Points clefs
- En France, entre 85 % et 95 % des électeurs de LFI, des écologistes, du PS et de Renaissance qualifient Donald Trump d’ennemi de l’Europe, sans pratiquement aucune divergence.
- Là où Donald Trump unifie puissamment ses adversaires, il divise les électorats des partis les plus proches de lui sur le plan idéologique.
- L’électorat du Rassemblement national est presque tripartite : environ 25 % qualifient Trump d’ennemi, 20 % le voient comme un ami, tandis que plus de la moitié refuse de trancher.
- En Allemagne, 3 % des électeurs de la CDU considèrent Trump comme un démocrate et 51 % des électeurs chrétiens démocrates qualifient Donald Trump de « dictateur » — un résultat particulièrement frappant pour un électorat historiquement très atlantiste. 72 % de cet électorat définit la politique extérieure de la Maison-Blanche comme prédatrice.
- En Allemagne, les électeurs de l’AfD sont presque exactement partagés : 43 % pensent que Trump a une action internationale « légitime », 40 % une action prédatrice. On retrouve le même type de clivage en France dans l’électorat RN.
- Quelle que soit la position adoptée par les leaders de ces partis, elle ne peut que décevoir une partie de leur électorat, créant une incitation forte à adopter des positions ambivalentes, afin d’éviter de cristalliser un conflit interne.
Vous pouvez retrouver à ce lien l’enquête globale et ici l’étude qui analyse le tournant d’un « moment Groenland » dans la perception européenne des États-Unis.
Nous publions ce matin les tris croisés politiques par pays, tous téléchargeables en intégralité en PDF pour la France, l’Italie et l’Espagne.
Pour soutenir ce travail, nous vous invitons à vous abonner au Grand Continent
Le « moment Groenland » ou l’émergence d’un clivage géopolitique
Notre étude consacrée au « moment Groenland » met en évidence une rupture fondamentale dans les représentations géopolitiques des opinions publiques européennes. Les États-Unis, longtemps perçus majoritairement comme un allié structurel, extérieur au champ des menaces pesant sur l’Europe, entrent progressivement dans une zone grise : celle d’un allié devenu instable, imprévisible et, même pour une part croissante de l’opinion, susceptible de constituer une menace directe.
Ce basculement s’est opéré en un an d’administration Trump. En janvier 2026, 81 % des Européens considèrent qu’une intervention militaire américaine au Groenland constituerait un « acte de guerre contre l’Europe », et 63 % se déclarent favorables à « l’envoi de troupes européennes en posture défensive ». Plus encore, 21 % des Européens estiment désormais qu’une guerre directe avec les États-Unis est probable dans les années à venir — un niveau supérieur à celui observé pour la Chine ou l’Iran. Cette proportion a doublé en quelques semaines depuis la dernière vague de décembre 2025.
Ces résultats signalent bien plus qu’un durcissement conjoncturel. Ils indiquent que la géopolitique, longtemps perçue comme un domaine lointain ou réservé aux cercles experts, est en train de devenir un sujet saillant, émotionnel et fortement polarisant, suscitant des réactions tranchées dans de larges pans de la société européenne. Tout cela conduit à une demande explicite de protection collective à l’échelle de l’Union.
Dans ce contexte inédit, une question s’impose : assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau clivage politique structurant, susceptible de recomposer durablement les rapports de force internes aux sociétés européennes ? Et si tel est le cas, selon quelles lignes idéologiques et électorales ce clivage s’organise-t-il ?
À partir des données recueillies en France, en Italie, en Allemagne et en Espagne, on observe que la relation aux États-Unis de Donald Trump constitue aujourd’hui un facteur potentiel de recomposition politique.
Ce « facteur Trump » fédère puissamment les forces progressistes et modérées, tout en désorganisant et divisant profondément les droites, en particulier les droites radicales et identitaires.
