Dans le manuel de la guerre hybride moderne, les câbles sous-marins sont devenus l’une des cibles les plus précieuses. Alors que 98 % des données mondiales transitent aujourd’hui par leur intermédiaire — la quasi-totalité des activités en ligne nécessitant leur utilisation — le sabotage de ces câbles peut isoler un adversaire, coupant ses communications avec l’extérieur.
Alors que la Chine prépare la prise de Taïwan, la section des câbles reliant l’île au monde pourrait l’empêcher de communiquer avec ses alliés.
Derrière des « accidents » de la marine civile chinoise, endommageant ces communications, l’Armée populaire de libération pourrait commencer à mettre en œuvre son plan de bataille.
Des bureaux du gouvernement taïwanais aux hôpitaux touchés par le blackout, Samanth Subramanian a rencontré les figures en première ligne des possibles actes de sabotage, comme ceux qui, à Taipei, tentent d’en tirer les leçons pour repousser l’invasion qui vient.
Pour le suivre, il faut mettre pied, avec lui, sur l’archipel Matsu — à dix kilomètres des côtes chinoises.
Nous publions les bonnes feuilles de sa grande enquête The Web Beneath the Waves. The Fragile Cables that Connect our World (Columbia Global, 2025).
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Nangan est une petite île en forme de tache d’encre. Son relief vallonné fait travailler les mollets de ceux qui la parcourent.
Lorsqu’après un vol de quarante-cinq minutes depuis Taipei, vous atterrissez à son aéroport — fait d’une seule grande pièce — vous pouvez, comme je l’ai fait, décider de marcher vers l’ouest.
Vous passerez alors devant le village de Jinsha, où l’on construit une nouvelle digue pour se protéger des ondes de tempête provoquées par les typhons. Ces soudains réhaussements du niveau de la mer causés par une dépression peuvent provoquer d’importantes inondations du littoral.
Là, on trouve une base pour les nageurs de combat, gardée par une statue d’un homme amphibie portant à la fois un équipement de plongée et des bottes — et armé d’un fusil.
Plus loin, une autre base de la 55e unité d’un régiment taïwanais, une statue de Tchang Kaï-shek et une autre installation militaire, aujourd’hui abandonnée, appelée le Fort de fer.
Sur le chemin, un panneau indique : « Le rocher corallien à côté du tunnel est recouvert d’éclats de verre fixés dans du ciment afin de se défendre contre les nageurs de combat ennemis qui, dans le passé, profitaient souvent de l’isolement du fort et de sa forme proéminente pour tenter de débarquer la nuit et surprendre les défenseurs. »
En vous dépassant, les Taïwanais sur leurs scooters ralentiront, se demandant qui vous êtes.
Au terme de cette marche, on rejoint l’un des points les plus occidentaux de Nangan : en montant un escalier menant à un pavillon en bois et en métal, vous arriverez aux pieds de béton de la déesse de la mer Matsu, tenant une tablette cérémonielle et drapée de perles.
En suivant son regard serein sur l’océan, on peut croire apercevoir un morceau de terre à l’horizon, à une dizaine de kilomètres.
À Nangan, nous sommes en effet à l’avant-poste taïwanais le plus proche de la Chine.
Niché si près du vieil ennemi que l’île est en permanence sur ses gardes, l’endroit frémit d’un nationalisme militaire.
Le blackout d’Internet : la double insularité de Nangan
En février 2023, environ six mois avant ma visite, deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis. L’un d’eux, appelé Taima n°3, assurait directement la connexion avec Nangan.
Officiellement, les navires responsables de la section étaient un bateau de pêche et un cargo. Mais la marine chinoise utilise si souvent des navires apparemment civils à des fins militaires qu’il est impossible de savoir avec certitude si la coupure de ces câbles était accidentelle ou non.
Nangan fait partie d’un ensemble d’îlots appelés les îles Matsu.
Au cours des cinq dernières années, les câbles de ce petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Les coupures de 2023 quant à elles — suivant une année de vives tensions avec la Chine — ont rappelé une fois de plus la vulnérabilité de l’île, isolée en pleine mer.
Alors que son flanc ouest fait face à la Chine et que son flanc est se trouve sismiquement trop instable, quinze câbles internationaux relient Taïwan au reste du monde.
Si une puissance étrangère venait à les couper, Taïwan — l’usine de semi-conducteurs de la planète — serait coupée du monde dont elle a besoin — et qui, lui aussi, a besoin d’elle.
