortel a sapé toute l’énergie de l’autre. Il sera vaincu 75. »
Le millénarisme poétique de Raspail met en lumière ce que Badinter redoutait. À un moment donné, au cours de ces années en apparence fastes qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale — en France, cette période durant laquelle Le Camp des saints a été publié a reçu le nom de « Trente Glorieuses » –, l’Occident a engraissé son corps mais perdu son âme.
En un sens, l’apocalypse a déjà eu lieu. C’est pourquoi les Occidentaux du roman de Raspail n’ont pas la force de défendre leur civilisation, et pourquoi tant d’entre eux trouvent la colonisation inversée souhaitable. Nous vivons dans une civilisation qui est déjà condamnée.
Raspail ne se contentait pas de dévoiler la mort spirituelle de l’Occident. Le Camp des saints offre des conseils à ceux d’entre nous qui espèrent sauver leur intégrité spirituelle tout en cherchant à préserver et à honorer leur patrimoine. Il nous montre comment ne pas agir.
Cette dernière phrase démontre combien l’œuvre de Raspail est analysée d’une façon pragmatique. Le « mythe » que livre Raspail a ainsi une vocation créatrice.
Dans ses Réflexions sur la violence 76 (1908), Georges Sorel analyse ainsi le mythe comme un « ensemble lié d’images motrices » : un appel au mouvement et un stimulateur d’énergies d’une exceptionnelle puissance. Mobilisateur, le mythe livre un récit pouvant soutenir et impulser une campagne de grande ampleur. Dans son livre Mythes et mythologies politiques, Girardet écrit ainsi : « Par tout ce qu’il véhicule de dynamisme prophétique, le mythe occupe une place majeure aux origines des croisades comme celles des révolutions 77. »
Un tel propos rejoint les travaux de Susan Rubin Suleiman 78 : dans Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, celle-ci soutient que le propre du roman à thèse est la relation entre histoire, interprétation et injonction finale, dans une suite d’inférences. L’histoire implique l’interprétation, qui à son tour implique — mais est aussi impliquée par — l’injonction finale visant le pragmatique.
Raspail s’inscrit dans une telle perspective. Dans sa préface de 2011 au Camp des saints, il écrit :
« Il existe une seconde hypothèse, c’est que les derniers isolats résistent jusqu’à s’engager dans une sorte de reconquista sans doute différente de l’espagnole mais s’inspirant des mêmes motifs, avec quelques chances qu’au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Italie du Nord, en Autriche, et pourquoi pas ailleurs, en Europe, d’autres soldats semblables rejoignent le mouvement. »
Comme un écho, Pinkoski déclarait, dans un entretien cité plus haut :
« Lorsque vous remettez un livre comme celui-ci dans l’espace public et que vous donnez aux gens la chance de le lire, je pense qu’on peut éveiller une forme de prise de conscience : la trajectoire que nous suivons n’est pas inévitable. Il existe une alternative. »
Le groupe de résistants du roman, bien que patriotes aimant leur pays et leur culture, fait partie intégrante de la satire de Raspail. Au mieux, ils pratiquent un épicurisme d’après-guerre simpliste, appréciant les plaisirs quotidiens offerts par la prospérité, les coutumes et les traditions culinaires de leur pays. Au pire, ils manquent de raffinement éthique et affichent un nietzschéisme grossier et puéril.
Ils sont épris de plaisirs sensuels, mais aussi de violence.
Ils ne possèdent que des fragments de la vraie religion. Ce sont les Derniers Hommes.
Le centre tragique du roman est une civilisation entre deux portes de la mort. D’un côté, elle fait face à un universalisme eschatologique, fondé sur la culpabilité unique d’une civilisation, qui fait du suicide collectif de l’Occident un devoir spirituel. D’autre part, elle fait face à un particularisme brut, qui peut animer la communauté, mais qui prive ses membres de pitié et de miséricorde et donc de toute spiritualité authentique.
Pour les chrétiens, le roman pose un dilemme. Soit ils défendent un amour naturel pour leur patrie et leur pays et rejettent le christianisme, soit ils défendent le christianisme mais rejettent l’amour naturel pour leur patrie et leur pays.
