Key Points
  • Deux crises majeures — la pandémie et la guerre en Ukraine — ont consolidé le soutien au projet d’intégration européenne, mais elles ont également ébranlé le sens de l’orientation de l’Union.
  • L’UE est confrontée à un large éventail de défis  : de la sécurité internationale au changement climatique, en passant par les migrations et le déclin de la démocratie.
  • Les dirigeants européens peuvent être tentés de faire des compromis, par exemple entre l’unité géopolitique de l’UE et son approche des valeurs fondée sur des principes, entre la souveraineté énergétique et l’agenda écologique, entre la solidarité financière et la stabilité économique.
  • Mais il ne s’agit pas seulement de problèmes à résoudre — ils contiennent également le potentiel de devenir le centre de la finalité de l’UE, qui pourrait être redéfinie dans le contexte de la guerre en Ukraine.
  • La liberté des médias et un secteur culturel florissant sont essentiels pour nourrir le sentiment européen — et sont également essentiels pour que les Européens puissent relever ces défis, et définir le sens de l’orientation de l’UE dans les années à venir.

Introduction

De nombreux architectes du processus d’intégration de l’Europe d’après 1945 étaient convaincus que la réussite de leur projet politique nécessitait un solide soutien culturel. Denis de Rougemont a écrit sur la nécessité d’éveiller un «  sentiment commun de l’Européen  ». Robert Schuman affirmait qu’ «  avant d’être une alliance militaire ou une entité économique, l’Europe doit être une communauté culturelle au sens le plus élevé du terme  ». Et Jean Monnet aurait dit quant à lui : «  Si je devais tout recommencer à zéro, je commencerais par la culture  ».

L’Europe d’aujourd’hui est radicalement différente de celle que ces pères fondateurs de l’Union européenne envisageaient il y a sept décennies. Pourtant, au moins deux questions restent plus pertinentes que jamais.

La première est de savoir si la coopération européenne — actuellement incarnée par l’Union européenne — peut fonctionner correctement si les habitants du continent ne développent pas également un fort sentiment d’appartenance. L’approche initiale de l’intégration européenne reposait sur des principes de dépolitisation juridique et politique qui, selon un observateur avisé de ce processus, «  ont permis aux fondateurs de canaliser tout excès de passion politique vers des canaux plus sûrs  ». Si la nécessité de créer un public européen pour renforcer l’intégration est reconnue depuis longtemps, le succès reste limité. Dans cette optique, un essayiste italien a récemment fait remarquer que l’absence de politiques culturelles concertées ainsi que le désaveu du symbolisme des institutions européennes les avaient amenées à adopter «  une approche pragmatique totalement dépourvue d’émotion  ».

La deuxième question est de savoir comment faire naître un tel sentiment européen. Peut-être faut-il une approche à long terme, déployant des stratégies politiques sur plusieurs décennies pour générer un sentiment européen. Ces stratégies pourraient viser à faire appel à une identité culturelle et historique commune, aux avantages d’un système politique qui fonctionne, ou simplement à la possibilité de s’impliquer dans le processus politique — par exemple, en élisant des membres du Parlement européen ou en participant à la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Il se peut toutefois que le sentiment européen se matérialise soudainement, généré dans et par des moments de crise.

À cet égard, la guerre de la Russie contre l’Ukraine pourrait cimenter la refondation de l’Europe qui a commencé en 2019. Les derniers mois ont montré qu’après la pandémie de Covid-19, les Européens attendent davantage de la coopération régionale (et surtout de l’UE) qu’auparavant. Ils peuvent se demander pourquoi, s’il a été possible pour les dirigeants européens de convenir d’un fonds à grande échelle pour soutenir le redressement de leur pays après la pandémie, il n’est pas possible aujourd’hui de cesser l’achat d’énergie russe.

Les deux dernières crises de l’Europe ont le potentiel de forger un fort sentiment européen. Ces deux dernières années ont montré que les citoyens conservent une confiance constante dans l’UE, ce qui pourrait les amener à conclure qu’elle peut leur apporter encore plus. Le risque est que, plus les attentes des citoyens sont élevées, plus le risque de désillusion est grand. Ils évalueront les performances de l’UE non seulement en fonction de sa réponse à la guerre en Ukraine, mais également en fonction des nombreux autres défis politiques auxquels les Européens seront confrontés dans un avenir proche. Les choix que feront les dirigeants nationaux et européens sur des questions majeures, allant au-delà de la sécurité et de la défense, façonneront l’opinion des Européens sur l’Union européenne.

Toutefois, cette tâche ne peut être accomplie dans le domaine politique. Pour créer un fort sentiment européen, les dirigeants doivent s’assurer qu’il existe des moyens de traduire les développements politiques en valeurs partagées. Et pour y parvenir, les canaux de cette traduction doivent pouvoir fonctionner librement. À cet égard, l’indépendance des médias et la liberté d’expression culturelle sont essentielles dans les 27 États membres de l’UE. Toutefois, dans certains pays, elles font défaut — ce qui entrave l’émergence du sentiment d’appartenance européen.

Pour comprendre le sentiment européen au début de l’année 2022 et comment celui-ci pourrait évoluer dans les années à venir, le European Council on Foreign Relations et la European Culture Foundation ont supervisé une étude à travers l’Union européenne. Dans leurs États membres respectifs, les 27 chercheurs associés au réseau de l’ECFR ont étudié la relation entre l’UE, les notions d’intégration européenne et la situation politique actuelle. Ils ont mené des entretiens avec les décideurs et les experts politiques concernés, et se sont appuyés sur des sondages d’opinion et d’autres sources. En mars 2022, ils ont réalisé une enquête standardisée. 

Celle-ci permet de comparer les 27 États membres sur trois grandes questions :

  • Les effets de la pandémie de Covid-19 sur les attitudes de leur pays envers l’Europe ;
  • La relation entre ces attitudes et les domaines politiques cruciaux suivants : la sécurité internationale, le climat et l’énergie, la solidarité financière, l’État de droit et les migrations ;
  • La situation des acteurs culturels et des médias dans leur pays ainsi que leur capacité à traduire les événements du monde réel en une valeur politique partagée.

Ce projet pilote vise également à déterminer dans quelle mesure l’idée d’un sentiment européen pourrait être utile pour comprendre les Européens d’aujourd’hui — et comment ils devraient aborder les défis auxquels le continent est confronté.

La guerre et la pandémie sont deux défis inédits pour l’UE. Les dirigeants politiques européens ont donc besoin d’une boussole de travail efficace pour les guider. Le présent document expose les différents choix que les décideurs de l’UE devront bientôt faire. S’ils peuvent être tentés de considérer certains d’entre eux comme des compromis — par exemple entre l’unité géopolitique de l’Union et son approche des valeurs fondée sur des principes, entre la souveraineté énergétique et l’agenda écologique, entre la solidarité financière et la stabilité économique —, ils devraient plutôt chercher des moyens de concilier les dilemmes apparents. Ils devraient également reconnaître l’importance des médias indépendants, de secteurs culturels dynamiques ainsi que de la liberté d’expression. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la signification de l’Europe aux yeux de ses citoyens, mais également la reconnaissance de l’UE comme l’édifice capable de maintenir la sécurité, la prospérité et la liberté dans les décennies à venir.

Consolidation dans la pandémie

En décembre 2020, alors que la deuxième vague de la pandémie continuait à se propager, l’ECFR a observé qu’il y avait encore une grande incertitude quant à savoir si la crise allait renforcer l’unité entre les États membres, ou à l’inverse l’affaiblir. Bien que la pandémie ne soit pas terminée, il est désormais possible de répondre à cette question.

Le Covid-19 s’est avéré être une expérience largement consolidante pour les attitudes des citoyens européens envers l’UE dans la plupart des États membres. Selon les conclusions des 27 chercheurs associés de l’ECFR, dans aucun État membre la pandémie n’a été une expérience aliénante en termes d’identification des citoyens à l’Europe et de sentiment d’appartenance à l’Europe. Dans plus de la moitié des pays, la pandémie a plutôt été une expérience mixte : à la fois aliénante et consolidante.

Cette situation est compréhensible, étant donné les hauts et les bas de la réaction de l’UE à la pandémie. La solidarité européenne ne s’est manifestée ni rapidement ni facilement ; nous avons encore à l’esprit, au début de la pandémie, la fermeture des frontières, le contrôle des exportations de produits médicaux ainsi que les débats qui ont émergé sur les dépenses. Les premières difficultés rencontrées par l’UE pour se procurer des vaccins à une échelle et à une vitesse suffisantes ont terni son image aux yeux des citoyens européens.

Sur un plan plus positif, les États membres ont conclu un accord historique sur le fonds NextGenerationEU destiné aux États membres les plus touchés par la pandémie, ouvrant ainsi la voie à une certaine mutualisation de la dette dans l’Union. L’UE a également coordonné l’achat des vaccins pour le Covid-19, mettant fin à la concurrence entre les États membres pour disposer d’un accès privilégié. Enfin, elle a réussi à mettre en place le passeport européen Covid-19 qui stimule la reprise des voyages à travers le continent.

