Cet essai autour de l’année 1520 poursuit plusieurs objectifs, reliés entre eux par un fil conducteur. L’idée qui sous-tend l’ensemble est qu’un changement civilisationnel majeur se produit à cette époque, et que ses traits les plus définissables prennent corps en 1520, même si certains étaient déjà présents en filigrane dans un passé plus ou moins proche. L’idée d’un tournant historique,en 1520 est atypique également, eu égard aux conceptions classiques de l’Histoire reposant sur des événements emblématiques et des mutations longues. La plupart des dates-clés sont des témoins d’événements fondateurs, qui consacrent ou initient des changements opérés sur un temps long. On peut rappeler plusieurs exemples  : 476 marque la fin de l’empire romain d’Occident, en déclin depuis deux siècles ; l’an 800 le couronnement de Charlemagne comme empereur, triomphe d’une monarchie barbare à l’apogée de sa puissance et renouant avec un passé fantasmé  ; 1453 la chute de Constantinople, annonçant la disparition d’une civilisation autrefois brillante  ; 1492 la découverte du Nouveau Monde, jalon primordial de l’élan de colonisation qui caractérise l’époque moderne. Toutes ces dates ont une signification  : la fin d’une époque ou le commencement d’une nouvelle ère. L’année 1520 n’a jamais été comptée au nombre de ces années majeures, elle est aussi pourtant une année de transition, à ceci près qu’elle ne se caractérise pas par un seul événement d’importance, mais par une accumulation de faits qui font basculer le Moyen Âge dans la Modernité.

Quatre thématiques fortes, et liées entre elles par plusieurs types d’intérêts croisés et de connexions, sont abordées : la ronde des couronnes sur le territoire européen  ; les explorations et le début du partage du monde entre puissances européennes  ; la mutation des arts qui oppose la tradition séculaire gothique à l’art italien de la Renaissance, sous l’arbitrage des princes  ; enfin la crise socio-religieuse qui crispe les rivalités entre catégories de population et entre nations.

L’échiquier politique sur le sol de la Chrétienté pourrait se résumer de prime abord à la rivalité naissante entre Charles Quint et François Ier, avec en arrière-plan les menaces latentes que constituent l’Angleterre et les Ottomans, qui changent le simple duel franco-impérial en un complexe processus de tractations et d’influences, où les plus forts ne sont pas forcément les maîtres du jeu. Ces rapports de force, concentrés sur le sol de ce qui devient peu à peu l’Europe, tendent à déborder sur des territoires plus exotiques, en Méditerranée et au Proche-Orient, mondialisant peu à peu un conflit dynastique d’origine locale. Si Charles Quint et François Ier rêvent d’Empire universel, ils ne découvrent que peu à peu les dangers de la diplomatie, en pleine mutation depuis la fin du XVe siècle et dont le Camp du drap d’Or montre l’aspect le plus clinquant, mais marque aussi la fin de vieux mode d’échanges, supplantés par des mécanismes nouveaux, et l’émergence corollaire de nouveaux partenaires impensables jusqu’à peu auparavant, notamment Soliman le Magnifique à Constantinople, qui rêve tout autant que les chrétiens d’étendre son empire.

L’année 1520 n’a jamais été comptée au nombre de ces années majeures, elle est aussi pourtant une année de transition, à ceci près qu’elle ne se caractérise pas par un seul événement d’importance, mais par une accumulation de faits qui font basculer le Moyen Âge dans la Modernité.

Guillaume Frantzwa

Aux tensions qui agitent l’Europe naissante en 1520 s’ajoutent les crispations d’une dynamique d’expansion agressive. L’Espagne et le Portugal, cherchant un nouveau souffle pour leurs populations encore avides de conquêtes au sortir de la Reconquista, ont procédé à une distribution du monde connu en deux zones d’influence. Chacun construit à sa manière un empire mondial, qui en fait les chefs de file de la Chrétienté aux yeux du monde extérieur, et assure leur prospérité pour les siècles à venir. Les limites de leurs capacités d’invasion et de contrôles ouvrent d’ores et déjà la possibilité pour d’autres puissances de prendre leur part dans la revendication de terres nouvelles. Le Portugal étend sa domination du Brésil à la Chine par un réseau de comptoirs et de forteresses maillant les côtes d’Afrique et de l’Inde, tandis que l’Espagne se livre à l’occupation systématique du Mexique. L’immensité de la tâche permet à la France et à l’Angleterre notamment de s’insérer dans les angles morts laissés par les deux thalassocraties ibériques, en attendant de futures opportunités d’expansion. L’exploration se nourrit d’ambitions commerciales, territoriales et religieuses, mais offre aussi aux savants l’opportunité de revoir la gamme des savoirs. Le repérage de nouvelles terres, de nouvelles mers et de nouvelles ressources incite à repenser totalement les systèmes de classification des savoirs, et débouche sur les premières avancées substantielles vers une rationalisation des sciences.