Le roman ne résout pas ce dilemme. Cependant, lorsqu’il est compris comme une méditation sur la maladie de notre civilisation, le grand vide spirituel de son récit devient évident : il s’agit du vide laissé par l’absence d’une foi catholique typiquement française. Bien avant Vatican II, l’Église française a été pionnière dans la pratique de l’inculturation, montrant comment l’appel universel à la charité était réalisé en embrassant un milieu historique et un contexte culturel bien définis 79. Le scoutisme, par exemple, était un mouvement destiné à réveiller les vertus endormies dans un pays meurtri par la révolution et le sécularisme militant. Renouant avec les pratiques chevaleresques perdues, le mouvement proposait un programme concret pour les retrouver dans de nouvelles circonstances, orientant le scout vers l’excellence spirituelle. En s’engageant à suivre une formation dans trois domaines — « mieux servir Dieu, l’Église et mon pays » — le scout incarne l’amour mutuellement renforcé de chacun.
Le scoutisme est une spiritualité visible et populaire. Il fait partie du paysage du catholicisme culturel, qui se concentre sur les symboles et les rituels.
Ceux-ci ne sont pas identiques aux sacrements eux-mêmes, mais ils incarnent la manière dont la plupart des gens abordent la religion : les gestes communautaires ostensibles qui distinguent les croyants des non-croyants, tels que le jeûne ou l’abstinence de viande, ou encore les prières publiques, les processions et les pèlerinages. Tous ces éléments se développent dans un contexte culturel et national particulier. Bien qu’il soit à la mode de dénigrer ces pratiques comme des obstacles à une foi plus pure et plus intérieure, cette façon de penser détruit complètement la religion, comme l’indique le sort des ecclésiastiques errants du roman 80. Au fond, cette façon de penser est un refus de l’incarnation.
Dieu entre dans l’histoire des peuples, des pays et des cultures, s’adaptant aux rythmes du temps. Dieu s’incarne dans un homme, tandis que l’homme, pour sa part, doit cultiver avec amour son existence incarnée pour bien vivre. Pour trouver le chemin du salut, il doit être enraciné dans le monde et dans une culture particulière. L’amour de la culture et de la nation a le pouvoir de raviver la charité dans un monde spirituellement gelé.
En Occident, nous sommes prisonniers d’un faux dilemme entre universalisme et particularisme. C’est peut-être le charisme spécifique du catholicisme français qui permettra de le surmonter. C’est un charisme qui peut guérir un monde où les anciennes vertus chrétiennes sont devenues folles, guidant l’Église vers la récupération de la plénitude de ses trésors et aidant les nations baptisées de l’Occident à sauver leurs âmes. Quelle que soit la résolution théologique finale, les œuvres tardives de Raspail sont des explorations littéraires qui nous emmènent au-delà du dilemme du roman.
Tout comme Le Camp des saints, ce sont des romans sur la destruction culturelle qui imaginent ce que les survivants et les résistants doivent faire après la catastrophe. Tout comme Le Camp des saints, ils décrivent de petites troupes de résistants qui tentent de sauver une culture menacée d’extinction, de protéger les racines fragiles des traditions touchées par le gel profond de la modernité. Pourtant, ce sont ces survivants, ces adeptes d’une cause et d’un credo attaqués par les grands et les bons, qui, dans les romans ultérieurs, pratiquent une éthique de l’amitié et cultivent une véritable force d’âme.
Ils gagnent rarement. Leur nombre diminue et leurs territoires historiques sont perdus. Mais leur résistance même, ainsi que l’intégrité spirituelle dont elle témoigne, assure la transmission de ce qui est noble, même si ceux qui subsistent doivent entrer dans la clandestinité pendant des siècles. Ils enterrent leurs morts, mais non pour les oublier ; ils enterrent leurs morts dans l’espoir de les voir ressusciter.
L’insistance de Pinkoski sur les rites funéraires n’est pas sans intérêt : elle fait écho au traitement que le roman fait de la crémation, opposition fondamentale entre l’Occident et le tiers-monde, entre la civilisation et la barbarie : « L’Occident ne brûle pas ses morts. Les colombariums se cachent honteusement dans les banlieues de ses cimetières. La Seine, le Rhin, la Loire, le Rhône, la Tamise, même le Tibre et le Guadalquivir ne sont pas le Gange ou l’Indus. Leurs rives n’ont jamais pué l’odeur des cadavres grillés 81. »
Ce passage doit être mis en parallèle avec cet autre : « L’Inde brûle ses morts. L’armada brûla les siens dès son départ 82. »
Lire et défendre Le Camp des saints revient à s’enrôler dans l’une de ces petites unités. Ce sont des actes de défi, des refus de se soumettre aux conventions immuables et au conformisme anémique qui dictent la vie d’hommes craintifs et médiocres. Cette opposition n’est pas dictée par simple esprit de contradiction, mais elle est une prise de conscience qu’un trésor précieux a fait l’objet de calomnies ou de condamnations injustes et risque de disparaître à jamais.
