Histoire

L’abdication de François Ier

Le 24 février 1525, François Ier est défait à Pavie. Dans les mois qui suivent, le destin de l'Europe peut basculer : depuis sa prison madrilène, le roi de France rédige un acte d'abdication. Pour la première fois, un spécialiste du sujet propose un commentaire détaillé du document.

Bernart von Orley Tapisserie François Premier à Pavie

François Ier a été fait prisonnier le 24 février 1525 alors qu’il faisait le siège de Pavie où se trouvent des lansquenets, à savoir des mercenaires, au service de l’empereur. L’armée impériale de secours, qui manquait d’argent, a tenté le tout pour le tout, n’ayant plus rien à perdre. Elle a engagé la bataille pour secourir la ville. Le roi fut capturé, la ville délivrée, l’armée française dispersée. L’enjeu pour le souverain captif est maintenant d’obtenir sa libération. Il a demandé à rencontrer l’empereur, donc à se rendre en Espagne. Mis devant le fait accompli, Charles Quint a refusé une négociation de roi à roi.

En novembre, la situation est bloquée. L’empereur refuse de libérer le roi s’il ne lui cède la Bourgogne, enlevée à sa famille avec la mort de son arrière-grand-père, Charles le Téméraire, en 1477. L’empereur la réclame depuis 1521 et la défaite du roi de France est venue comme un jugement ordalique valider son bon droit. La trêve conclue durant l’été 1525 pour permettre la négociation doit prendre fin le 1er janvier 1526 et la guerre peut reprendre car la sœur du roi, la future Marguerite de Navarre, a échoué à convaincre en personne l’empereur qu’elle a vu à Tolède début octobre. Après que le roi a dicté ces textes, elle s’empresse de regagner la frontière avant l’expiration de son sauf conduit, le 31 décembre 1525.  L’empereur envisage de maintenir le roi dans une longue prison, avec même peut-être l’espoir de sa disparition qui provoquera le chaos en France : les enfants du monarque sont en effet très jeunes, sa mère a 49 ans. Et à l’intérieur du royaume, son autorité est fragilisée : le parlement poursuit des « évangéliques » – y compris Érasme – amalgamés à des Luthériens. Il s’agit en fait d’humanistes chrétiens adeptes d’une réforme de l’Église dans l’Église, qui étaient jusqu’alors protégés par la Couronne.

Outre l’entreprise de traduction du nouveau Testament par Érasme, c’est le laboratoire pastoral diocésain de l’évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, qui est visé. Briçonnet est un proche de la sœur du roi et appartient à une famille puissante dans les finances de la Couronne. Un proche de la régente, le chancelier Duprat est aussi poursuivi devant le parlement par le chapitre bénédictin de Saint-Benoît sur Loire et par celui de la cathédrale de Sens pour avoir malmené le privilège électif de cette abbaye et de cet archevêché pour se faire nommer abbé et archevêque, en vertu du concordat de Bologne qu’il a négocié en 1515 et qui donne, jusqu’en 1791, le pouvoir au souverain de nommer abbés et évêques. Pour certains, les malheurs de la France sont imputés à la protection royale accordée à l’hérésie luthérienne et au concordat.

Enfin, depuis septembre les principales bonnes villes du royaume rechignent à entériner le traité de paix avec l’Angleterre, signé en août. Certes, c’est une habile réussite diplomatique de la Régente qui prive l’empereur du soutien de son allié d’hier, Henri VIII. Mais les marchands des villes refusent de souscrire sur leurs propres biens aux éventuels manquements de la Couronne à verser les immenses tributs consentis au roi d’Angleterre, notamment pour prix de sa renonciation à la couronne de France.

Ce texte est dicté par le roi, dans sa prison madrilène, devant notaire, alors que l’avenir semble sans espérance. Il est remis à sa sœur Marguerite venue négociée en vain la libération de son frère avec l’empereur en octobre.

L’acte d’abdication restera ignoré jusqu’à ce que le parlement de Paris l’enregistre le 17 décembre 1527 (Archives nationales, X1a 1531, fol. 36-39) dans un contexte de réaffirmation du pouvoir royal mécontent du comportement des magistrats parisiens comme de la capitale pendant l’année de Pavie. Cet édit montre le dévouement du roi pour son peuple dans ces moments difficiles.

