La coalition de Pedro Sánchez contre le « Far West numérique » : discours intégral
À Dubaï, le président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a annoncé le lancement d’une coalition des volontaires en Europe sur la gouvernance du numérique.
Face aux oligarques des réseaux à la tête d’un « État failli », il liste les mesures concrètes de l’Espagne pour « reprendre le contrôle ».
Nous le traduisons.
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- © Fernando Calvo/Moncloa
Altesses, Mesdames et Messieurs,
Je pourrais aujourd’hui vous parler des excellents résultats de l’économie espagnole et de toutes les opportunités d’investissement qu’elle offre.
Je pourrais parler d’un pays dont l’économie a connu une croissance de 2,8 % en 2025, soit près du double de la moyenne de la zone euro, dont le PIB vient de dépasser les 2 000 milliards de dollars, qui a créé près de 600 000 emplois l’année dernière, soit environ la moitié de tous les nouveaux emplois créés dans l’Union.
Je pourrais également parler de notre nouveau fonds souverain, « España Crece », créé dans le but de mobiliser jusqu’à 120 milliards d’euros d’investissements publics et privés dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, les énergies propres ou l’informatique quantique.
Vous vous attendez probablement à ce que je fasse l’éloge d’une économie qui s’est constamment classée parmi les plus prospères au monde ces dernières années.
Mais je ne le ferai pas, pour une raison simple : d’autres le font déjà pour nous.
Il suffit d’ouvrir le Financial Times ou The Economist, de regarder CNN ou Bloomberg, pour entendre parler de l’excellence du modèle espagnol. Un modèle dans lequel les « 4G » — growth, green, generosity et global — vont de pair.
Nous connaissons une croissance record tout en partageant les bénéfices, en réduisant les émissions et en restant ouverts.
Alors que d’autres se replient sur eux-mêmes, nous nous ouvrons vers l’extérieur. Nous recherchons de nouveaux partenaires dans de nouvelles régions et accueillons ceux qui viennent de l’étranger.
L’Espagne bâtit des ponts. Elle n’érige pas de murs. Elle regarde vers l’avenir, pas vers le passé. Elle mise sur la coopération, pas sur la fragmentation.
Mais, Altesses, Mesdames et Messieurs, aujourd’hui, je voudrais parler d’autre chose.
D’un sujet qui est au cœur des valeurs de bonne gouvernance et de progrès équilibré qui définissent ce forum unique.
Un problème qu’aucun pays ne peut affronter seul : la gouvernance numérique.
Je suis président du gouvernement espagnol depuis près de huit ans. Et pendant tout ce temps, j’ai défendu la même vision du monde. Une vision dans laquelle la paix passe avant tout. Dans laquelle les personnes sont au centre de l’économie. Dans laquelle le progrès ne se fait pas au détriment des plus vulnérables ni de la planète.
Au cours de toutes ces années, cette vision n’a pas changé. Mais le monde, lui, a changé, de manière radicale — et pour le pire. Non seulement dans le monde physique des économies, des frontières et des institutions, mais aussi dans le monde numérique que nous avons construit.
C’est là, dans cet espace virtuel, que les fondements qui nous unissaient auparavant sont en train d’être sapés, que les liens sociaux sont bouleversés, devenant une compétition à somme nulle sans règles, que les valeurs d’égalité et de justice sont ouvertement attaquées.
On nous avait dit que les réseaux sociaux deviendraient un outil de compréhension et de coopération mondiales. Un vecteur de liberté, de transparence et de responsabilité. Un espace où les flux et les algorithmes contribueraient à améliorer nos sociétés et nos vies.
C’est le contraire qui s’est produit.
Les réseaux sociaux sont devenus un État failli.
Un lieu où les lois sont ignorées et où la criminalité est tolérée.
Où la désinformation vaut plus que la vérité et où la moitié des utilisateurs sont victimes de discours haineux.
Un État failli où les algorithmes faussent le débat public et où nos données et nos images sont piratées et vendues.
L’année dernière, TikTok a été accusé de tolérer des comptes malveillants qui partageaient du contenu pédopornographique généré par l’IA : des visages d’enfants réels placés sur de faux corps nus.
La semaine dernière, le propriétaire de X — lui-même migrant — a utilisé son compte personnel pour amplifier la désinformation sur une décision souveraine de mon gouvernement : la régularisation de 500 000 migrants qui vivent, travaillent et contribuent au succès de notre pays.
La même plateforme qui a permis à son IA, Grok, de générer du contenu sexuel illégal.
Instagram a été accusé d’espionner des millions d’utilisateurs d’Android à travers le monde.
Facebook a été utilisé pour déployer des centaines de campagnes de désinformation et d’ingérence étrangère lors d’élections nationales et régionales.
Tous ces cas sont réels et récents.
Et ils ne représentent que la partie émergée de l’iceberg — un petit échantillon des nombreux crimes et comportements répréhensibles qui se produisent chaque jour sur les réseaux sociaux.
Certains diront que si nous n’aimons pas les plateformes des réseaux sociaux, nous pouvons simplement les abandonner, que personne n’est obligé d’utiliser X ou TikTok.
Et ils ont raison. Pour beaucoup d’entre nous, cela reste une option.
