Grand Tour, notre historique série d’été est de retour pour une nouvelle saison.

Comme chaque année, nous vous invitons à explorer le rapport d’affinité entre des personnalités et des espaces géographiques où elles ne sont pas nés ou qu’elles n’ont pas vraiment habités — et qui ont pourtant joué un rôle crucial dans leur propre trajectoire intellectuelle ou artistique.

Après Nikos Aliagas sur Missolonghi, Françoise Nyssen sur Arles, Gérard Araud sur Hydra, Édouard Louis sur Athènes, Anne-Claire Coudray sur Rio, Edoardo Nesi sur Forte dei Marmi, Helen Thompson sur Naples, Pierre Assouline sur la Corse, Denis Crouzet et Élisabeth Crouzet-Pavan sur Venise ou Carla Sozzani sur Milan et Edwy Plenel sur la Martinique ou Mazarine Mitterrand Pingeot à La Charité-sur-Loire, virée californienne avec Jean-Pierre Dupuy.

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Nous allons parler de la Californie. Pourriez-vous nous raconter votre premier rapport avec cet État si important pour vous : se fait-il d’abord par des lectures ? 

L’image que je me faisais de la Californie avant de m’y rendre pour la première fois, en 1981, était bien différente de ces cartes postales représentant de hauts palmiers bordant d’interminables plages de sable fin, réchauffées par un soleil toujours présent.

Les noms de Malibu ou de Santa Monica font rêver beaucoup de gens.

Je vais peut-être vous étonner, mais je voyais quant à moi la Californie sur le mode d’un roman ou d’un film noir  : tragique, mélancolique, désespérée, marquée par le signe du destin ou de la fatalité.

Jeune, j’étais un lecteur passionné de Raymond Chandler (Le grand sommeil) et de James Cain (Le facteur sonne toujours deux fois). J’écoutais en boucle le jazz « cool » de la Côte ouest  : Gerry Mulligan, Chet Baker, Dave Brubeck. Surtout, des films dont le cadre était la Californie me confirmaient qu’il y avait dans ce lieu comme un sortilège, à la fois attirant et malfaisant  : d’Orson Welles, Citizen Kane et A Touch of Evil  ; d’Hitchcock, Shadow of a Doubt, Vertigo, Les Oiseaux  ; plus tard, de Polanski, Chinatown, et le premier film réalisé par Clint Eastwood, Play Misty For Me

Je pense que nous reviendrons sur Vertigo, mais tous ces films — de purs chefs-d’œuvre — m’envoûtaient.

Pour éviter tout malentendu, je tiens à ajouter deux choses.

Aujourd’hui, après plusieurs décennies de fréquentation assidue de cette région du monde, ma vision n’a pas fondamentalement changé. Ensuite, le tragique et la mélancolie dont j’ai parlé ne sont pas, pour moi, des passions tristes ou négatives, tout au contraire. Ce sentiment a inspiré certaines des plus belles œuvres d’art, en musique, en littérature, en peinture et au cinéma. Mes goûts me portent vers ces œuvres-là. Celles que la Californie a inspirées en font partie.

Je préférais au fond que la Californie restât comme une fiction au-delà du réel.

Jean-Pierre Dupuy

Votre première rencontre avec les États-Unis a lieu au cours d’un voyage d’études lorsque vous êtes étudiant à l’École Polytechnique. Quand arrivez-vous pour la première fois en Californie — et pourquoi ? 

Je prends votre « pourquoi  ? » au sens de « pourquoi si tard  ? »…

En effet, entre mon premier voyage aux États-Unis et ma découverte de la Californie, il s’est passé 20 ans. Pendant cette période, mon activité de chercheur en philosophie et sciences humaines m’a conduit régulièrement à me rendre dans les universités de la côte est, comme Harvard à Boston, Johns Hopkins à Baltimore, Princeton et l’Institute of Advanced Studies, et parfois dans le Midwest, à l’université du Wisconsin à Milwaukee. Je ne manquais jamais de rendre visite à New York pour mon plaisir, mais la pensée de me rendre en Californie ne me venait pas à l’esprit. 

Pourquoi  ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question, sauf en revenant à ce que je vous ai dit précédemment. La Californie était pour moi avant tout une image ambivalente, comme le sacré et j’avais sans doute le sentiment vague que je commettrais un sacrilège en y posant le pied. Je préférais au fond qu’elle restât comme une fiction au-delà du réel.

