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Au cours des deux dernières semaines, les yeux du monde entier se sont tournés vers le Moyen-Orient et vers ce conflit qui, une fois de plus, a montré qu’il était loin d’être résolu. Après onze jours de violence, un cessez-le-feu est finalement entré en vigueur le 20 mai. Les roquettes et les bombardements ont causé la mort de 248 Palestiniens et de 12 Israéliens (dont 6 Arabes israéliens), ainsi que la destruction d’une bonne partie de la bande de Gaza, qui – selon certains – n’avait jamais été bombardée de manière aussi massive. De l’autre côté, autant de roquettes n’avaient jamais été lancées à partir de Gaza vers Israël. Une perspective historique de la situation est importante, non seulement pour comprendre et mettre en perspective ce qui s’est passé durant ces onze jours, mais aussi pour mettre en lumière les raisons profondes d’un conflit qui dure depuis trop longtemps, et qui a causé des blessures qui semblent irrémédiables et qui risque de se raviver à tout moment. Pour en parler, nous avons rencontré Lorenzo Kamel, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Turin, et directeur de la série éditoriale de l’IAI – Istituto Affari Internazionali.

Lorenzo Kamel est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Turin, et directeur de la série éditoriale de l’IAI – Istituto Affari Internazionali.

Le 23 mai, à Jérusalem, l’Esplanade des Mosquées – le Mont du Temple pour les Juifs – a été rouverte aux fidèles juifs, et de nouveaux affrontements ont immédiatement suivi. Serait-ce le prélude à une nouvelle escalade ? Comment se fait-il que les fidèles de toutes les religions n’aient pas accès à ce qu’ils considèrent comme leurs lieux sacrés ?

Pour répondre à cette question, je voudrais citer un article de Shmuel Rosner dans le New York Times, qui souligne l’existence d’un “sentiment croissant parmi les Juifs israéliens selon lequel le statu quo devrait être modifié »1. Rosner ne faisait pas référence au statu quo et aux conditions auxquelles sont confrontées des millions de personnes dans les territoires palestiniens, ni à l’impossibilité pour un pourcentage significatif d’entre elles d’accéder à leurs lieux saints. Il entendait plutôt insister sur la nécessité de lever les restrictions imposées aux fidèles juifs pour prier « dans le lieu le plus saint du judaïsme ». De nombreux analystes estiment que ces restrictions reflètent l' »intolérance islamique ». « Entre 1948 et 1967 », écrit notamment Charles Bybelezer dans le Jerusalem Post, « pas un seul Juif n’a été autorisé à prier au Mur des Lamentations ».

Les restrictions d’accès au Mur des Lamentations n’avaient en fait aucune « connotation islamique ». Les fidèles juifs avaient en effet eu libre accès à la région au cours des douze siècles précédents de domination islamique, une faculté qui leur avait été refusée, en revanche, à l’époque des Byzantins et des Croisés. La question du Mur des Lamentations ne peut être comprise que si elle est mise en relation avec l’histoire du siècle dernier, en particulier la guerre de 1948, au cours de laquelle quelque 430 villages palestiniens ont été rasés et souvent rebaptisés. S’il est important de noter que les fidèles juifs ont été empêchés d’accéder au Mur pendant deux décennies, il est également nécessaire de garder à l’esprit que les réfugiés palestiniens et leurs descendants se voient toujours refuser l’accès à leurs anciennes possessions en Israël.

Quels sont les chiffres exacts associés à cet exode ?

En 1948 et 1949, quelque 770 000 personnes – dont environ 20 000 Juifs chassés d’Hébron, de Jérusalem, de Jénine et de Gaza par des milices arabes – ont été expulsées en quelques jours, puis se sont vu refuser le retour par la force. Certains d’entre eux ont fui par peur, souvent après avoir été témoins du sort tragique de leurs parents et amis. Il y a ensuite la question de la discrimination et de la violence, dont ont également été victimes des centaines de milliers de Juifs dans certains pays arabes au cours de cette période. Comme je l’ai soutenu dans certains de mes travaux2, les Palestiniens ne sont pas responsables de ce qui s’est passé à Bagdad ou au Caire. Cela dit, ils peuvent faire des revendications légitimes : toutes les formes de violence sont également inacceptables et doivent être étudiées, reconnues et condamnées.

