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En juillet 1940, une étrange carte représentant les contours d’un nouvel État destiné à régner sur une large partie septentrionale du continent américain était publiée aux États-Unis. Son auteur, l’ingénieur états-unien Howard Scott (1890-1970), militait de longue date en faveur d’une refondation radicale de son pays, dont les structures sociales, économiques, politiques, mais aussi géopolitiques, lui paraissaient inadaptées aux exigences de la modernité. Alors que les sciences et les techniques ne cessaient d’étendre leur emprise, il s’agissait de leur permettre d’exprimer pleinement leur potentiel en les libérant de carcans hérités d’âges révolus.
Pour ce faire, Scott plaidait en faveur d’une rationalisation institutionnelle mais aussi territoriale des États-Unis. Dans sa conception, la vieille République démocratique héritée des Pères fondateurs du XVIIIe siècle devait faire place, sur un territoire sensiblement plus étendu, à une structure géopolitique inédite : le « Technat d’Amérique ». Un État plus efficient, dont les contours et le fonctionnement seraient conçus de manière à permettre à la modernité technique d’exprimer tout son potentiel.
Une histoire américaine
Comme évoqué, le Technat devait regrouper l’ensemble de l’Amérique du Nord, des Caraïbes, ainsi que le nord de l’Amérique du Sud et le bassin oriental du Pacifique. Ce mastodonte territorial, contrôlant une immense masse terrestre mais aussi de vastes étendues maritimes, serait protégé par un réseau de « bases de défense » disposées sur des emprises territoriales disséminées à intervalles réguliers sur son pourtour : à Hawaï, aux Samoa, sur les îles Aléoutiennes, dans les Caraïbes ou encore… au Groenland. À l’abri derrière ses larges douves océaniques atlantique et pacifique, protégé d’éventuels agresseurs par le rideau défensif constitué par ses bases avancées, le Technat constituerait une forteresse imprenable et autosuffisante s’étendant de l’Alaska à la Colombie et d’Hawaï au Groenland.
Scott présentait ce projet d’ingénierie géopolitique comme une simple entreprise de rationalisation. Selon lui, « les ressources et les frontières naturelles de cette région en font une unité géographique indépendante et autosuffisante » 1. À l’en croire, il ne s’agissait donc que de conformer les frontières, lignes artificielles créées par les hommes, aux réalités naturelles et présumées immuables de la géographie.
Les territoires délimités par Scott n’avaient pas vocation à être simplement dominés par le Technat, mais bien absorbés par lui « non pas sous la forme d’entités politiques distinctes, mais en tant que partie intégrante du continent nord-américain ». Le Technat devait donc « posséder tous les territoires […] figurant sur la carte » afin d’être en mesure d’« assurer la défense de ce continent » 2.
Vue de 2026, cette utopie géopolitique, dont les contours convergent largement avec les ambitions territoriales exprimées à plusieurs reprises par Donald Trump ces dernières années, ne manque pas d’intriguer.
À l’instar de Scott, Trump justifie ses visées expansionnistes par de prétendus impératifs de sécurité nationale et le souci de libérer son pays de ses dépendances à l’égard du reste du monde.
Florian Louis
Les mots et les idées de Scott trouvent un écho dans les déclarations de l’actuel président des États-Unis, dont la matrice géopolitique reste liée à la possession immobilière et qui a manifesté à de nombreuses reprises son désir d’ajouter le Canada, le Groenland et le canal de Panama au territoire états-unien. Le 20 janvier, dans un photomontage cartographique publié sur son réseau Truth Social, il y ajoutait même le Venezuela dont il avait fait enlever le président quelques semaines plus tôt. Howard Scott écrivait quant à lui que « l’acquisition de ces territoires » devait être « réalisée immédiatement, soit par l’achat, soit par la négociation, soit par la force des armes » 3.
À l’instar de Scott, Trump justifie ses visées expansionnistes par de prétendus impératifs de sécurité nationale et le souci de libérer son pays de ses dépendances à l’égard du reste du monde : pour le président états-unien, il s’agirait notamment de sécuriser l’approvisionnement en matières premières stratégiques indispensables à l’épanouissement des nouvelles technologies. Technocratisme et trumpisme ont en effet en commun de s’appuyer sur de nombreux soutiens issus de l’écosystème technologique, dont certains des leaders sont désireux, hier comme aujourd’hui, de faire table rase des règles et normes héritées du passé — qu’ils perçoivent comme des contraintes inadaptées aux besoins du nouveau monde dont ils veulent précipiter l’avènement.
