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La question qui hante aujourd’hui les démocraties occidentales peut paraître étonnante. Ce n’est plus seulement celle de la justice sociale ou de la croissance. C’est celle, beaucoup plus fondamentale, de la capacité d’agir.

Le contraste frappant à l’échelle globale interroge les décideurs politiques en Europe : pourquoi certains États semblent-ils de nouveau capables d’imposer une direction, de mobiliser des ressources et de modifier le cours de leurs économies tandis que d’autres demeurent enfermés dans une forme d’impuissance réglementaire et de fragmentation politique ?

Dans un article précédent, nous avions proposé de manière provocatrice la mise en œuvre d’un « DOGE progressiste » : une réforme de l’État d’une exigence et d’une ampleur inédites, destinée à réancrer l’action publique dans une logique de service et à lui redonner une légitimité d’efficacité et de proximité 1.

Ce premier chantier, centré sur la manière dont l’État se rend présent et légitime auprès des citoyens, laisse entière l’autre question plus souterraine mais tout aussi décisive qui traverse aujourd’hui nos démocraties : celle du gouvernement de la puissance matérielle 2. Qui organise la production, l’énergie, les technologies, les chaînes de valeur, les infrastructures physiques et numériques, sans lesquelles une société ne tient pas ? Qui décide des dépendances acceptables, des vulnérabilités tolérées, des priorités productives — et selon quelles règles politiques ?

Ces questions n’ont rien d’abstrait ou de théorique. Elles sont redevenues brutalement concrètes.

Car au moment où certaines démocraties peinent à agir, d’autres puissances renouent avec des formes assumées de projection impériale — y compris territoriale. Les prises de position répétées de responsables étatsuniens sur des espaces stratégiques, les discours décomplexés sur la « recolonisation » de zones jugées incapables de se gouverner elles-mêmes, ou encore la revalorisation explicite de logiques d’occupation, d’influence directe et de contrôle des ressources signalent un tournant profond.

L’empire, que l’on croyait relégué aux marges de l’histoire, redevient une catégorie opératoire de l’action politique contemporaine.

Karl Polanyi a montré en son temps que le marché n’est jamais un ordre naturel 3, il est toujours enchâssé dans des institutions et des rapports de pouvoir politiques. Ce que nous observons aujourd’hui va plus loin qu’un simple déséquilibre économique : c’est une réarticulation majeure entre institutions politiques, capitalisme et technologie, dans un monde où la maîtrise de la puissance matérielle — productive, énergétique, technologique et territoriale — redevient la principale finalité de toute expression de souveraineté.

Pris entre deux formes contemporaines d’empire — l’une, étatsunienne, fondée sur la capture des dépendances, l’autre, chinoise, qui organise et intègre ces dépendances dans un système hiérarchisé — le continent européen est désormais sommé de transformer sa vulnérabilité en projet politique. Cette exigence est portée par une attente citoyenne explicite : comme le montre la dernière vague du sondage Eurobazooka, 75 % des Européens estiment que l’Union ne doit s’aligner ni sur les États-Unis ni sur la Chine, mais préserver une position autonome vis-à-vis des deux puissances.

Encore faut-il que cette autonomie cesse d’être déclarative et se traduise, dans un monde aux ressources finies, dans la maîtrise de la production, de l’énergie, des technologies et des infrastructures qui conditionnent toute capacité d’agir.

L’empire, que l’on croyait relégué aux marges de l’histoire, redevient une catégorie opératoire de l’action politique contemporaine.

Alexandre Pointier

États et entreprises : le cercle vicieux de la dépolitisation et de l’impuissance

Depuis le début du XXIe siècle, la relation entre l’État et les entreprises a basculé, en Europe, dans un paradoxe structurel.

D’un côté, les grandes multinationales n’ont cessé de s’autonomiser, de la mobilité du capital, à l’optimisation fiscale en passant par les arbitrages réglementaires, un pouvoir normatif de fait de plus en plus étendu et la maîtrise de technologies devenues essentielles à la souveraineté des États. Elles peuvent choisir leurs implantations, déplacer leurs chaînes de valeur, structurer la concurrence entre territoires à un degré inédit.