Comme cela s’est déjà produit dans le passé, une question clé qui ne peut être ignorée est donc le statut de Jérusalem. Quelle pourrait être la solution la plus souhaitable pour la Ville Sainte ?

L’extrémisme de tous bords semble avoir le dessus. Certains dirigeants islamiques – dans les territoires palestiniens et ailleurs – continuent de manifester leur extrémisme en niant l’existence de tout lien entre les Juifs et le lieu qu’ils connaissent depuis des millénaires sous le nom de « Mont du Temple » : « Ceux qui prétendent qu’ils [les Juifs] ont un lien historique de longue date avec Israël sont des menteurs », a écrit, par exemple, le théologien égyptien Sheikh Yusuf al-Qaradawi. « Où sur terre serait situé ce soi-disant Temple de Salomon ? » conclut-il. Une étude publiée par le ministère de l’Information de l’Autorité nationale palestinienne est allée plus loin, soulignant qu’aucun musulman « n’a le droit de céder une seule pierre du mur de Burāq. » De l’autre côté, de nombreux universitaires – dont le politologue Mordechai Kedar de l’université Bar Ilan – affirment que « Jérusalem est une ville juive […] jamais mentionnée dans le Coran », tandis que plusieurs mouvements pseudo-religieux ont pour « objectif à long terme » de « libérer le mont du Temple de l’occupation arabe […] ». Le Mont du Temple ne pourra jamais être consacré à Dieu sans [d’abord] supprimer ces sanctuaires païens. »

Seules deux options semblent pouvoir éviter un nouveau renforcement des éléments les plus extrémistes. Le premier est le maintien du statu quo actuel dans la vieille ville de Jérusalem. Demander un changement, sans en même temps clarifier le statut des territoires palestiniens et sans s’opposer aux politiques d’expropriation de la population palestinienne menées dans la ville par des groupes extrémistes comme Elad, ne ferait que déclencher de nouvelles violences. L’alternative est l’internationalisation de la vieille ville.

Seules deux options semblent pouvoir éviter un nouveau renforcement des éléments les plus extrémistes. Le premier est le maintien du statu quo actuel dans la vieille ville de Jérusalem. Demander un changement, sans en même temps clarifier le statut des territoires palestiniens et sans s’opposer aux politiques d’expropriation de la population palestinienne menées dans la ville par des groupes extrémistes comme Elad, ne ferait que déclencher de nouvelles violences. L’alternative est l’internationalisation de la vieille ville.

Lorenzo Kamel

Dans le débat, une large place est encore laissée à la recherche de justifications religieuses sur lesquelles fonder une présumée primauté sur la Ville Sainte. En reprenant l’argument du Bar Ilan Mordechai Kedar, est-il vrai que Jérusalem n’est jamais mentionnée dans le Coran ? Et dans quelle mesure cela peut-il être pertinent en termes politiques ?

J’ai posé cette même question il y a longtemps à Moshe Ma’oz, qui est aujourd’hui un ami proche alors qu’il était à l’époque mon directeur de thèse pendant mes années à l’Université hébraïque de Jérusalem. « La mosquée d’al-Aqsa”, me répondit-il, “c’est-à-dire ‘la plus éloignée’, mentionnée ainsi dans la sourate 17 du Coran, est certainement le résultat d’une interprétation. Je me demande toutefois quelle différence cela fait que Jérusalem soit mentionnée explicitement ou non. Tout est toujours affaire d’interprétation. De nombreux universitaires ont montré que le récit de l’exode du peuple juif hors d’Égypte est truffé de déformations, souvent des inventions. Cela ne change rien pour nous, les Juifs. Nous continuons à croire en nos mythes, tout comme les autres peuples continuent à croire aux leurs. Il ne s’agit pas d’un fait, mais d’une croyance. Un milliard et demi de musulmans croient en Isra et Mi’raj, le voyage nocturne de leur Prophète vers Jérusalem. C’est ce qui compte, à moins de vouloir passer en revue tous les événements mentionnés dans les livres saints des trois religions monothéistes, à la recherche de preuves historiques. Si nous le faisions, nous serions très déçus ».

Ces paroles nous aident, je crois, à tirer deux leçons importantes des événements qui, aujourd’hui, comme mille autres fois dans le passé, enflamment Jérusalem. La première est que la religion ne doit pas être utilisée comme un outil politique, ou pour nier les croyances et les « mythes » des autres. La seconde est qu’une solution durable ne peut se fonder que sur le partage ou l’internationalisation de la vieille ville de Jérusalem, ainsi que sur un effort conjoint visant à déclencher un changement politique radical du statut des territoires palestiniens.

