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Sous le patriarcat de Kirill — Vladimir Goundiaïev dans le siècle —, l’Église orthodoxe russe s’est métamorphosée en une véritable machine électorale, doublée d’une caisse de résonance de la propagande de Vladimir Poutine. 

Les rapports toujours plus étroits entre l’Église orthodoxe et l’État russe ne résultent ni d’une fréquentation accrue des églises, ni d’un sursaut de la foi après la levée du joug soviétique, ni même d’une relation privilégiée qu’entretiendrait le président russe avec certains startsy 1. Le contrat tacite qui les lie n’a d’autre fonction que de renforcer l’emprise politique de ces deux institutions et de favoriser l’enrichissement personnel de leurs représentants. 

Au cours de ces dernières semaines, une série de déclarations officielles de Kirill et du Patriarcat de Moscou et de toute les Russies semblent achever la mue de l’Église orthodoxe russe, à tel point que certains observateurs en viennent à s’interroger sur sa nature même : reste-t-elle encore une Église chrétienne ou n’est-elle plus qu’une secte servant des intérêts politiques ? 

L’Église comme arme de guerre 

L’étatisation et la militarisation de l’Église orthodoxe russe sont allées de pair.

Avant même l’invasion de l’Ukraine, l’un des grands symboles en a été la construction de la cathédrale principale des Forces armées russes, annoncée dès 2018 par le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et inaugurée en 2020 en commémoration du 75e anniversaire de la victoire soviétique au terme de la Seconde Guerre mondiale.

La création de cet ensemble monumental, décoré de motifs évoquant les affrontements de la Grande Guerre patriotique, n’a pas été sans susciter de controverses. En particulier, une partie du public russe s’est indignée d’apprendre que les fresques de l’église représentaient non seulement Joseph Staline, mais aussi Vladimir Poutine, Sergueï Choïgou et Valentina Matvienko, au titre de leur contribution à un événement historique : la réunification de la Crimée. Craignant le scandale, les autorités ont préféré remiser ces fresques dans le musée adjacent à la cathédrale.

Après ces premiers signes, la guerre en Ukraine a parachevé cette transformation. L’Église orthodoxe de Russie se trouve entièrement placée au service du militarisme et du nationalisme de l’État poutinien.

Le patriarche Kirill ne manque pas une occasion de dresser le panégyrique du président russe ; lors de son sermon de l’Épiphanie, prononcé le 19 janvier dernier dans la cathédrale de la Théophanie d’Elokhovo, il a ainsi déclaré : « Nous avons eu la chance de vivre jusqu’à une époque où le chef de l’État se trouve être, lui aussi, un orthodoxe, un croyant sincère, un dirigeant orthodoxe non par simple souci protocolaire, mais par conviction intime : Vladimir Vladimirovitch. Tout cela témoigne du fait qu’un miracle de Dieu s’est produit. Par les prières des saints, des martyrs et des confesseurs, la grâce divine s’est manifestée sur notre pays que tourmentait autrefois l’athéisme. » 2.

Les déclarations du Patriarcat de Moscou calquent, tant sur le fond que sur la forme, les accusations que peut porter le Kremlin contre ses ennemis politiques.

Guillaume Lancereau

Depuis 2022, le discours du Patriarcat s’est aligné sur celui du Kremlin pour épouser deux lignes thématiques : la défense du caractère sacré de « l’opération militaire spéciale » en Ukraine et la dénonciation de l’Occident décadent et des ennemis intérieurs de la Russie — en écho aux diatribes les plus violentes des propagandistes russes. Le discours de Noël prononcé le 7 janvier 2026 par le Patriarche Kirill et que nous avions commenté dans la revue s’inscrivait directement dans cette perspective.

Le même jour, Vladimir Poutine a lui aussi prononcé une allocution pour le Noël orthodoxe. 