C’est une occasion inespérée qui m’a finalement poussé à franchir le pas.

Je connaissais René Girard pour avoir écrit sur son œuvre un ouvrage critique, en compagnie du philosophe canadien Paul Dumouchel. Au mois de juillet 1981, Paul et moi avions organisé un colloque international au centre culturel de Cerisy-la-Salle, en Normandie, sur le thème « L’auto-organisation, de la physique au politique ». Pour beaucoup de ceux qui y ont participé, ce colloque fut un tournant dans leur vie, intellectuelle mais aussi personnelle. René Girard faisait partie des invités alors même qu’il venait d’être recruté par l’université Stanford, en Californie. Il m’invita à organiser un colloque semblable dans son nouveau milieu, ce que je fis en un temps record. L’auto-organisation, c’est la constitution d’un ordre à partir du désordre sans qu’aucun « designer », ni Dieu ni la nature, n’en ait tracé le plan à l’avance. C’est tout naturellement que le colloque de Stanford, qui eut lieu en septembre de la même année, s’intitula « Disorder and Order ». Ce fut aussi un grand succès.

L’université californienne m’offrit un poste de professeur invité et, un an plus tard, je devins professeur titulaire à temps partiel. C’est ce poste que j’occupe encore aujourd’hui.

Paysage de San Francisco qui sert de décor au film matriciel de la Californie de Dupuy  : Vertigo de Hitchcock

Diriez-vous que vous avez un rapport ambivalent avec la Californie, alors même que votre premier contact avec les États-Unis fut comme un « coup de foudre », selon vos propres paroles ?

Par définition, on n’explique pas un coup de foudre. J’avais 21 ans et ne connaissais l’Amérique qu’à travers les représentations dont j’ai parlé. New York m’a ébloui. Comme dirait plus tard Jean Baudrillard, cette ville, la Gotham des comic books, m’apparaissait comme la copie parfaite de ses représentations. Elle était la copie de ses copies, c’est-à-dire un simulacre. De ce choc initial, je ne suis pas encore revenu.

Ma découverte de la Californie fut tout autre. Pour vous faire comprendre ma déception, je dois vous révéler que mon deuxième pays n’est pas la Californie, mais le Brésil, le pays de mes enfants et de mon petit-fils. Les plages infinies de sable fin, c’est là qu’on les trouve, à Salvador da Bahia, à Porto Seguro ou sur l’île de Jaguanum nichée dans la baie d’Angra dos Reis, au sud du pays. Mais l’Océan Pacifique qui borde la Californie sur 1350 km, cette étendue d’eau noire et froide peuplée d’une faune qui est davantage celle des régions arctiques que celle des régions méditerranéennes, d’emblée me repoussa. Il est certes excitant de voir des baleines grises et des orques se prélasser dans la baie de Monterey et des colonies d’otaries et de lions de mer bêler et rugir, perchées sur des rochers au large de Big Sur. Mais ce ne sont pas les Tropiques. On en est si loin que l’eau est glaciale au point que nul ne peut s’y baigner sans porter une combinaison en néoprène.

Ne parlons pas du climat. En été, dans la région de San Francisco, il se forme à la rencontre de l’air frais de l’océan et de la chaleur des terres un brouillard si épais que pendant six mois, d’avril à septembre, la ville grelotte de froid. Le grand poète San-Franciscain Robert Frost a pu dire  : « L’hiver le plus froid que j’ai jamais connu, était un été à San Francisco. »

Tel fut mon premier contact. Au fil des ans, j’ai appris à aimer la beauté de la Californie. C’est une beauté qui se mérite. La littérature et la poésie m’ont grandement aidé. Ses côtes fantastiquement escarpées, ses arbres multimillénaires, ses montagnes aux formes admirables, ses villes de fin du monde, font de la Californie un lieu exceptionnel.

La Californie, ce ne sont pas les Tropiques. On en est si loin que l’eau est glaciale.

Jean-Pierre Dupuy

Qu’est-ce que la Californie aura représenté pour vous, dans votre vie et votre travail ?

La Californie est très vaste. Sa surface représente les deux tiers de celle de la France. La Californie que j’habite n’est qu’une partie de ce grand ensemble. On la nomme la Bay Area, c’est-à-dire la région de la baie de San Francisco. Un peu moins de 8 millions de personnes y habitent, soit 20 % de la population totale de l’État. Mais c’est une région que le monde entier croit connaître, car s’y trouve ladite Silicon Valley, ce haut lieu des technologies parmi les plus avancées qui se déploie autour de l’université Stanford.