De l’autre, ces mêmes entreprises se sont révélées structurellement dépendantes des États pour survivre aux crises systémiques. L’effondrement financier de 2008, la pandémie de 2020, la crise énergétique de 2022 ont toutes montré qu’en situation de choc, les acteurs privés les plus globalisés retrouvent des ancrages nationaux. Ils ont toujours besoin de l’État pour la liquidité, pour la stabilisation macroéconomique, pour la continuité logistique, pour le maintien en vie du tissu productif.

C’est l’historien Adam Tooze qui a le mieux décrit ce mécanisme.

Dans son livre Crashed, il montre que le capitalisme financiarisé a démantelé les amortisseurs internes des entreprises : extraction actionnariale, réduction des réserves, dépendance à la dette court terme, externalisation des risques. Ce modèle rend les firmes globales plus mobiles mais moins résilientes, plus performantes en phase ascendante et plus vulnérables en cas de rupture. L’État devient dès lors le garant implicite d’un système qui se présente comme autonome mais dont la stabilité repose en réalité sur une intervention publique continue, souvent anticipée.

La principale caractéristique de cette relation public-privé est qu’elle s’est progressivement dépolitisée : l’entreprise était supposée autonome, l’État tantôt arbitre neutre, tantôt simple facilitateur de la compétitivité, et l’interdépendance entre les deux demeurait largement implicite — et donc totalement soustraite au débat démocratique.

Cette dépolitisation a produit deux déséquilibres majeurs, qui se renforcent mutuellement.

Le premier concerne le financement du modèle de protection sociale. Lorsque l’entreprise multinationale est pensée comme fondamentalement autonome et mobile alors que l’État demeurerait territorial et comptable devant ses citoyens, la contribution des grandes entreprises au financement des biens collectifs devient structurellement instable. La concurrence fiscale, l’optimisation et l’arbitrage juridique affaiblissent la base contributive des États au moment même où les besoins sociaux augmentent. L’initiative de taxation minimale des entreprises, portée au niveau international, visait précisément à corriger ces effets. Mais son affaiblissement rapide, sous l’effet notamment des dérogations obtenues par les États-Unis pour leurs champions nationaux, met en lumière le décalage entre une ambition de stabilisation d’un ordre économique multilatéral et une réalité désormais dominée par la rivalité de puissance. En pratique, ce qui devait empêcher la course vers le moins-disant fiscal a entériné une asymétrie durable entre États, fragilisant la capacité de l’Union à financer durablement son modèle social.

Le second problème est plus profond encore : il touche à la capacité à organiser la puissance matérielle. En l’absence de relation public-privé explicitement politisée et contractualisée, les États peinent à orienter les choix productifs, à coordonner les investissements et à accélérer les transitions nécessaires.

 Les retards accumulés dans la transition écologique en sont une illustration frappante : incapacité à planifier les capacités industrielles nécessaires, dépendance persistante à des chaînes de valeur extra-européennes pour les technologies clés, lenteur dans le déploiement des infrastructures énergétiques. La même logique prévaut dans le domaine de l’intelligence artificielle, où l’Europe régule abondamment mais demeure largement dépendante d’acteurs extra-européens pour le calcul, les modèles fondamentaux, les plateformes et les données, faute d’avoir su organiser une montée en puissance industrielle et technologique coordonnée. 

Enfin, la guerre en Ukraine a brutalement mis en lumière les limites de cette dépolitisation dans le champ de la défense : comme l’a montré Olivier Schmitt, la crédibilité stratégique ne repose pas sur l’existence formelle de capacités industrielles, mais sur la capacité politique à les activer, les coordonner et les soutenir dans la durée 4.

En l’absence de relation public-privé explicitement politisée et contractualisée, les États peinent à orienter les choix productifs.

Alexandre Pointier

Aux États-Unis : la brutalité du virage techno-césariste

Pendant longtemps, le capitalisme étatsunien — et plus encore celui de la Silicon Valley — s’est construit contre l’État, ou plutôt à côté de lui.

Les grandes entreprises technologiques ont prospéré en exploitant les angles morts de la régulation, la fragmentation institutionnelle, la lenteur démocratique et l’idéologie libertarienne d’un État minimal.

Cette stratégie d’évitement a produit une concentration économique sans précédent. Les géants de la Tech sont devenus non seulement dominants sur leurs marchés, mais infrastructurels : ils organisent désormais l’accès à l’information, à la communication, aux paiements, à la logistique, au cloud, à l’intelligence artificielle.