Complémentaire du bouleversement scientifique, les arts sont lourdement influencés par les questionnements des érudits, et le besoin de réinvention savant se combine à deux mouvements bien distincts de rénovation des formes esthétiques, l’un revitalisant la vieille tradition gothique à partir des centres urbains de Flandre, et l’autre remettant au goût du jour les modèles de l’ancienne Rome depuis l’Italie. Loin d’être en déclin, l’art médiéval brille toujours de tous ses feux en 1520, mais voit apparaître la concurrence récurrente d’un art à l’antique que les princes tendent à s’approprier, et donc à promouvoir, en grande partie pour des raisons politiques. Ces choix issus d’impératifs idéologiques se répandent par le biais des réseaux de la noblesse de cour et du clergé, et participent à l’expression des partis politiques et des sensibilités intellectuelles.

Résonnant avec les clivages entre deux arts qui se font face en Europe, la Chrétienté connaît une grave crise depuis plusieurs années, et 1520 voit le moment d’une rupture définitive entre Luther et la papauté. L’ambition de réforme religieuse –  caractéristique d’une société en proie à la peur de la mort, au doute envers ses cadres, et aux rêves d’âge d’or  – explique une grande partie des rivalités politiques, le besoin d’expansion et les évolutions du goût, et conduit à un éclatement de la Chrétienté, comprise jusqu’ici comme une civilisation unie autour d’us et coutumes religieux très structurants, en une Europe des nations fragmentée et encline à expérimenter des formes de gouvernement plus radicales et moins moralisées. La crise sociale influe ainsi directement sur les modèles politiques, en mettant en avant la raison d’État, et en supprimant le cadre régulateur que constituait l’Église au Moyen Âge. La dissolution des repères communs mène à la scission des chrétiens en plusieurs camps opposés, et inaugure de nouveaux rapports de force qui régiront l’Europe moderne, avec toutes ses conséquences sur l’ordre mondial.

Loin d’être en déclin, l’art médiéval brille toujours de tous ses feux en 1520, mais voit apparaître la concurrence récurrente d’un art à l’antique que les princes tendent à s’approprier, et donc à promouvoir, en grande partie pour des raisons politiques.

GUILLAUME FRANTZWA

Les quatre parties de cet essai aboutissent à la conclusion que l’époque moderne se démarque du passé par des ruptures plus ou moins violentes, mais qui toutes sont le fruit de revendications médiévales. Les rois d’Europe songent à reconstituer un empire universel, vieux rêve médiéval de restaurer Rome, tandis que la colonisation s’abreuve de l’élan exalté de la Reconquista et de la soif d’épices généralisée par le vieux commerce méditerranéen. Le tout se déroule dans un décor mouvant, dont les deux doctrines esthétiques prétendent chacune incarner une tradition revivifiée, alors que la société implose sous la pression d’un large groupe souhaitant revenir à un monde perdu idéalisé, apparenté de très près au désir de réforme religieuse qui est un héritage de l’ecclésiologie médiévale. La contradiction à l’œuvre en 1520 dessine donc un panorama complexe, dont les conséquences sont encore sensibles pour certaines jusqu’à l’époque contemporaine, et justifient en partie la mise en place de structures de régulation supranationales pour résoudre les dissensions accouchées de l’Europe moderne.