Celle-ci est rattachée à la ville de Palo Alto, dont le nom espagnol signifie le haut arbre, en l’occurrence un séquoia géant. Mais la région de la baie abrite d’autres universités importantes, en particulier plusieurs campus de l’université de l’État de Californie (UC), comme Berkeley, San Francisco et Davis. Les laboratoires Lawrence Livermore, qui ont joué un rôle essentiel dans le développement de l’arme nucléaire américaine, font partie de cet ensemble.

Que dire en quelques mots de ma vie dans ce décor depuis quarante ans  ?

En premier lieu, et c’est essentiel, j’y ai trouvé une compagne, une Américaine issue du Midwest profond mais l’ayant quitté jeune pour rejoindre la côte Pacifique. Je ne vais sûrement pas vous parler de choses intimes mais je peux dire ceci, compte tenu des circonstances actuelles. Comme beaucoup de ses compatriotes mais pas assez nombreux, elle souffre atrocement et a honte de son pays, qu’elle ne reconnaît plus. Trop de gens autour d’elle, s’ils ont voté Trump, ne font aucun effort pour sortir de leur ignorance crasse et parmi les autres, beaucoup courbent l’échine parce qu’ils ont peur : peur de perdre leur emploi, peur que leur couverture médicale fédérale (Medicaid) disparaisse, peur de perdre leurs crédits de recherche, etc. Le président de Stanford, récemment nommé, a piteusement refusé de joindre sa signature à la lettre de soutien à Harvard que plusieurs de ses collègues ont concoctée.

J’ai appris une leçon importante en vivant ici : le respect du travail.

Le rapport au travail conjugue deux traits que dans d’autres cultures, on jugerait incompatibles : le très grand sérieux que l’on porte à cette activité et le fait que l’on ne s’identifie pas à sa profession. On sait qu’on pourrait facilement en changer  : si la Californie était un État-nation, ce serait la quatrième puissance économique mondiale. Le statut et la peur du « déclassement » sont des notions qui jouent un rôle bien moindre qu’en France. On peut sans humiliation se retrouver garçon de café le temps de retrouver un emploi, en recevant d’ailleurs des pourboires faramineux (plus de 20 ou 25 %). La référence ici est moins le livre de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme que l’opuscule du philosophe chrétien Jacques Maritain intitulé Réflexions sur l’Amérique, qui date de 1958. Un chapitre savoureux traite du « sourire de la serveuse de restaurant ». Bien sûr, l’esprit cynique des Gaulois ne sait voir dans ce sourire qu’un argument commercial. Mais Maritain va jusqu’à y déceler une promesse de paradis. Il n’a rien à voir en tout cas avec l’attitude grincheuse du garçon de café qui vous fait payer le ressentiment qu’il éprouve à faire un métier qui n’est pas digne de lui.

Le rapport au travail conjugue deux traits que dans d’autres cultures, on jugerait incompatibles : le très grand sérieux que l’on porte à cette activité et le fait que l’on ne s’identifie pas à sa profession.

Jean-Pierre Dupuy

Comment le film Vertigo a-t-il influencé votre relation avec San Francisco et la Californie en général ? 

Nous voici revenus à mon rapport fantasmé à la Californie. J’ai expliqué ailleurs 1 que ma vie et mon parcours philosophique ont été irrévocablement marqués par le choc que j’ai reçu pendant mon adolescence en voyant ce chef-d’œuvre métaphysique dû au génie d’Alfred Hitchcock.

Je sais que je ne suis pas seul dans ce cas.

Inévitablement, la découverte que cette fiction avait un support matériel, à savoir tous les lieux de San Francisco et de ses environs où Hitchcock planta sa caméra, a eu un impact sur mon rêve. Cet impact aurait été uniquement négatif si je ne m’étais efforcé de maintenir le rêve en vie par divers moyens qui relèvent de ce que la philosophie analytique de l’esprit nomme la self-deception et de ce que Sartre a appelé la mauvaise foi. L’un de mes cours les plus réussis a porté justement sur la confrontation entre ces deux manières de penser le mensonge à soi-même.

Je suis devenu pour l’éternité Scottie Ferguson, l’homme qui ne peut empêcher les femmes de tomber dans l’abîme. 