Nous agissons pour empêcher cette disparition et pour sauver notre héritage spirituel. Les fruits de ces combats sont insaisissables. Les sanctions pour avoir tenu bon et continué à se battre sont lourdes. Mais subir de telles souffrances est un honneur.
Les termes « combats », « honneur », « souffrances » mobilisent l’imaginaire du chevalier martyr, véritable lieu commun dans la tradition culturelle de l’extrême droite, du Ku Klux Klan jusqu’à l’ICE 83. Le préfacier annonce en creux un choc des civilisations, une nouvelle croisade où le guerrier pieux doit défendre l’Occident chrétien blanc contre les musulmans ou migrants, présentés comme des Sarrasins modernes.
Sources
- [Note de Nathan Pinkoski] La présente introduction est publiée avec l’autorisation des Éditions Robert Laffont, mais ne doit pas être considérée comme reflétant leur opinion ou celle de la succession Raspail.
- [Note de Nathan Pinkoski] Cet essai est adapté, avec autorisation, de « The Spiritual Death of the West », First Things, mai 2023.
- [Note de Nathan Pinkovski]Elian Peltier et Nicholas Kulish, « A Racist Book’s Malign and Lingering Influence », The New York Times, 22 novembre 2019.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, Paris, Robert Laffont, 2011, p. 59.
- Ibid., p. 301.
- Ibid., p. 301.
- Ibid., p. 305.
- Patrice de Méritens, « Jean Raspail : ‘Aujourd’hui, Le Camp des saints pourrait être poursuivi en justice pour quatre-vingt-sept motifs’ », Le Figaro, 7 février 2011.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 24.
- Mircea Eliade, Aspects du mythe, Paris, NRF/Gallimard, 1963, coll. « Idées », p. 15.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 80.
- Ibid., p. 227.
- [Note de Nathan Pinkoski] Jeffrey Hart, « Raspail’s Superb Scandal », National Review, 26 septembre 1975 ; Matthew Connelly et Paul Kennedy, « Must It Be the Rest Against the West ? », The Atlantic, décembre 1994. Hart était professeur d’anglais à Dartmouth. Connelly est professeur d’histoire à l’université Columbia. Kennedy est professeur d’histoire à Yale.
- Voir Umberto Eco, À reculons, comme une écrevisse, Paris, Grasset, 2006.
- Michael Jeismann, La patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France, Paris, CNRS Éditions, 1997.
- [Note de Nathan Pinkoski] Le Vent des Pins (Juillard, 1958) ; republié en 1970 avec le titre Bienvenues, honorables visiteurs. Traduit en anglais sous le titre Welcome, Honorable Visitors (New York, Putnam’s Sons, 1960).
- Macha Séry, « La mort de Jean Raspail », Le Monde, 10 août 2020.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 388.
- Patrice de Méritens, « Jean Raspail : ‘Aujourd’hui, Le Camp des saints pourrait être poursuivi en justice pour quatre-vingt-sept motifs’ », op. cit.
- Lucie Bernier, « Fin de siècle et exotisme : le récit de voyage en extrême-Orient », Revue de littérature comparée, vol. 297, no 1, Klincksieck, 2001, p. 43-65.
- H. Hazel Hahn, « Voyages extrêmes : les récits d’aventures en France à la fin du XIXe siècle », trad. Stéphane Bouquet, Sociétés & Représentations, vol. 38, no 2, Éditions de la Sorbonne, 2014, p. 53-86.
- Jean Raspail, Adiós, Tierra del Fuego, Paris, Albin Michel, 2001.
- Marine Le Pen, X, 13 juin 2020.
- Pierre-André Taguieff, Le Grand Remplacement ou la politique du mythe, généalogie d’une représentation polémique, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2022.
- Charles Maurras, compte rendu d’une conférence organisée le 15 mars 1895 à la Sorbonne, par la Société d’ethnographie nationale, La Gazette de France, 26 mars 1995, p.1. Cité par Pierre-André Taguieff, Le Grand Remplacement ou la politique du mythe, généalogie d’une représentation polémique, op. cit.
- Gaston Méry, in La Libre Parole, 18 novembre 1987. Cité par Pierre-André Taguieff, Essais sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988, p. 126-127.
- Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986.
- [Note de Nathan Pinkoski] Ces romans relèvent du domaine de la science-fiction militaire et imaginent de nouvelles technologies militaires : dans L’Invasion noire, les Français utilisent une flotte de dirigeables pour vaincre les envahisseurs.En termes de popularité et de style, Danrit se rapproche de Jules Verne ; d’ailleurs, ce dernier a rédigé la préface de l’édition de 1913 de L’Invasion noire, aux Éditions Flammarion.