Le ballet diplomatique, prélude à l’affrontement

Les deux souverains rivaux, soucieux de conforter leurs positions respectives, tentent d’améliorer la gestion de leurs domaines et de se ménager des soutiens. Dans ce domaine précis, un ensemble de manœuvres se met en place dans les deux camps afin de nouer des alliances. L’empereur veut récupérer le duché de Milan et le duché de Bourgogne, tandis que François Ier veut étendre sa domination sur Naples. 1520 n’est pas une année de guerre, mais de mouvements tactiques. Les opérations de François Ier répondent aux ouvertures de Charles Quint en direction des voisins de la France, dans un jeu de tractations feutrées où les banquiers croisent les ambassadeurs, tels les nombreux financiers et émissaires traversant la Manche en 1520 pour préparer et mettre sur pied le Camp du Drap d’Or.

Pour augmenter les chances de succès, recruter des troupes ne suffit pas. Il faut également compter sur le soutien d’alliés pour livrer bataille, ouvrir un nouveau front ou simplement intimider l’adversaire. Marignan n’aurait pas été gagnée sans les renforts de Venise et le roi n’aurait pas inauguré son règne par un tel succès s’il n’avait pu briser ensuite le front de ses ennemis en supprimant du jeu les Suisses et en amadouant la papauté. Le résultat en a été un compromis acceptable, mais peu fiable dans la durée. Les Habsbourg renoncèrent au Milanais, de toute manière perdu, contre la garantie que le roi cesserait de revendiquer Naples, le tout avec une promesse de règlement des conflits frontaliers dans les Pyrénées et un mariage entre le jeune Charles d’Espagne et une princesse française1. Il est donc clair que les guerres se gagnent désormais autant par les armes que par la diplomatie, dont l’importance est singulièrement accrue depuis le début des Guerres d’Italie. Là où l’on se contentait au Moyen Âge de négocier un traité de souverain à souverain après une victoire décisive, on recourt désormais à des ambassadeurs. On cherche le compromis, plus ou moins équitable selon le sort des armes, pour préparer des victoires futures. La conception même de la guerre évolue, passant d’un simple affrontement brutal entre des ambitions contraires pour correspondre davantage à la définition classique de Clausewitz –  mais que n’aurait pas renié Machiavel  – d’une continuation de la diplomatie par d’autres moyens.

Il est clair que les guerres se gagnent désormais autant par les armes que par la diplomatie, dont l’importance est singulièrement accrue depuis le début des Guerres d’Italie.

GUILLAUME FRANTZWA

L’Empire constitue un réservoir de vassaux que l’empereur contrôle avec plus ou moins de facilités2. Charles Quint confirme çà et là les privilèges des petits princes pour rassurer les Allemands échaudés par les démonstrations militaires de 1519. Cela ne constitue cependant pas une grande sécurité. Il est plus loisible de recruter des mercenaires en masse, les fameux «  lansquenet s », en soutien des troupes espagnoles et flamandes. Le Nord et l’Est de l’Europe sont trop éloignés et trop troublés pour peser encore3. Parmi les autres réserves d’hommes éventuelles, la Suisse reste dans les esprits malgré son écrasement à Marignan. Un nouveau traité d’alliance entre l’empereur et les cantons suisses fut signé le 29 octobre 1516, contrecarré un mois plus tard par la paix de Fribourg, qui devait exclure les Suisses des conflits incluant la France. L’année suivante Henri VIII et le jeune Charles Quint, encore seulement roi d’Espagne, furent mis à contribution pour le paiement d’une pension de trente mille livres, avancée pour garder la faveur des Suisses4. L’alliance avec l’empereur fut dès lors confirmée en 1519, au grand dam de la France. Toutefois, les Suisses n’étaient pas remis de la saignée de 1515, et ne pouvaient en rien peser dans un avenir proche. Ils se désengageront de la guerre naissante en 1521 par un traité d’alliance perpétuelle avec la France5. Celle-ci, loin de se contenter des cantons, s’attache de son côté à trouver des soutiens et à renforcer ses liens vassaliques à l’étranger, a fortiori en direction des principautés frontalières. Outre la vieille alliance écossaise6, de peu de résultat jusqu’ici –  le roi s’étant fait tailler en pièces par les Anglais en 15137  – la France s’est adjointe Venise lors de la dernière guerre, lui assurant la possession de plusieurs villes du Milanais. La Sérénissime est bien entendu consciente qu’en cas de débandade des Français, son tour viendra. Sa force de frappe reste cependant purement locale et ne jouera pas en cas de déplacement du conflit en France. Le pape Léon X est de facto sous protection de François depuis le traité de Viterbe de 1515. Opposant de peu d’influence à l’élection de Charles Quint8, les affaires impériales préoccupent pourtant Sa Sainteté de plus en plus à mesure que le parti de Luther fait souche dans la population. Son ralliement à la France est donc précaire au long terme, mais lui permet de contrôler Florence9. Le duché de Lorraine, dirigé par un prince proche de la cour de France mais attaché à son autonomie, se voit rappeler son devoir d’hommage pour le Barrois en 152010. La Lorraine, État tampon entre les deux plus puissants souverains de l’Europe, est en posture délicate, d’autant qu’elle est vassale de la France et de l’Empire à la fois pour ses différents territoires sur les deux rives de la Meuse. Cet entre-deux est dangereux, mais laisse aussi une marge de manœuvre dont les ducs joueront à l’avenir pour servir leurs propres ambitions d’indépendance11. Par l’héritage de René Ier, le duc Antoine aussi se prétend roi de Sicile et de Jérusalem, un titre que la France tolère encore car elle a besoin d’une province alliée ou du moins neutre entre elle et le vaste Empire12. Quelques places sont également sécurisées dans le secteur, notamment Sedan, principauté ralliée à la France13. Le duché de Savoie est encore plus embarrassé que la Lorraine, car il se trouve directement sur la route de l’Italie et n’a donc aucune possibilité de neutralité, alors même que le duc a pour demi-sœur la mère de François Ier et que la duchesse douairière –  l ’une des trois douairières qui grèvent les ressources du duc  – est l’influente Marguerite d’Autriche, tante de Charles Quint. La tension est d’autant plus palpable que Louise de Savoie lorgne avidement sur le duché. Le royaume de Navarre quant à lui fait l’objet de tractations visant à sécuriser la frontière pyrénéenne, en litige depuis longtemps14. Les revendications et protestations de part et d’autre n’aboutissent cependant nullement, et c’est ce différend qui met le feu aux poudres dès l’année suivante.