L’objectif des chercheurs, avec cette question, était d’identifier le sentiment dominant dans leurs États membres respectifs concernant les attitudes envers l’Europe. Dans huit pays — la Bulgarie, la Croatie, Chypre, le Danemark, la Lettonie, le Portugal, la Roumanie et la Slovénie —, les chercheurs ont indiqué que le passeport Covid-19 s’est même révélé être une expérience consolidante. En revanche, dans cinq autres pays (Belgique, Hongrie, Irlande, Lituanie et Espagne), les citoyens semblent avoir vécu le Covid-19 comme une expérience surtout nationale, n’ayant guère de signification européenne.

L’UE semble donc avoir bien réagi face à la pandémie, tant en termes d’actions que de perceptions. La confiance du public dans l’UE a largement retrouvé les niveaux observés avant la pandémie. Selon le dernier Eurobaromètre, 47 % des citoyens de l’Union ont déclaré faire confiance à l’UE au début de l’année 2022, contre 46 % à la fin de 2019. En Italie et à Malte, la perception de l’UE a atteint son point le plus bas au milieu de l’année 2020 (ce qui a conduit de nombreux Italiens à déclarer qu’ils souhaitaient quitter la zone euro et l’UE), mais a bien remonté depuis. Toutefois, dans 11 pays seulement, la confiance dans l’UE s’est améliorée au cours de cette période. Dans 15 pays, elle a diminué, bien que dans deux pays seulement — la Grèce et la France — la méfiance à l’égard de l’UE domine clairement au sein de la population. Dans 14 États membres, au moins 50 % des personnes interrogées déclarent avoir confiance dans l’UE.

Il est beaucoup plus difficile de déterminer si les attentes du public en matière de coopération européenne sont également restées les mêmes. D’autres éléments suggèrent toutefois que les attentes ont augmenté. Aujourd’hui, les appels sont fréquents pour que l’UE tienne tête à la Russie même si la sécurité, la défense et la politique étrangère ne font pas partie de ses compétences exclusives. Les sondages de l’ECFR montrent que les Européens considèrent la coopération de l’UE comme nécessaire, et l’action nationale comme insuffisante pour se préparer à la prochaine pandémie et assurer la sécurité aux frontières. Fin janvier 2022, les Européens souhaitaient aussi généralement que l’OTAN et l’UE viennent à la défense de l’Ukraine en cas d’invasion russe. Dans l’ensemble, si la confiance dans l’UE n’a guère changé par rapport à la période pré-pandémie, les attentes à l’égard de l’Union semblent s’accroître, ce qui suggère que le sentiment européen des citoyens s’est renforcé.

Au niveau politique, les gouvernements des États membres semblent également avoir un avis plus positif vis-à-vis de l’UE. Selon les recherches de l’ECFR, aucun gouvernement de l’Union n’a eu un avis généralement négatif à l’égard du projet européen au cours des deux dernières années — tandis que près de la moitié sont devenus plus positifs à son égard. En général, cela s’est produit soit parce que les gouvernements ont changé (comme ce fut le cas en Bulgarie, en Allemagne, en Estonie, en Italie, en Slovaquie — et plus récemment en Slovénie), soit parce qu’un équilibre interne au sein du gouvernement a évolué en faveur d’une position plus pro-européenne (comme ce fut le cas aux Pays-Bas). Le Covid-19 n’a pas toujours été la cause principale de la montée de ces attitudes favorables. La présidence du Conseil de l’UE en pleine pandémie a peut-être aidé les gouvernements du Portugal et de la Slovénie à apprécier davantage la coopération européenne — même si des exemples concrets de solidarité européenne, tels que le fonds de relance NextGenerationEU et le déploiement du vaccin, ont également joué un rôle.

Par conséquent, l’UE est actuellement dominée par des pays dont les gouvernements ont une attitude positive à son égard — notamment les grandes économies que sont l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas. Les Premiers ministres allemand et néerlandais parlent également désormais de souveraineté européenne et d’autonomie stratégique — des questions qui, il y a cinq ans, ne semblaient compter que pour le président français nouvellement élu. Seuls deux pays — la Hongrie et la Pologne — sont actuellement dirigés par des gouvernements qui persistent à avoir une attitude négative envers l’UE. Dans le cas de la Pologne, des signes montrent que la situation pourrait s’améliorer à la suite de la guerre en Ukraine.

Dans l’ensemble, l’UE en tant qu’union politique semble s’être consolidée pendant la pandémie. Bien qu’elle ait commis des erreurs, l’Union s’est montrée capable de faire en sorte que ses membres coopèrent pour prendre des décisions audacieuses — ce qui ne pouvait guère être considéré comme acquis avant le début de la crise.

Cartographier les opinions des Européens

Les Européens ont commencé l’année 2022 avec une expérience commune du traumatisme et de la lenteur à sortir des restrictions liées à la pandémie. Cela pourrait s’avérer crucial dans la façon dont ils gèrent les prochains défis stratégiques auxquels l’Europe est confrontée.

Ces défis sont au moins au nombre de cinq, dont le plus immédiat concerne la sécurité internationale. Mais les décisions que les Européens devront prendre en matière de climat et d’énergie, de solidarité financière, d’État de droit et de migration sont tout aussi importantes. Si l’UE réussit à relever ces défis, les attitudes à l’égard de l’Europe s’en trouveront améliorées ; si elle échoue, elles se détérioreront.

Les recherches de l’ECFR dans les États membres révèlent que les questions liées à la sécurité internationale sont susceptibles d’avoir la plus grande influence positive sur les attitudes. Elles sont suivies de près par la solidarité financière, bien que les attentes semblent être plus prudentes à cet égard. Le climat et l’énergie constituent potentiellement le domaine le plus risqué, tandis que l’État de droit et les migrations semblent avoir le moins d’impact sur les attitudes dans un sens ou dans l’autre — bien que, pour les pays où ils constituent une priorité, ils s’avèrent être assez clivants. Enfin, toutes ces questions dans l’ensemble semblent avoir le potentiel d’améliorer les attitudes envers l’Europe plutôt que de leur nuire. 

Ce qui suit est un examen plus détaillé de chacun de ces domaines dans l’UE.

La sécurité internationale

«  Si vous voulez être une puissance douce, vous avez d’abord besoin d’une puissance dure  », a déclaré le Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité, Josep Borrell, à propos de ce que la guerre en Ukraine signifie pour l’UE.

C’est plus qu’une simple paraphrase du proverbe latin «  Si vis pacem, para bellum  ». La guerre a rappelé aux Européens que ces derniers ont besoin de capacités militaires, d’alliances et d’autres outils non seulement pour préserver la paix en Europe, mais également pour permettre le développement de relations économiques et culturelles fortes — qui, à leur tour, contribuent également à préserver la paix. Ce modèle a parfaitement fonctionné au sein de l’UE — mais il a échoué vis-à-vis de la Russie. Si l’Europe avait besoin d’une justification pour devenir un acteur géopolitique fort, l’agression de la Russie contre l’Ukraine l’a fournie.

Les recherches de l’ECFR suggèrent qu’une action forte de l’UE sur la menace sécuritaire actuelle améliorera son image dans les États membres de l’UE. En particulier dans huit pays — tant les grands, comme l’Allemagne et l’Italie, que les plus petits, comme Chypre et l’Estonie —, une amélioration des attitudes envers l’Europe est considérée comme très probable.

La dynamique est particulièrement intéressante dans les six membres de l’UE — Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte et Suède — qui ne font pas partie de l’OTAN. En Suède et en Finlande, la guerre a donné lieu à d’intenses discussions sur une éventuelle adhésion à l’Alliance atlantique — certains sondages montrant que la majorité de leur population y serait favorable. Dans le même temps, à Chypre, les récents événements ont rappelé aux citoyens la protection que l’UE leur offre face à l’affirmation des acteurs mondiaux. En Autriche, la guerre a suscité quelques discussions sur la possibilité pour le pays de renoncer à sa neutralité et d’adhérer à l’OTAN, même si cela reste peu probable : une nette majorité d’Autrichiens préfère rester neutre. Dans les deux autres «  schnorrers stratégiques  », l’Irlande et Malte, la question de la neutralité est également sensible — même si, dans le mois qui a suivi l’invasion, un sondage réalisé en Irlande a montré que le soutien de la population à l’adhésion à l’OTAN avait considérablement augmenté, passant de 34 % en janvier à 48 % en mars. De même, les dirigeants irlandais appellent désormais à un débat «  éclairé et respectueux  » sur la neutralité, et réexaminent le financement des forces armées du pays dans ce nouveau contexte géopolitique.

Au Danemark, les questions de défense et de sécurité peuvent aiguiser des attitudes nationales qui ont longtemps eu une grande importance dans les débats nationaux sur l’intégration européenne. En réponse à la guerre en Ukraine, le pays a décidé d’organiser un nouveau référendum sur le maintien de sa clause de non-participation à la politique de défense et de sécurité commune de l’Union européenne. Cette décision pourrait enfin faire du Danemark un membre à part entière de l’Union, plutôt qu’un pays intéressé par les aspects économiques de la coopération. Toutefois, dans les mois à venir, ce débat risque de polariser davantage les Danois dans leurs attitudes à l’égard de l’Europe.