- Piero-D. Galloro, « Le Camp des saints ou la mondialisation de l’idée d’Apocalypse migratoire », Hommes & migrations. Revue française de référence sur les dynamiques migratoires, no 1330, EPPD–Cité nationale de l’histoire de l’immigration, 17 juillet 2020, p. 80-81.
- [Note de Nathan Pinkoski] Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, traduit par Constance Farrington, New York, Grove Press, 1963, p. 36.
- [Note de Nathan Pinkoski] Ibid., p. 29.
- Lire à ce sujet : Frazer, E., & Hutchings, K., « On politics and violence : Arendt contra Fanon », Contemporary Political Theory, 7(1), 2008, pp. 90–108.
- [Note de Nathan Pinkoski] Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, traduit par Constance Farrington, New York, Grove Press, 1963, p. 29.
- Pierre-André Taguieff, « Archéologie d’une représentation polémique : le ‘Grand Remplacement’ », Cités, vol. 89, no 1, Presses universitaires de France, 2022, p. 177-195.
- Le Club de Rome est une association internationale regroupant scientifiques, humanistes, économistes et professeurs qui entendent chercher des solutions pratiques aux problèmes planétaires.
- Dennis Meadows, Donella Meadows et Jørgen Randers, Les Limites à la croissance, rapport pour le Club de Rome, 1972.
- Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », op. cit.
- Pierre Chaunu, Un futur sans avenir. Histoire et population, Paris, Calmann-Lévy, 1979.
- Édouard Bonnefous, Sauver l’humain, Flammarion, 1976, p. 25-26., cité par Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », op. cit.
- Claude Liauzu, L’enjeu tiers-mondiste, Paris, L’Harmattan, 1987.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 42.
- Ibid., p. 48.
- [Note de Nathan Pinkoski] Le problème de la défécation en plein air en Inde a incité l’UNICEF à lancer en 2013 la campagne « Poo2Loo » sur les réseaux sociaux afin d’encourager les Indiens à utiliser des toilettes.
- Voir James W. Underhill, « Dérives et déformation de la pensée : vision du monde et métaphore », in Denis Jamet (dir), Dérives de la métaphore, Paris, L’Harmattan, 2008. Cité par Marc Bonhomme, Philippe Wahl, Anne-Marie Paillet, Métaphore et argumentation, Paris, L’Harmattan, 2017.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 332.
- Cité par Haig A. Bosmajian, « The Magic Word in Nazi Persuasion », ETC : A Review of General Semantics, vol. 23, no 1, Institute of General Semantics, 1966, p. 9-23.
- [Note de Nathan Pinkoski] Jean-Paul Sartre, « Préface », in Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 29.
- Matthew Connelly et Paul Kennedy, « Must It Be the Rest Against the West ? », The Atlantic, décembre 1994.
- Personnage du roman de Dickens La Maison d’Âpre-Vent (1853), Mrs Jellyby est une philanthrope de Londres se préoccupant des indigènes africains de Borrioboola-Gha. Dans son zèle humanitaire, elle néglige ses sept enfants et son mari.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 283-284.
- La « fenêtre d’Overton » désigne l’ensemble des politiques jugées comme acceptables au regard de l’opinion publique modérée. Joseph Overton, ancien vice-président du Mackinac Center for Public Policy aux États-Unis, théorisa la notion dans les années 1990.
- [Note de Nathan Pinkoski] Jean Raspail, Le Camp des Saints, traduit par Ethan Rundell (Blowing Rock, Vauban Books, 2025), p. 60.
- [Note de Nathan Pinkoski] Ibid., p. 73.
- Pour Thomas d’Aquin, l’ordo amoris place Dieu au premier rang de l’amour, qui s’étend ensuite à soi, à la famille, aux proches, puis à tous les autres, y compris les moins aimables. J. D. Vance déforme cet ordre en le limitant aux seuls proches en en faisant une lecture nationaliste pour justifier l’annulation par l’administration Trump des programmes d’aide étrangère : « Nous devons d’abord aimer notre famille, puis nos voisins, puis notre communauté, puis notre pays, et ensuite seulement prendre en considération les intérêts du reste du monde. » Voir Fox News, Youtube, 30 janvier 2025.
- La National Conservative Conference (NatCon) est une conférence politique annuelle qui promeut le national-conservatisme à l’international et tente de fournir un socle intellectuel au trumpisme.
- Voir Laura K. Field, Furious minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton, Princeton University Press, 2025.
- Yoram Hazony est un philosophe israélien, président de la Fondation Edmond Burke qui organise les conférences NatCon. Il a été l’instigateur de la rencontre Orbán-Salvini à Rome et est l’auteur des Vertus du nationalisme (Jean-Cyrille Godefroy, 2020) qui prône une alternative à l’universalisme libéral.