Le continent américain est envisagé dans les théories technocratiques comme un bastion insulaire capable d’offrir une protection naturelle contre le risque de contagion de la guerre.
Florian Louis
L’utopie technocratique
Malgré ses ressemblances avec les projets trumpiens, l’utopie technocratique est le produit d’un monde très différent du nôtre : celui de la Grande Dépression qui frappe de plein fouet les États-Unis dans les années 1930.
La crise favorise l’émergence de courants de pensée alternatifs et non-conformistes porteurs de projets de refondation sociale, économique et politique radicaux. Parmi eux, le mouvement technocratique d’Howard Scott fait figure de lointain héritier du positivisme et du saint-simonisme : les partisans états-uniens de la technocratie ambitionnaient en effet de trouver du côté de la science et de la technique les solutions aux faiblesses structurelles d’un système socio-économique à bout de souffle. Ils considéraient qu’il était désormais temps de confier le pouvoir à ceux qui étaient le mieux à même de l’exercer efficacement dans un monde toujours plus complexe et dominé par les machines : les scientifiques et les ingénieurs 4.
Comme le capitalisme, la démocratie représentative aurait fait son temps. Elle devrait céder la place à une nouvelle forme d’organisation socio-politique basée sur la science : le Technat, dont le fonctionnement s’inspire des idées de l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929), dont Howard Scott avait suivi l’enseignement à New York au début des années 1920. Avant même que la crise de 1929 n’expose les limites du système capitaliste, Veblen en dénonçait en effet les faiblesses et recommandait de retirer le pouvoir aux politiques et aux chefs d’entreprise pour le confier à un « soviet d’ingénieurs » non élus et non partisans.
Sélectionnés pour leurs seules compétences techniques, ces savants seraient chargés de coordonner de manière rationnelle l’extraction, la transformation et la répartition des ressources pour en assurer une exploitation et une allocation optimales. Une fois encore, les ressemblances sont troublantes entre cet élitisme technocratique du siècle dernier et les projets à la fois anti-démocratiques et techno-utopistes promus aujourd’hui par des figures de l’extrême droite états-unienne gravitant dans l’univers trumpiste comme Curtis Yarvin ou Elon Musk — dont le grand-père maternel, Joshua N. Haldeman (1902-1974), dirigea la branche canadienne du mouvement technocratique 5.
La grande Amérique de Scott : géopolitique du Technat
Alors que les luddites avaient autrefois voulu briser les machines pour préserver le monde d’avant, les technocrates appelaient leurs concitoyens à revoir leurs modes de vie pour mieux entrer dans le monde d’après. Dans celui-ci, la puissance mécanique pourrait pleinement et librement s’exprimer afin de tenir la promesse d’abondance et de prospérité dont elle était porteuse. Pour tirer pleinement profit du potentiel des sciences et des techniques modernes, il convenait donc d’adapter les institutions aux exigences des premières — et non l’inverse.
Cet ambitieux projet de société avait aussi des implications d’ordre géopolitique. Laisser s’exprimer le potentiel des machines supposait d’être en mesure de les alimenter en matières premières qui, pour certaines d’entre elles, se trouvaient en dehors du territoire états-unien. C’est pour cette raison que Scott estimait nécessaire d’agrandir ce territoire, afin de ne pas avoir à recourir à des importations toujours susceptibles d’être entravées. La rationalisation des frontières nord-américaines devait ainsi garantir un bien-être généralisé et durable aux habitants du Technat car, à en croire Scott, « les ressources de ce continent sont suffisantes, si elles sont utilisées comme le préconise la technocratie, pour garantir un niveau de vie dix fois supérieur au niveau actuel pendant 4 000 ans » 6.
Les projets territoriaux de Scott ne peuvent être pleinement compris qu’en tenant compte du contexte géopolitique dans lequel ils ont été élaborés.