La guerre n’affectera peut-être pas aussi fortement les attitudes envers l’Europe parmi les membres de l’UE situés plus loin de la zone de conflit — comme c’est le cas de la France, de l’Espagne et de l’Irlande. Elle pourrait cependant être déterminante pour la façon dont les membres orientaux de l’UE perçoivent l’Union. En Pologne, la tempête géopolitique semble avoir rendu certains cercles au sein du parti au pouvoir, le parti Droit et Justice, plus ouverts à l’idée d’adopter une approche plus «  douce  » vis-à-vis de l’UE, et donc de reconstruire sa relation avec celle-ci.

Pour certains des membres ayant rejoint l’UE plus récemment, la guerre en Ukraine est l’occasion de reconfirmer leurs engagements européens. Le premier ministre bulgare, Kiril Petkov, a pris soin de déclarer : «  Nous ne sommes pas dans l’OTAN, nous sommes l’OTAN. Nous ne sommes pas dans l’UE, nous sommes l’UE  ». Malgré des relations historiquement très étroites avec la Russie, une nette majorité de Bulgares a soutenu des sanctions européennes sévères contre la Russie.

Les recherches de l’ECFR suggèrent également que la Pologne et les autres États membres de l’UE les plus proches de la Russie et de l’Ukraine (comme la Lituanie, l’Estonie et la Roumanie) ont aussi tendance à exiger le plus de l’UE en réponse au conflit. Leurs gouvernements comptent parmi les plus fervents partisans de la candidature de l’Ukraine à l’Union européenne. Ils se méfient souvent des appels téléphoniques réguliers du Président français Emmanuel Macron avec son homologue russe, Vladimir Poutine, ou de la réticence de l’Allemagne à frapper la Russie d’un embargo énergétique de l’UE. Ils craignent que l’Union ne trahisse le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy en ne lui apportant pas un soutien suffisant, en le poussant à accepter un accord de paix préjudiciable ou en s’orientant trop rapidement vers une désescalade avec la Russie. Si ça devait se produire, cela pourrait renforcer la perception d’un profond clivage est-ouest au sein du bloc.

Politique climatique et énergétique

La guerre aux frontières de l’UE a pour l’instant éclipsé la question du changement climatique, dont l’UE avait cherché à faire une priorité. Toutefois, étant donné la dépendance de l’Europe à l’égard des combustibles fossiles russes, la situation sécuritaire rend d’autant plus nécessaire la diversification des sources d’énergie des États membres. Le troisième rapport du GIEC, publié le mois dernier, montre à quel point la possibilité de maintenir le réchauffement de la planète à 1,5 degré est pratiquement épuisée.

Il semble qu’il y ait des différences majeures entre les différents pays quant à savoir si cette question est susceptible d’améliorer ou de nuire aux attitudes envers l’Europe — mais les variations reflètent en partie des attentes différentes quant à la manière dont l’UE prévoit de résoudre son apparent dilemme climat/sécurité. Les recherches de l’ECFR suggèrent que certains Européens craignent que la réduction de la dépendance de l’Union vis-à-vis de la Russie n’entraîne des retards dans la décarbonation de l’économie, une augmentation à court terme de l’utilisation du charbon ainsi que des investissements dans le secteur du nucléaire. D’autres pensent cependant que c’est exactement le moment pour l’Europe de joindre enfin le geste à la parole en misant sur la transition verte et en se séparant des combustibles fossiles russes.

Ce débat est très controversé, notamment parce que les prix de l’énergie sont déjà élevés et pourraient encore augmenter en raison de l’interruption des échanges de gaz, de charbon et de pétrole avec la Russie. Alors que les Européens discutent de l’opportunité d’imposer un embargo sur le gaz, la Russie a déjà annoncé l’arrêt de ses livraisons à la Pologne et à la Bulgarie.

Le risque d’une hausse des prix de l’énergie est l’une des raisons pour lesquelles, avant la guerre, l’opposition à la politique climatique de l’UE devenait un thème privilégié des partis d’extrême-droite dans plusieurs États membres. En Pologne, le gouvernement a lancé une importante campagne d’affichage en janvier 2022, accusant l’UE de forcer une hausse des prix de l’énergie en raison de ses ambitions en matière d’agenda écologique. En République tchèque, des figures politiques notoirement connues pour avoir instrumentalisé les débats sur la migration ou sur les vaccins (comme Tomio Okamura et Vaclav Klaus) se sont de plus en plus engagés dans la remise en question de l’agenda climatique. Ce tableau est loin d’être uniforme, et peut être influencé par la géographie. Par exemple, en Finlande, la guerre en Ukraine a conduit certains membres éminents du parti d’extrême droite Finns à soutenir la réduction de la dépendance de l’Europe aux combustibles fossiles russes, tout en faisant avancer la transition écologique.

Néanmoins, le risque que les discussions sur le climat aigrissent l’attitude du public à l’égard de l’Europe et soutiennent les forces anti-européennes est particulièrement évident dans les États membres de l’Est de l’UE, où la dépendance à l’égard des importations d’énergie russe est relativement élevée, et où l’électricité représente une part relativement importante du coût de la vie. Le gouvernement polonais a déjà suggéré que, compte tenu de la guerre en Ukraine, les ambitions du Pacte vert pour l’Europe devraient être tempérées. En Hongrie, le Premier ministre, Viktor Orban, a affirmé ces derniers mois que c’est grâce à ses bonnes relations avec la Russie que les prix de l’énergie dans le pays sont encore bas — et que c’est en partie à cause de l’échec de Bruxelles qu’ils ont augmenté ailleurs en Europe. Par conséquent, dans certains pays, on pourrait avoir le sentiment que Bruxelles et les membres les plus riches de l’UE imposent une politique climatique coûteuse aux pays les moins riches, notamment en Europe centrale et orientale, où les pays risquent d’être le plus durement touchés par les conséquences de la transition.

L’UE devra faire preuve d’une grande prudence sur ces questions. Toutefois, elle ne doit pas renoncer à ses ambitions climatiques, non seulement pour le bien du climat mais aussi car de nombreux Européens attendent d’elle qu’elle agisse. Dans les pays où la population fait peu confiance au gouvernement national, l’Europe est souvent considérée comme le seul acteur capable de s’engager dans la transition écologique. Par exemple, en Italie, pays membre de l’UE où le nombre de violations des lois environnementales est l’un des plus élevés, de nombreux citoyens devraient se tourner vers l’UE pour demander des comptes à leur propre pays. Mais dans d’autres pays plus grands et plus riches, comme le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède, les recherches de l’ECFR suggèrent que les citoyens considèrent l’UE comme un cadre crucial pour l’intégration de l’action climatique.

Par conséquent, dans tous les pays membres de l’UE sauf sept (Irlande, Lituanie, Lettonie, Estonie, Bulgarie, Espagne et Suède), l’Europe apparaît dans les débats nationaux sur le climat et l’énergie comme une source d’espoir — qu’il s’agisse d’un espoir d’action climatique de la part de l’Europe, ou de fonds européens pour la transition énergétique, ou des deux. Ce n’est qu’en Bulgarie, en Estonie et en Lituanie qu’elle apparaît le plus souvent comme la principale responsable de la hausse des prix de l’énergie. Dans 12 pays, l’espoir et la crainte vis-à-vis de l’action climatique de l’UE sont entremêlés.

Ces résultats mettent en évidence l’aspect de communication du défi qui se pose. Les partis d’extrême droite du continent pourraient profiter de la transition écologique en promouvant un discours selon lequel les élites européennes imposent des sacrifices aux citoyens et réduisent leur niveau de vie et leur liberté. En Espagne, le parti Vox teste déjà ce type de discours ; il était également visible lors des manifestations des gilets jaunes en France. Cependant, il est également possible d’imaginer une autre histoire, plus convaincante. Pour commencer, le niveau de vie ne se résume pas à la quantité d’argent que les citoyens européens ont dans leur portefeuille, mais aussi au fait que le pays dans lequel ils vivent est exempt de pollution. Il serait également possible de contrer les stratégies de mobilisation de l’extrême droite en montrant que l’Europe est capable de faire face à l’urgence du changement climatique, que l’UE dispose des outils nécessaires pour aider les États membres à traverser cette transition difficile et que la transition écologique est une autre façon pour l’Europe de contribuer à la paix internationale.

Solidarité financière

Les coûts des décisions stratégiques de l’UE — comme celles visant à réduire la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, à punir le régime de Poutine par des sanctions économiques ou à accueillir les réfugiés ukrainiens — sont répartis de manière inégale entre les États membres. Comme nous avons pu le voir, dans plusieurs pays, les populistes vont probablement essayer d’utiliser la transition écologique et la hausse des prix de l’énergie pour consolider leur position politique chez eux. Mais si les fonds de NextGenerationEU sont déjà censés soutenir la transition écologique en Europe, il faudra peut-être en faire davantage pour aider les citoyens à surmonter le choc actuel provoqué par la guerre en Ukraine — notamment en raison de la décision de la Russie d’arrêter les exportations de gaz vers certains pays de l’UE, et pour permettre à l’Europe de réduire ses importations d’énergie russe.