- [Note de Nathan Pinkoski] Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 87.
- [Note de Nathan Pinkoski] Ibid., p. 307.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 94.
- Jeffrey Hart, professeur à Princeton et columnist de National Review qualifie l’œuvre de Jean Raspail de « l’un des ouvrages majeurs de notre temps », et la compare avec le film de science-fiction Blade Runner de Ridley Scott ( 1982) pour leur thème commun de « l’inondation culturelle » et de la « dévastation culturelle ».
- Jean-William Cally, La Bête dans la littérature fantastique, thèse de doctorat, université de la Réunion, 2007.
- Pour la recension des réception critiques, voir Jean-Marc Moura, « Un imaginaire du désir et de l’effroi », dans L’Image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 109-141. Voir aussi la préface de 2011 du Camp des saints qui mentionne les critiques élogieuses.
- Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 4, no 3, 1988, p. 115-124.
- Bruno de Cessole « Jean Raspail : ‘Ouvrir les yeux sur les mensonges’ », Valeurs actuelles, 10 février 2011.
- Simon Bréan, « Les récits d’anticipation, des prophéties fictionnelles ? », Textuel, no 1, 2014.
- [Note de Nathan Pinkoski] Lettre du président François Mitterrand à Jean Raspail, sans date. Lettre du Premier ministre Lionel Jospin à Jean Raspail, sans date. Lettre de Denis Olivennes à Jean Raspail, 10 novembre 2004. Lettre de Robert Badinter à Jean Raspail, 11 février 1985. Toutes ces lettres sont compilées dans Jean Raspail : Une vie, une œuvre, des combats, Librairie Éric Fosse catalogue N° 100, décembre 2022.
- In Jean Raspail : Une vie, une œuvre, des combats, Librairie Éric Fosse catalogue N° 100, décembre 2022. L’ouvrage est un catalogue consacré à la bibliothèque et aux archives de Jean Raspail, présentant sa vie, ses œuvres et ses correspondances.
- [Note de Nathan Pinkoski] L’un des articles les plus influents dans la littérature sur la décolonisation soutient que la prochaine étape de la décolonisation consiste à « renoncer à l’avenir des colons, abandonner l’espoir que les colons puissent un jour être à la hauteur des peuples autochtones ». Voir Eve Tuck et K. Wayne Yang, « Decolonization is not a Metaphor », Decolonization : Indigeneity, Education & Society, vol. 1, n°1, 2012, p. 36.
- [Note de Nathan Pinkoski] Les mesures pratiques pour y parvenir consistent à cibler les terres dites volées appartenant aux colons ; comme l’écrivent Tuck et Yang, « tant que les terres volées ne seront pas restituées, la conscience critique ne se traduira pas en actions susceptibles de perturber le colonialisme ». Ces propriétaires fonciers ne devraient pas bénéficier de protections. Voir Tuck et Yang, « Decolonization Is not a Metaphor », op. cit., p. 19.
Ce type d’arguments fournit la légitimation théorique de la loi zimbabwéenne de 2000 sur l’acquisition des terres (qui visait explicitement les fermes appartenant à des Blancs) ainsi que de la loi sud-africaine de 2025 sur l’expropriation (qui, bien que formulée dans un langage neutre sur le plan racial, impose la redistribution des terres des Blancs aux Noirs afin d’atteindre les objectifs de la loi).
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 391.
- Marc Angenot, La parole pamphlétaire. Typologie des discours modernes, Paris, Payot, 1995.
- Michel Foucault, cours au Collège de France, 1983–1984., cité par Michel Hastings, « De la vitupération. Le pamphlet et les régimes du ‘dire vrai ’ en politique », Mots. Les langages du politique, no 91, ENS Éditions, 30 novembre 2009, p. 35-49.
- [Note de Nathan Pinkoski] David Betz, « Civil War Comes to the West », Military Strategy Magazine, vol. 9, n°1, été 2023, p. 20-26.
- [Note de Nathan Pinkoski] Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 87.
- Cité par Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986.
- Ibid., p. 13.
- Susan Rubin Suleiman Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Paris, Classiques Garnier, 2018.
- [Note de Nathan Pinkoski] Cf. Gaudium et Spes, §53.
- [Note de Nathan Pinkoski] Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018.
- Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, op. cit., p. 45.
- Ibid., p. 153.
- Juliette Heinzlef, « Du Ku Klux Klan à l’ICE : le fantasme réactionnaire du mythe du chevalier », Politis, 29 janvier 2026.