Au siège du comté 1, à Nangan, j’ai rencontré un homme au visage juvénile nommé Tsung Chun Yen.
Il porte des lunettes, un appareil dentaire et de courts cheveux, hérissés.
L’appareil dentaire est sans doute neuf : chaque fois que Tsung Chun Yen rie, il s’arrête brusquement à mi-chemin — comme s’il se souvenait soudainement de ses dents métalliques.
Tsung, qui occupait un emploi au bureau anti-corruption du comté, a grandi près de Taipei et travaillait déjà à Nangan depuis quatre ans lorsque les coupures de câbles ont eu lieu en février 2023.
Ce jour-là, me raconte-t-il, il était à Taipei pour rendre visite à sa famille ; lorsqu’il est revenu à Nangan et est descendu de l’avion, il s’est aperçu que son téléphone ne captait même pas la 2G : « j’avais l’impression d’être entré dans un autre monde. »
En bon collectionneur compulsif, Tsung s’était assuré de télécharger de la musique et des séries télévisées avant de quitter Taipei. Il avait revu Friends sur Netflix. Les dix longues saisons de la série l’avaient aidé à tenir le coup pendant les semaines de coupure qui ont suivi.
Au cours des cinq dernières années, les câbles du petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
Samanth Subramanian
Le bureau anti-corruption disposait d’une connexion d’urgence, via une liaison de télécommunication dans la fréquence dites des « micro-ondes ». Mais elle était si lente et surchargée qu’il fallait cinq minutes à Tsung pour télécharger ses e-mails.
Tsung a la trentaine. Il se souvient à grand-peine de l’accès que l’on pouvait avoir à Internet dans les années 1990, lorsque sa famille s’y connectait via la ligne téléphonique : « la connexion au bureau du gouvernement était encore plus lente que cela. »
Il m’a ensuite conduit à l’hôpital du comté de Lienchiang, situé à proximité, dont le hall d’entrée caverneux était désert à midi.
La réceptionniste ne comprenait pas ce dont je voulais parler. Elle a appelé un médecin urgentiste qui parlait anglais et ils m’ont conduit dans une salle d’examen vide, rejoints par le responsable informatique de l’hôpital Rex Wang.
Wang portait des Nike, un pantalon cargo et un t-shirt avec l’inscription « Feeling is Living ».
Le médecin urgentiste, en blouse, n’était sur l’île que depuis deux semaines ; alors qu’il rapportait mes questions à Wang, il m’a raconté comment l’hôpital avait composé avec la situation pendant les mois qui ont suivi la coupure du câble de Nangan.
Des services de santé paralysés
Pendant deux mois, l’hôpital de Nangan a été pratiquement coupé du réseau médical national tandis que le gouvernement taïwanais s’efforçait de réparer les câbles endommagés. La présence continue de médecins, d’infirmières et de médicaments disponibles a permis que les soins ne soient pas complètement interrompus.
Tout comme les bureaux des autres services publics, l’hôpital ne disposait que d’un accès intermittent à Internet, par micro-ondes. Sa bande passante était limitée. Les médecins pouvaient effectuer des recherches sur Google et parfois même consulter les dossiers des patients — mais il leur était impossible de verser des fichiers de radiographies vers des serveurs de données situés à Taïwan.
« À Taïwan, nous avons un système d’assurance maladie national, de sorte que si vous passez d’un hôpital à un autre, les images sont accessibles à tous », m’explique Wang. « De plus, comme Nangan est une île, nous avions parfois besoin d’un hélicoptère de Taïwan pour venir chercher des personnes afin de leur prodiguer des soins plus avancés. Le problème, c’est qu’il nous fallait également Internet pour demander un hélicoptère. »
Lors de cette période d’accès limité à Internet, le personnel a réussi à mettre la main sur un télécopieur pouvant utiliser la liaison d’urgence. Si celui-ci a pu recevoir quelques dossiers médicaux vers et depuis Taïwan, la qualité des fichiers était médiocre.
Au cours de ces mois, Wang se souvient que quatre ou cinq patients ont dû être transférés d’urgence à Taïwan — notamment des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes.
Pour obtenir leur transfert aérien hors de Nangan, les employés de l’hôpital ont dû copier leurs dossiers et leurs images sur des CD-ROM pour se rendre sur l’île de Taïwan avec ceux-ci afin d’effectuer une demande.