Entouré d’officiers du renseignement militaire dans une base secrète de la région de Moscou, il déclarait : « Bien souvent, nous appelons le Seigneur notre ‘Sauveur’, car il est venu un jour sur Terre pour sauver l’ensemble de l’humanité. C’est cette même mission qu’accomplissent, sur mandat du Seigneur, les guerriers, les guerriers de la Russie : défendre la Nation et ses habitants ; sauver la Patrie et les Russes. » 3

Le président russe Vladimir Poutine, accompagné du patriarche orthodoxe russe Kirill, visite la cathédrale de la Trinité à la Laure de la Trinité-Saint-Serge à Serguiev Possad, ville située à environ 70 kilomètres au nord de Moscou, en Russie, le mercredi 26 juin 2024. © Mikhail Tereshchenko/AP

Entre Moscou et Constantinople : du schisme à la confrontation

Mais l’alignement toujours plus manifeste du Patriarcat de Moscou sur la stratégie du Kremlin menace ses relations avec le reste du monde orthodoxe. En ce début d’année 2026, celles-ci semblent avoir atteint un point de rupture.

Dès le mois de mars 2022, la Déclaration de Volos, signée par plus de 1 500 théologiens orthodoxes, dénonçait le soutien du patriarche de Moscou à l’invasion de l’Ukraine et la notion de « monde russe » promue par l’Église orthodoxe russe comme une idée anti-chrétienne, à caractère totalitaire.

La rupture — effective ou en cours — de plusieurs Églises orthodoxes 4 avec celle de Moscou, a redonné à Constantinople un rôle d’arbitre et de contrepoids à la politique russe. Si, dans l’ecclésiologie orthodoxe, beaucoup moins centralisée que la catholique, les « Églises-sœurs » sont dites autocéphales, indépendantes hiérarchiquement les unes des autres, la primauté d’honneur est en effet donnée au Patriarcat œcuménique de Constantinople.

Une telle prééminence est aujourd’hui disputée par le Patriarche de Moscou. Malgré sa primauté d’honneur, l’archevêque de Constantinople Bartholomée Ier n’a de juridiction directe que sur un territoire très mince et une population clairsemée — quand le Patriarcat de Moscou rassemble 90 millions de personnes sous son obédience, soit près du tiers des orthodoxes dans le monde.

Le 12 janvier 2026, le Patriarcat de Moscou a publié une déclaration particulièrement brutale 5, qualifiant Bartholomée Ier d’« antéchrist en soutane » et même de « diable incarné », le comparant aux faux prophètes du Sermon sur la montagne — qui se présentent en habits de brebis, mais sont en réalité des loups voraces. 

La même déclaration laisse transparaître les questions immédiatement politiques des relations entre les Églises orthodoxes, puisque les principaux reproches adressés à Constantinople concernent sa politique vis-à-vis de l’Ukraine et des pays baltes.

On y lit ainsi : « Le bureau de presse du Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie rapporte que, selon les informations dont il dispose, le patriarche de Constantinople, Bartholomée, poursuit son activité schismatique au sein de l’espace ecclésial après avoir démembré l’Ukraine orthodoxe. Ce diable en chair a désormais tourné son œil noir vers les pays baltes, obsédé par l’idée d’en évincer l’orthodoxie russe ». 

La suite du document calque, tant sur le fond que sur la forme, les accusations que peut porter le Kremlin contre ses ennemis politiques, dont toute l’activité serait à porter au crédit des machinations de l’étranger et de l’idéologie néonazie : 

« Dans cette entreprise, Bartholomée bénéficie d’un soutien actif du renseignement britannique, qui s’efforce d’alimenter les sentiments russophobes dans les divers pays d’Europe.

Sous leur impulsion, Bartholomée, embourbé dans le péché mortel du schisme, a trouvé un terrain d’entente avec les autorités des États baltes pour jeter le trouble au sein du monde orthodoxe russe.

Avec l’appui de ses alliés idéologiques, à commencer par les nationalistes et les néonazis locaux, il s’applique à arracher les Églises orthodoxes de Lituanie, de Lettonie et d’Estonie au Patriarcat de Moscou en attirant les prêtres et les fidèles vers des structures religieuses artificielles qui ne sont qu’une marionnette entre les mains de Constantinople. » 

Le Patriarcat de Constantinople s’est contenté d’une réponse retenue. Il a souligné que les attaques venues de la Russie étaient monnaie courante depuis 2018 et que les fausses informations colportées par les « propagandistes en tous genres » ne devaient pas empêcher le Patriarcat œcuménique de poursuivre son activité et sa mission universelle 6.

Comme l’a opportunément souligné Ksenia Luchenko, autrice d’un ouvrage remarqué sur L’Église orthodoxe et le pouvoir de Gorbatchev à Poutine (en russe) 7, c’est là passer à côté du cœur de l’attaque conduite par l’Église orthodoxe russe.