Comme le roi éternel, régnant par puissance invincible sur le ciel et la terre, nostre sauveur et rédempteur Jésus-Christ, chef de toutes les puissances célestes et terrestres et au nom duquel chacun doit baisser et incliner la tête et fléchir le genou, et donner forme et exemple d’humilité à tous les rois et princes chrétiens en soi humiliant devant Dieu son père, soumettant sa volonté à celle de Dieu,

Dans ce préambule, le roi ne mentionne que deux éléments de la Trinité, le Père tout puissant et le Fils obéissant. Le Christ a obéi à son Père en acceptant toutes ses volontés et sa destinée qui est de mourir humilié et crucifié pour le Salut du monde. Or l’imitation de Jésus Christ, porté par la Devotio moderna peut encourager la vieille analogie entre le Christ roi et les rois de la terre. François Ier montre sa soumission à la défaite et sa captivité comme une imitation des souffrances du Christ. La captivité est une épreuve chevaleresque propice à la méditation religieuse et à l’écriture poétique. François Ier composa des poèmes, appelés plus tard « mes prisons  », qui circulèrent sous forme de manuscrits. Il s’y autojustifie largement.

Tapisserie de la Bataille de Pavie par von Orley
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

et par zèle et amour inextimable qu’il apportait à ses membres et sujets ait fait oblation et sacrifice tant de son corps que de sadite volonté, et par lequel tout roi et les conditeurs [fondateurs] des lois font et décernent acte de justice, désirant de tout nostre pouvoir, en toutes choses, suivre nostre chef, seul guide protecteur et patron de nous et de nostre royaume de France très chrétien et reconnaissant les grandes grâces qu’il nous a généralement et particulièrement faites, en nous mettant en ce monde et appelant au titre de roi très chrétien, pour conduire, régir et gouverner le très noble et en toutes vertus l’excellent peuple français pour la paix et tranquillité duquel avons voué et dédié à Dieu nostre personne, vie, force et volonté,

Oubliant qu’il est descendu en Italie sans demander l’avis de sa mère ni même de son conseil, oubliant que les guerres d’Italie sont loin de susciter l’enthousiasme de la société politique française, le monarque rappelle le lieu commun du roi qui est à la fois ministre de Dieu et au service du bien commun de son peuple. Son prédécesseur s’était vu décerner par l’assemblée des notables de 1506 le titre de Père du peuple.

et tout ainsi que nous avons reçu de lui, à nostre avènement à la couronne, les victoires et conquestes qu’il lui a plu nous donner et faire par nos mains ses ministres,

Le roi rappelle qu’il ne règne pas par la volonté du peuple, ni par la succession héréditaire, puisqu’il n’est pas un fils de son prédécesseur Louis XII, mais un parent assez éloigné. Il est roi de droit divin, non pour proclamer comme ses prédécesseurs qu’il n’a pas de compte à rendre au pape et à l’empereur, les chefs spirituels et temporels de la chrétienté, mais parce que le hasard d’une succession inattendue – les morts de Charles VIII et de Louis XII sans héritier mâle – lui semblent être un signe d’élection divine. La providence s’est encore manifestée en lui faisant remporter l’année même de son avènement la bataille de Marignan qui permet de laver les défaites militaires de Louis XII après 1512 et de récupérer le duché de Milan. Marignan fut un sacre militaire, tout aussi fort que celui de Reims.

étant tout à faict résolu, moyennant sa grâce et vertu, prendre en gré sa discipline paternelle puisqu’il lui a plu la nous envoyer,

La défaite est imputée à la volonté divine. Mais elle est moins une punition pour une culpabilité qui n’effleure pas le roi qu’une épreuve à laquelle Dieu soumet ses fidèles. François Ier est un nouveau Job, qui aura à éprouver sa foi par les épreuves.

après avoir perdu une bataille où nous avons mis nostre personne en grand danger de mort, plus pour vouloir chasser nos ennemis de nostre royaume qu’il avait iniquement envahi, et rejeter la guerre hors, pour après pouvoir parvenir à une bonne paix, au repos de la chrétienté, que pour intention seule de reconquérir les terres qui de droit nous appartiennent et desquelles nous avons naguère esté injustement déchassés et dépossédés  ;