Lorsqu’il rend publique sa carte du Technat d’Amérique en 1940, la guerre fait rage en Europe depuis près d’un an. Comme beaucoup de ses concitoyens à cette époque, Scott redoutait par-dessus tout que son pays ne soit entraîné dans ce conflit, et le projet de refonte institutionnelle et territoriale des États-Unis qu’il élabore s’inscrit dans la mouvance dite « isolationniste » de l’époque — qui est en réalité plus exactement continentaliste ou hémisphériste 7. Cette mouvance prône une stratégie de repli continental défensif visant à tenir les États-Unis à l’écart des troubles agitant l’Eurasie — un objectif concordant pleinement avec le programme géopolitique de Scott, qui consiste à transformer le continent américain en un isolat autarcique imperméable aux secousses du reste du monde.
Scott envisage le continent américain comme un bastion insulaire capable d’offrir une protection naturelle contre le risque de contagion de la guerre et de subvenir aux besoins de ses habitants sans dépendre d’un monde extérieur en proie au chaos. Le paradoxe de son projet géopolitique tient ainsi à ce qu’il justifie un expansionnisme assumé au nom d’un isolationnisme revendiqué : il faudrait étendre les États-Unis pour leur permettre de se replier plus sereinement sur eux-mêmes. Cette logique sous-tend aujourd’hui l’argumentaire de Donald Trump qui a invoqué des impératifs de « sécurité nationale » pour justifier sa volonté d’annexer le Groenland.
L’existence de projets visant à soumettre, voire à annexer tout ou partie des autres États du continent américain aux États-Unis n’a rien de surprenant.
Florian Louis
Le nouveau monde des managers
Si le projet géopolitique d’Howard Scott frappe particulièrement les esprits en raison de la spectaculaire carte qui l’accompagne, il est loin d’être un cas isolé dans les États-Unis des années 1940. On trouve notamment des échos de ces idées dans le projet élaboré au même moment par son compatriote James Burnham (1905-1987) 8.
Dans The Managerial Revolution (1941), Burnham dresse le constat d’un déclin inéluctable des modèles capitaliste et communiste, selon lui condamnés à être bientôt submergés par un troisième : le managérialisme. Incarné en Occident par le New Deal et en URSS par le planisme, le managérialisme se traduirait par le transfert du pouvoir des mains des propriétaires des moyens de production vers celles de leurs managers. Pour l’auteur, dans un monde dominé par la technique, l’important n’est plus d’avoir du capital ou de posséder des machines, mais avant tout de savoir s’en servir, d’où le triomphe annoncé des managers qui, forts de leurs compétences techniques, seraient les seuls à même de faire fonctionner efficacement les sociétés modernes.
Dans The Managerial Revolution, Burnham consacre un chapitre entier aux implications géopolitiques de ce bouleversement. Selon lui, la révolution managériale rend obsolète le découpage westphalien du monde en une multitude d’États souverains dont la taille et les contours s’avèrent inadaptés aux exigences de l’industrie moderne.
À l’heure de la production mécanisée de masse, les multiples frontières étatiques entravant la libre circulation des hommes et des biens constituent d’inutiles et anachroniques entraves qu’il convient de faire sauter : « L’expérience a prouvé que l’existence d’un grand nombre de nations souveraines […] est incompatible avec les besoins économiques et sociaux de notre époque. […] La division complexe du travail, les courants commerciaux et l’afflux de matières premières que la technique moderne rend possibles et exige se sont trouvés étranglés par la multitude des tarifs, des lois, des changes, des passeports, des frontières, des bureaucraties et des armées indépendantes des différents pays » 9.
Selon Burnham, une recomposition géopolitique globale serait donc nécessaire afin d’adapter la structure territoriale du monde à sa nouvelle structure économique. La diversité humaine et la puissance des nationalismes rendant pour l’heure irréaliste la fusion de tous les États en un seul, Burnham penche alors pour une solution intermédiaire : à l’image des propositions d’Howard Scott pour l’Amérique du Nord, mais cette fois à l’échelle planétaire, il envisage une rationalisation frontalière globale qui réduirait drastiquement le nombre d’États souverains : « les nombreuses nations souveraines s[eraient] remplacées par un nombre restreint de grandes nations, ou ‘super-États’ qui se partager[aie]nt le monde ». Ces « super-États » devraient selon Burnham être au nombre de trois puisque « l’industrie avancée est concentrée dans trois, et seulement trois, zones relativement peu étendues » que sont les États-Unis, l’Europe de l’Ouest et le Japon. Burnham est convaincu de leur avènement à terme 10.