Jean-Pierre Dupuy

Ce jeu de l’esprit a connu son climax avec le colloque que j’ai organisé à Stanford pour célébrer le 50ème anniversaire du film, en 2008 donc. La liste des participants avait ceci d’original que les spécialistes du cinéma d’Hitchcock, et même du cinéma américain en général en furent bannis. Seuls ceux et celles qui, comme moi, avaient eu leur vie changée et façonnée par Vertigo avaient droit à la parole. Aucun enregistrement des débats n’a eu lieu. Il ne reste donc rien de cette rencontre autre que le souvenir que chacun en a gardé. Outre la projection du film, que je voyais peut-être pour la cinquantième fois, le clou de ces trois journées a été la visite des lieux où il a été tourné  : entre autres, la mission Dolores à San Francisco et le cimetière adjacent, le Golden Gate Bridge, la Coit Tower, Nob Hill, l’intersection des rues Lombard et Jones, la plage Stinson, la mission de San Juan Bautista au sud de la Bay Area et Muir Woods au nord du Golden Gate.

Le philosophe devant une Mustang rouge — de location. Un «  must  » pour rouler en Californie

Êtes-vous définitivement devenu un personnage du film de Hitchcock en Californie ?  

C’est à l’occasion de ce colloque que j’ai, pour la première fois de ma vie, parlé en public de Vertigo.

Mais, j’ai aussi pu, grâce à une amie, Christine Suppes, donner une seconde conférence dans un lieu très spécial.

Le personnage principal du film est une fiction — comprendre, une fiction dans la fiction que constitue le film. Nommée Madeleine, cette fiction habite fictivement au sommet de l’une des sept collines de San Francisco, Nob Hill, au dernier étage d’un immeuble célèbre, le Brocklebank Apartments. C’est dans un appartement correspondant à cette description que j’ai parlé de cette femme imaginaire et de celui qui tombe éperdument amoureux d’elle, le détective privé Scottie Ferguson. Mon amie avait préparé une très grande affiche représentant une spirale logarithmique avec, en son centre, la silhouette noire de Scottie tourbillonnant dans l’abîme en tentant de retenir un fantôme de femme. C’est l’affiche du film, à ceci près que c’est mon nom, et non celui de l’acteur qui incarne Scottie, Jimmy Stewart, qui se trouve en haut de l’affiche. Je suis donc devenu pour l’éternité Scottie Ferguson, l’homme qui ne peut empêcher les femmes de tomber dans l’abîme. C’est peu flatteur si l’on adopte la lecture « borgésienne » de Vertigo que je propose, qui fait de Scottie un impuissant sexuel.

Vous débutez votre excellent Vertiges. Penser avec Borges justement par une lecture de Vertigo, film auquel il est difficile de penser sans la partition de Bernard Herrmann, laquelle s’inspire de l’opéra de Wagner, Tristan et Isolde. Retrouvez-vous cette musique en Californie ?

Le générique génial que le graphiste Saul Bass a conçu pour Vertigo représente une spirale logarithmique qui s’enroule en s’en rapprochant d’un centre que jamais elle n’atteint, et qui de plus tournoie sur elle-même. Cette dynamique a un point fixe qui reste extérieur à la structure. C’est la figure du suspense. C’est aussi celle de Tristan. L’opéra débute par un accord qui appelle une résolution qui ne vient pas et qui n’adviendra que dans l’accord parfait final, quatre heures et demie plus tard, quand Tristan et Isolde auront enfin trouvé l’accomplissement de leur amour dans la mort. La mission de San Juan Bautista a dans le film d’Hitchcock un clocher du haut duquel la fausse Madeleine est censée se jeter dans le vide — un faux suicide qui est le cœur de l’intrigue. Or la mission actuelle ne possède aucun clocher, car elle l’a perdu dans le tremblement de terre de 1906 qui parcourut la faille de San Andreas, au-dessus de laquelle se trouve la mission.

Le film, la musique et la réalité forment un accord parfait.

J’ai eu pour étudiants plusieurs membres de ce qu’on a appelé plaisamment la PayPal Mafia. En particulier, Peter Thiel épisodiquement, Reid Hoffmann sérieusement, et probablement Elon Musk pour une heure seulement.

Jean-Pierre Dupuy

Votre rapport à la Californie a-t-il changé ces derniers mois, depuis l’élection de Trump ? 