Le souverain qui a le mieux tiré partie du renversement de la conjoncture politique est probablement le roi d’Angleterre Henri VIII. Bien connu depuis dix ans comme une force dont l’orientation politique varie selon les offres de ses partenaires et la situation du moment, il n’est pas en mesure d’attaquer seul la France, mais peut être d’une aide cruciale pour remporter la victoire15. Dans une préfiguration guerrière du Camp du Drap d’Or, Henri VIII s’est déjà rendu en France pour attaquer son rival et en remontrer aux autres cours d’Europe. L’épisode se passe en 1513, lors de la guerre de la Ligue de Cambrai. Le roi d’Angleterre a débarqué en France à la tête d’une forte armée et a mis le siège devant Thérouanne en juillet. Il est alors rejoint en août par l’empereur Maximilien à Aire-sur-la-Lys16. Le camp du roi à l’arrivée de l’empereur est paré pour l’occasion  : le roi revêtu d’une cuirasse trône sous une tente de drap d’or, tandis que ses courtisans eux-mêmes se couvrent d’habits d’or. L’empereur n’est pas à son avantage, même si sa participation militaire est essentielle. Ayant connu d’importantes difficultés face aux Français, Henri a besoin des troupes impériales pour culbuter les renforts français à Guinegatte – la bataille fut nommée la «  Journée des éperons  » par la noblesse française dépité –  avant de s’emparer enfin de la ville. Une fois Thérouanne démantelée, l’invasion se poursuivit vers Tournai, qui fut également prise en septembre, tandis que des fêtes fastueuses –  le roi jouant d’instruments et dansant des nuits entières pour prouver sa maîtrise et sa vigueur  – étaient données à Lille par Marguerite d’Autriche en l’honneur des deux souverains alliés. L’Angleterre put conserver Tournai et la fortifier en vue d’une occupation définitive, jusqu’à la paix de 151817, consécration diplomatique de l’Angleterre qui vole la vedette aux grandes puissances en devenant l’artisan du traité de Londres, traité multilatéral censé garantir la paix internationale avant un grand projet de croisade contre les Turcs. Ce premier précédent de 1513, tout de draps d’or, de danses et de faits d’armes, annonce un roi très ambitieux, féru de courtoisie chevaleresque, et qui ne craint pas de froisser ses rivaux, fussent-ils des alliés de circonstances. François Ier en fera les frais à son tour, dans un cadre très ressemblant à celui esquissé pour Maximilien.