Au-delà des raisons historiques et des interprétations doctrinales qui sous-tendent et alimentent ces tensions, venons-en aux événements de la guerre des onze jours. En essayant de ne pas confondre cause et effet, comment interpréter cette dernière phase du conflit ? S’agit-il d’une énième escalade de la violence ou doit-on y voir un changement profond et à plus long terme ?

Le changement profond concerne l’attention croissante de l’opinion publique internationale : il y a une soif grandissante de connaissances liées à ce conflit, surtout parmi la jeune génération. Sinon, c’est un scénario que nous avons vu d’innombrables fois. Lorsqu’on se trouve dans une sorte d’impasse concernant Jérusalem ou tout autre aspect structurel du conflit, la bande de Gaza devient une sorte de soupape de sortie. Martin Luther King avait coutume de dire que « la vraie paix n’est pas l’absence de tension, mais la présence de la justice ». Tant que des millions d’êtres humains continueront à vivre dans les limbes juridiques et à être jugés par des tribunaux militaires, il n’y a aucun espoir que la situation change. Il suffit de faire quelques pas dans le camp de réfugiés de Shuafat pour s’en rendre compte. Il semble que ce soit un endroit oublié du monde. Pourtant, il n’est qu’à 4 km du centre de Jérusalem, la ville la plus disputée de la planète. C’est un endroit fantomatique, avec des maisons délabrées empilées les unes sur les autres, des ordures partout, des routes en terre. Elle fait partie de la municipalité de Jérusalem, mais elle est séparée de cette dernière et de la Cisjordanie par un mur qui l’entoure. Environ trente mille personnes vivent dans le camp, dont beaucoup de réfugiés.

Dans ce contexte de ségrégation, quel est le poids des considérations sécuritaires, et celui de la possibilité d’exploiter les ressources du territoire ?

Les questions de sécurité jouent un rôle important, mais elles ne peuvent éclairer qu’un fragment d’une réalité bien plus complexe. Il suffit de rappeler qu’environ 94 % des matériaux produits annuellement dans les carrières israéliennes construites en Cisjordanie sont transportés en Israël, et que des millions de Palestiniens – contrairement aux colons, qui sont soumis à la législation israélienne – sont jugés par des tribunaux militaires israéliens : 99,74 % des procès se terminent par des condamnations. Les autorités israéliennes justifient cette inégalité de traitement en affirmant que la Convention de Genève interdit de modifier le statut juridique des personnes dans les territoires occupés. Cependant, la même convention – ainsi que la convention de La Haye de 1907 en ce qui concerne l’exploitation des matières premières – est ignorée en ce qui concerne l’interdiction faite à une puissance occupante de transférer, par exemple au moyen d’énormes financements, une partie de sa population dans un territoire qu’elle occupe. À cela s’ajoutent des considérations plus pratiques. Fait unique au monde, des millions de personnes sont privées à la fois de leur État et de leur citoyenneté depuis plus d’un demi-siècle.

Les questions de sécurité jouent un rôle important, mais elles ne peuvent éclairer qu’un fragment d’une réalité bien plus complexe. Il suffit de rappeler qu’environ 94 % des matériaux produits annuellement dans les carrières israéliennes construites en Cisjordanie sont transportés en Israël, et que des millions de Palestiniens – contrairement aux colons, qui sont soumis à la législation israélienne – sont jugés par des tribunaux militaires israéliens : 99,74 % des procès se terminent par des condamnations.

Lorenzo Kamel

Revenons aux conséquences politiques des événements. L’un des résultats de cette escalade a été la consolidation d’un nouveau consensus autour de Benjamin Netanyahou et du Likoud, au moment même où il semblait que le Premier ministre pourrait être évincé du pouvoir par un nouveau gouvernement de coalition.

Benjamin Netanyahu est confronté à pas moins de trois procès liés à de graves  allégations de corruption. En ce sens, d’un point de vue politique et comme cela s’est déjà produit dans le passé, cette crise a représenté une sorte de bouée de sauvetage pour le Premier ministre israélien, qui a parmi ses objectifs celui de rassembler le peuple israélien autour de lui, et d’empêcher les forces politiques de former un nouveau gouvernement sans lui. Si l’on ajoute à cela le fait que les élections en Israël seront reportées à l’automne, il est probable que Netanyahou apparaîtra comme l’homme de sécurité qui a tenu tête au Hamas d’une main de fer.