Donald Trump fédère ses adversaires et divise ses soutiens
« Ami » ou « ennemi » de l’Europe : un consensus hostile massif chez les progressistes et les modérés
Le cas français et le paradigme Trump
Dans les pays de l’Union, Donald Trump est majoritairement perçu comme un « ennemi de l’Europe ». En France, 55 % des répondants adoptent cette qualification, contre 7 % seulement qui le considèrent comme un « ami », des niveaux très proches de ceux observés en Allemagne, en Italie et en Espagne.
Mais c’est ici l’analyse par électorat qui permet de mieux saisir les dynamiques en cours et leur impact potentiel sur les forces politiques. Pour cela, le vote aux dernières élections européennes fournit un cadre pertinent : ces élections sont encore récentes et l’offre y était assez complète pour permettre de mener des analyses précises par électorat.
Dans les quatre pays étudiés, on observe un consensus hostile extrêmement solide qui s’étend de la gauche radicale aux forces centristes et modérées. En France, entre 85 % et 95 % des électeurs de LFI, des écologistes, du PS et de Renaissance qualifient Donald Trump d’ennemi de l’Europe, sans pratiquement aucune divergence. Aucun de ces électorats ne le considère comme « un ami ». Les écarts observés relèvent uniquement de différences d’intensité, non de désaccords de fond.
La même configuration se retrouve en Italie, où les électeurs d’AVS, du Partito Democratico et du M5S sont tout aussi unanimes, comme en Allemagne ceux de Die Linke, du SPD et des Grünen.
Dans cet espace politique élargi, la question ne fait plus débat : Trump est perçu comme un adversaire stratégique et cette perception est stabilisée.
À l’inverse, les droites, tout particulièrement identitaires et radicales, apparaissent profondément désaccordées.
En France, l’électorat du Rassemblement national est presque tripartite : environ 25 % qualifient Trump d’ennemi, 20 % le voient comme un ami, tandis que plus de la moitié refuse de trancher. Cette indécision massive traduit un électorat clivé, pris entre affinité idéologique et inquiétude géopolitique. Les électeurs LR présentent un profil comparable, avec 41 % qui qualifient Trump d’ennemi, mais une part presque équivalente qui hésite encore.
Italie, Allemagne, Espagne
Des structures analogues apparaissent en Italie et en Allemagne.
Les électeurs de Fratelli d’Italia, de la Lega ou de l’AfD ne forment pas un bloc pro-Trump homogène : une fraction exprime une sympathie, une autre le rejette, et une majorité relative reste indécise. Autrement dit, là où Donald Trump unifie puissamment ses adversaires, il divise les électorats des partis les plus proches de lui sur le plan idéologique.
L’Espagne confirme pleinement cette configuration, mais sous une forme particulièrement tranchée et polarisée. À gauche, la qualification de Donald Trump comme « ennemi de l’Europe » est quasi unanime : 97 % chez Podemos, 90 % chez Sumar, 91 % chez Ahora Repúblicas et 81 % chez le PSOE.
À droite, en revanche, l’hésitation domine : 56 % des électeurs du Partido Popular et 60 % de ceux de Vox se positionnent dans l’entre-deux (« ni l’un ni l’autre »), tandis que les positions positives et négatives coexistent au sein de ces électorats. Loin d’un alignement pro-Trump, la droite espagnole apparaît elle aussi traversée de tensions internes, même si celles-ci s’organisent selon une polarisation gauche/droite plus nette qu’en France ou en Allemagne.
Même à droite, la qualification démocratique de Trump reste minoritaire
La qualification de la manière de gouverner de Donald Trump — autoritaire ou démocratique — approfondit encore ce clivage.
Il faut rappeler la portée symbolique de cette question : elle concerne le dirigeant d’un pays qui a longtemps incarné, pour les Européens, le modèle démocratique et l’État de droit.
Dans les quatre pays étudiés, le verdict des forces progressistes et modérées est sans appel.
En France, moins de 1 % des électeurs de gauche et du centre estiment que Donald Trump respecte les principes démocratiques. En Italie, aucun électeur d’AVS, du PD ou du M5S ne le qualifie de démocrate.