Par exemple, la Bulgarie pourrait avoir besoin d’un tel soutien non seulement en raison de sa forte dépendance à l’égard de l’énergie et des métaux russes, mais aussi parce que le tourisme contribue de manière significative à son PIB, avec un grand rôle joué en temps normal par les touristes russes et ukrainiens. Chypre occupe également une position difficile, par le passé l’île a été reconnue pour avoir courtisé des hommes d’affaires russes qui détiennent leur argent dans les banques du pays, achètent des biens immobiliers de luxe sur l’île et contribuent aux revenus du pays en tant que touristes. Mais, de ce fait, elle sera plus touchée que la plupart par les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie. Sans soutien, et se sentant seul, le gouvernement chypriote pourrait refuser de soutenir les futures sanctions de l’UE, ou d’autres décisions de politique étrangère qui nécessitent l’unanimité.

Dans le même temps, des pays comme la Pologne, la Roumanie et la Slovaquie pourraient avoir besoin d’un soutien pour couvrir le coût de la prise en charge des réfugiés ukrainiens — ce qui représente un coût non négligeable pour leurs finances publiques. 

La pandémie a montré que les États membres sont prêts à se soutenir mutuellement dans les moments les plus difficiles. Ils ont brisé le tabou de l’émission massive d’une dette commune, impensable dix ans plus tôt lors de la crise de la zone euro. Pourtant, le Covid-19 a également poussé les finances publiques à leurs limites dans de nombreux pays, y compris dans les États membres les plus riches de l’UE, ce qui pourrait les décourager d’accepter un autre fonds d’urgence.

Cette idée suscite déjà des critiques en Finlande, un pays qui faisait partie du groupe des «  cinq frugaux  » il y a deux ans (aux côtés des Pays-Bas, de la Suède, du Danemark et de l’Autriche). La Première ministre finlandaise, Sanna Marin, a déjà rejeté l’idée de financer les futurs projets énergétiques et de défense de l’UE en augmentant la dette commune. On peut s’attendre à des réticences similaires au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas et en Allemagne.

L’UE pourrait contribuer à apaiser certaines des tensions si elle convenait de nouvelles sources de revenus pour aider à financer la nouvelle dette. Certaines solutions pourraient même être intégrées dans la manière dont l’UE réduit sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie : par exemple, introduire un droit d’importation sur les combustibles fossiles russes pourrait contribuer à soutenir l’Ukraine et à couvrir les coûts de prise en charge des réfugiés ukrainiens.

La nature de la crise devrait permettre aux Européens de plaider de manière convaincante en faveur d’un cycle supplémentaire de solidarité. Les États membres ont pu convenir d’une dette commune en 2020, mais pas dix ans plus tôt, en partie parce qu’il n’était plus possible d’avancer des arguments moraux selon lesquels les pays étaient coupables de leurs propres problèmes financiers (même si certains dirigeants politiques, comme le ministre néerlandais des finances, ont joué cette carte). On peut dire la même chose de la situation actuelle. Les États orientaux de l’UE ne peuvent être rendus responsables de leur situation géographique, ce qui explique en grande partie pourquoi certains d’entre eux dépendent davantage des importations d’énergie en provenance de Russie, et pourquoi ils sont les principaux hôtes des réfugiés ukrainiens. 

L’État de droit

Le moyen le plus efficace de convaincre les sceptiques de soutenir une plus grande solidarité financière envers les États membres en difficulté est de s’assurer que ces fonds sont dépensés de manière transparente et efficace. L’État de droit est essentiel à cet égard.

Il est inquiétant de constater qu’il s’agit d’une question d’importance secondaire dans la plupart des États membres de l’UE dans le contexte actuel — comme en témoigne le fait que les recherches menées dans 12 pays suggèrent que cette question n’est pas susceptible de faire évoluer l’opinion sur l’Europe, dans un sens positif ou négatif. Cependant, elle semble avoir de l’importance en Pologne, en Slovénie et en Roumanie, qui font partie des quelques pays qui ont fait l’objet d’une attention particulière sur la question ces dernières années (bien que, de manière surprenante, les recherches de l’ECFR suggèrent qu’elle ne devrait pas affecter les attitudes envers l’Europe dans les deux autres pays : la Hongrie et la République tchèque). Elle est également importante pour les principaux contributeurs nets, tels que l’Allemagne et les pays frugaux, qui sont les plus préoccupés par la manière dont l’argent qu’ils versent est dépensé par d’autres.

L’État de droit est également un domaine dans lequel l’orientation de l’UE est actuellement la plus incertaine. Cela pourrait expliquer pourquoi, dans des pays comme les Pays-Bas et l’Autriche d’une part et la Finlande et l’Allemagne, d’autre part, les opinions semblent si différentes quant à savoir si cette question pourrait améliorer ou nuire aux attitudes nationales vis-à-vis l’Europe. Les premiers semblent être plus positifs — et les seconds plus sceptiques — quant à la capacité de l’UE à protéger l’État de droit et à lutter contre la corruption dans les États membres.

La Pologne est au centre de cette tension entre une Europe géopolitique et une union de valeurs. Comme nous l’avons vu, la guerre en Ukraine a ouvert la voie à un compromis entre Varsovie et Bruxelles, même si l’on ne sait pas encore clairement quelle partie devra faire les plus grandes concessions pour y parvenir. Certains dirigeants européens semblent être sensibles à l’argument du gouvernement polonais selon lequel la géopolitique devrait, en ce moment, primer sur les désaccords concernant l’État de droit. Le rôle de premier plan joué par la Pologne dans le soutien à l’Ukraine et l’accueil des réfugiés ukrainiens a certainement renforcé sa crédibilité européenne.

L’opinion publique polonaise lui est également favorable, bien qu’elle soit également incohérente. Selon un récent sondage, 66 % des personnes interrogées disent vouloir que le gouvernement polonais mette fin aux tensions avec Bruxelles et accepte ses recommandations en matière d’État de droit. Toutefois, dans le même sondage, 55 % des personnes interrogées estiment que, face à la guerre en Ukraine et aux défis auxquels la Pologne est confrontée, l’UE devrait cesser d’exiger que la Pologne respecte l’État de droit, et qu’elle devrait débloquer les fonds de NextGenerationEU sans conditions.

D’une certaine manière, quelle que soit la solution retenue, l’État de droit risque d’enflammer l’attitude des Polonais à l’égard de l’UE. Une position trop molle de la Commission européenne démoraliserait les partisans de l’opposition ; une ligne trop dure pourrait radicaliser davantage les électeurs du parti Droit et Justice. Plus important encore, cependant, la forme de tout compromis affectera probablement l’attitude du public envers l’UE dans les autres États membres, et dans les pays voisins. Si Bruxelles concède trop, un plus grand nombre d’Européens pourrait devenir réticent à l’idée d’un nouvel élargissement de l’Union —exactement au moment où l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie ont annoncé leur volonté d’adhésion. 

Même avant la guerre, ce débat était clivant pour l’UE. Dans certains pays — dont Chypre, la Bulgarie, la Roumanie et la Croatie —, l’État de droit est considéré par le public comme l’un des domaines dans lesquels l’UE peut faire une différence utile, comme le confirment les sondages du Parlement européen. Par exemple, en Croatie, les médias ont fait l’éloge du travail de l’Office européen de lutte antifraude concernant les cas de mauvaise utilisation des fonds européens dans le pays. De même, en Roumanie, la conditionnalité de l’UE en matière d’État de droit bénéficie d’un fort soutien — sans doute aidé par le fait qu’une Roumaine, Laura Codruta Kovesi, occupe actuellement le poste de procureur général européen. Elle était auparavant à la tête du département national anti-corruption de Roumanie, qui a révélé des cas de corruption de haut niveau dans le pays.

Cependant, ailleurs — notamment en Estonie, en Grèce, en Pologne, en Hongrie, en Italie, à Malte, en Roumanie, en Slovaquie, en Slovénie et en France —, une partie de la discussion sur l’État de droit porte sur le fait que l’UE va au-delà de ses compétences en matière d’État de droit et empiète sur la souveraineté nationale des États membres. Plus problématique encore, ceux qui remettent en question l’activisme de l’UE en matière d’État de droit pourraient avoir raison, comme le reconnaissent même certains universitaires par ailleurs favorables à la cause, mais qui admettent que l’État de droit est un concept contesté.

Actuellement, la Pologne et la Hongrie sont les deux États membres de l’UE dont les fonds de redressement et de résilience n’ont pas été déboursés en raison de préoccupations liées à l’État de droit. Ces fonds (y compris les subventions et les prêts) représentaient respectivement 7 % et 5 % du PIB de ces pays en 2020. Il peut être tentant de conclure que la Hongrie est déjà une cause perdue. Orban a récemment remporté un quatrième mandat consécutif, et il pourrait se mettre à faire du chantage à Bruxelles sur cette question en présentant la décision de la Commission européenne de retenir ces fonds comme relevant d’une injustice fondamentale. Mais si Bruxelles améliore ses relations avec Varsovie, cela pourrait affaiblir la position d’Orban, notamment parce que sa proximité avec Poutine a mis l’alliance politique Droit et Justice-Fidesz sous pression. Au début du mois d’avril, Ursula von der Leyen déclarait que la Commission européenne utiliserait un nouveau mécanisme de conditionnalité à l’encontre de la Hongrie, ce qui permettrait à Bruxelles de lui retirer même les fonds européens habituels s’il ne respecte pas les normes européennes. 