Mais pour Wang, le pire avait été évité : une coupure d’Internet lors de l’année 2022 — alors que l’épidémie de Covid faisait encore rage — aurait été bien plus grave.
Pour chaque nouveau patient, il était alors nécessaire de consulter le dossier de vaccination avant d’administrer tout nouveau traitement.
Il s’en était fallu d’un an pour que le blackout de Nangan ne mène à une catastrophe sanitaire.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Samanth Subramanian
Pour Taïwan, la lutte passe par l’insularité
Pendant les mois qui ont précédé mon arrivée à Taïwan, j’ai été en contact avec Herming Chiueh, un ingénieur électricien qui occupait alors le poste de vice-ministre des Affaires numériques de Taïwan.
Je m’attendais à ce que le gouvernement soit réticent à discuter des coupures de câbles dans l’archipel de Matsu.
Mais Chiueh s’est montré extrêmement franc : il était important pour Taïwan que le monde sache à quel point sa sécurité peut être précaire.
Cette fragilité s’étend à sa connectivité — une dimension essentielle pour le gouvernement.
La veille de mon vol entre Taipei et Nangan, Chiueh a organisé à son ministère une réunion d’information à mon intention — à laquelle étaient invités un universitaire, des représentants du gouvernement et un dirigeant de Chunghwa Telecom, la plus grande entreprise de télécommunications de Taïwan, gestionnaire d’une grande partie du réseau câblé du pays.
Tous portaient des chemises à manches courtes et des masques chirurgicaux.
Nous nous sommes assis autour d’une table de conférence.
Chaque fois que je posais une question, les hommes discutaient d’abord entre eux, consultaient des documents de briefing soigneusement agrafés, puis préparaient une réponse qui était transmise par Chiueh ou par un traducteur.
J’avais l’impression de consulter des dieux impénétrables par l’intercession de deux oracles.
D’après Chiueh, à différentes dates au début du mois de février 2023, les deux navires chinois responsables de la section avaient jeté l’ancre dans le fond marin puis continué leur route, de sorte que les ancres avaient probablement rompu les câbles : « Je dis qu’il s’agit là d’un ‘accident’ car c’est leur mot. ‘Accidentellement’, donc, tout cela s’est produit en une semaine ».
Tout se passe comme si, dans le silence de cette salle, ces guillemets suggérés étaient visibles de tous.
Les autorités de Taïwan savaient que le délai d’attente pour les réparations pouvait aller jusqu’à six mois.
Alors que les deux câbles avaient été sectionnés en février 2023, les réparations conduites par un navire de Global Marine ont été achevées en juin de la même année.
Contrairement, par exemple, aux îles Tonga 2, Taïwan a maintenu ses liaisons de données par micro-ondes en état de fonctionnement.
Mais la vitesse de cette connexion de données, utilisée au départ par les seules institutions publiques de Nangan, était irrégulière : avec 2,2 gigaoctets par seconde, le débit n’atteignait que le quart de ce à quoi l’île était habituée.
Concrètement, envoyer un simple SMS pouvait prendre jusqu’à vingt minutes.
Avec une légère ironie, Chiueh me glisse : « Nous avons reçu des plaintes. »
Il faudra un mois pour mettre à niveau les relais micro-ondes afin d’augmenter la vitesse, de sorte que l’Internet sans fil puisse être étendu aux autres habitants de l’île.
La liaison micro-ondes était vitale, littéralement : « nous versions alors à chaque citoyen une aide financière d’environ 200 dollars après le Covid. Internet était utilisé pour distribuer cet argent. »
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Pour se protéger, le gouvernement met en œuvre un ensemble de plans — que Chiueh n’a pas pu me dévoiler dans le détail — visant à se doter de moyens de secours et, plus encore, de nouveaux moyens si les premiers devaient aussi être rendus inopérants.
Parmi ces projets, Chiueh mentionne la construction de nouveaux câbles nationaux, dont un nouveau pour les îles Matsu ; davantage de stations d’atterrissement 3, étant donné que les quinze câbles internationaux de Taïwan aboutissent actuellement à seulement trois points sur l’île principale ; de meilleures liaisons par micro-ondes ; ou bien encore sept cents récepteurs satellites terrestres, afin de mettre en place ce que les cadres dirigeants de Chunghwa Telecom appellent « un portefeuille de services satellitaires multi-orbites ».