Dans ce contexte, la plate-forme politique du Likoud, le parti du Premier ministre Netanyahu, exclut « complètement »3 la possibilité qu’un État palestinien puisse être constitué dans la zone située entre le Jourdain et la Méditerranée : depuis 1999, date de sa rédaction, elle n’a jamais été modifiée. Cela est encore plus significatif si l’on considère qu’à Oslo, en 1993, les Palestiniens ont reconnu le droit à l’existence de l’État d’Israël. Les autorités israéliennes, en revanche, n’ont jamais reconnu le droit des Palestiniens à avoir leur propre État, mais ont reconnu l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme le représentant légitime du peuple palestinien. L’approche du Likoud se retrouve également dans les principes défendus par de nombreux autres partis, tels que Ha-Tikva, Ha-Bayit Ha-Yehudi, mais aussi Ha-Yamin HeHadash, fondé par l’ancien ministre de l’économie, Naftali Bennett et par l’ancienne ministre de la justice, Ayelet Shaked. Cette dernière, lors de l’attaque menée sur Gaza à l’été 2014, a publié sur son profil Facebook un manifeste incitant à tuer les mères des « terroristes palestiniens » parce qu’elles donnent naissance à des « petits serpents ». Bien qu’elle ne soit pas l’auteur du manifeste, Mme Shaked l’a publié sans ajouter aucun commentaire. Quant à M. Bennett, il a clairement indiqué à plusieurs reprises qu' »il n’y a pas de place dans notre petite mais belle terre donnée par Dieu pour un autre État ».4

Outre le renforcement politique de Netanyahu, nous avons également assisté à la montée en popularité du Hamas au moment même où les élections palestiniennes ont été reportées, une fois de plus.

Le carnage dont nous avons été témoins ces derniers jours dans la bande de Gaza nous enseigne une leçon importante : au lieu de pousser les Palestiniens à se retourner contre le Hamas, le blocus de Gaza les rend de plus en plus dépendants de ce mouvement extrémiste. Il faut dire que l’existence, à quelques kilomètres seulement des grandes villes israéliennes d’une organisation comme le Hamas, qui a souvent frappé des civils sans discernement, et qui conserve dans son statut fondateur de 1988 – bien que très différent de son programme politique plus récent – la volonté de détruire l’État d’Israël, est un affront que peu de ceux qui critiquent l’establishment israélien seraient prêts à accepter. Il existe un droit de résister aux formes d’oppression, mais cela n’implique pas que tous les moyens soient permis.

Cependant, comme vous l’avez rappelé dans une récente interview5, le Hamas ne vient pas de Mars, et il est essentiel de ne pas perdre de vue le contexte – celui de la bande de Gaza – qui l’a vu naître. Quel est donc le contexte qui a conduit à la fondation du Hamas, et en quoi est-il important de comprendre la situation actuelle ?

La bande de Gaza, longue de 40 kilomètres et large de 12, est habitée par environ 1,8 million de personnes. La population est en grande partie composée de familles de réfugiés. Beaucoup d’entre eux ont été expulsés en 1948 de Najd, Al-Jura et al-Majdal – aujourd’hui Or HaNer, Sderot et Ashkelon, cette dernière, ville d’origine cananéenne, comprenait al-Majdal jusqu’en 1948 – et transportés en bus vers les camps et les villes qui constituent l’actuelle bande de Gaza. Une population déjà éprouvée par des décennies de privations – le blocus asphyxiant de Gaza remonte à 2007, mais la zone est sous contrôle israélien depuis 54 ans – est contrainte d’utiliser un seul aquifère pollué, et de vivre dans un état de dépendance totale. L’espace aérien, la zone maritime et les ressources énergétiques relatives – en particulier le gaz – et l’électricité – la seule centrale électrique de la bande a été bombardée en 20066 – ainsi que la possibilité de circuler entre Gaza et la Cisjordanie, sont sous le contrôle exclusif d’Israël.