Les prévisions de Burnham présentent de fortes ressemblances avec le projet technocratique d’Howard Scott, à deux nuances près toutefois : d’une part, Burnham envisage de réunir l’ensemble du continent américain, et pas sa seule partie septentrionale, en une unique entité et, d’autre part, cette entité panaméricaine ne doit pour lui pas prendre nécessairement la forme d’un unique État né d’une fusion des États-Unis avec tous les autres. La persistance d’autres États américains n’est pas un problème, pourvu qu’ils deviennent des coquilles vidées de leur souveraineté par Washington — seul véritable maître à bord de ce navire continental.
Pensées allemandes du grand espace
L’existence de projets visant à soumettre, voire à annexer tout ou partie des autres États du continent américain aux États-Unis n’a rien de surprenant. Par certains aspects, elle n’est jamais qu’une extrapolation de la doctrine Monroe de 1823, dans sa version révisée en 1904 par le président Theodore Roosevelt. Pourtant, les projets panaméricains du début du XXe siècle puisent en réalité surtout leurs racines idéologiques dans un terreau chronologiquement plus proche, mais géographiquement plus éloigné : l’Allemagne de Weimar, où fleurissaient les projets de redécoupage du monde entre une poignée de grands États.
La focalisation de nombreux penseurs allemands de l’entre-deux-guerres sur la question de la taille des États résulte de leur conviction commune que les difficultés que rencontrait alors leur pays ne provenaient pas seulement de la Grande Dépression économique, mais d’abord de la grande régression territoriale consécutive au « diktat » de 1919. Cette obsession du manque d’espace est à l’origine des théories du Lebensraum et des Pan-Ideen du géopoliticien Karl Haushofer (1869-1946), de celles sur la Großraumwirtschaft de l’économiste Ferdinand Fried (1898-1967) et de la doctrine du Großraum formalisée par le juriste Carl Schmitt (1888-1985).
Militant nationaliste et chef de file de la géopolitique allemande entre les deux guerres mondiales, Karl Haushofer n’a cessé d’alerter ses concitoyens sur le péril mortel que feraient peser sur eux les amputations territoriales imposées à l’Allemagne en 1919. À l’issue de la guerre, le territoire allemand a en effet été altéré à la fois dans sa taille, passant de 541 000 à 468 800 km², mais aussi dans sa nature, en raison de la perte de son empire colonial. Jadis puissance mondiale (Weltmacht), l’Allemagne a ainsi été rabaissée au rang d’acteur régional ne disposant plus que d’un débouché maritime restreint.
Considérant en bon disciple du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) que le sol constitue le terreau indispensable à l’épanouissement d’un peuple, Haushofer estime que les Allemands sont condamnés au déclin par l’exiguïté de leur territoire, dont la superficie et les ressources seraient en inadéquation avec leur nombre. Il affirme en conséquence que les Allemands auraient un besoin vital d’espace et se trouveraient placés devant une alternative aussi terrible que simple : le conquérir ou accepter de dépérir.
Selon Carl Schmitt, le monde serait engagé depuis 1918 sur une dangereuse pente unipolaire qui conduirait à placer l’ensemble des États sous la coupe de la superpuissance anglo-saxonne.
Florian Louis
Cette théorie du Lebensraum qui fait dépendre la survie d’un peuple de la quantité d’espace dont il s’assure la maîtrise permet à Haushofer de présenter l’expansionnisme allemand qu’il promeut comme une nécessité plutôt qu’un choix. En reprenant et en déformant le projet paneuropéen développé après la Première Guerre mondiale par Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) 11, Haushofer envisage un avenir dans lequel quelques puissants États se partageraient le monde, chacun dominant une vaste zone d’influence dont la cohésion serait garantie par une « pan-idée » fédératrice. Au nombre de ces quelques États dominants, figure bien sûr l’Allemagne à qui reviendrait la suprématie sur une Paneurope qui, du fait des nombreuses colonies des États européens, serait en fait une Eurafrique. Aux États-Unis, reviendrait la maîtrise de la Panamérique, tandis que l’Union soviétique présiderait aux destinées d’une Panrussie et le Japon à celles de l’Asie orientale 12.