Pour Chiueh, ces procédures d’extrême urgence mises en place par le gouvernement taïwanais ont un but : s’assurer que « si, un jour, tous les câbles sous-marins étaient détruits, nous puissions toujours communiquer avec le reste du monde ».
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Samanth Subramanian
L’impossible droit de la mer
Peu après la coupure des câbles dans les îles Matsu, l’autorité taïwanaise chargée des communications a proposé des sanctions pénales sévères pour toute personne qui endommagerait des câbles sous-marins : une amende pouvant atteindre 3,2 millions de dollars et la prison à vie.
Cette loi est à la fois sévère et, dans le cas d’acteurs étrangers, fondamentalement sans effet.
Comment un tribunal taïwanais pourrait-il juger l’équipage chinois d’un navire de pêche disparu depuis longtemps ?
À l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre juridique efficace et cohérent permettant de tenir pour responsables les saboteurs de câbles en mer. Les seules références disponibles sont un ensemble confus de réglementations nationales et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Sur l’eau et sous les vagues, les juridictions se chevauchent de manière chaotique : si, dans les eaux internationales, un navire battant pavillon panaméen et exploité par un équipage indien sectionne un câble qui dessert plusieurs pays le long de la côte ouest-africaine et qui est détenu conjointement par des sociétés britanniques, sud-africaines et américaines, il est bien difficile de déterminer qui sera l’auteur du délit, qui est la victime et où un hypothétique procès aurait lieu.
La législation relative aux câbles sous-marins s’avère aussi obscure et incertaine que les profondeurs sous-marines dans lesquelles ces câbles sont posés.
Depuis plus d’un siècle, l’emplacement des câbles en mer est public. Soigneusement répertorié sur des cartes, il est diffusé dans le but d’avertir les navires et leur permettre de les éviter.
Mais cette transparence est à double tranchant.
Comme le résume Chiueh : « Si ces données sont utilisées à d’autres fins, elles deviennent une vulnérabilité. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés à ce problème. »
Le dilemme taïwanais de la transparence
Au cours de cette réunion, j’ai tout naturellement demandé à Chiueh si le gouvernement taïwanais avait envisagé de cesser de rendre publiques les routes de ses câbles et l’emplacement de ses stations d’atterrissement.
Après avoir consulté les membres présents autour de la table, il a répondu avec prudence : « Selon la loi, ces routes doivent être publiées. Ce n’est que lorsqu’elles sont utilisées à des fins militaires que ces informations n’ont pas besoin d’être divulguées. Mais votre idée est intéressante. Nous évaluons actuellement les possibilités pour réaliser de telles choses. »
Les vulnérabilités des câbles dans notre XXIe siècle, leur ascension soudaine au rang de cibles privilégiées, pourraient en effet faire reculer de plusieurs décennies la transparence acquise quant à l’emplacement de ce gigantesque réseau.
Car la non-publication des informations les concernant pourrait cependant être contre-productive.
Pour Chiueh, « si vous avez un câble qui ne figure pas sur la carte, il sera tendanciellement coupé plus souvent. Et ces coupures seront vraiment accidentelles — car les navires ne peuvent pas savoir que ces câbles sont là et les éviter. C’est là tout le dilemme. »
Alors que j’étais sur le point de quitter le ministère, Chiueh a voulu me dire une dernière chose.
Il m’a raconté une histoire curieuse.
Au moment de cette conversation, sur les quinze câbles internationaux qui arrivaient à Taïwan, un seul — appelé TSE 1 — était connecté à la Chine.
Le câble était hors service. Une panne l’affectait depuis plus d’un an.
Pourtant, Chiueh me confiait que ni la Chine ni Taïwan n’avaient manifesté l’intention de le réparer.
Alors que les deux pays échangeaient toujours beaucoup d’informations numériques, ces paquets de données devaient parcourir des milliers de kilomètres via le Japon ou les Philippines — plutôt que de traverser les cent-quatre-vingts kilomètres du détroit de Taïwan.
Chiueh m’a résumé la situation sous la forme d’un paradoxe : « Taïwan est physiquement plus proche de la Chine. Mais numériquement, nous sommes en fait pour l’instant plus proches du Japon ou des États-Unis. »
Le câble sous-marin avait courbé le temps et l’espace. Il avait fini par vider la géographie de son sens.