C’est une question essentielle à laquelle je ne puis répondre en quelques mots.

Je me suis déjà beaucoup exprimé sur le sujet, en français et en anglais, au point même que je ne suis pas sûr que mon visa soit renouvelé. Ou, s’il l’est, je n’écarte pas qu’une fois sur place, des individus cagoulés et de noir vêtus m’interpellent en pleine rue et me poussent dans une camionnette noire sans plaque d’immatriculation pour ensuite m’envoyer sans autre forme de procès vers un camp salvadorien où l’on m’oubliera. Le régime qui se met en place n’est ni une dictature, ni une variété de fascisme, mais, selon le mot du grand historien américain qui s’est exilé au Canada, Timothy Snyder, un terrorisme d’État. En face, que voit-on, y compris à gauche ? Des gens qui ont peur, j’en ai déjà parlé. Ce qui se passe est une tragédie.

Avez-vous côtoyé ou du moins croisé à l’université des personnalités proches de l’actuelle administration américaine, comme Peter Thiel ou Elon Musk par exemple ? Racontez-nous.

À Stanford, à la charnière des années 1980 et 1990, j’ai eu la chance d’avoir eu pour étudiants plusieurs membres de ce qu’on a appelé plaisamment la PayPal Mafia. En particulier, Peter Thiel épisodiquement, Reid Hoffmann sérieusement, et probablement — mais je ne m’en suis pas aperçu — Elon Musk pour une heure seulement. Tous trois sont devenus multimilliardaires, ce qui ne m’a pas enrichi d’un centime de dollar. Ensemble, ils ont créé PayPal, le service de paiement sur Internet, qu’ils ont revendu pour un milliard et demi à Ebay. Chacun a empoché sa part et ils se sont engagés sur des voies différentes. Thiel a financé Mark Zuckerberg créant Facebook, fondé Palantir, la boîte d’espionnage aux techniques sophistiquées et, s’engageant politiquement, a d’abord financé des libertariens puis s’est rangé en 2016 auprès de Trump. De tous les techno-milliardaires, il était le seul à le faire. S’il cherchait le pouvoir, il a eu une prescience remarquable puisque huit ans plus tard, la plupart ont fait le même choix. Reid Hoffman, lui, a créé LinkedIn et a mis sa fortune au service du parti Démocrate.

Je les vois assez régulièrement l’un et l’autre et leur conversation est fascinante d’intelligence. Bien que de bords complètement opposés, ils restent amis. Ils ont été formés à la pensée de René Girard, qu’ils ont interprétée chacun à sa manière. Ai-je besoin de rappeler que Thiel a fait lire Girard à son dauphin, J. D. Vance, que celui-ci s’est converti au catholicisme et qu’il est devenu Vice-Président des États-Unis ? J’ai développé ailleurs la thèse que les maux de l’Amérique trouvent leur origine dans diverses versions corrompues du christianisme 2.

Mais le moment où j’ai été le plus proche du pouvoir, je le dois à mon amitié avec Jerry Brown.

Brown fut gouverneur démocrate de la Californie quatre fois — un record — de 1975 à 1983 puis de 2011 à 2019. C’est Ivan Illich, ce grand critique des sociétés industrielles avec qui j’ai collaboré pendant dix ans, qui nous a réunis au milieu des années 1970. Ma collaboration avec Brown a consisté en de longues conversations chaque fois que je me trouvais en Californie. Un journal de San Francisco a même affirmé en 2016 que j’étais responsable du « catastrophisme » de Brown et de son surnom de « Moonlight Governor », c’est-à-dire de quelqu’un qui a constamment la tête dans les nuages — imputation largement exagérée  ! Maintenant qu’il n’est plus aux affaires, Brown vit dans son ranch mais il est toujours très actif dans deux domaines qui sont aussi les miens  : la possibilité d’une guerre nucléaire mondiale et le changement climatique.

Le Pacifique sera toujours là quand l’humanité se sera fait sauter dans un feu d’artifice atomique. 

Jean-Pierre Dupuy

Y a-t-il un livre ou un auteur que vous rattachez assez immédiatement à la Californie ?  

Je pourrais bien sûr vous citer des auteurs célèbres dont l’œuvre s’est formée, partiellement ou totalement, en Californie où fut inspirée par elle, et que j’aime lire et relire : John Steinbeck, James Ellroy, Joan Didion, Mark Twain, Raymond Carver, Henry Miller ou Dashiell Hammett.