Dans ce contexte général, il est peut-être possible de choisir à la fois la géopolitique et l’État de droit, plutôt que de sacrifier le second au bénéfice du premier. On pourrait même affirmer qu’une Europe géopolitique et une union de valeurs ne peuvent exister l’une sans l’autre. Si la Russie tente de refaire l’ordre européen et d’empêcher l’UE de pousser ses valeurs et ses normes au niveau international, ce n’est pas le moment de baisser la garde.

Migration

La migration — qui a tant divisé l’Europe il y a sept ans — reste un sujet que les dirigeants politiques ne doivent pas mettre de côté.

Le sondage d’opinion réalisé par l’ECFR dans 12 pays de l’UE, juste avant l’invasion de l’Ukraine, a révélé que les Européens craignaient que le coronavirus et le changement climatique soient les plus grandes menaces auxquelles l’Europe est confrontée aujourd’hui. La migration arrive en troisième position, à égalité avec la crise économique. Mais surtout, dans deux pays seulement (la Hongrie et la France), les migrations arrivent en tête ; dans deux autres pays seulement, elles arrivent soit en deuxième (Grèce), soit en troisième place (Estonie). En Italie, 19 % seulement des personnes interrogées considéraient la migration comme l’une des deux principales menaces pour l’Europe. La Russie ne figurait pas en bonne place dans les craintes des Européens à cette époque : dans quatre pays seulement — l’Estonie, la Pologne, la Suède et le Danemark —, le pays dominait comme principale menace. 

Cela montre, entre autres, l’efficacité de la machine de propagande d’Orban en Hongrie. Mais il serait prématuré de conclure que la migration ne viendra pas à nouveau dominer le débat public dans certains États membres. Cela pourrait certainement se produire s’il y avait une forte augmentation du nombre de migrants venant du Moyen-Orient et d’Afrique traversant vers l’Italie, la Grèce ou Malte.

Mais d’ici là, tous les regards se tourneront vers la Pologne, la Roumanie, la Hongrie et la Slovaquie, qui accueillent les réfugiés ukrainiens en première ligne. À ce jour, plus de 5 millions d’Ukrainiens ont fui la guerre vers d’autres pays, dont plus de 50 % vers la Pologne. Plus important encore, les gouvernements et les citoyens de l’UE ont fait preuve d’un niveau admirable de solidarité avec ces réfugiés.

Cela pose au moins trois questions importantes. La première concerne la possibilité de profiter du moment présent pour s’engager dans la réforme du système d’asile de l’UE, longtemps retardée. C’est un point que certains pays comme la France, l’Espagne et l’Italie défendent depuis un certain temps. Par le passé, les pays d’Europe centrale et orientale étaient parmi les plus farouches opposants à une telle réforme. Aujourd’hui, ils ont le plus grand intérêt à voir la solidarité européenne en action, que ce soit sous la forme de programmes de relocalisation ou de soutien financier pour l’accueil des réfugiés.

La deuxième question concerne le risque d’une forte montée du sentiment anti migrants en Pologne et dans d’autres États membres accueillant un grand nombre de réfugiés ukrainiens. Pour l’instant, il y a peu de signes de ce genre, car les populations de ces pays font preuve de solidarité, mais l’extrême droite polonaise a déjà commencé à jouer sur les peurs anti migrants, notamment par des campagnes de désinformation sur Internet. Elle parie probablement sur une montée de la xénophobie une fois que la vague initiale de sympathie envers les réfugiés ukrainiens se sera calmée, et que la crise économique poussera les populations à commencer à les considérer comme des rivaux pour l’accès aux emplois, aux services publics et aux ressources fiscales qui s’amenuisent. Cela peut expliquer pourquoi la Pologne fait partie des six pays de l’UE (avec la France, l’Italie, Malte, la Slovénie et la Finlande) où les questions liées à la migration devraient nuire aux attitudes du pays envers l’Europe, selon les recherches de l’ECFR. Les dirigeants politiques devraient se préparer sérieusement à l’émergence d’un tel scénario, et examiner comment le partage des charges et la solidarité financière pourraient y remédier.

La troisième question concerne l’accueil chaleureux des réfugiés ukrainiens — qui contraste fortement avec celui des réfugiés syriens en 2015 — et la fait de savoir s’il révèle une vérité dérangeante sur l’Europe. Plus explicitement : expose-t-il un angle ethnocentrique du projet européen ?

On peut soutenir que des pays comme la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie sont beaucoup plus accueillants envers les réfugiés ukrainiens qu’ils ne l’étaient auparavant envers les migrants venant de régions, de cultures et de religions plus éloignées. La Pologne accueille près de trois millions de réfugiés ukrainiens tout en continuant à repousser les réfugiés non européens à la frontière avec le Belarus. Ce deux poids deux mesures s’explique au moins en partie par la proximité culturelle et — dans le cas de la Pologne ou de la Slovaquie — linguistique avec l’Ukraine. Quant à la Hongrie, bon nombre des réfugiés qui traversent la frontière depuis l’Ukraine sont issus de la diaspora hongroise.

Mais il semble également que l’accueil des réfugiés ukrainiens ne provoquerait pas de grandes controverses ailleurs en Europe. Pendant la campagne présidentielle en France, Éric Zemmour a payé le prix de son opposition dogmatique à l’accueil des réfugiés ; Marine Le Pen, sa principale rivale d’extrême droite, l’a devancé dans la course après avoir fait preuve de plus de solidarité envers les Ukrainiens fuyant leur foyer — même si cela a dénoté avec sa position antérieure sur l’immigration syrienne et la thématique anti migrants de son programme.

Dans une certaine mesure, 2015 et 2022 ne sont guère comparables. Les Européens sont actuellement contraints de réagir à une guerre sur leur propre continent plutôt qu’à un conflit dans le grand voisinage. Dans le même temps, cependant, il est difficile d’éviter l’impression que les limites de la culture européenne commencent à être exposées. La plupart des personnalités politiques ont traditionnellement traité ces questions comme relevant d’un tabou identitaire, mais elles pourraient bientôt être contraintes de les confronter. 

L’émergence du sentiment européen

Le sentiment européen ne naît pas d’une législation gouvernementale et n’émerge pas spontanément parmi les citoyens. De nombreux autres acteurs et intermédiaires sont impliqués. Ces derniers aident à interpréter les événements, les convertissant en récits et en compréhensions partagées tout en créant de nouvelles valeurs et significations. Il est important de noter que ces acteurs opèrent de plus en plus dans la sphère publique européenne, plutôt que de se limiter aux frontières des débats nationaux. Cependant, ils fonctionnent toujours dans des cadres largement définis par les politiques européennes et nationales.

De nombreux types d’acteurs jouent un rôle dans ce processus. Mais ce document se concentre sur deux secteurs spécifiques — le secteur culturel et les médias — dont le rôle dans la formation du sentiment européen est crucial, mais souvent insuffisamment reconnu ou mal compris. La question principale est de savoir si ces groupes peuvent servir utilement cet objectif à l’heure actuelle dans chaque État membre de l’UE — et ce qu’il faudrait faire pour s’en assurer.

Le secteur culturel

La sphère de la politique étrangère peine souvent à reconnaître le rôle joué par le secteur culturel dans le rapprochement des Européens et la création d’un sens commun de l’Europe. A l’inverse, les hommes politiques, les décideurs et les experts en politique ont généralement tendance à surestimer l’impact de leur propre travail.

En comparaison, il existe dans toute l’Europe un agenda chargé de festivals de musique, de théâtre, de cinéma et d’autres manifestations culturelles ; les villes phares du continent qui deviennent «  Capitale européenne de la culture  » pendant un an ; des livres qui suscitent des débats sur l’histoire ou qui se moquent de la politique bruxelloise ; et, enfin et surtout, l’agitation annuelle que suscite l’Eurovision. La culture joue ainsi un rôle de premier plan dans la création d’un sentiment d’européanité. Elle a également été le héros silencieux des deux dernières crises, en rassemblant et en permettant aux citoyens européens de garder le moral dans les moments difficiles. 

Dans une certaine mesure, les politiques européennes peuvent aider la culture à jouer ce rôle. Certes, il a fallu plusieurs décennies pour que le premier chapitre culturel apparaisse dans les traités de l’UE mais, depuis 1992, l’UE dispose plus que jamais de politiques et d’outils efficaces pour favoriser la coopération et les échanges culturels. Le programme Erasmus est probablement l’un des moteurs les plus efficaces du sentiment européen depuis la création de l’UE. En 2018, le nouvel agenda européen de la culture de l’UE a fixé trois priorités stratégiques pour la culture au niveau européen en mettant l’accent sur les dimensions sociale, économique et extérieure. La prise de conscience que la culture est étroitement liée aux principaux défis actuels de l’Europe (y compris en matière de politique étrangère) et qu’elle doit donc faire partie de la réponse, progresse lentement.