Le souverain qui a le mieux tiré partie du renversement de la conjoncture politique est probablement le roi d’Angleterre Henri VIII.

GUILLAUME FRANTZWA

La négation de l’Église, négation de l’ordre établi

L’abaissement des valeurs chrétiennes en-deçà des principes de gouvernement a des implications plus profondes encore que la simple cohésion entre royaumes. En rejetant tout le système politique élaboré par l’Église au cours des siècles, c’est tout le fonctionnement du monde catholique qui est mis à bas  : la théorie politique influe sur les catégories sociales, lesquelles ont besoin de nouvelles règles comportementales. On l’a vu, le rejet de l’ancienne Chrétienté s’appuie en 1520 sur des ruptures politiques, comme c’est le cas chez les princes allemands, ou encore en Scandinavie, mais la société occidentale est bel et bien mûre pour des changements profonds dans son fonctionnement. Luther n’est que le déclic qui permet à la machine de s’emballer. Une réaction en chaîne rebat ainsi les cartes de tout un mode de vie.

L’Église a une longue présence dans la vie des fidèles. Elle est installée depuis les origines sur les ruines de l’Antiquité, définitivement disparue avec la christianisation des campagnes et des fêtes populaires. Ce n’est pas sans raison que Childebert Ier, un des Mérovingiens des tout premiers temps du Moyen Âge, fait abattre les derniers temples païens, tandis que Charlemagne s’empresse de massacrer les Saxons qui résistent à l’évangélisation. Ces deux rois, chacun à leur manière, s’appuyaient sur l’Église pour consolider leur pouvoir en un temps où il n’y avait plus ni repère fixe ni institution stable hors de l’Église. Dans la même veine, l’instauration de la dîme en 585 a mis chaque contribuable sous le pouvoir du clergé en le contraignant de payer un impôt dans une paroisse fixe, et l’a forcé au passage à s’attacher à un terroir, un environnement, et plus tard un seigneur avec les premières mottes castrales vers 900. En cela, la garde du clergé contribue à conserver la population sous contrôle des pouvoirs temporels. Ce verrou, commode au demeurant pour l’entretien du clergé, n’est plus nécessaire en 1520.

En rejetant tout le système politique élaboré par l’Église au cours des siècles, c’est tout le fonctionnement du monde catholique qui est mis à bas  : la théorie politique influe sur les catégories sociales, lesquelles ont besoin de nouvelles règles comportementales.

GUILLAUME FRANTZWA

La moralisation de la vie publique et des élites occidentales, d’essence guerrière, est le deuxième frein qui promeut le contrôle de l’Église sur la société. Si les chevaliers n’ont plus le droit de monter en selle pour aller couper des têtes chez le seigneur voisin à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, c’est une conséquence des restrictions ecclésiastiques. Les paysans, exposés au bon vouloir des guerriers de l’an mil, ne bénéficient d’aucune protection en dehors de la relative sécurité assurée par leurs seigneurs respectifs sur leurs terres. Le clergé a une vue plus large et se focalise sur une mission  : la paix. S’il n’est pas possible de suspendre toute violence et toute guerre aux niveaux local et national, il reste à sa portée d’imposer des limites et de ménager des tampons, des délais et des obligations centralisées dans la personne des dirigeants de la société, à savoir les suzerains des différents réseaux féodaux. En 989, face à l’affirmation du pouvoir des seigneuries locales, le premier concile de la Paix de Dieu, à Charroux, lançait ainsi un mouvement de reprise en main des élites laïques en jugulant leur capacité de nuisance et en leur donnant une éthique. Les guerriers sont appelés à former une militia Christi, dont les rites formels se structurent peu à peu et sont cautionnées par le clergé. Une trentaine d’années plus tard, l’impulsion avait pu aboutir à l’établissement des règles plaçant les seigneurs féodaux sous la présidence des rois, dans une relation alors contractuelle qui avait l’avantage de limiter les dérives et de rendre une forme de suprématie aux souverains affaiblis à la fin de l’époque carolingienne. Ce n’est pas un hasard si Adalbéron de Laon énonçait une nouvelle tripartition de la société à la même époque  : la domestication de la noblesse s’accompagnait d’une reconnaissance de son poids dans la société. La remise en ordre de la société et sa pacification progressive étaient la mission d’alors de l’épiscopat et des monastères, à commencer par Cluny, dont l’extraordinaire influence lui permettait de négocier la paix avec les seigneurs et les princes. La Trêve de Dieu établie en 1041 achevait de fixer une liste de jours et de circonstances où un bon chevalier ne pouvait prendre les armes sans offenser Dieu. Le pas suivant fut de déterminer quelles étaient les guerres justes et injustes. L’Église, non plus seulement régulatrice de la violence, devenait ainsi garante de la sécurité publique pour la majorité de la population.