Le propagandiste nazi Ferdinand Fried parvient, par d’autres chemins, à des conclusions très proches de celles de Haushofer. Auteur d’un essai sur La Fin du capitalisme (1931) et d’un autre sur Le Tournant de l’économie mondiale (1937) 13, Fried estime que la crise économique a mis au jour les contradictions insolubles du capitalisme mondialisé. Selon lui, la crise serait le symptôme de la faillite du libre-échange et préluderait à une salutaire désagrégation économique, qui finirait par se matérialiser par une division du monde en quatre « économies de grands espaces » (Großraumwirtschaften) s’équilibrant les unes les autres.
En novembre 1940, Fried propose une représentation cartographique dans laquelle les quatre pôles économiques dominants sont représentés en noir, les principales zones d’extraction des ressources qui les alimentent en hachures et les régions périphériques en attente de mise en valeur par ces pôles en blanc. Des lignes noires permettent de distinguer les contours des sphères d’influence économique exclusives que Fried estime devoir revenir à chacun des quatre pôles dominants. Une version amendée de cette carte est publiée l’année suivante aux États-Unis dans un organe de propagande nazie destiné à conforter les penchants isolationnistes de l’opinion publique états-unienne 14.
Ces projets de partition du monde en quelques grands espaces (Großräume) sont également défendus avec ardeur par le juriste nazi Carl Schmitt, qui est convaincu que le temps des États westphaliens régnant chacun de manière exclusive sur leur territoire touche à son terme. Schmitt s’en explique notamment dans une conférence donnée à Kiel et publiée sous forme de livre en 1939 dans laquelle il plaide en faveur de L’Ordre du grand espace en droit international 15.
Selon Schmitt, depuis 1918, le monde serait engagé sur une dangereuse pente unipolaire qui conduirait à placer l’ensemble des États sous la coupe de la superpuissance anglo-saxonne. À ce monde unipolaire dont il redoute le triomphe, il oppose non pas un retour au statu quo ante, mais un équilibre multipolaire dans lequel les États céderaient la place à de « grands espaces impériaux ». Le monde pourrait ainsi demeurer pluriel, mais, au prix d’une division rationalisée, non plus entre des États nombreux régnant chacun sur leur territoire, mais entre quelques grandes puissances dominant chacune un « grand espace ». Le « grand espace » ne désigne donc pas chez Schmitt un simple territoire étatique de grande taille, mais un espace vaste, pouvant éventuellement englober plusieurs États, à l’intérieur duquel une puissance dominante exerce sa prééminence sur les autres 16.
Le modèle du grand espace schmittien n’est autre que le continent américain, qui, depuis le XIXe siècle, demeure formellement divisé en une pluralité d’États, mais est dans les faits tout entier placé sous la coupe d’un seul : les États-Unis, qui en ont fait leur chasse-gardée par le biais de la doctrine Monroe.
Au-delà de leurs spécificités, les projets de Schmitt, Fried ou Haushofer se rejoignent ainsi autour d’un même objectif : dupliquer la doctrine Monroe à l’échelle d’autres régions du monde afin que l’Allemagne puisse, elle aussi, jouir d’un « grand espace » exclusif. Ce projet rencontre une audience complaisante bien au-delà du monde germanique : nombreux sont ceux qui voient le parti qu’ils peuvent en tirer.
Au Japon, où Karl Haushofer entretient de solides réseaux pour y avoir séjourné en 1908-1909, la théorie des grands espaces alimente la propagande autour de la « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » que Tokyo cherche à construire par la force 17. Aux États-Unis, on lit également avec intérêt les penseurs allemands qui, tout en étant hostiles à l’impérialisme états-unien en ce qu’il a d’universel, ne peuvent que s’incliner devant son efficacité : ces penseurs concluent en effet que le meilleur moyen de le contrer n’est autre que de l’imiter et de valoriser sa dimension hémisphérique — pour mieux limiter l’expansion états-unienne au seul continent américain 18.
En retour, si de tels projets ont pu être accueillis favorablement aux États-Unis, c’est parce que tout en justifiant l’expansionnisme allemand, ils lui assignent des bornes claires.
Tout comme Donald Trump cantonne aujourd’hui ses prétentions territoriales au seul continent américain, les penseurs allemands du grand espace ne nourrissaient pas pour leur pays une prétention à dominer des territoires en dehors du monde eurafricain et surtout pas en terre américaine : ils étaient donc tout disposés à laisser les États-Unis faire ce qu’ils voulaient dans leur hémisphère et attendaient de leur part qu’ils fassent en retour preuve de complaisance quant à leurs agissements impérialistes en Europe.