Mais je préfère évoquer le poète Robert Frost que j’ai cité en commençant notre entretien.

Né à San Francisco en 1874, il y passa les onze premières années de sa vie jusqu’à la mort de son père, après quoi sa mère l’amena dans sa Nouvelle Angleterre natale. L’essentiel de l’œuvre de Frost porte sur les zones rurales de la côte Est, mais j’ai une tendresse toute particulière pour les poèmes qu’il a écrits sur la Californie. Ils m’ont fait voir la beauté sans pareille de cet océan Pacifique, bien mal nommé, qui m’avait tant rebuté au départ.

Quel est votre endroit préféré en Californie ? Une ville, un lieu en particulier, un restaurant, une bibliothèque ou une librairie ? 

À la fin du XVIIIᵉ siècle et au début du XIXᵉ, la couronne espagnole établit vingt-et-une missions sur la côte californienne, gérées par des moines franciscains. 

Beaucoup sont très belles et ont joué un rôle notable dans l’histoire de la Californie. 

Le moine Junípero Serra en fut l’un des artisans principaux, et son patronyme se retrouvait partout dans l’État, à l’université Stanford en particulier, nommant rues, immeubles et amphithéâtres. Ce n’est plus le cas. La communauté amérindienne du campus a réussi à convaincre l’administration que ce nom devait être banni, l’intéressé étant déclaré coupable de prosélytisme excessif. Deux statues le représentant à San Francisco ont été déboulonnées. Les justiciers n’ont toutefois pas osé exiger, pour l’instant, que le nom de la ville, une référence évidente au fondateur de l’ordre franciscain, soit changé.

Le film Vertigo, je l’ai dit en passant, s’articule autour de deux de ces missions, la mission Dolores, à San Francisco, et la mission de San Juan Bautista, au sud de la Bay Area. Mais c’est une autre mission que je veux nommer en réponse à votre question  : la mission San Carlos Borromeo qui se trouve dans la petite ville de Carmel-by-the-Sea, au bord du Pacifique, entre la péninsule de Monterey et Big Sur. 

La grande beauté de son église et de son site s’accorde à mon histoire personnelle, ce qui justifie ce choix.

Sur le campus de Stanford.

Y avez-vous une promenade sacrée ? 

Le mot « sacré » est sans doute trop fort et je parlerai plutôt de communion avec la nature.

Je suis évidemment tenté d’évoquer des balades fabuleuses sur les collines qui surplombent l’océan, à Mendocino au nord de Bodega Bay ou à Point Reyes, un cap vertigineux à 50 kilomètres au nord du Golden Gate Bridge. 

Le Pacifique sera toujours là quand l’humanité se sera fait sauter dans un feu d’artifice atomique. 

La nature a en revanche produit dans ce coin du monde une créature fantastique et en principe pérenne que l’homme est en train de détruire irrémédiablement : certains des séquoias géants qui peuplent la Californie du Nord ont plus de 3000 ans et atteignent 115 mètres de haut. À l’échelle géologiquement minuscule de quelques siècles, leur survie est aujourd’hui menacée, tant par les incendies de plus en plus fréquents et intenses que par la disparition progressive, année après année, des brouillards matinaux dont s’abreuvent les arbres. Dans l’un et l’autre cas, le changement climatique est en cause.

Dans une scène intense et énigmatique de Vertigo, la fausse Madeleine analyse à destination de Scottie les anneaux de croissance, appelés cernes, d’un séquoia sectionné. Elle montre le point sur l’arbre qui correspond au moment où elle est censée être née. L’intrigue implique que cette scène se passe près de San Francisco, dans la forêt de séquoias sempervirens de Muir Woods, immédiatement à la sortie du Golden Gate. En réalité, Hitchcock l’a filmée dans une forêt encore plus belle, le parc de Big Basin Redwoods, dans la montagne de Santa Cruz au sud de la Bay Area. 

C’est là que j’aime me promener, au milieu de ces géants majestueux que je préfère tenir pour immortels — alors que je sais très bien qu’ils sont en train de périr de la bêtise des hommes.

Sources
  1. Jean-Pierre Dupuy, Vertiges. Penser avec Borges, Seuil, Coll. La Librairie du XXIème siècle, 2025.
  2. Jean-Pierre Dupuy, La Marque du sacré, Flammarion, Champs Essais, 2010.