Le roi a perdu mais sa défaite est glorieuse et sa cause est juste. Comme le Christ, il a mis sa personne en danger de mort pour une juste cause et pour le bien commun. Il n’est pas l’agresseur puisque le connétable de Bourbon, le chef de sa propre armée royale, l’a trahi, s’est mis au service de l’empereur et a envahi la Provence. Le roi n’a fait qu’exercer un droit de suite et de poursuite. La juste guerre prévoit en effet que l’offensé puisse être le juge de l’offenseur en lui administrant une correction proportionnée. En descendant en Italie pour poursuivre l’envahisseur repoussé, François Ier assure aussi la paix de son royaume en portant la guerre hors des frontières. Même les Suisses qu’il a engagés pour libérer la Provence seront moins préjudiciables au royaume en étant dehors qu’en vivant dedans. Mais en Italie, il entend aussi mener juste guerre en récupérant le Milanais conquis en 1515 et perdu en 1521. Ce duché qui a appartenu aux Visconti a été récupéré par les Sforza au milieu du XVe siècle au détriment des Orléans. Monté sur le trône avec Louis XII, les droits de ce lignage ont été incorporés à la Couronne qui s’en estime légitime propriétaire. Époux de Claude de France, fille de Louis XII, qui est morte en 1524, François Ier entend faire valoir les droits de son épouse sur Milan pour ses fils. Droit de poursuite et droit dynastique seront à ses yeux les fondements d’une paix juste. Nulle ne peut mener la guerre s’il ne prétend la faire au nom de la paix de la chrétienté.

et après avoir été en icelle bataille nostre cheval tué sous nous et avoir plusieurs de nos ennemis en grand nombre convertis leurs armes sur nostre personne les uns pour nous tuer et occire, les autres pour en faire proie et butin

Le roi dessine ici les traits du vaincu glorieux. Il s’est bien battu, a été l’objet de toutes les convoitises, pour le tuer ou le capturer. Il a préféré le combat à la retraite, la reddition dans l’honneur à la fuite, la prison à la honte Il est un chevalier, présent au combat, alors que l’empereur est malade à Madrid. Le vainqueur peut difficilement mettre en avant ses mérites personnels. Le vaincu, si. Cet héroïsme royal sera largement exploité, notamment pour mieux faire ressortir ceux qui ne se sont pas assez battus, les Suisses, certains gentilshommes… bref, ceux que Rabelais appellera plus tard les « fuyards de Pavie ». L’héroïsme du roi permet de culpabiliser une partie des combattants qui ne se sont pas assez sacrifiés pour sauver leur maître.

et qu’il lui a plu par sa bonté et clémence, en tel et si extrême danger, nous sauver la vie et honneur,

Peu après la bataille le roi écrit à sa mère : « tout est perdu for l’honneur et la vie ». Ce qui est perdu c’est l’espérance de devenir duc de Milan à l’issue de la bataille en contraignant Pavie à se rendre et l’armée de secours à se replier. François Ier a perdu la liberté, son armée, ses espérances. Son royaume s’expose même à une invasion anglo-impériale. Mais il a encore la vie et l’honneur.

que nous estimons bénéfice commun à Nous et à nos subjects,

La France n’a pas à rougir d’un monarque qui par son sacrifice et ses mérites a su lui garder son honneur. Le pouvoir monarchique confond la personne du roi et le royaume. Il est la France et son incarnation.

encore avons-nous depuis notre prison et captivité,

Le roi ne s’étend pas sur les conditions de sa prison. Il a été accueilli fastueusement en Espagne, où il a voulu se rendre. Il a touché les écrouelles, est libre de ses mouvements. C’est après sa libération qu’une légende noire de la prison royale va s’amplifier afin de justifier la non application du traité de Madrid et des engagements royaux. Il s’agira alors de prouver qu’ex injuria jus non oritur. Le droit ne peut naître d’une injure.

Défaite de Pavie 1525
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

après avoir été mené et conduit en divers lieux par mer et par terre esté mis et réduit ès mains de l’élu empereur,