Dans le même temps, cependant, les politiques culturelles ont encore tendance à être traitées comme «  le parent pauvre  » des autres politiques de l’UE. L’essayiste italien Giuliano da Empoli estime que cela laisse le champ libre aux nationalistes pour raconter des histoires inspirantes. Il plaide en faveur d’un «  plan de relance culturel pour l’Europe  », grâce auquel les artistes relèveraient le défi de rendre l’intégration européenne moins ennuyeuse, moins technocratique et plus passionnée.

Bien que cela soit sans aucun doute une évolution utile, les politiques culturelles sont toujours mises en œuvre principalement au niveau national. Pour comprendre si le secteur dispose des ressources suffisantes et de la liberté nécessaire pour jouer un tel rôle, il faut donc s’intéresser à ce qui se passe au sein des États membres.

Depuis le début de la pandémie, la culture est confrontée à de graves difficultés dans toute l’Europe. Une étude a chiffré la baisse des revenus totaux du secteur à 31 % entre 2019 et 2020, ce qui en faisait l’un des secteurs les plus touchés en Europe, au même niveau que le transport aérien et devant le tourisme. Les auteurs du même rapport soulignent la résilience du secteur culturel en ces temps difficiles ainsi que sa capacité à se réinventer. Des initiatives prometteuses ont également été prises pour échanger les expériences nationales et les enseignements tirés des mesures financières et de réouverture. Des échanges réguliers concernant les réponses nationales à l’impact de la pandémie sur la culture ont également eu lieu au niveau du Conseil de l’UE depuis 2020.

Cependant, ces développements ne permettent pas d’apprécier le tableau d’ensemble. Selon les chercheurs de l’ECFR, dans au moins 12 pays — aussi divers que l’Espagne, les Pays-Bas, la Finlande, la Hongrie et la Lituanie —, les conséquences de la pandémie sur les secteurs culturels ont été sérieusement négatives. Dans 12 autres pays — dont la France, l’Italie, la Pologne et la Slovénie —, les conséquences négatives ont été temporaires, bien que les chercheurs indiquent que les secteurs culturels ont généralement réussi à s’adapter à la situation.

Par exemple, en France, les théâtres, les cinémas et les salles de concert ont été fermés pendant 162 jours en 2020, et les impacts de la pandémie ont été ressentis de manière inégale dans les différents sous-secteurs. Tandis que les cinémas et les spectacles vivants ont perdu entre 43 % et 65 % de leurs revenus, les secteurs du jeu vidéo et de l’édition ont bénéficié de la crise. Dans l’ensemble, les petites entreprises ont été plus fortement touchées par la pandémie. Mais, dans le même temps, les mesures prises par le gouvernement français — dont l’injection de 450 millions d’euros à destination des institutions culturelles et 1,2 milliard d’euros pour couvrir le coût du chômage partiel ou des cotisations sociales suspendues pour les travailleurs indépendants du secteur —, ont contribué à atténuer les conséquences de la pandémie. Dans de nombreux autres pays, le secteur culturel a connu une situation bien pire.

Et pourtant, lorsque la crise suivante a frappé l’Europe sous la forme de la guerre menée par la Russie en Ukraine, le secteur culturel a une fois de plus démontré sa résilience. Dans la plupart des États membres, les artistes ont été à l’avant-garde de la réaction européenne : par le biais de concerts et d’événements culturels organisés pour collecter des fonds et faire preuve de solidarité avec l’Ukraine, mais aussi par la création artistique, comme l’écriture de chansons, la peinture de tableaux ou la réalisation de spectacles. Par exemple, en Allemagne, la phase préliminaire de l’Eurovision, incluant la chanteuse ukrainienne et ancienne gagnante du concours Jamala, a permis de récolter 67 millions d’euros. En Italie, le ministère de la culture a lancé une campagne pour rappeler la répudiation constitutionnelle de la guerre par le pays et encourager le secteur culturel à exprimer sa solidarité avec l’Ukraine. Ces initiatives, ainsi que d’autres, ont permis aux citoyens européens d’adopter une compréhension commune des événements — et de vivre ensemble le chagrin et la colère causés par la guerre.

Cependant, même si le secteur culturel a été particulièrement actif ces derniers mois, il est légitime de se demander s’il peut durablement et efficacement remplir son rôle (et aider les Européens à donner un sens aux divers défis actuels, du changement climatique aux migrations en passant par les crises de la démocratie) — si, dans le même temps, il doit encore faire face aux conséquences économiques de la pandémie.

La manière dont la culture contribue à favoriser le sentiment européen peut également dépendre des politiques culturelles publiques mises en œuvre dans les États membres de l’UE — et de ce qu’elles signifient pour la liberté d’expression culturelle. Selon les recherches de l’ECFR, dans deux tiers des États membres, les politiques culturelles publiques sont utilisées pour soutenir des activités ayant pour but de préserver ou de promouvoir la culture et le patrimoine culturel local et national. Ces politiques ne s’opposent pas nécessairement à l’idée d’Europe. Par exemple, au Portugal, les politiques culturelles ont une forte dimension européenne car l’élite démocratique du pays a cherché à l’orienter vers l’Europe, et visent à créer une identité portugaise contemporaine, en opposition au nationalisme de l’époque de la dictature.

Cependant, dans deux pays — surtout en Hongrie, mais aussi dans une certaine mesure en Pologne —, les politiques culturelles publiques encouragent explicitement un discours nettement plus nationaliste. Cet état de fait découle du contrôle étroit exercé par le gouvernement sur les institutions culturelles publiques et de la canalisation des fonds publics (et des entreprises) vers des initiatives culturelles nationalistes. Les critères de nomination des directeurs des institutions culturelles nationales ainsi que l’octroi de financements privilégient une vision nationaliste. Dans un tel contexte, il est de plus en plus difficile d’espérer que la culture nationale dominante puisse aider les Hongrois (et, dans une moindre mesure, les Polonais) à développer un sentiment européen. Cela concerne également le concours Eurovision de la chanson, qui ne compte plus la Hongrie parmi ses participants depuis 2019. (Les deux autres membres de l’UE manquants sont le Luxembourg, qui n’a pas participé au concours depuis 1993, et la Slovaquie — absente depuis 2012).

De plus, tant en Pologne qu’en Hongrie, la liberté d’expression artistique est sous pression — comme en témoigne, par exemple, l’arrestation en 2019 d’une militante LGBT+ polonaise qui a représenté la Vierge Marie dans un halo arc-en-ciel. Le ministre de l’Intérieur de l’époque avait alors fait l’éloge de sa détention soudaine. Ce n’est qu’en 2021 que le tribunal polonais l’a déclarée, elle et ses coaccusées, non coupables d’offense aux sentiments religieux.

Tout cela justifie au moins trois recommandations. Premièrement, si le rapport de la Commission européenne sur l’État de droit constitue un progrès dans la manière dont l’UE suit l’évolution de la situation dans ses États membres, il manque un mécanisme de suivi correspondant pour les politiques culturelles. Lorsque la liberté culturelle est en danger, elle devrait être aussi préoccupante que lorsque la liberté des médias, l’indépendance du pouvoir judiciaire ou les cadres de lutte contre la corruption sont affectés.

Deuxièmement, il faut que les politiques de l’UE, y compris par le biais du financement, apprécient (et soutiennent) davantage le secteur culturel. Récemment, la Fondation européenne de la culture, Culture Action Europe et Europa Nostra ont proposé un «  Deal culturel pour l’Europe  ». Ils ont préconisé l’intégration de la culture dans l’ensemble des politiques et des domaines prioritaires de l’UE, de l’État de droit et de la démocratie au Pacte vert pour l’Europe et aux relations internationales. Ils ont également demandé l’inclusion de la culture dans les fonds de relance post-pandémie de l’UE.

Certains signes encourageants montrent que ces messages ne sont pas restés lettre morte. Avec le fonds de relance, les institutions européennes ont pour la première fois mobilisé un soutien extraordinaire en faveur des secteurs culturel et créatif. Ursula von der Leyen a même reconnu publiquement que «  l’Europe ne peut être l’Europe sans un secteur culturel florissant  ». Il reste cependant à voir si cette prise de conscience s’est durablement enracinée dans la pensée politique européenne.

Enfin, les institutions européennes devraient mieux faire connaître les aides et les opportunités existantes. Par exemple, au Portugal, l’aide européenne au secteur culturel pendant le Covid-19 a été canalisée par l’État, et les recherches de l’ECFR suggèrent qu’elle a été perçue comme telle. Par conséquent, l’une des choses que la pandémie a montrées est que, au sein des secteurs culturels nationaux, il y a soit peu de connaissance du soutien européen, soit les contributions européennes ne sont tout simplement pas reconnues, ce qui constitue une occasion manquée de cultiver le sentiment européen.