Le modèle états-unien dans la pensée géopolitique allemande
Tout le paradoxe des projets géopolitiques d’Howard Scott et de James Burnham tient au fait qu’ils témoignent, d’une part, de la perméabilité d’une partie des élites états-uniennes des années 1930 à des théories impérialistes venues d’Allemagne, et, d’autre part, de la manière dont les théoriciens allemands qui les ont élaborées se sont eux-mêmes abondamment inspirés du modèle états-unien d’impérialisme hémisphérique 19.
Le fait que les théories allemandes du grand espace aient semblé si aisément acceptables et transposables aux États-Unis à un Scott ou à un Burnham ne doit donc rien au hasard. Cette perméabilité s’explique par le fait que ces théories ont certes été conçues en Allemagne, mais en prenant pour modèle l’architecture géopolitique préalablement mise en place par les États-Unis sur le continent américain.
Cette influence des pratiques impérialistes états-uniennes sur les théories impérialistes allemandes est ancienne. Le père fondateur de la géographie politique allemande, Friedrich Ratzel, avait été profondément marqué par son séjour aux États-Unis, qui aiguisa son intérêt pour les interactions entre espace et puissance. Nombreux sont les impérialistes allemands qui ne cachaient pas que leur projet consistait en Europe de l’Est, à conquérir des terres par la force pour asseoir une hégémonie, quitte à réduire en esclavage, à ségréguer ou à parquer les populations qui les occupaient. Ces impérialistes ne cachaient pas non plus qu’il s’agissait alors d’imiter ce que les colons états-uniens — dont ils ne manquaient pas de rappeler qu’un grand nombre d’entre eux étaient d’origine germanique — avaient fait avec les Amérindiens 20.
Les théories allemandes du grand espace sont donc ainsi, pour une grande part, des essais de transposition sur le théâtre eurasiatique de discours et de pratiques élaborés aux États-Unis pour le théâtre américain : c’est notamment le cas du concept allemand de Lebensraum dont des observateurs ont très tôt pointé les troublantes et dérangeantes affinités avec le concept états-unien de « Destinée manifeste » (Manifest Destiny), forgé en 1845 par le journaliste new-yorkais John O’Sullivan (1813-1895) pour présenter la conquête de l’Ouest comme une mission divine incombant à un nouveau peuple élu 21.
Le modèle du grand espace schmittien n’est autre que le continent américain.
Florian Louis
Analyser et replacer dans son contexte historique la carte du Technat d’Amérique d’Howard Scott, n’a donc pas seulement pour intérêt de mettre en lumière un précurseur méconnu des projets expansionnistes portés par Donald Trump. Une telle démarche permet surtout de mesurer l’impasse d’un débat cherchant à déterminer si l’impérialisme trumpien est le fruit d’une résurgence d’une propension états-unienne à l’expansion, ou le résultat d’une contamination de cette tradition endogène par des conceptions impérialistes exogènes forgées par les penseurs de la révolution conservatrice allemande.
Les projets d’expansion territoriale agressive promus par Donald Trump au nom de supposés impératifs stratégiques ont assurément des racines états-uniennes. Ils réactivent la rhétorique fondatrice de la Frontière et du peuple élu conquérant faisant progresser la « civilisation » au détriment de la « sauvagerie », mais ils présentent aussi des similitudes avec des traditions impérialistes forgées sous d’autres cieux.
Loin d’être contradictoires, ces deux généalogies sont en fait congruentes et Donald Trump agit comme un révélateur de leur parenté oubliée. Dans la mesure où l’argumentaire des théoriciens allemands du grand espace s’est largement inspiré du modèle fourni par l’impérialisme états-unien classique, il n’est nullement surprenant que la résurgence du second aux États-Unis s’accompagne aussi d’une réactualisation de certains des leitmotivs du premier. Navigant entre les héritages de Monroe, Haushofer, Scott, Fried ou Carl Schmitt, Trump casse la relation transatlantique tout en réactivant une connexion obscure entre l’Europe et l’Amérique qu’on pensait reléguée au cône d’ombre de l’histoire des empires.