Ce tournant, analysé notamment par Henry Farrell et Abraham Newman, est décisif 5. Les États-Unis n’ont pas consciemment planifié un empire économique : ils ont découvert, souvent a posteriori, qu’ils occupaient des positions centrales dans les réseaux mondiaux — financiers, numériques, technologiques. Cette centralité est le produit d’un processus stochastique : des décisions privées, prises pour maximiser le profit, ont produit une architecture de dépendances exploitables par l’État.

À partir du 11 septembre 2001, puis avec la montée des rivalités sino-américaines, l’État fédéral a peu à peu compris que ces dépendances pouvaient être arsenalisées. Le dollar, les systèmes de paiement, les plateformes numériques et les standards technologiques sont devenus des instruments de la puissance étatsunienne.

Ce moment marque une rupture : l’État fédéral cesse de se penser comme simple régulateur du marché et devient opérateur de réseaux, utilisant les entreprises privées comme leviers géopolitiques.

Le véritable changement de régime auquel on assiste aujourd’hui est en quelque l’aboutissement de ce processus : les grandes entreprises technologiques ne cherchent plus seulement à éviter l’État ; elles investissent le cœur de l’appareil d’État.

Elles fournissent les infrastructures numériques, les capacités de surveillance, le renseignement, parfois même des fonctions quasi-militaires. 

L’État, de son côté, accepte des situations monopolistiques, une opacité croissante et un affaiblissement des contre-pouvoirs démocratiques, au nom de l’efficacité stratégique.

Si l’État fédéral semble aujourd’hui de nouveau capable d’agir, ce n’est pas parce qu’il aurait résolu la crise démocratique ou sociale. C’est parce qu’il a effectué un virage techno-césariste caractérisé par une concentration du pouvoir, délégation de souveraineté à des acteurs privés dominants, primat de la décision sur la délibération.

Ce virage ne procède pas d’une simple capture de l’administration et du pouvoir régalien par les grandes entreprises technologiques mais d’un mouvement bidirectionnel de fusion fonctionnelle entre pouvoir public et infrastructures privées. Les acteurs de la Tech contribuent puissamment à définir l’agenda stratégique, politique et industriel, et à le mettre en œuvre. Ils se supplantent au politique, devenu impuissant. En retour, ces acteurs acceptent, sans résistance visible, une reprise en main étatique qui redéfinit les termes mêmes de leur autonomie — y compris dans leur exposition publique au pouvoir exécutif — dès lors qu’elle consolide leurs positions systémiques.

Ce modèle repose sur une tension profonde avec la démocratie libérale — non parce que l’État aurait disparu mais parce qu’il se recompose autour d’un noyau décisionnel étroit, adossé à des infrastructures privées devenues indissociables de l’exercice de la souveraineté 6. Chez Trump, elles prennent une dimension quasi clanique. Les penseurs, investisseurs et entrepreneurs issus de la Silicon Valley ne se contentent plus d’influencer la décision publique : ils contribuent désormais à en façonner les catégories, les temporalités et les modalités d’action, fournissant aujourd’hui une part essentielle de la grammaire stratégique du trumpisme — qu’il s’agisse de la critique des contre-pouvoirs, de la valorisation de la décision rapide ou de la subordination du droit aux impératifs de puissance.

Cette recomposition idéologique accompagne un mouvement plus large, où la maîtrise des infrastructures numériques et des dépendances économiques se double d’un retour assumé de l’imaginaire impérial, y compris dans sa dimension territoriale. Les discours récents sur des espaces stratégiques, les ressources naturelles ou les zones jugées incapables de se gouverner elles-mêmes traduisent une continuité : l’empire ne passe plus seulement par les réseaux et les normes, mais retrouve aussi une dimension spatiale et donc extractive, au service de la sécurisation des ressources critiques et de la projection de puissance.

Autrement dit, la capture techno-césariste de l’État ne se limite pas à une transformation interne de la gouvernance étatsunienne ; elle s’inscrit dans une recomposition plus large de la puissance, où l’alliance entre État et grandes entreprises technologiques soutient une ambition impériale renouvelée, à la fois fonctionnelle et territoriale.