Médias

À l’instar des acteurs culturels, les médias jouent un rôle crucial non seulement en informant les citoyens, mais également en créant des valeurs communes et en influençant les opinions du public, ce qui apparaît clairement dans le contexte actuel de guerre. Les informations imprimées et en ligne, la télévision, la radio et les réseaux sociaux permettent aux Européens de suivre quotidiennement ce qui se passe en Ukraine et de se forger leur propre opinion. Certains ont même qualifié ce conflit de «  première guerre des médias sociaux  ». Cet état de fait peut être particulièrement favorable à l’Ukraine car les réseaux sociaux génèrent un soutien et une sympathie internationale pour le pays — ce qui serait beaucoup plus difficile si les observateurs devaient se fier principalement aux reportages des médias traditionnels grand public.

Bien sûr, l’importance des médias pour affecter le sentiment européen a également été visible auparavant : par exemple, dans les cas de campagnes de désinformation étrangères menées par les médias lors de l’élection présidentielle de 2017 en France et de l’élection de 2019 au Parlement européen — ou avec l’intérêt des citoyens pendant la pandémie pour des données fiables provenant d’autres pays européens sur les infections et les vaccinations contre le Covid-19. La guerre en Ukraine a commencé alors que la prise de conscience de l’importance de garantir la liberté des médias, l’éducation aux médias et leur pluralisme était déjà en hausse en Europe — et de contrer les campagnes de désinformation menées par l’étranger.

De ce point de vue, il est très important que les médias nationaux (qui constituent toujours, et de loin, la principale source d’information dans l’UE) soient libres et, s’ils ne le sont pas, que les citoyens disposent des outils nécessaires pour identifier les contenus auxquels ils peuvent ou non se fier. Par exemple, les médias d’État et certains médias pro-gouvernementaux hongrois ont présenté une image déformée de la guerre en Ukraine, relativisant l’agression de la Russie et promouvant parfois des théories du complot sur le conflit. Budapest a été surnommée la «  capitale européenne de la désinformation russe  ». Le résultat des élections législatives est dû, du moins en partie, au contrôle qu’exerce Viktor Orban sur l’écosystème médiatique du pays.

Mais le fait que les citoyens hongrois obtiennent de si mauvais résultats en matière d’éducation aux médias a également son importance. Il existe une forte corrélation entre la liberté des médias et l’éducation aux médias, comme le montre le graphique ci-dessous. Mais il est toujours utile d’examiner chacun d’eux séparément. Par exemple, la Pologne est — avec la Bulgarie, la Hongrie, Malte, la Grèce et la Croatie — l’un des cas les plus préoccupants de l’UE en matière de liberté des médias. Comme en Hongrie, des journalistes polonais ont été récemment espionnés à l’aide du logiciel Pegasus, probablement par des services de sécurité nationaux. De plus, selon Reporters sans frontières, la liberté des médias dans le pays s’est fortement détériorée au cours des deux dernières années. Le principal problème est l’accaparement des médias publics par le parti au pouvoir, Droit et Justice, ainsi que le rôle important joué par les entreprises contrôlées par le gouvernement dans la publicité, ce qui entraîne une autocensure dans les médias privés qui dépendent de ces entreprises pour leurs revenus. Toutefois, les niveaux d’éducation aux médias sont relativement élevés en Pologne selon l’Open Society Institute de Sofia (OSIS). On peut donc espérer que la liberté limitée des médias n’affecte pas les opinions et les émotions des citoyens polonais — y compris leur sentiment européen — autant que les Hongrois.

Toutefois, la guerre en Ukraine rappelle à quel point la liberté des médias et l’éducation aux médias sont importantes non seulement pour la qualité du débat public, mais également pour la sécurité de l’Europe. Comme l’a récemment observé Josep Borrell, la guerre menée par la Russie en Ukraine a commencé bien avant 2022, les efforts de désinformation russes ayant été couronnés de succès au sein de l’UE. Des médias tels que Russia Today et Sputnik ont été actifs dans les États membres pendant de nombreuses années. C’est avec leur aide que le Kremlin a tenté — et échoué — d’influencer l’élection présidentielle française de 2017. Ils ont néanmoins continué à opérer à travers l’Europe.

En mars 2022, dans le cadre de ses sanctions contre la Russie, l’UE a finalement interdit à Russia Today et Sputnik d’émettre au sein du bloc. Plusieurs États membres ont également pris des mesures supplémentaires. Par exemple, la Lituanie a suspendu l’exploitation de six chaînes de télévision russes et biélorusses dans le pays. Toutes ces mesures sont utiles, même si Reporters sans frontières a mis en garde contre le fait que les institutions européennes ont interdit les médias russes sans mobiliser le cadre juridique approprié. En outre, la Russie s’efforce désormais d’utiliser Internet pour contourner les restrictions d’accès au marché européen.

Ces mesures sont d’autant plus importantes que de fortes minorités russes vivent dans des États membres tels que l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, et qu’elles ont tendance à utiliser des médias en langue russe. Et ailleurs, comme en France, en Pologne, en Italie et en Espagne — où Sputnik et Russia Today étaient autrefois présents —, les médias contrôlés par le Kremlin se sont employés à diffuser de la désinformation. La pandémie de Covid-19 a déjà montré à quel point les citoyens européens sont vulnérables à la désinformation, comme semblent le confirmer les très faibles taux de vaccination en Bulgarie et en Roumanie (les deux pays où le niveau d’éducation aux médias est le plus faible dans l’UE). La guerre en Ukraine s’est également accompagnée d’une désinformation généralisée dans toute l’Europe : de la Pologne à l’Espagne, en passant par le Portugal, l’Italie, l’Autriche et la Grèce.

Pourtant, une partie du problème réside dans l’infiltration par la Russie de l’écosystème médiatique européen — les médias libres invitant dans leurs programmes des commentateurs qui se font les relais de la propagande du Kremlin, sans être contestés. Parfois, ils donnent également la parole aux propagandistes russes : comme ce fut le cas récemment avec l’invitation du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur l’une des principales chaînes de télévision privées en France, ou la télévision italienne qui a laissé Sergueï Lavrov utiliser le prime time de la chaîne pour proférer des accusations antisémites.

Un autre problème est que tous les gouvernements ne seront pas intéressés par l’existence d’un public instruit et de médias libres. En effet, il existe de nombreuses raisons pour lesquelles ces gouvernements préféreraient exactement le contraire. Mais il s’agit, là encore, d’un domaine étroitement lié à l’État de droit et sur lequel l’UE peut et doit faire une différence utile. Le pluralisme des médias fait déjà partie des rapports annuels de la Commission européenne sur l’État de droit. Dans le même temps, la Commission devrait proposer un nouveau règlement dans le courant de l’année pour s’attaquer à l’indépendance des médias. La pandémie et la guerre pourraient bien servir de révélateurs pour convaincre les dirigeants nationaux et européens, ainsi que le public, de la pertinence de ce problème — et de la nécessité d’agir.

Conclusion : Le creuset de la guerre

Anxiété, stress, chagrin, incrédulité, impuissance — ces sentiments sont très répandus en Europe aujourd’hui, alors que les citoyens européens suivent l’actualité sur les combats en Ukraine et apprennent régulièrement de nouveaux crimes de guerre commis par les troupes russes. Ces sentiments dominants surviennent dans le sillage de la pandémie de Covid-19 et de toute la peur et l’incertitude qu’elle a engendrées.

Qu’est-ce que cela signifie pour les sentiments des Européens à l’égard de l’UE aujourd’hui ? Qu’attendent-ils d’elle dans un monde où l’histoire n’est pas terminée ? La question n’est pas encore tranchée. Il existe notamment un risque majeur que la crise sécuritaire actuelle suive une logique inverse de celle observée lors de la pandémie — qui s’est traduite par une réaction désunie dans un premier temps, suivie de décisions audacieuses par la suite.

Dans les semaines qui ont immédiatement suivi l’invasion russe, il était facile de se sentir optimiste quant à la réponse européenne. Non seulement les Européens se sont mobilisés, mais ils se sont montrés remarquablement unis dans leur solidarité avec l’Ukraine et leur critique de la Russie. Les gouvernements des États membres et les institutions de l’UE ont réagi avec audace et rapidité, imposant des sanctions massives à l’économie et aux élites russes, envoyant une aide militaire à l’Ukraine et évoquant même la perspective d’une adhésion du pays à l’UE. Elles ont également commencé à travailler sur les moyens de mettre fin à la dépendance européenne vis-à-vis des importations énergétiques russes, et plusieurs pays ont annoncé une augmentation importante de leurs dépenses militaires. Aussi, le Danemark a organisé un référendum qui pourrait mettre un terme à son retrait de la politique de sécurité et de défense de l’UE. En outre, la mobilisation des citoyens européens mérite une attention égale. À elle seule, la Pologne a accueilli près de trois millions de réfugiés ukrainiens en deux mois, et des milliers de citoyens ordinaires se sont impliqués pour leur venir en aide.

Cela semble être le moment idéal pour cimenter la refondation de l’Europe qui a commencé en 2019. L’UE a une occasion unique de prouver à ses citoyens qu’elle peut satisfaire leurs attentes croissantes à l’égard du bloc, ce qui constituerait un puissant agent de liaison pour le sentiment d’appartenance européen.