En 1520, les rapports de force avaient changé. Les rois contrôlaient les liens de vassalité, et n’en étaient plus de simples acteurs. Les guerres acharnées de la fin du Moyen Âge avaient bousculé toutes les classifications pour ne plus tenir compte que des intérêts particuliers des princes belligérants, et non d’une collectivité. L’édifice juridique bâti par l’Église pour adoucir les mœurs et contrôler la population était également fragilisé par les luttes de pouvoir internes entre les tenants de la papauté et du conciliarisme, sans parler de la remise en cause de l’humanisme. En d’autres termes, si les rouages étaient toujours bien présents, l’unité et l’esprit de la machine ecclésiastique se délitait. Seule restait l’obligation fiscale, et le mécontentement d’une population qui veut que ses pasteurs aient des devoirs et non plus seulement des droits à faire valoir. Les moralisateurs en chaire font même leurs propres autocritiques, au besoin en prenant le peuple à témoin dans des exemples très vivants  :

«  Demandés à ces Messieurs ce qu’ils font là  :

Un clerc – Notre chapitre est bandé contre le Doyen, l’Évêque et contre les autres officiers. Je vais après les queues de ces Mrs pour cette affaire.

Un moine – Je plaide une abbaye de 800 livres de rente pour mon maître.

Un moine blanc – Je plaide un petit prieuré pour moy.

Mendiante – Le Roy nous a octroyé du sel, du bois et autres choses… et ses officiers nous les dénient.

Mendiant – Un curé par son avarice et envie nous veut empêcher la sépulture ou la dernière volonté d’un qui est mort ces jours passés, tellement qu’il nous est force d’en venir à la cour.  »

BnF, Département des Manuscrits, NAF 1962, recueil de sermons, fol. 408 une discussion fictive devant le palais de justice dans un sermon de Barlette.

L’édifice juridique bâti par l’Église pour adoucir les mœurs et contrôler la population était également fragilisé par les luttes de pouvoir internes entre les tenants de la papauté et du conciliarisme, sans parler de la remise en cause de l’humanisme.

GUILLAUME FRANTZWA

Paradoxalement, le fait que la religion soit totalement remise en question à cette époque annonce aussi qu’elle sera désormais non plus un élément de rassemblement, mais de division. Les attaques sont d’autant plus facilitées que l’information circule désormais avec une extrême rapidité grâce à l’imprimerie. Du secteur pieux et érudit, les imprimeurs se sont emparés des controverses politiques et doctrinales et en ont renforcé la radicalité. L’empereur et le pape sont confrontés à ce problème face aux premiers luthériens vers 1520, et ils sont en partie impuissants à endiguer le phénomène précisément parce qu’ils n’ont plus la main sur les appareils de diffusion de la pensée. La surprise sera d’autant plus violente pour le roi de France lorsque son tour viendra, avec l’affaire des Placards en 153418. La contestation, de religieuse, devient politique. La loi, quelle que soit son origine, est remise en question, et avec elle l’autorité des pouvoirs constitués : 

«  Les gros larrons pendent les petits, les loix sont semblables aux toiles d’araignées. La petite mouche y demeure mais la grosse en sort par force. Ainsy les pauvres qui ne scavent pas bien babiller demeurent enfilés dedans les loix mais ceux qui sont riches, ou scavent bien jouer du plus de la langue, rompent leurs filets. D’où vient [qu’on amena] à Jésus Christ la femme adultère et non pas l’homme adultère ? En scaves-vous la raison, mes chers auditeurs ? C’est que celuy-cy étoit [un des Messieurs]. Ainsi en fait-on aujourd’hui  : on accusera le pauvre mais on se taira du gros goddon.  »

BnF, Département des Manuscrits, NAF 1962, recueil de sermons, fol. 410v, sermon de Menot sur l’inégalité sociale.