En l’espèce, cette offensive ne se limite pas à une simple opération de « propagande » : elle indique clairement au monde quels sont les territoires les plus surveillés par les renseignements russes — soit les prochains pays qui pourrait connaître une intervention militaire semblable à celle que subit l’Ukraine. 

Le contrat tacite qui lie l’Église orthodoxe et l’État russe n’a d’autre fonction que de renforcer l’emprise politique de ces deux institutions. 

Guillaume Lancereau

L’Église orthodoxe russe sort-elle du monde chrétien ? 

L’analyse la plus poussée de la déclaration officielle faite par le Patriarcat de Moscou contre celui de Constantinople est sans doute celle de Sergueï Tchapnine, directeur d’un département du Conseil éditorial de l’Église orthodoxe russe de 2001 à 2009, puis rédacteur en chef de la revue Le Patriarcat de Moscou — jusqu’à son licenciement en 2015 par Kirill pour « opinions inappropriées » 8.

Dans un entretien réalisé le 15 janvier 2026, il souligne que l’attitude de l’Église orthodoxe russe l’arrache non seulement à l’orthodoxie, mais aussi au christianisme tout entier :

« Tous les événements de ces dernières années allant dans le sens d’une justification de l’agression représentaient déjà les symptômes effroyables d’une rupture de l’Église orthodoxe russe vis-à-vis de la tradition chrétienne au sens large — pour le dire clairement, vis-à-vis de l’Évangile. Dorénavant, cette Église ne repose plus sur des fondements évangéliques. Bien sûr, il existe encore des communautés, des chrétiens, qui s’efforcent de vivre en accord avec ces enseignements. Mais si nous parlons bien de l’Église officielle, ce n’est malheureusement plus le cas. C’est une Église faillie. » 9

N’ayant désormais qu’un lien formel avec les textes sacrés, l’Église russe perd de son autorité. Pour Sergueï Tchapnine, « l’Église orthodoxe d’aujourd’hui, telle que la façonnent le patriarche Kirill, Vladimir Poutine et, désormais, le Service de renseignement extérieur, n’est plus qu’une forme de secte parareligieuse assez vulgaire […] dont la fonction essentielle est de défendre les intérêts nationaux et internationaux de l’État russe, d’une manière incroyablement primitive. Ce qu’on appelle aujourd’hui l’Église orthodoxe russe n’est plus capable de préserver la tradition orthodoxe en tant que telle. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’elle déclare, en substance, qu’elle n’appartient plus au monde chrétien. » 

La faillite de l’Église russe va ainsi bien au-delà de la conformité évangélique, dont on pourrait penser qu’elle ne concerne que les croyants et les fidèles. Plus profondément, la nature même de l’Église orthodoxe en tant qu’institution politique et religieuse est en jeu. 

Plus encore qu’une alliée loyale, elle doit être considérée comme une composante à part entière de l’État russe.

Sources
  1. Pluriel du mot russe starets, désignant le patriarche d’un monastère orthodoxe russe.
  2. Проповедь Святейшего Патриарха Кирилла в праздник Крещения Господня после Литургии в Богоявленском кафедральном соборе в Москве, Patriarcat de Moscou, 19 janvier 2026. Ce discours a notamment été prononcé en présence de Léonid Sloutski, député à la Douma et président du Parti libéral-démocratique de Russie.
  3. Поздравление с Рождеством Христовым • Президент России, Gouvernement de la Fédération de Russie, 7 janvier 2026.
  4. Notamment en Ukraine et dans les pays baltes.
  5. « Константинопольский патриарх Варфоломей : « антихрист в рясе » », Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie, 12 janvier 2026.
  6. « Ανακοίνωση σχετικά με την δήλωση ρωσσικών υπηρεσιών κατά του Οικουμενικού Πατριάρχου – Οικουμενικό Πατριαρχείο », Patriarcat oecuménique, 13 janvier 2026.
  7. Две церкви — два лица и две веры. Вышла первая книга о Русской православной церкви нового времени, Novaïa Gazeta, 27 décembre 2025.
  8. Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, Tchapnine a quitté la Russie pour les États-Unis, où il travaille désormais auprès du Centre d’études orthodoxes de l’Université de Fordham.
  9. Evgueni Kisseliov, Youtube, 15 janvier 2026.