Une partie des difficultés européennes tient pour partie à ce glissement. Réguler la «  tech  » étatsunienne ne revient plus seulement à cibler des acteurs privés, mais touche désormais à des fonctions directement intégrées à la puissance étatique des États-Unis.

Comment la Chine a intégré organiquement le capital dans le projet politique du Parti

La Chine est l’autre puissance qui a démontré sa capacité à agir. Souvent décrit comme l’exact opposé du modèle étatsunien, le modèle chinois en est en réalité le miroir inversé. Dans la République populaire, l’État n’a jamais prétendu être extérieur au marché. Le Parti communiste assume explicitement que le capital soit un instrument au service d’un projet politique. Les grandes entreprises — y compris privées — sont intégrées dans une architecture de pouvoir où les orientations stratégiques sont définies politiquement, l’accès au capital est conditionné et la discipline politique prime sur l’autonomie économique.

Ce modèle rejoint l’intuition polanyienne : le marché est subordonné à des objectifs sociaux, nationaux et géopolitiques. Mais il s’en distingue radicalement par l’absence de pluralisme et de contre-pouvoirs. 

Pékin a pris au sérieux la gouvernance de la puissance matérielle. La Chine contrôle les chaînes de valeur par une politique de planification, sécurise les approvisionnements, investit massivement dans l’énergie, les métaux critiques, les infrastructures, les technologies stratégiques.

Contrairement aux démocraties européennes, elle n’a jamais séparé politique industrielle, politique sociale et géopolitique.

Cette intégration lui donne une capacité d’action redoutable mais au prix d’un contrôle social et politique incompatible avec les ambitions démocratiques européennes.

Cette architecture produit un effet qu’on ne peut pas sous-estimer : une capacité industrielle d’une ampleur inédite, résultant de la combinaison de la planification stratégique et d’une concurrence entre acteurs soutenus par l’État. En orientant massivement le crédit, l’investissement et la demande publique vers des secteurs jugés prioritaires — batteries, véhicules électriques, photovoltaïque, acier, chimie, équipements numériques — tout en laissant les entreprises se livrer une compétition intense sur les coûts et les volumes, la Chine a constitué des surcapacités structurelles capables d’inonder les marchés mondiaux. 

Cette puissance productive n’est pas un dysfonctionnement transitoire mais un instrument stratégique : elle permet à la Chine d’imposer ses standards, de comprimer les marges de ses concurrents et de fragiliser durablement les bases industrielles européennes souvent incapables d’absorber un tel choc de volume et de prix. Cette menace ne pèse pas simplement sur la compétitivité de quelques secteurs stratégiques en Europe mais sur la viabilité même de l’ensemble du modèle productif européen.

L’Europe a bien identifié certains secteurs sensibles et multiplié les instruments correctifs, mais elle n’a pas encore assumé ce que la situation exige : une stratégie industrielle globale à la mesure de la puissance chinoise. Plus profondément, l’idée même de politique industrielle demeure largement contestée, encore aujourd’hui, au sein de nombreuses directions générales de la Commission européenne.

Contrairement aux démocraties européennes, la Chine n’a jamais séparé politique industrielle, politique sociale et géopolitique.

Alexandre Pointier

Move fast and build things : 6 principes pour débloquer une démocratie sous contraintes

Face à ces modèles fondés sur l’accélération et la production au mépris de la population, l’Europe ne peut ni persister dans une neutralité concurrentielle devenue irréaliste 7, ni importer un modèle de puissance qui sacrifierait la démocratie à l’efficacité.

Elle est aujourd’hui prise dans un triple piège  :

  • elle a conservé un modèle social ambitieux sans en sécuriser les bases productives  ;
  • elle a défendu la libre concurrence comme principe quasi sacré alors que ses partenaires entraient dans des logiques assumées de puissance  ;
  • elle a cru pouvoir protéger la démocratie par la procédure tout en laissant se dissoudre sa souveraineté matérielle.

Le résultat est désormais visible : dépendance énergétique, dépendance technologique, désindustrialisation relative, fragilisation du consentement social.

Pour dépasser ce blocage, il nous faut, nous aussi, changer de régime. Non pour copier les États-Unis ou la Chine, mais pour inventer sa propre voie.