En Allemagne, les électeurs de Die Linke, du SPD et des Grünen sont, eux aussi, quasi unanimement convaincus qu’il se comporte comme un dictateur. L’Espagne présente une configuration très proche : 92 % des électeurs de Podemos, 73 % de Sumar, 72 % d’Ahora Repúblicas et 63 % du PSOE mobilisent, eux aussi, la catégorie de dictateur pour qualifier Donald Trump.
Ce rejet est d’une intensité remarquable. Il indique que, pour ces électorats, la question démocratique n’est plus ambiguë ni discutée : l’hostilité à Trump repose désormais sur un jugement de nature du régime, et non sur une simple divergence liée à des questions diplomatiques.
Les droites traditionnelles se montrent plus nuancées, mais sans pour autant réhabiliter l’image démocratique de Trump. En France comme en Italie, seuls 10 à 25 % de leurs électeurs estiment que Trump respecte les principes démocratiques. En Allemagne, ce chiffre tombe à 3 % chez les électeurs de la CDU. Plus encore, 51 % des électeurs CDU qualifient Donald Trump de « dictateur » — un résultat particulièrement frappant pour un électorat historiquement très atlantiste.
Les électorats des droites radicales et identitaires apparaissent, là encore, profondément divisés.
Le trumpisme fédère puissamment ses opposants tout en fragmentant durablement ceux qu’il prétend rassembler.
Jean-Yves Dormagen
Une majorité relative opte pour la catégorie intermédiaire (« tendance autoritaire »), tandis qu’entre un quart et près de la moitié de leurs électeurs continuent de le considérer comme démocrate. Ce qui diverge nettement du reste de l’opinion, mais reste malgré tout minoritaire, y compris au sein de ces électorats. Le rejet y est donc bien plus faible que chez les progressistes et modérés, mais sans, pour autant, produire une adhésion claire et stabilisée.
La politique extérieure américaine perçue comme « prédatrice » : un cadrage hégémonique chez les progressistes, clivant à droite
La manière dont les Européens qualifient la politique extérieure actuelle des États-Unis sous la présidence de Donald Trump apporte un éclairage particulièrement puissant sur la structuration du clivage en cours.
En proposant trois cadrages distincts — « recolonisation et prédation des ressources mondiales », « défense de la liberté et protection légitime des intérêts américains », ou « isolationnisme et désengagement » — cette question oblige les répondants à formuler une interprétation globale et cohérente de l’action internationale américaine.
Dans les quatre pays étudiés, le résultat est sans ambiguïté dans l’espace progressiste et modéré. Le cadrage de la recolonisation et de la prédation y est massivement hégémonique.
En Allemagne, il est retenu par 96 % des électeurs de Die Linke, 89 % des Grünen et 85 % du SPD. En France, les niveaux sont tout aussi élevés : 94 % des électeurs LFI, 92 % des écologistes, 90 % des électeurs socialistes et 83 % des électeurs de Renaissance adoptent cette lecture.
En Italie, les niveaux sont tout aussi élevés : 94 % chez les électeurs du M5S, 90 % chez AVS, 86 % chez ceux du Partito Democratico.
L’Espagne confirme elle aussi pleinement ce cadrage : 92 % chez Podemos, 88 % chez Sumar, 96 % chez Ahora Repúblicas et 85 % chez le PSOE retiennent l’idée de « recolonisation et de prédation ».
Ce résultat est d’autant plus marquant qu’il dépasse largement la gauche. En Allemagne, 74 % des électeurs CDU et 62 % des électeurs FDP définissent eux aussi la politique extérieure américaine comme prédatrice. Autrement dit, dans l’ensemble de l’espace allant de la gauche radicale au centre-droit modéré, l’idée d’une politique américaine fondée sur la coercition, l’appropriation et le rapport de force s’impose comme le cadrage dominant, reléguant très largement au second plan les lectures traditionnelles en termes de défense de la liberté ou de leadership occidental.
