Raconter la Commune par la guerre sociale

Le 27 septembre 1871 d'un congrès de la Ligue de la paix et de la liberté tenu à Lausanne, la parole est confiée est à André Léo, pseudonyme de Léodile Béra, journaliste et romancière française membre de l’Internationale et réfugiée à Bâle. Relire aujourd'hui le discours qu'elle prononce à propos de la Commune est une occasion de faire le départ entre une mythologie établie par les vainqueurs pour discréditer l’expérience de la Commune, et la vision de ses partisans.

Auteur
Alice de Charentenay
Cover
Barricade de la Chaussée Ménilmontant, 18 mars 1871 (musée Carnavalet, domaine public)

Le 27 septembre 1871 a lieu à Lausanne un congrès de la Ligue de la paix et de la liberté. Formée en 1867 à Genève, l’organisation s’inscrit dans le droit fil d’un romantisme politique vivace au XIXe siècle, qui lui inspire son pacifisme. Elle concurrence l’Alliance internationale de la démocratie socialiste (bakouniniste), qui elle-même a rejoint pour un temps l’Association internationale des travailleurs (dominée par les marxistes). Ce jour-là, la ligue invite les communards (ou communeux…) réfugiés pour beaucoup en Suisse à s’exprimer sur leur expérience de la guerre civile parisienne. La parole est confiée par eux à André Léo, pseudonyme de Léodile Béra, journaliste et romancière française membre de l’Internationale et réfugiée à Bâle.

L’intérêt de ce discours réside notamment dans le scandale qu’il suscite : dès les premières minutes, la communarde est chahutée puis interrompue par l’assistance. Pourquoi ? On lui reproche de ne pas respecter l’ordre du jour. Étonnant : il s’agissait de « la question sociale ». Plus vraisemblablement, André Léo propose de basculer d’un paradigme idéaliste, celui de la paix avant tout, à une analyse qui refuse les oppositions formelles entre république et monarchie, entre aristocratie et bourgeoisie : sous des formes différentes et des apparences soignées, il s’agit toujours de l’exploitation du travail par le capital. La lutte sociale, et à la limite la lutte de classe armée, s’avèrent selon elle le dévoilement d’une guerre autrement violente, celle des profiteurs contre les travailleurs. C’est pourquoi, à la publication, André Léo intitulera son discours La Guerre sociale : « car les aristocraties ne peuvent pas exterminer le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties. »

Nous proposons de nous arrêter ici sur deux moments du discours. Son ouverture interrompue d’abord, qui constitue une apologie de la Commune : en racontant et défendant l’insurrection, il s’agit de faire pièce au récit dominant, celui du gouvernement victorieux de Thiers. Dans son développement ultérieur, la position d’André Léo présente ensuite des nuances intéressantes : partisane, avec Vallès, Varlin ou Courbet, de la malheureuse « minorité » de la Commune, elle déplore les « enfantillages démolisseurs » de la colonne Vendôme, ou le plagiat de Terreur mené par le Comité de Salut public et la « majorité », emmenée par Raoul Rigault ou Théophile Ferré.

Lire ce discours est une occasion de départager, aujourd’hui encore, entre une mythologie établie par les vainqueurs pour discréditer l’expérience de la Commune, et la vision de ses partisans. C’est aussi percevoir les nouvelles lignes de fracture de la gauche, qui depuis Paris la recomposent dans toute l’Europe pour les années à venir…

« Mesdames, Messieurs,

En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s’est formée, elle était l’expression en Europe, et surtout en France, d’une pensée très morale, très juste, qui s’étonnait de trouver encore dans le code des nations civilisées, ou se disant telles, des lois de la guerre ; qui s’indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre, prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être, en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux qui disposent de la vie des hommes, et qui n’écoutent qu’eux-mêmes et leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l’opinion, fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement, il n’en n’est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le sentiment des maux de la guerre et de leur folie s’était propagé rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans la stupéfaction, dans l’indignation, que causa en France la déclaration de guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le reconnaissez : les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent ; elles vivent et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous n’hésitez pas, et votre œuvre est définie, aussi bien que votre action.

Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n’aviez pas songé, et qui dépasse l’autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la guerre civile.

Elle existe en France depuis 1848 ; mais beaucoup s’obstinaient à ne pas la voir. Aujourd’hui, quel sourd n’a entendu les canons de Paris et de Versailles ? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris ? – Quel aveugle n’a vu ces charretées de cadavres qu’on transportait, le jour d’abord, puis la nuit ; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l’on conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les mitrailleuses ? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que l’on insultait, que l’on crossait, que l’on courbait à genoux, à la honte de l’humanité, sur le chemin de Versailles ? Qui n’entend dans son cœur (à moins de n’en pas avoir) le cri de ces 40.000 transportés sans jugement, entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports ?

On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Étant si coupable, on a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d’entendre. Depuis quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d’infamie les causes qu’elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations, ces calomnies. On a flétri du nom d’assassins les assassinés, de voleurs les volés, de bourreaux les victimes.

Je sais ce qu’on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j’ai déploré, j’ai maudit l’aveuglement de ces hommes – je parle de la majorité – dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause.

Quelle souffrance, jour à jour, à la voir périr ! Mais aujourd’hui, ce ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai, j’ai besoin de les rappeler à ma mémoire.

Un tel débordement de crimes a passé sur eux qu’on ne les voit plus. Une telle débauche d’infamies a succédé à ces fautes, qu’elles sont devenues honorables en comparaison.

Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce sujet dans beaucoup d’esprits, de mettre en regard, le plus succinctement possible, les actes des deux partis. Car il s’agit pour vous à mon sens, de prendre parti dans ce drame terrible, qui n’est pas fini, qui ne finira pas de longtemps, et qui n’admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à ces massacres, à ces violences.

De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris ? De pillage, de meurtre, d’incendie. Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c’est une calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d’exemplaires, avec l’argent de la France, pour tromper la France. Il n’y a pas eu de pillage.

Il y a eu des mesures financières contestables, soit ; moins contestables peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier1 ; mais quelques confiscations arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et l’ordre – je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et la décence, un ordre tout différent de l’ordre du luxe, du despotisme et de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à Paris – l’ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout entier dans la main du pauvre.

Ceux qui l’ont habité le savent. S’il y a eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été l’objet de persécutions personnelles regrettables – je ne prétends pas tout excuser, je dis la vérité et je compare. – Certaines gens vous parleront des dangers qu’ils ont courus.

Interrogez-les bien : ils n’ont subi que leurs propres frayeurs. Qu’ils vous montrent leurs blessures. Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations ont eu lieu. –  Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces accidents ? Tous les services étaient désorganisés et l’on a eu moins de deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre. Certes, il restait beaucoup à faire ; mais le temps a manqué. Au moins régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale. Au ministère de l’instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en livrée qu’avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout faire, un employé d’antichambre et un portier.

Depuis, que s’est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir des gens de l’ordre ? Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis. J’ai beaucoup de faits particuliers ; je n’en citerai qu’un général. Tous ceux qu’on fusillait étaient dépouillés de ce qu’ils portaient sur eux, argent et bijoux. Et l’argent, et souvent les bijoux, étaient distribués aux soldats, prime de meurtre.

Les meurtres, il n’y en a pas eu sous la Commune, sauf l’exécution aux avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la guerre.

Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93, que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, en décrets. Ce fut de la pose.

La loi des otages ne fut pas appliquée, grâce à la minorité ; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de ces copistes de la Terreur, qui en dépit d’eux-mêmes étaient de leur temps et de leur parti – car la démocratie actuelle est humaine. La loi des otages ne fut appliquée que le 23 [mai 1871] au soir, quand le pouvoir communal n’existait plus de fait (sa dernière séance est du 22).