L’Europe doit se doter d’une capacité d’agir effective, compatible avec ses principes démocratiques et son modèle social.

Le chemin pour y arriver reste relativement impensé.

Il passe par la repolitisation du rapport entre l’État et les grandes entreprises privées, multinationales et stratégiques, sans aucune naïveté quant aux risques de capture, de capitalisme de connivence, de dirigisme autoritaire ou de dérives impérialistes.

Toutes les tentatives récentes de mise en œuvre d’une forme de politique industrielle européenne — dont les récentes propositions du rapport Draghi 8 — ont achoppé sur ce point critique.

Repolitiser le rapport public-privé ne revient pas à opposer l’État et l’entreprise. C’est reconnaître que la démocratie n’est pas seulement un régime de règles mais une organisation consciente de la puissance collective — et que cette puissance se construit dans la coopération gouvernée, non dans la dépolitisation.

Une politique industrielle repolitisée devrait s’appuyer sur six principes.

Une différenciation radicale

Premièrement, une telle politique industrielle doit être radicalement différenciée. Elle assume qu’il existe des secteurs stratégiques — énergie, semi-conducteurs, cloud, défense, infrastructures critiques, finance de paiement — et d’autres qui ne le sont pas. Elle assume que certaines entreprises jouent le jeu de la souveraineté européenne et que d’autres ne voient dans l’Union qu’un marché à exploiter. Elle renonce au fétichisme de la neutralité concurrentielle pour hiérarchiser explicitement les priorités et les acteurs, concentrer les moyens, accepter la sélection et donc le conflit. À défaut de cette hiérarchisation assumée, l’action publique se disperse — et la dispersion des instruments est l’ennemie de la souveraineté.

Une politique industrielle sous conditions

Deuxièmement, cette politique serait explicitement conditionnelle. Le soutien public n’est jamais un droit, mais un contrat asymétrique. Subventions, garanties, commandes publiques, crédits bonifiés, dispositifs de soutien en cas de chocs exogènes doivent être assortis de contreparties vérifiables : contribution fiscale minimale sur les revenus globaux, engagements écologiques, participation à la robustesse collective, rôle actif dans les territoires fragiles, responsabilité dans la qualité du débat public. Ces conditions doivent être sanctionnables. Sans mécanisme crédible de retrait, de remboursement ou d’exclusion, toute politique industrielle se transforme mécaniquement en politique de rente.

Réapprendre la coordination

Troisièmement, cette politique industrielle devrait être activement coordonnée.

Avec des objectifs clairement définis, la puissance publique peut enfin mettre en cohérence toutes ses politiques, y compris la politique commerciale, la politique de concurrence, la politique budgétaire et la politique extérieure. Elle peut retrouver de la capacité à agir en organisant l’usage combiné de tous ses outils offensifs et défensifs : commandes publiques, co-investissements, instruments de défense commerciale, contrôle douanier, etc. 

La mise en service de cette nouvelle unité de production est prévue pour début 2027. © Martin Schutt

Répondre au risque de la capture

Quatrièmement, cette politique industrielle doit être « anti-capture ». 

Elle part du principe que la proximité entre État et grandes entreprises est à la fois nécessaire et dangereuse. Nécessaire pour comprendre les contraintes industrielles réelles ; dangereuse si elle se déroule dans l’opacité. D’où l’exigence de dispositifs ex ante : traçabilité des décisions, transparence des interactions, évaluation publique des choix stratégiques. La capture n’est pas une pathologie morale : c’est un risque organisationnel qu’il faut traiter comme tel.

Des partenariats stratégiques

Cinquièmement, et c’est un point décisif, cette politique industrielle ne peut être ni autocentrée ni impériale.

Elle doit s’appuyer sur la construction de partenariats stratégiques d’égal à égal avec nos voisins et alliés, en particulier dans le voisinage européen, en Afrique et en Amérique latine. La puissance européenne ne se consolidera pas par l’extraction ou la dépendance, mais par le co-développement productif, le partage de valeur et la sécurisation conjointe des trajectoires de croissance. Une politique industrielle européenne cohérente doit donc s’accompagner d’une géopolitique de nos partenariats internationaux. À l’extraction prédatrice du pétrole vénézuélien, on préférera une communauté méditerranéo-européenne des renouvelables, permettant de renforcer la stabilité économique et énergétique des pays du Maghreb et de diversifier les sources d’approvisionnement européennes. À la « recolonisation » de territoires riches en minerais critiques, comme le Groenland, on préférera la sécurisation des intrants par des partenariats industriels fondés sur le partage de la valeur et des accords de long terme.