En ce qui concerne le contexte historique, il est bon de commencer par le fait que dans les années qui ont suivi la guerre de 1948, il y a eu plusieurs cas de réfugiés, ou « infiltrés », qui ont franchi les lignes sanctionnées par l’armistice pour s’emparer de biens et de cultures abandonnées, ou pour faire des raids sur les colonies israéliennes adjacentes à la bande. Dans cette phase historique, de nombreux Israéliens ont été tués et, dans le même temps, pour citer l’historien Benny Morris, « les mesures défensives anti-infiltration d’Israël ont entraîné la mort de plusieurs milliers d’Arabes, pour la plupart désarmés, entre 1949 et 1956. »

Malgré la colère et les craintes liées à un passé tragique, la population de la bande de Gaza est restée largement apolitique et très hésitante à l’égard des Frères musulmans palestiniens, précurseurs du Hamas. La première branche locale des Frères musulmans, déjà composée à l’époque de différentes factions, a été fondée à Jérusalem en 1946. Dans les années 1950 et 1960, la Confrérie s’est affaiblie en raison de la dure répression mise en œuvre par le président égyptien Gamal Nasser. Plus tard, après la guerre des Six Jours de 1967, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’est tournée de plus en plus vers la violence et le terrorisme, une stratégie à laquelle, à l’époque, les précurseurs du Hamas n’adhéraient pas. Ils choisissent plutôt de se concentrer sur des activités sociales et culturelles – bénéficiant ainsi de la tolérance des autorités israéliennes, qui les considèrent comme un contrepoids à l’ennemi principal, l’OLP – dans un environnement de plus en plus orienté vers la religion.

Entre 1967 et 1987, année de la fondation du Hamas et deux décennies après le début de l’occupation israélienne, le nombre de mosquées à Gaza a triplé, passant de 200 à 600. L’organisation a mené sa première attaque contre les forces israéliennes en 1989, tuant deux soldats. Le cheikh Yassine a été condamné à la prison à vie, et 400 militants du Hamas ont été déportés vers le sud du Liban, occupé à l’époque par les troupes israéliennes, où le Hezbollah et le Hamas ont consolidé leurs relations.

Ce qui a été dit jusqu’à présent ne doit pas être compris comme une façon de minimiser la lourde responsabilité du Hamas : les roquettes menaçant les villes israéliennes sont, sans aucun doute, immorales et contre-productives. En outre, les divers dirigeants et sympathisants du Hamas se sont souvent concentrés sur une opposition de principe à Israël, plutôt que sur l’amélioration des conditions de vie du peuple palestinien. Enfin, le Hamas a souvent détourné la cause palestinienne de la revendication du droit légitime des Palestiniens à disposer d’un État, – ou du moins à des droits pleins et entiers, donc à la citoyenneté – au profit d’un conflit intra-palestinien entre le Hamas et le Fatah, ou d’un conflit entre Gaza et l’Égypte au sujet du passage de Rafah.

Ce qui a été dit jusqu’à présent ne doit pas être compris comme une façon de minimiser la lourde responsabilité du Hamas : les roquettes menaçant les villes israéliennes sont, sans aucun doute, immorales et contre-productives. En outre, les divers dirigeants et sympathisants du Hamas se sont souvent concentrés sur une opposition de principe à Israël, plutôt que sur l’amélioration des conditions de vie du peuple palestinien.

Lorenzo Kamel

Mais les responsabilités du Hamas ne peuvent être séparées du contexte et du rôle joué par Israël dans l’ensemble du processus. Contrairement à Daech et à d’autres groupes similaires, qui n’ont pas d’ancrage profond dans les sociétés locales et sont fondés sur des idéologies dépassées, les factions palestiniennes sont fermement ancrées dans l’histoire de leur terre. Ils sont le produit de nombreuses mauvaises décisions, mais aussi d’un siècle de souffrance, d’oppression, et d’une longue quête liée à l’autodétermination. Toute solution qui n’aborde pas ces questions est, selon moi, vouée à l’échec.

Peut-on identifier un intérêt politique et stratégique de la part d’Israël et du Hamas à fomenter des divisions internes au sein des Palestiniens ?

Une partie de l’establishment israélien veut saper toute réconciliation possible entre les factions palestiniennes. La direction du Hamas – qui, comme l’Autorité nationale palestinienne en Cisjordanie, est au pouvoir sans aucune légitimité électorale – est encore loin d’accepter la légitimité de l’autre, ainsi que le principe selon lequel seul le droit international, accompagné de formes de résistance non violente, peut créer les conditions d’une percée : un radicalisme – payé au prix fort par la population de Gaza – plus que jamais fonctionnel pour renforcer les composantes les plus extrémistes de l’homologue israélien.