La protestation contre l’inégalité sociale est une autre grande nouveauté. La Chrétienté a longtemps souhaité la permanence en son sein, elle se trouve maintenant dans une atmosphère où le retour à un monde fantasmé, un âge d’or, est un rêve commun pour renverser l’échelle sociale, y compris chez les intellectuels. La contestation de l’ordre établi, en partie forgé par l’Église, n’est pas seulement le fait d’une minorité de prédicateurs rengorgés, mais également le cheval de bataille des principaux humanistes de l’époque. Les critiques sont relayées dans les milieux bourgeois par la circulation des livres et des gravures. Autour de 1520, la plus importante source de discussion, et la plus révolutionnaire, est l’Utopie de Thomas More. Le livre a été publié en 1516 dans les Pays-Bas, en version latine, et est constamment réimprimé depuis. L’éditeur originel au premier chef, Thierry Martens de Louvain, en fit huit rééditions de 1516 à 1520, sans compter celles des éditeurs concurrents qui s’empressent de reprendre à leur compte ce best-seller. Le rayon de diffusion de l’œuvre s’étend tout aussi rapidement : Paris dès 1517, Bâle en 1518, Venise en 1519. Le succès est éclatant, à la hauteur des aspirations collectives à une société nouvelle. Des versions illustrées circulent également, représentant l’île d’Utopie et la société idéale imaginée par Thomas More. Au-delà des développements de ce texte, fondateur pour la philosophie politique et sociale, nombre de caractéristiques du récit font largement écho au vécu des Européens – et des Anglais – de l’époque. Le narrateur discute avec un capitaine ayant exploré les mers et faisant profiter son auditoire d’un récit de voyage, en rien moins extraordinaire que les récits réels ou fictifs circulant en écho des grandes découvertes. Combiné au désir de réforme religieuse, le rêve d’un nouveau monde revenant aux fondamentaux de l’humanité conduit à la théorisation d’un monde plus proche de la culture chrétienne primitive des Apôtres, ou du moins l’imagine-t-on naïvement chez les luthériens.

Combiné au désir de réforme religieuse, le rêve d’un nouveau monde revenant aux fondamentaux de l’humanité conduit à la théorisation d’un monde plus proche de la culture chrétienne primitive des Apôtres, ou du moins l’imagine-t-on naïvement chez les luthériens.

GUILLAUME FRANTZWA

La République des lettres qui s’affirme ainsi à la fin du Moyen Âge rétablit la véracité des textes sacrés, mais elle concourt aussi à l’effritement des cadres de la société. Le réseau des correspondants humanistes se constitue en une micro-société raffinée qui cherche à restaurer la langue morte de Cicéron, en l’épurant des néologismes médiévaux qui répondaient pourtant à des réalités pratiques19. Le savoir, en gagnant une plus large assise dans les derniers siècles du Moyen Âge, a accouché d’une nouvelle catégorie sociale dont les humanistes forment le club le plus sélect. Il s’agit du milieu des officiers, des robins rêvant en général de se fondre dans la noblesse, et dont les rangs sont alimentés par des juristes, des investisseurs bourgeois, des clercs érudits. Ces officiers forment un groupe de plus en plus large qui échappe aux classifications traditionnelles de la société en trois ordres. À côté de ceux qui combattent, de ceux qui prient, et de ceux qui labourent, il y a désormais ceux qui administrent, ceux qui pensent à rénover le monde. Le mode de vie de ces gens approche souvent de celui de la noblesse, mais sa raison d’être est différente, et les contemporains en sont bien conscients. Les nobles eux-mêmes sont déboussolés car cette élite de plume rend désormais davantage de service aux souverains. Avec les rudes défaites militaires subies par la chevalerie – on peut rappeler la journée des Éperons en 1513 –  la vocation militaire de la noblesse est en perte de vitesse. Cette élite conserve des rites ostentatoires qui maintiennent l’illusion de sa force, comme les tournois, le commandement des compagnies d’ordonnance ou de mercenaires, mais le statut de chevalier disparaît. Les laïcs d’extraction moins noble qui investissent les cours et les administrations n’en sont que plus désireux de s’affirmer.