Les moyens d’une politique

Enfin, cette politique industrielle doit être assumée au plan macroéconomique et financier. 

Elle reconnaît que la dette, la création monétaire et la coordination entre politiques budgétaires et monétaires ne sont pas des anomalies, mais des instruments de stabilisation dans un monde de crises systémiques. Le véritable danger n’est pas l’intervention, mais l’intervention sans gouvernance, sans objectifs clairs et sans contrôle démocratique.

La capture n’est pas une pathologie morale : c’est un risque organisationnel qu’il faut traiter comme tel.

Alexandre Pointier

« Un changement radical est nécessaire »

Ainsi comprise, la politique industrielle n’est ni un retour de l’État producteur, ni un mimétisme de la stratégie étatsunienne. Elle est une politique de puissance sous contraintes, qui accepte la conflictualité économique tout en se dotant de garde-fous institutionnels pour garantir sa nature démocratique et empêcher que la souveraineté ne se transforme en impérialisme.

Pour préparer les capitales à son rapport, Mario Draghi avait eu cette petite phrase : « un changement radical est nécessaire ».

Un tel changement ne peut se faire qu’à l’échelle européenne — mais pas nécessairement à vingt-sept.

Il suppose la constitution d’une coalition d’États volontaires — l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas, par exemple — capables de s’accorder sur des priorités claires en matière climatique, numérique et de défense, et de s’aligner sur les six principes énoncés plus haut en faisant primer l’intérêt européen. Cette dynamique implique également une adaptation de l’architecture administrative européenne, afin de sortir du dogme actuel de neutralité concurrentielle.

Une telle coalition ne peut toutefois exister sans une capacité budgétaire commune.

Sans mutualisation ciblée de ressources et d’emprunts, explicitement fléchés vers quelques priorités industrielles structurantes, il ne peut y avoir ni politique industrielle crédible, ni intervention productive durable à l’échelle européenne.

La capacité d’agir n’est jamais gratuite. Elle a un prix politique et institutionnel.

La Chine a bâti sa capacité d’agir par l’intégration autoritaire du capital dans un projet politique unifié, au prix de la subordination du pluralisme et des libertés.

Les États-Unis viennent de restaurer brutalement et agressivement la leur en assumant un virage techno-césariste, fondé sur la concentration du pouvoir, la capture des dépendances et la délégation de fonctions souveraines à des acteurs privés dominants.

L’Europe doit inventer une autre voie : une démocratie de puissance sous contraintes, capable d’assumer l’intervention productive dans un monde aux ressources finies, sans renoncer au droit, au pluralisme et à la délibération.

Cinq pays — pour commencer —, trois défis — climat, numérique et défense — et un message sans équivoque adressé aux citoyens européens comme au reste du monde : l’Europe est capable.

La démocratie européenne ne peut plus être pensée comme un simple régime de droits et de procédures, protégé de l’économie par la distance et la règle.

Elle doit redevenir, comme dans les moments décisifs de l’histoire, une organisation capable de libérer, d’orienter et de discipliner la puissance collective.

Sources
  1. Alexandre Pointier, « Manifeste pour un DOGE de gauche », le Grand Continent, 15 octobre 2025.
  2. Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, Paris, La Découverte, 2020.
  3. Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.
  4. Olivier Schmitt, Préparer la guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine, Paris, Presses universitaires de France, 2024.
  5. Henry Farrell et Abraham Newman, The Underground Empire : How America Weaponized the World Economy, New York, 2023.
  6. Un exemple récent de cette fusion fonctionnelle se trouve dans le GENIUS Act (2025), qui intègre les stablecoins — innovation issue de la Silicon Valley — au cœur du système financier et monétaire étatsunien, sous supervision fédérale.
  7. Robert Boyer, La théorie de la régulation. Une analyse critique, Paris, La Découverte, 2015.
  8. Mario Draghi, L’avenir de la compétitivité européenne, septembre 2024.