Sur la « rive opposée », l’absence de reconnaissance pleine et entière d’un statut collectif palestinien sur un territoire délimité et avec une continuité suffisante, ne peut que continuer à avoir des répercussions sur la société israélienne elle-même, avec des effets contre-productifs pour chacune des parties concernées.

L’un des effets les plus évidents est qu’il existe aujourd’hui quatre groupes distincts de Palestiniens, tous dotés de statuts différents : les Palestiniens de la bande de Gaza, ceux de Cisjordanie, les « résidents permanents » de Jérusalem-Est, et les Arabes israéliens. Un interlocuteur « fragmenté » est d’autant plus faible qu’il est peu fiable.

Au-delà du front lié à Gaza, nous avons assisté ces dernières semaines à des lynchages sans précédent. En particulier, des villes comme Lod, Ramla et la zone de Jaffa, dans la municipalité de Tel Aviv, ont été le théâtre d’affrontements particulièrement brutaux.

Malheureusement, oui, et ce sont des lynchages qui ont impliqué toutes les parties. Je vous rappelle également que l’expulsion des Palestiniens des villes de Lod/Lydda et Ramle en juillet 1948 a représenté un dixième de l’ensemble de l’exode arabo-palestinien. La majorité des 50 000 à 70 000 Palestiniens qui ont été chassés des deux villes l’ont été à la suite d’un ordre officiel d’expulsion signé par le commandant de la brigade Harel de l’époque, Yitzhak Rabin. « Les habitants de Lydda », a précisé Rabin, « doivent être expulsés rapidement, quel que soit leur âge. » Plusieurs centaines d’entre eux sont morts d’épuisement et de déshydratation pendant l’exode. Depuis lors, et dans les décennies qui ont suivi, une tentative a été faite pour construire une sorte de coexistence, mais au fond, il y a toujours des rancunes liées à un passé qui ne disparaîtra pas.

Les tensions des derniers jours se cristallisent également autour du choix des mots utilisés par la presse internationale pour raconter ce qui se passe. D’une part, il a été question de guerre, de conflit, de confrontation, d’occupation, d’oppression, de terrorisme. D’autre part, l’accent a été mis principalement sur Israël et le Hamas, laissant Jérusalem et les territoires occupés à l’arrière-plan. Quelles sont les conséquences de ces choix dans le récit des faits ?

Les mots sont cruciaux. Lorsque, par exemple, nous utilisons le terme vague de « territoires » pour désigner le territoire palestinien occupé, nous approuvons et renforçons plus ou moins consciemment le statu quo. Les Palestiniens et les Israéliens n’ont jamais convenu ni défini leurs frontières. En théorie, sans le consensus international réaffirmé par les 138 pays qui ont reconnu l' »État non membre » de la Palestine, les Palestiniens pourraient commencer à construire des colonies au sein de l’État d’Israël. De plus, l’expression « guerre Israël-Hamas » est à éviter car elle fait disparaître les Palestiniens derrière le Hamas. Il en va de même pour les « Arabes israéliens » : il s’agit de Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne, puisque « Arabes » est une expression vague, et que l’attribution d’une citoyenneté n’efface pas l’identité d’une personne. Ce dernier point a été souligné par des milliers de Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne, mais ces demandes ne sont pratiquement jamais entendues.

En revanche, des expressions telles que « sionistes » ou « entité sioniste » pour désigner les Israéliens ou Israël, traduisent une méconnaissance d’une ambition millénaire légitime, ainsi que de l’histoire, et du sentiment et des choix de millions de Juifs et/ou d’Israéliens. Ceux qui utilisent ces expressions et bien d’autres similaires ne rendent pas service à la cause palestinienne, mais démontrent leur propre ignorance et leurs idées préconçues. Il y a deux droits, deux histoires et des millions de traumatismes différents : personne ne devrait se sentir autorisé à simplifier ceux de « l’autre côté ».

Comme nous l’avons mentionné, l’une des nouvelles les plus intéressantes a été le ferment qui a traversé la société civile internationale. Ce ferment s’est parfois radicalisé en une opposition claire qui, si d’un côté a conduit à une augmentation de l’antisémitisme en Europe, de l’autre a essayé de faire taire ceux qui condamnaient la réponse militaire israélienne en les accusant d’antisémitisme. Dans quelle mesure est-il approprié, dans le débat public, de faire référence à la dimension religieuse pour décrire le conflit ?