Sources
- https://archive.org/details/TheTechnocrat-September1937/page/n1/mode/2up
- Ibid.
- Howard Scott, « America Now and Forever », Technocracy. The New America, juillet 1940, p. 12.
- William E. Akin, Technocracy and the American Dream : The Technocrat Movement 1900-1941, Berkeley, University of California Press, 1977.
- Joshua Benton, « Elon Musk’s Anti-Semitic, Apartheid-Loving Grandfather », The Atlantic, 20 septembre 2023.
- Howard Scott, « The Defense of America », Discours prononcé à Akron (Ohio), le 22 avril 1941.
- Charles A. Kupchan, Isolationism : A History of America’s Efforts to Shield Itself from the World, Oxford University Press, 2000.
- David T. Byrne, James Burnham : An Intellectual Biography, Northern Illinois University Press, 2025.
- James Burnham, The Managerial Revolution : What is Happening in the World, New York, John Day Co., 1941.
- James Burnham, The Managerial Revolution : What is Happening in the World, op. cit., p. 167. Au nombre des lecteurs de The Managerial Revolution, figure George Orwell qui en donne une recension en 1946 (« James Burnham and the Managerial Revolution », Polemic, n° 3, mai 1946) et qui s’en inspire directement pour son roman 1984 dans lequel il imagine un monde divisé entre trois États totalitaires : Eurasia, Oceania et Eastasia (Nineteen Eighty-Four, Londres, Secker and Warburg, 1949). Les trois pôles économiques dominant identifiés par Burnham préfigurent aussi ceux que Kenichi Ohmae incluera bien plus tard dans sa triade (Kenichi Ohmae, Triad Power : The Coming Shape of Global Competition, New York, The Free Press, 1985). Mais là où les trois pôles de la Triade forment les parties d’un tout hyperconnecté, chacun des trois pôles économiques burnhamiens n’échange au contraire que peu avec les deux autres, se contentant de dominer son super-État. Burnham reste ainsi dans un logique centre-périphérie là où Ohmae imagine un système où les échanges se font d’abord de centre à centre.
- Richard von Coudenhove-Kalergi, Pan-Europa, Vienne, Pan-Europa Verlag, 1923 ; Richard Coudenhove-Kalergi, « The Pan-European Outlook », International Affairs 10, 1931, pp. 638–51 ; Anne-Marie Saint-Gille, La « Paneurope » : un débat d’idées dans l’entre-deux-guerres, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2003 ; Peo Hansen and Stefan Johnson , Eurafrica : The Untold History of European Integration and Colonialism, Londres, Bloomsbury, 2014.
- Hans Adolf Jacobsen, Karl Haushofer, Leben und Werk, Boppard am Rhein, Harald Boldt, 1979 (2 volumes).
- Ferdinand Fried, Das Ende des Kapitalismus, Iena, Eugen Diederichs Verlag 1931 ; Ferdinand Fried, Die Wende der Weltwirtschaft, 1937.
- Joshua Derman, « Prophet of a Partitioned World : Ferdinand Fried, “Great Spaces,” and the Dialectics of Deglobalization, 1929–1950 », Modern Intellectual History, 202, 18(3), p. 757-781.
- Carl Schmit,Völkerrechtliche Großraumordnung und Interventionsverbot für raumfremde Mächte. Ein Beitrag zum Reichsbegriff im Völkerrecht, 1939.
- Carl Schmitt, Staat, Grossraum, Nomos : Arbeiten Aus Den Jahren 1916-1969, Berlin, Duncker & Humblot, 1995. Stephen Legg (dir.), Spatiality, Sovereignty and Carl Schmitt : Geographies of the Nomos, Londres, Routledge, 2011.
- Christian W. Spang, Karl Haushofer und Japan : die Rezeption seiner geopolitischen Theorien in der deutschen und japanischen Politik, Munich, Iudicium, 2013.
- Florian Louis, De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 2023.
- James Q. Whitman, Hitler’s American Model : The United States and the Making of Nazi Race Law, Princeton University Press, 2017 ; Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.
- Carroll P. Kakel III, The American West and the Nazi East : A Comparative and Interpretive Perspective, New-York, Palgrave-MacMillan, 2011.
- Frank Parella, Lebensraum and Manifest Destiny : A Comparative Study in the Justification of Expansionism, MA thesis, Washington D. C., Georgetown University, 1950.