Mais nous savons que nos enfants et de nombreux citoyens n’ont pas cette option : les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de leur vie, de leur réalité.
Par conséquent, si nous voulons les protéger, il n’y a qu’une seule chose à faire : reprendre le contrôle.
Nous devons veiller à ce que ces plateformes respectent les règles — comme tout le monde.
Je sais que cela ne sera pas facile.
Je le sais.
Les entreprises de réseaux sociaux sont plus riches et plus puissantes que de nombreux pays — y compris le mien.
Mais leur puissance et leur force ne doivent pas nous intimider. Car notre détermination est plus grande que leurs poches.
L’année dernière, je me suis rendu à Davos pour mettre en garde les gouvernements contre les dangers des réseaux sociaux.
Aujourd’hui, je suis ici, à Dubaï, pour vous dire et vous expliquer que l’Espagne passe des paroles aux actes.
Nous ripostons.
Et nous continuerons à le faire.
À partir de la semaine prochaine, mon gouvernement mettra en œuvre les mesures suivantes.
Premièrement, nous modifierons la législation espagnole afin que les dirigeants des plateformes soient légalement responsables des nombreuses infractions commises sur leurs sites Internet. Cela signifie que les PDG des plateformes technologiques devront assumer des responsabilités pénales s’ils ne suppriment pas les contenus illégaux ou incitant à la haine.
Pour cela, nous, gouvernements, devons cesser de fermer les yeux sur les contenus toxiques qui sont partagés sous leur supervision.
Deuxièmement, nous ferons de la manipulation algorithmique et de l’amplification de contenus illégaux un délit.
La désinformation n’apparaît pas toute seule comme par magie.
Elle est créée, promue et diffusée par certains acteurs. Nous les poursuivrons — ainsi que les plateformes dont les algorithmes amplifient cette désinformation à des fins lucratives.
Fini le temps où l’on pouvait se cacher derrière une ligne de code.
Assez de prétendre que la technologie est neutre.
Troisièmement, nous mettrons en place un « indice de la haine et de la polarisation ».
Un système permettant de suivre, de quantifier et d’exposer la manière dont les plateformes numériques alimentent la division et amplifient la haine.
Pendant trop longtemps, la haine a été traitée comme quelque chose d’invisible et d’impossible à suivre. Mais nous allons changer cela en développant un outil qui jettera les bases pour imposer des sanctions à l’avenir. Car diffuser la haine doit avoir un coût. Un coût juridique. Un coût économique. Et un coût moral que les plateformes ne peuvent plus se permettre d’ignorer.
Quatrièmement, l’Espagne interdira l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans.
Les plateformes seront tenues de mettre en place des systèmes efficaces de vérification de l’âge, non seulement des cases à cocher, mais des barrières réelles qui fonctionnent.
Aujourd’hui, nos enfants sont exposés à un espace dans lequel ils ne devraient jamais naviguer seuls. Un espace d’addiction, d’abus, de violence, de pornographie, de manipulation.
Nous ne l’accepterons plus.
Nous les protégerons du Far West numérique.
Cinquièmement et enfin, mon gouvernement collaborera avec le bureau du procureur pour enquêter et poursuivre les infractions commises par Grok, TikTok et Instagram.
Nous appliquerons une tolérance zéro en la matière. Et nous défendrons notre souveraineté numérique contre toute forme de coercition étrangère.
Voilà, Mesdames et Messieurs, les cinq mesures que mon gouvernement mettra en œuvre pour faire des réseaux sociaux l’espace sain et démocratique qu’ils devraient être — les « bons » réseaux sociaux qui nous ont été promis il y a plus de vingt ans.
Bien sûr, nous sommes très conscients de nos limites.
Nous savons que cette bataille dépasse largement les frontières de n’importe quel pays.
C’est pourquoi je tiens à vous informer que l’Espagne s’est jointe à cinq autres pays européens dans le cadre d’une coalition des volontaires sur le numérique, engagée à appliquer une réglementation plus stricte, plus rapide et plus efficace des plateformes de réseaux sociaux.
Cette coalition tiendra sa première réunion dans les prochains jours et encouragera une action coordonnée à l’échelle multinationale.
Certains pensent que, dans le contexte actuel, alors que la souveraineté de l’Ukraine, de la Palestine ou du Groenland est en jeu, ce serait une erreur de consacrer autant d’efforts à un conflit périphérique qui n’affecte aucun territoire physique.
Mais ne nous y trompons pas.
Nous sommes confrontés à la convergence de deux échecs.
Un espace numérique sans responsabilité — qui nous affaiblit de l’intérieur.
Et un ordre mondial soumis à des tensions extérieures.
Les deux exigent une gouvernance — pas de la résignation.
C’est pourquoi nous devons agir.
Avec courage. Avec unité. Et avec espoir.
Car ce sont des moments comme celui-ci qui définissent les générations.
Et ce sont des générations comme la nôtre qui définissent l’avenir des générations futures.
Alors, mettons-nous au travail : choisissons la gouvernance plutôt que la résignation, la coopération plutôt que la fragmentation, la responsabilité plutôt que le silence.
Ramenons les réseaux sociaux vers la terre promise qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
Shukran. Merci beaucoup.