Quelque chose est en train de changer.

L’opinion publique est de plus en plus consciente que ce à quoi nous assistons ne peut plus être présenté comme un simple affrontement entre Israéliens et Palestiniens, et encore moins comme un clivage entre Juifs et Musulmans. Malgré les apparences, le rôle de la religion n’explique que très peu ce qui se passe, d’autant plus qu’un pourcentage non négligeable de Palestiniens sont chrétiens, et s’identifient complètement à la cause défendue par le reste de la population palestinienne. Par ailleurs, de très nombreux Israéliens sont en première ligne pour dénoncer le « vide juridique » auquel sont soumis des millions de Palestiniens depuis plus d’un demi-siècle. En politique, il faut s’éprendre des principes et non des personnes, d’une certaine religion ou d’un certain groupe ethnique. Les principes, s’ils sont droits et fermes, ne vous laisseront pas tomber. Les gens, par contre, peuvent décevoir.

L’opinion publique est de plus en plus consciente que ce à quoi nous assistons ne peut plus être présenté comme un simple affrontement entre Israéliens et Palestiniens, et encore moins comme un clivage entre Juifs et Musulmans. Malgré les apparences, le rôle de la religion n’explique que très peu ce qui se passe, d’autant plus qu’un pourcentage non négligeable de Palestiniens sont chrétiens, et s’identifient complètement à la cause défendue par le reste de la population palestinienne.

Lorenzo Kamel

Revenons maintenant au cessez-le-feu, qui a également été obtenu grâce à la participation de nombreux acteurs internationaux et régionaux, à commencer par les États-Unis et l’Égypte. La communauté internationale s’est montrée particulièrement prudente : la réponse de l’Europe a été évanescente, et le Conseil de sécurité des Nations unies n’a pu adopter aucune résolution en raison du veto des États-Unis. Au-delà des déclarations plus ou moins creuses en faveur de la paix, comment interpréter le rôle des États-Unis dans les derniers développements ?

Historiquement, contrairement à ce que l’on pourrait supposer, certaines des approches les plus pragmatiques du conflit ont eu lieu lorsque des administrations dirigées par des républicains étaient en place à la Maison-Blanche. Pour en rester aux trois dernières décennies, en 1991, George H.W. Bush a été le premier président à refuser 400 millions de dollars en forme de  » représaille  » face aux politiques israéliennes liées à la colonisation : en revanche, en février 2011, l’administration Obama a opposé son veto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU interdisant les colonies israéliennes, et a accordé à Israël un financement militaire sans précédent de 3,8 milliards de dollars par an. L’administration de Bush père a également lancé le « processus de paix » auquel l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a été autorisée à participer. L’administration de « Bush fils » a été la première administration américaine à reconnaître le droit du peuple palestinien à s’établir en tant qu’État. Il est encore trop tôt pour avoir une idée précise de la manière dont l’administration Biden va évoluer, mais à en juger par les déclarations que nous avons entendues ces dernières semaines, il ne semble pas y avoir de place pour des changements de rythme substantiels.

Pourtant, il y a 225 ans, le président des États-Unis de l’époque, George Washington, était très clair : « l’attachement passionné d’une nation pour une autre produit une variété de maux […] Il conduit également à des concessions à la nation favorite de privilèges refusés aux autres ».

Et le rôle des Européens ? Peut-on dire, comme l’affirme Benjamin Haddad, qu’ils sont devenus ouvertement pro-Israël ?

L’Union européenne joue un rôle central en aidant à renforcer certaines des causes structurelles du conflit. Nombre des drones et des systèmes utilisés pour contrôler et, dans certains cas, opprimer les Palestiniens sont financés par des fonds publics européens.7 Ajoutez à cela les énormes quantités d’armes, principalement produites en Allemagne et en France, dont certaines ont également été utilisées lors de la dernière guerre de Gaza. De nombreux pays européens aiment se présenter comme des « acteurs normatifs » qui ne peuvent pas faire grand-chose pour résoudre les problèmes de ce conflit et d’autres.