Ces exécutions eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Rigault et de Ferré, deux des plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque-là n’avaient cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.

[…]

Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points certains doivent être établis :

1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l’on s’en est servi d’une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.

2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.

3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l’ont été que pour les nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu’on leur impute de brûler Paris. Les soldats s’introduisaient par derrière dans les maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur les défenseurs. Il fallait donc : ou brûler ces maisons à l’intérieur, ou abandonner le combat.

Quant à l’incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de justice, de la Légion d’honneur, etc., le nom des coupables n’est pas connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture de police, au mois de novembre précédent ; quand on songe à l’intérêt qu’avaient telles gens à la destruction de certains papiers ; aux agents de Versailles qui remplissaient Paris ; à l’intelligence des flammes, qui ont respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été irréparable ; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui si elle n’approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des réclamations de Paris ; au danger dès lors qu’offrait l’exécution du plan d’extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que caressé par une haine implacable, – danger tel que le vainqueur pouvait succomber par sa victoire – on comprend qu’un grand crime, attribué aux fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette extermination, ces vengeances ; et l’on peut soupçonner, sous cet incendie de Paris, un des plus épouvantables mystères que l’histoire ait à pénétrer.

[…]

Les monarchistes, on le sait bien, n’eurent jamais de patrie, pas plus que leurs princes ; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue, accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci des faux républicains du 4 Septembre n’est pas l’ennemi national, c’est la démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi ; entre rois et conservateurs on s’arrange toujours ; le pis est de payer, et c’est le peuple que cela regarde ! Mais la démagogie ! mais le socialisme ! Grands dieux ! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner ! Se voir disputer cette oisiveté dorée, qu’on a conquise, au prix, déjà, de tant d’autres capitulations ! – Ils n’eurent plus que cet objet, que cette peur, et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le pays à l’abîme où l’avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du vieux monde.

Paris surtout, Paris ! c’est lui qui excitait leur terreur. Paris socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et s’administrant lui-même ! Ce génie si longtemps captif, et même alors dangereux ! enfin délivré ! Quel exemple ! Quelle propagande ! Quel péril !

[…]

C’est ainsi qu’on excitait la France contre Paris, qui avait fait la République et la voulait maintenir. C’est ainsi qu’on flétrissait la victime avant de l’exécuter, et qu’on ruinait autour d’elle toutes les sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l’aveu de tous les journaux modérés, l’attaque du 18 mars fut une provocation. Le départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l’enlèvement des caisses et de tout le matériel de l’administration, montre un plan arrêté d’avance. L’émeute devint une révolution. Le grand courage du petit machiniste de ce drame ne faiblit pas.

[…]

J’ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes – si l’on persiste à lui attribuer l’exécution des otages, qu’elle n’a pas ordonnée – et de l’autre, j’en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15.000 – beaucoup disent 20.000. – Mais qui peut savoir le compte des morts dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la règle est le plus ou moins d’ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur politique de l’officier ? Demandez aux familles qui cherchent en vain un père, un frère, un fils disparu, dont elles n’auront jamais l’extrait mortuaire. 

[…]

Vous croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de l’intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le sauveur de l’ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce triple but ?

Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du pauvre les frais de la guerre ? et qui ne trouvent pas mieux à imposer, autre part, que les besoins de la pensée ? Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes ? Est-ce par ses meurtres, ses insultes, ses proscriptions ?

On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l’industrie. Déjà dépeuplé par le cimetière, l’atelier devient désert par l’émigration, qui pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter à l’étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois, comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l’édit de Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances ; aujourd’hui pour des appétits.

Votre conviction à tous est qu’il n’est d’autre issue à la période fatale où nous sommes, que par l’éducation populaire, il faut – il n’y a pas de milieu – vivre du suffrage universel, ou en mourir. S’il reste dans les ténèbres où il est plongé, nous en mourrons – et l’on ne saurait nier que la France déjà n’en soit bien malade et bien diminuée.