Mais beaucoup de choses peuvent encore mal tourner. Il est presque certain que l’actuelle vague de solidarité avec l’Ukraine s’estompera lorsque les Européens commenceront à ressentir les effets économiques de la guerre et des sanctions contre la Russie. Les prix internationaux des combustibles fossiles et des céréales atteignent déjà de nouveaux sommets. Même les pays éloignés de l’Ukraine, et qui n’importent pas d’énergie russe — comme le Portugal —, peuvent s’inquiéter de l’effet de la guerre et des sanctions de l’UE sur le pouvoir d’achat de la population, ce qui rappelle les souvenirs difficiles de la crise de la zone euro.

Dans le même temps, certains Européens pourraient s’inquiéter du nombre d’Ukrainiens qui trouvent refuge dans leur pays. Ils pourraient également commencer à craindre qu’une trop grande solidarité avec l’Ukraine n’entraîne leurs pays dans la guerre, ce qu’ils préféreraient éviter, ou que l’aide aux réfugiés ukrainiens ne prive les citoyens à faible revenu de ressources qui pourraient être utilisées pour les soutenir. Après un bref moment de ralliement autour du drapeau européens et de pause dans les désaccords nationaux, la politique habituelle pourrait reprendre le dessus.

En outre, les réponses de l’UE et des États membres au conflit commenceront à un moment donné à être évaluées sur la base des résultats, et non plus seulement des intentions. Pour l’instant, l’Europe n’a pas réussi à arrêter la guerre, ou à empêcher de graves crimes de guerre. Cela peut expliquer pourquoi tous les Européens ne sont pas satisfaits de ce que font leurs gouvernements et les institutions européennes. Il suffit d’assister à l’un des rassemblements européens de solidarité avec l’Ukraine pour constater que beaucoup attendent une action encore plus décisive. On peut se demander si ces demandes — une zone d’exclusion aérienne, le retrait de toutes les entreprises européennes de Russie, la fin des achats de gaz, de pétrole et de charbon russes — sont réalistes, ou même raisonnables. Elles illustrent cependant bien le mécontentement potentiel de la politique européenne au sein d’une partie au moins de la population.

Avec les appels à plus d’action d’une part et le risque d’un déclin de la solidarité d’autre part, l’UE pourrait être confrontée à une double pression. Ses dirigeants pourraient conclure qu’il est impossible de satisfaire les attentes des citoyens européens car celles-ci sont trop diverses et contradictoires. Mais cela signifie-t-il que le moment actuel doit être considéré comme un carnaval temporaire de solidarité et d’unité ? Les Européens sont-ils voués à revenir à «  l’avant Covid  », lorsqu’ils pouvaient être plus ou moins satisfaits de l’UE, mais que cela n’avait pas vraiment d’importance puisqu’ils n’en attendaient pas grand-chose de toute façon ?

Cela peut sembler banal de le dire, mais nous vivons un important moment de leadership politique. Les moments décisifs n’arrivent pas par hasard — ils sont le fait de dirigeants déterminés qui comprennent que le sentiment du moment contribuer peut, s’ils agissent rapidement et résolument, se transformer en action spectaculaire — et à générer un sentiment d’appartenance plus large. En de telles occasions, les dirigeants doivent éviter de fonder leurs décisions sur des calculs politiques à court terme. Au contraire, ils doivent faire preuve de responsabilité et de gravité, même si cela risque de leur coûter les prochaines élections.

Tout aussi important : il faut un leadership qui ne s’arrête pas aux frontières nationales et qui soit véritablement européen. Contre l’habitude du «  Brussels-bashing  » facile, les dirigeants nationaux doivent apprendre l’art de louer Bruxelles lorsque c’est approprié — et de reconnaître la valeur de la coopération européenne.

Pour éviter les écueils, les dirigeants ont besoin d’une boussole. Le présent document a montré plusieurs dilemmes auxquels ils peuvent être confrontés — et les conséquences que leurs choix pourraient avoir. Les décideurs européens peuvent être tentés de prendre des raccourcis en privilégiant la lutte contre la Russie au détriment d’autres priorités européennes telles que les droits de l’homme et le changement climatique, ce qui reviendrait à faire preuve de myopie. Il devrait exister des moyens de les concilier. Mais, en fin de compte, c’est aux hommes et femmes politiques de choisir — du moins jusqu’à ce que les électeurs choisissent de nouveaux dirigeants qui ont une idée de la façon de résoudre ces problèmes.

Dans le même temps, cela souligne également la nécessité de ne pas se contenter de renforcer l’unité européenne par des décisions concernant la sécurité, l’État de droit, la politique climatique, la solidarité financière et les migrations, mais également de veiller à ce que le sentiment européen puisse être entretenu dans chaque État membre, ce qui passe notamment par la culture et les médias, dont le rôle dans ce processus ne doit pas être sous-estimé. La coopération politique ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas de sentiments et d’engagements de la part du grand public.

C’est particulièrement évident en matière de politique étrangère. Comme l’observateur expérimenté Gijs de Vries l’a souligné à juste titre en 2019, l’attachement de l’Europe à la liberté culturelle est l’un des principaux arguments que l’UE peut utiliser pour répondre efficacement à l’érosion de la liberté dans le monde. Ce dernier a suggéré de placer la liberté culturelle au centre de la diplomatie culturelle de l’Europe. Dans le cadre de son soft power, la culture européenne et les libertés européennes (y compris celle de l’expression culturelle) sont sans doute parmi les éléments les plus importants de sa puissance en général. Cela sous-tend également la nécessité pour l’UE de préserver l’État de droit chez elle (y compris en ce qui concerne la liberté et le pluralisme des médias, et la culture), plutôt que d’accepter des compromis au nom de l’unité géopolitique. Agir ainsi pourrait, en fin de compte, aller à l’encontre de ses intérêts plus larges en matière de politique étrangère.

Mais les autres défis de l’Europe sont aussi profondément culturels. Le débat sur les politiques en matière de changement climatique est de plus en plus prisonnier des guerres culturelles, comme l’ont démontré les manifestations des gilets jaunes en France. Et, de toute évidence, les désaccords sur l’immigration sont aussi très liés à la culture, à l’homogénéité, l’ouverture et à l’acceptation de la diversité que les sociétés européennes devraient avoir. En somme, pour que les citoyens européens puissent donner un sens aux perturbations d’aujourd’hui — comme le Covid-19 et la guerre — et à l’évolution rapide du monde qui les entoure — comme les changements dans la composition ethnique des sociétés, ou l’urgence climatique —, les médias et les secteurs culturels doivent les aider dans cette tâche. En attendant, les médias et la culture ont besoin de la liberté et des ressources nécessaires pour remplir cet objectif. 

Mais le moment actuel est également profondément culturel dans un sens différent. En fin de compte, avec la guerre en Ukraine, les Européens sont confrontés à plusieurs grandes questions portant sur eux-mêmes, telles que celles concernant les frontières géographiques de l’Europe et de l’UE ; ou le rôle de la culture (par opposition à l’économie ou à la géopolitique) dans la définition de ce que signifie l’Europe. L’UE est peut-être sur le point d’atteindre les limites d’une intégration dépolitisée, en continuant à déployer des politiques et des lois sans reconnaître correctement — ou sans encourager — ce qui unit les Européens sur le plan culturel.

Dans ce processus, l’objectif de l’UE pourrait également être sur le point de changer. Les Européens pourraient se rendre compte que leur projet, malgré toute la téléologie d’une «  Union toujours plus étroite  », était largement axé sur le passé — et sur l’obsolescence de la guerre. Cet objectif a été atteint parmi ses États membres. Mais le souvenir d’une tragédie passée devenait déjà moins utile comme facteur d’unification : selon les données de l’Eurobaromètre de la dernière décennie, les citoyens de l’UE associent surtout le bloc à ses libertés plutôt qu’à la paix.

Certains diront que la guerre en Ukraine a ramené les choses à leur juste mesure, qu’elle rend le récit fondateur de l’Europe plus pertinent que jamais. Si la guerre fait l’État autant que l’État fait la guerre, on peut se demander dans quelle mesure la guerre en Ukraine, et l’implication des Européens dans cette celle-ci, pourrait signifier un élan de création d’État pour l’UE. En raison de cette guerre, l’UE pourrait en effet choisir d’investir davantage dans sa défense, sa sécurité et sa coopération en matière de politique étrangère. Mais cela ne devrait pas être la principale leçon que l’UE tire de cette crise.

Paradoxalement, avec la réapparition de la guerre en Europe, l’époque où l’UE était principalement un projet de paix pourrait toucher à sa fin. Cette situation offre une nouvelle ouverture — et requiert donc de la créativité. Qu’il s’agisse de lutter contre le changement climatique, de défendre la liberté, l’État de droit et les droits de l’homme ou bien de faire preuve de solidarité les uns envers les autres, l’UE a une chance unique de prouver à ses citoyens, et au reste du monde, que l’Europe est bien plus que cela. Cette fois, la culture devra être au centre de cette entreprise. 

Crédits
Vous pouvez consulter la version originale de ce rapport ici (en anglais), publiée en premier sur le site de l'ECFR.