L’espace des droites conservatrices et identitaires constitue, là encore, une exception — et un révélateur. C’est le seul espace politique dans lequel une proportion significative, voire majoritaire, d’électeurs considère que la politique extérieure des États-Unis relève avant tout de la défense légitime de leurs intérêts.
En France, 45 % des électeurs RN et 64 % des électeurs de Reconquête adoptent ce cadrage, contre respectivement 40 % et 25 % qui parlent de prédation. En Allemagne, les électeurs de l’AfD sont presque exactement partagés : 43 % retiennent la lecture « légitime », 40 % la lecture prédatrice.
Cette division quasi symétrique illustre de manière exemplaire la fracture interne qui traverse ces électorats.
En Italie, les droites apparaissent, comme souvent, plus alignées et plus favorables au cadrage trumpiste. 50 % des électeurs de Fratelli d’Italia et 55 % de ceux de la Lega considèrent que la politique américaine relève d’une défense légitime de ses intérêts. Mais là encore, le consensus est loin d’être total : un tiers environ de ces électorats qualifie cette politique de prédatrice, confirmant que même dans les espaces les plus favorables à Trump, l’adhésion reste partielle et contestée.
Les droites radicales espagnoles sont sur ce point également assez proches de leurs homologues italiennes : 62 % des électeurs de Vox et 43 % de ceux de SALF retiennent la lecture légitimiste, mais 29 % des électeurs de Vox et 38 % de ceux de SALF parlent néanmoins de prédation.
Ces résultats confirment et approfondissent les analyses précédentes. D’un côté, un consensus hostile extrêmement structuré s’est constitué dans l’espace progressiste et modéré, où la politique américaine est désormais interprétée à travers un prisme explicitement critique, voire conflictuel.
De l’autre, les droites — et en particulier les droites radicales et identitaires — apparaissent comme le seul espace où la légitimité de l’action américaine demeure défendable, mais au prix de divisions internes profondes.
Autrement dit, même sur un cadrage aussi fondamental que la nature même de la politique extérieure américaine, Donald Trump ne parvient pas à unifier les électorats idéologiquement proches de lui. Là où ses adversaires convergent massivement autour d’une lecture prédatrice, ses soutiens potentiels oscillent, se divisent et hésitent entre adhésion idéologique et malaise face à une politique perçue comme impériale. Cette configuration renforce encore le paradoxe central mis en lumière par l’ensemble de l’étude : le trumpisme fédère puissamment ses opposants tout en fragmentant durablement ceux qu’il prétend rassembler.
Ces perceptions ne restent pas au niveau des images : elles se cristallisent dans la lecture d’événements précis, qui fonctionnent comme des tests politiques.
La géopolitique de Donald Trump pourrait s’imposer comme un clivage à part entière de la politique intérieure européenne.
Jean-Yves Dormagen
Les actes de Trump renforcent le nouveau clivage géopolitique
L’arrestation de Nicolás Maduro a divisé les électorats conservateurs
La perception de l’opération américaine menée contre Nicolás Maduro constitue un test particulièrement révélateur. Dans les quatre pays étudiés, les électorats progressistes et de gauche condamnent quasi unanimement cette action comme « illégale et violant la souveraineté d’un État et le droit international » : plus de 90 % des électeurs de gauche adoptent cette qualification en France, en Italie, en Allemagne et en Espagne.
Ce rejet déborde largement la gauche. En Allemagne, 64 % des électeurs CDU et 61 % des électeurs FDP partagent également ce jugement, confirmant que la critique de la politique étrangère de Donald Trump s’est diffusée au cœur des électorats modérés.
Les droites conservatrices et identitaires, en revanche, apparaissent de nouveau fracturées. En Italie, une majorité d’électeurs de droite justifie l’opération, mais plus d’un quart la condamne et environ un électeur sur dix ne se prononce pas.
En France, seuls 57 % des électeurs RN considèrent l’intervention comme légitime.
En Allemagne, les électeurs de l’AfD sont presque également répartis entre justification et condamnation. Là encore, l’action de Trump déstabilise ces électorats conservateurs et identitaires plus qu’elle ne les rassemble.