[…]

Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont difficiles à convaincre.

La France, abandonnée à l’étranger ; les trahisons et les malversations de 1870 ; l’armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l’égorgement de Paris, la terreur tricolore, l’instruction publique aux prêtres, la presse aux financiers, la justice aux entremetteurs, l’armée aux assassins, l’administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire de mieux une monarchie ? Cessons de nous acharner sur les effets au profit des causes.

Le trône n’est autre chose qu’une barricade à l’usage des aristocraties. Il occupe l’ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer qu’il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et travailler immédiatement à en rebâtir un autre.

* * *

[…]

Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes, c’est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que cette question de liberté et d’égalité, dont je parlais tout à l’heure. Je ne puis songer à la traiter ici avec étendue ; je veux seulement indiquer un fait aussi vrai que peu compris généralement : c’est que la plus grande partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre autant que le peuple du régime actuel du capital.

[…]

Cette loi du capital est donc de nature aristocratique ; elle tend de plus en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains ; elle crée fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales ; elle est donc non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique ; elle sert l’intérêt de quelques-uns contre l’intérêt de tous. Elle est une des expressions, non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur terre comme au ciel, en religion comme en politique, n’admet toujours qu’un petit nombre d’élus. Elle est donc en opposition avec la conception nouvelle de la Justice ; avec la tendance irrésistible qui fait tout pencher en ce temps-ci du côté du nombre ; avec cet instinct qui de plus en plus pénètre les masses – instinct dont il faudrait se hâter de faire une morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en puissance, il s’en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être.

Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l’intérêt même de la plupart de ceux qui la défendent ; avec l’intérêt de tous ceux qui n’ont pas trouvé dans leur berceau la clef d’or qui ouvre les portes de la vie.

Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être, dépend plus que le manœuvre du bon plaisir et de la faveur des capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune, elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le flot la fuit, espère toujours, – ou ne se désaltère qu’au prix de ces complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le malheur de ce temps.

Pour beaucoup d’esprits, cependant, cette loi du capital est fatale, insurmontable. – C’est la superstition du fait. – Il n’y a rien de fatal contre la justice. Des solutions ont été proposées ; elles sont à examiner sans parti pris.

[…]

Une doctrine qui proclame le droit des déshérités, qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit nécessairement attirer à elle, non pas seulement, – et malheureusement pas assez, – le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l’ordre actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées, légitimes ou non, saines ou malsaines.

Ainsi, Madeleine, Simon, les Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela… dans l’Évangile. Au club, on s’indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les pécheurs de Jésus étaient repentants ; les nouveaux ne le sont guère. Mais que fait cela ? La démocratie est une guérisseuse ; elle traîne à sa suite un hôpital. C’est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n’avait que ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts, ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu’elle s’entend si bien à produire ! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre, crient les choses insensées ; qui éblouissent aisément le peuple par une rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens ; qui, pour le plaisir de se faire chefs, l’entraînent à des entreprises folles et désastreuses ; qui, au lieu de le porter à la réflexion, de l’instruire dans la justice, n’excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de collège qui, n’ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de livre, font, de l’idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de Salut public, son contraire.- Car, ce qu’on ne sait pas assez, ce qu’il faut dire et redire, c’est que la révolution du 18 Mars n’a point été aux mains du socialisme, comme on l’affirme avec intention ; mais encore et toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa majorité, composée surtout de journalistes, d’hommes de 1848, d’étudiants, de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois, protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa direction.        

Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres, – ce qui d’ailleurs est le fait de tous les partis,- qu’importent les personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de travailler ardemment à leur réalisation ? En ce monde, et en ce temps, le combat est partout ; mais il faut combattre ou périr.

Sources
  1. Ministre des finances depuis février 1871, Augustin Pouyer-Quertier négocia le traité de Francfort et l’indemnité d’occupation de cinq milliards versée par la France à l’Allemagne ; il haussa les impôts pour la payer.
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