Sources
  1. Voir la copie du traité au centre des archives diplomatiques, sous la cote TRA15160001.
  2. Les princes sont de fait autonomes, en 1521 les électeurs passent alliance en toute liberté pour ce qu’ils estiment être le bien de l’Empire, Centre des archives diplomatiques, 2CP, volume 2, fol. 11, copie du traité d’alliance entre les électeurs daté du jeudi après la Pentecôte 1521.
  3. BnF, Département des Manuscrits, Dupuy 468, Recueil de documents concernant l’histoire de l’Allemagne, du Danemark, de la Hongrie, de la Pologne et de la Suède, et les relations de ces différents pays avec la France, de 1447 à 1633 environ ; Centre des archives diplomatiques, 11CP, volume 4, fol. 3, copie d’un traité d’alliance avec la Pologne et la Hongrie, 14 juillet 1500, et 16MD, volume 9, fol. 356-374, traités d’alliances avec le Danemark passés en 1498, 1518, et deux lettres de 1519 et 1520.
  4. Voir la promesse de paiement connue par une copie au centre des archives diplomatiques, TRA15170001.
  5. Voir la succession des traités passés par les Suisses avec tous leurs voisins, Centre des archives diplomatiques, 48MD, volume 1, 3 et 4, ainsi que 125CP, volumes 2 et 3.
  6. BnF, Département des Manuscrits, Dupuy 267, Recueil de pièces concernant les relations politiques de la France, de l’Angleterre et de l’Écosse, de 1419 à 1567 environ, et Dupuy 462, Recueil de pièces diplomatiques et de lettres, pour la plupart originales, concernant les relations de la France avec l’Angleterre et l’Écosse, de 1428 à 1633 environ.
  7. Centre des archives diplomatiques, 9CP, volume 1, fol. 26, Lettres de naturalité accordée à toute la nation écossaise par Louis XII en 1513 à l’occasion de son entrée en guerre sur les arrières anglais.
  8. Léon X tente de favoriser le duc de Saxe, protecteur de Luther, pour obtenir sa coopération dans la crise religieuse. Cette tentative repousse la parution de la bulle d’excommunication de Luther de 1519 à 1520.
  9. La protection française sur les Médicis s’exprime par l’octroi de lettres de naturalité, 128CP, volume 1, fol. 24, mai 1519.
  10. Centre des archives diplomatiques, 62CP, volume 1, fol. 169.
  11. Cette tolérance s’estompe avec le temps, voir le Centre des archives diplomatiques, 28MD, volume 1, mémoire sur l’origine de la maison de Lorraine et ses prétentions.
  12. Voir la généalogie de la maison de Lorraine, avec armoiries enluminées, réalisé sans doute à la fin du XVIe siècle, Centre des archives diplomatiques, 28MD, volume 2, Épitomé des gestes des Très illustres et Sérénissimes Ducs de Lorraine…, 528 à 1552, et la protestation faite par le procureur général du roi en 1493, 86CP, volume 1, fol. 111.
  13. BnF, Département des Manuscrits, Français 5415, « Promesse de messire Robert de La Marche, sieur de Sedan, du 14 février 1520 ».
  14. Centre des archives diplomatiques, 18MD, volume 216, fol. 269, dépêche au parlement de Bordeaux sur le règlement de la Navarre, et 38CP, volume 2, fol. 118 mémoire du roi de Navarre défendant son droit en 1516.
  15. Voir les traités passés par l’Angleterre au début du XVIe siècle, compilés sans doute au XVIIe siècle, Centre des archives diplomatiques, 9CP, volume 1,ainsi que le recueil tiré des archives de Simancas, 18MD, volume 285.
  16. On trouve une copie du traité d’alliance entre les deux souverains au centre des archives diplomatiques, sous la cote TRA15130001.
  17. Voir le traité au centre des archives diplomatiques, TRA15180001.
  18. Pour mémoire, le scandale de cette affaire fut que des militants réformés placardèrent dans une vaste opération coordonnée des tracts dans plusieurs villes du royaume, et jusque sur la porte de la chambre du roi.
  19. BnF, Arsenal, 4-BL-4705 (1), Epistolae G. Budaei, Paris, J. Bade, 1520.