L’Espagne accentue encore cette polarisation : la condamnation est quasi unanime à gauche (95 à 98 %), tandis que la justification domine à droite (56 % au PP, 75 % chez SALF, 87 % chez Vox), confirmant un clivage gauche/droite très net, même si les droites sont traversées de désaccords résiduels.
Le Groenland : le seuil fondateur du basculement
La question d’une intervention militaire américaine au Groenland agit comme un révélateur ultime.
Dans les quatre pays observés sur ce focus, entre 79 % et 84 % des répondants considèrent qu’une telle intervention constituerait un « acte de guerre contre l’Europe ».
Les forces progressistes et de gauche y adhèrent quasi unanimement — souvent à plus de 95 %. Mais surtout, ce cadrage est largement partagé par les droites traditionnelles : 88 % des électeurs CDU, 85 % des électeurs LR, 70 % des électeurs FDP adoptent cette lecture.
Même au sein des droites radicales, le cadrage dominant s’impose partiellement : 62 % des électeurs RN, 58 % des électeurs AfD, 65 % des électeurs FdI considèrent qu’il s’agirait d’un acte de guerre. Seule la Lega italienne fait nettement exception.
En Espagne, la qualification d’« acte de guerre contre l’Europe » est quasi unanime à gauche (94 à 100 %) et majoritaire à droite (79 % au PP, 57 % chez Vox), confirmant à la fois la centralité du seuil groenlandais et la persistance de divisions au sein des droites.
Le Groenland apparaît ainsi comme un moment fondateur : un point à partir duquel la logique de l’alliance transatlantique se renverse dans les représentations, élargissant le consensus hostile à l’administration américaine bien au-delà de la gauche et accentuant la mise en tension des droites radicales.
Du clivage géopolitique aux choix politiques
Compromis, opposition ou alignement : une fracture idéologique nette
Lorsqu’on interroge les électeurs sur l’attitude que devrait adopter l’Union européenne à l’égard du gouvernement américain, les réponses apparaissent fortement corrélées aux orientations politiques.
Les électorats de gauche et progressistes se prononcent massivement pour « l’opposition » : 90 % des électeurs Die Linke, 83 % de Sumar, 81 % de Podemos, 75 % du PSOE, 59 % des Grünen, 56 % des électeurs SPD. En France et en Italie, des niveaux comparables sont observés chez LFI, les écologistes et les forces social-démocrates.
À l’inverse, la demande de « compromis » domine dans les droites traditionnelles : 61 % des électeurs CDU, 52 % des électeurs FDP, une majorité relative des électeurs LR. Cette orientation traduit une hésitation stratégique durable, résultant d’une certaine résistance à faire le deuil de l’ancienne alliance atlantique.
Les droites radicales se distinguent, sur ce point également, par des divisions internes très marquées. En France, 30 % des électeurs RN soutiennent l’opposition, 16 % l’alignement. En Allemagne, 20 % des électeurs AfD soutiennent l’opposition contre 27 % l’alignement. Même parmi les électeurs de VOX, les électeurs hésitent entre « compromis » (43 %), « alignement » (40 %) et opposition (17 %). Cette coexistence de lignes stratégiques opposées est absente à gauche et très atténuée dans les droites traditionnelles.
Soutenir ou s’opposer à l’envoi de troupes européennes au Groenland : un choix forcément perdant pour les droites conservatrices
La perspective de « l’envoi de troupes européennes en posture défensive » au Groenland constitue un test de coût maximal. À l’échelle agrégée, 71 % des Espagnols, 66 % des Allemands, 62 % des Français et 61 % des Italiens se déclarent favorables.
Le soutien est massif dans les électorats de gauche : 97 % des électeurs SPD et Grünen, 91 % des électeurs EELV, 89 % des électeurs PS, 83 % des électeurs PD. Même dans des électorats historiquement pacifistes, le soutien dépasse les deux tiers.