Il s’agit d’un raccourci pratique, qui peut également être décliné et observé dans de nombreux autres contextes. Considérons, par exemple, que les ventes d’armes françaises à l’Égypte sont passées de 39,6 millions d’euros en 2010 à 1,3 milliard d’euros en 2016. Et ce malgré le fait qu’en août 2013 le Conseil des affaires étrangères de l’Union a clairement indiqué que les États membres sont tenus de suspendre les exportations vers l’Égypte de toute arme, ou instrument, pouvant être utilisé à des fins de répression intérieure. Ou, pour en rester à l’Italie, rappelons l’énorme quantité d’armes produites par le groupe Leonardo – dont le principal actionnaire est l’État italien – qui sont exportées vers l’Égypte. Ajoutez à cela le fait qu’ENI est aujourd’hui le producteur de pétrole et de gaz le plus important en Égypte, et qu’il est responsable de l’extraction de 40 % de tout le pétrole brut de ce pays. Il semble donc évident que les protestations liées au cas de Giulio Regeni, ou en faveur de l’octroi de la nationalité italienne à Zaki, ne sont que des miroirs face à ces contrats à milliards, qui ont beaucoup plus de poids aux yeux du régime au pouvoir au Caire.

Indépendamment de l’implication de divers acteurs internationaux, le cessez-le-feu n’a pas résolu les causes profondes qui ont contribué à la déflagration de cette dernière phase du conflit. Existe-t-il des bases pour faire un pas vers une éventuelle négociation de paix, ou faut-il croire que la trêve tiendra sans que rien ne change ?

L’arrêt des missiles et des roquettes était certainement la priorité. Il faut cependant éviter que le rétablissement de l’ordre signifie que la composante juive-israélienne pourra retrouver une vie sensiblement paisible et garantie dans les principaux droits, tandis que des millions de Palestiniens pourront continuer à être soumis à une violence structurelle, en quelque sorte invisible : elle n’est en effet visible que pour ceux qui veulent bien la voir.

L’arrêt des missiles et des roquettes était certainement la priorité. Il faut cependant éviter que le rétablissement de l’ordre signifie que la composante juive-israélienne pourra retrouver une vie sensiblement paisible et garantie dans les principaux droits, tandis que des millions de Palestiniens pourront continuer à être soumis à une violence structurelle, en quelque sorte invisible : elle n’est en effet visible que pour ceux qui veulent bien la voir.

Lorenzo Kamel

Permettez-moi également d’ajouter que ce que nous avons vu ces derniers jours est porteur d’une leçon claire : les extrémistes de toute obédience se nourrissent et ont besoin les uns des autres. Trop de gens ont investi beaucoup d’énergie dans la tentative réussie de déshumaniser les autres. En ce qui concerne les négociations de paix, il est probable que dans les mois et les années à venir, nous assisterons à une nouvelle augmentation des tentatives visant à promouvoir une solution au conflit basée uniquement sur le respect des droits de l’homme, dans le contexte d’un seul État binational. Abandonner ou saper le principe d’autodétermination du peuple palestinien est toutefois risqué. Comme l’a noté Sam Bahour, dès lors que la lutte est réduite exclusivement à une tentative d’obtenir des droits civils, « la partie est terminée, même si la lutte pour obtenir des droits complets se poursuit pendant encore cent ans ». Toute approche visant à soutenir le respect des droits de l’homme et des droits civils doit nécessairement être liée aussi à l’affirmation du droit à l’autodétermination, tant du peuple israélien que du peuple palestinien.

Il est donc légitime de se demander dans quelle direction ceux qui n’ont pas abandonné l’idée qu’il y a encore de la place pour l’affirmation d’un minimum de justice sont appelés à investir leurs énergies. La reconnaissance de l’existence d’un État palestinien – y compris la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza – par tous les pays membres de l’Union européenne, qui est actuellement le principal partenaire commercial d’Israël ; la mise en œuvre d’une politique plus efficace de « différenciation » entre Israël et le territoire palestinien occupé ; et l’imposition de sanctions économiques et politiques strictes à l’encontre de tout acteur hostile à un consensus international : aucune de ces politiques n’est en soi susceptible de conduire à l’instauration d’une paix durable, mais chacune d’entre elles constitue une étape nécessaire dans cette direction.

L’alternative est de continuer à prétendre que les annexions sélectives ne se poursuivront pas, et que des millions d’êtres humains pourront vivre pendant encore cinquante ans sans droits et sans avenir : en plus d’être une profonde injustice, ce serait une aide supplémentaire pour les extrémistes de tous bords.