Ce consensus s’étend largement au centre et aux droites traditionnelles : 70 % des électeurs CDU, 65 % des électeurs FDP, 63 % des électeurs LR.
Mais les droites radicales apparaissent profondément fracturées. Les électeurs de Fratelli d’Italia sont presque également répartis (42 % favorables, 47 % opposés), tout comme ceux du RN (37 % favorables, 51 % opposés), avec une forte polarisation interne, certains de leurs électeurs y étant très favorables quand d’autres y sont très opposés.
L’Espagne, elle aussi, illustre très directement ce type de fracture : les électeurs de Vox sont presque exactement partagés (49 % favorables, 50 % opposés). En résulte une conséquence inévitable : quelle que soit la position adoptée par les leaders de ces partis, elle ne peut que décevoir une partie de leur électorat.
Le Groenland apparaît ainsi comme un moment fondateur : un point à partir duquel la logique de l’alliance transatlantique se renverse dans les représentations.
Jean-Yves Dormagen
Ce type de division crée une incitation forte à adopter des positions ambivalentes, afin d’éviter de cristalliser un conflit interne.
La géopolitique devient un critère électoral
Enfin, la question de l’impact sur le vote futur confirme que ce clivage pourrait devenir électoralement opérant. Dans les quatre pays, plus d’un électeur sur deux déclare que la capacité à s’opposer aux ingérences de Donald Trump sera un critère déterminant.
Trois espaces se dessinent nettement :
- un espace des gauches et des modérés, où 75 à 90 % des électeurs jugent ce critère déterminant ;
- un espace des droites traditionnelles, où les opinions sont très partagées ;
- un espace des droites radicales, majoritairement réticent, mais où environ un quart des électeurs du RN ou de FdI considèrent malgré tout ce critère comme déterminant.
L’impact négatif sur ces forces sera donc sans doute à court terme limité — mais il ne faudrait pas pour les leaders des droites conservatrices que ce clivage s’installe et gagne en intensité dans les semaines ou les mois à venir.
Le trumpisme entraîne un clivage qui désorganise en profondeur les droites radicales.
Jean-Yves Dormagen
Le paradoxe stratégique du trumpisme européen
L’ensemble des résultats converge vers un diagnostic solide : la séquence ouverte par le « moment Groenland » est en train de faire émerger un clivage géopolitique structurant, qui s’ajoute désormais aux clivages mieux identifiés de la politique européenne.
Il n’a pas encore, loin de là, la force du clivage sur les questions culturelles et identitaires, ni de ceux sur le rapport au « système » ou aux questions économiques, mais sa dynamique doit être suivie avec attention car il est de nature à impacter les futures échéances électorales.
Ce clivage fédère puissamment les forces progressistes et modérées, tend à entraîner une partie des droites traditionnelles vers une logique de fermeté européenne à l’égard des États-Unis, et désorganise profondément les droites radicales, traversées par des conflits internes sur la souveraineté, l’Europe et le rapport à la force.
Le paradoxe est manifeste : l’administration Trump, qui se présente comme l’avant-garde d’une internationale nationaliste et conservatrice, produit en Europe l’effet inverse de celui recherché. Alors qu’elle publie des notes et des rapports pour stigmatiser une Europe en déclin et appeler au sursaut derrière les partis d’extrême-droite, sa politique internationale unifie ses adversaires, rend coûteuse la proximité politique avec Washington, et ouvre des fissures qui pourraient encore s’aggraver dans les électorats qu’elle prétend soutenir.
La contradiction apparaît ici pleinement : lorsque des logiques impériales agressives entrent en collision avec des affinités politiques supposées, ce sont ces dernières qui tendent à céder. La géopolitique pourrait donc s’imposer comme un clivage de la politique intérieure européenne.
C’est sans doute l’évolution de la politique étrangère américaine et du trumpisme qui décideront si ce clivage émergent relève d’une conjoncture particulière ou a vocation à devenir un élément structurant de l’espace politique dans les différents pays de l’Union.