Survenue le jour anniversaire des 25 ans de l’empereur, alors que la défaite semblait promise, la victoire de Pavie a accrédité aux yeux de Charles Quint son élection par la providence divine, dont il est déjà persuadé par la multitude de couronnes qu’il a réunies sur sa tête par le hasard d’une succession de décès : Pays Bas, Empire, Espagne, Naples, Amérique. Il se fera couronner empereur par le pape Clément VII le 24 février 1530, jour de ses trente ans, cinq ans jour pour jour après Pavie.  Élu en 1519 par les sept électeurs de l’Empire, il lui a fallu onze ans pour passer du statut d’empereur élu à celui d’empereur couronné. Or ce sacre par le pape lui permet de faire élire de son vivant son successeur, le roi des Romains. François Ier qui fut le premier roi de France à prétendre sérieusement à la couronne impériale en 1519 s’est évertué à retarder la descente de l’empereur en Italie afin de l’empêcher de « prendre ses couronnes », espérant qu’une mort de l’empereur laisserait l’élection ouverte pour une nouvelle candidature puisque Charles Quint n’est ni marié, ni donc père, en 1525. « Élu empereur » n’est pas qu’une diminutio capitis et une mesquinerie du vaincu électoral de 1519. Le rappel de cette titulature est comme une épée de Damoclès qui laisse l’espoir de renouer le match perdu de 1519.

roi de Castille duquel comme de prince chrétien et catholique nous avions jusqu’à présent espéré humanité, clémence et honnesteté,

Après sa capture, le roi a écrit à l’empereur pour l’inviter à faire preuve de magnanimité en le libérant sans condition. Liberté contre fidélité. Le pape a fait de même. Le vainqueur doit vaincre sa victoire en étant généreux et en imitant David, Alexandre, Pompée, César. Dans la tradition thomiste, la charité est le véritable gage de la paix. Le captif généreusement libéré sera à jamais l’esclave du vainqueur, car il lui sera éternellement reconnaissant. Mais cette solution est écartée. Dès lors l’empereur apparaît mû par l’intérêt plus que par l’humanité que même la maladie du roi ne semble pas émouvoir. Tombé subitement malade en septembre, à l’article de la mort François Ier a certes reçu la visite de l’empereur, qui a compris que la disparition en Espagne de celui qui est venu le voir sans être reçu serait portée à son débit moral. Mais le roi guérit, et l’empereur ne revit plus le monarque français avant d’avoir obtenu satisfaction. Pour Charles Quint, la rencontre au sommet doit sceller la paix, non permettre la négociation.

attendu mesmement que nous sommes à lui prochain en consanguinité et lignage,

La seconde maison de Bourgogne créée par Philippe le Hardi est issue de la maison de France puisqu’il était le 4ème fils de Jean II le Bon. La parenté invoquée est cependant fort lointaine. Inhumain, Charles Quint doit aussi apparaître mauvais parent afin de frapper ses actes d’illégitimité.

et d’autant plus ladite humanité attendions nous et espérions de lui, que nous avons porté dans la prison une griefve maladie, et telles que nostre santé et guérison étant à tout désespérée, Dieu en continuant envers nous ses bénéfices, nous a remis sus et comme ressuscité de mort à vie,

Tombé malade en septembre, le roi a failli mourir et la rumeur de sa disparition a couru en Europe. Sa guérison du roi est sa première victoire depuis Pavie. D’aucuns vont la transformer en véritable miracle eucharistique, d’autres l’attribuent à la providence divine. Elle témoigne de la miséricorde d’un Dieu qui n’a pas abandonné le monarque. L’évangélisme très cher à sa sœur Marguerite, présente à son chevet, insiste sur cette confiance inébranlable en Dieu. Le monarque n’évoque nullement les processions et autres prières qui furent dites en Espagne pour le recouvrement de sa santé. Ce ne sont pas les prières des Espagnols qui ont écarté la mort, mais Dieu. Et l’annonce de la guérison après les souffrances provoque la sympathie des Français.

en laquelle extrémité de maladie n’avons toutefois en rien connu le cœur de l’empereur estre aucunement ému à notre délivrance et conséquemment au bien de paix et repos de la chrestienté qui s’en pouvoit ensuivre, encore que par les ambassadeurs à lui envoyés par nostre très cher et très amée dame et mère régente en France : Après lui avoir suffisamment montré les querelles qu’il prétend avoir contre Nous et la couronne et maison de France, n’estre en aucune manière raisonnables ni fondées en justice, lui ayant esté faites plusieurs grandes offres pour parvenir à nostre dite délivrance et au bien de la paix et depuis nostre très cher et très amée sœur unique la duchesse d’Alençon et de Berry ayant pris la peine et travail de venir par mer et par terre vers ledit empereur, et lui avoir fait les plus honnestes et gracieuses remontrances dont elle s’est sçu adviser pour l’engager à faire acte d’honneur et d’humanité requérant amitié et à lui alliance par mariage de nous et de notre très cher et très amé fils le dauphin avec ses sœurs et nièces et néanmoins outre et par-dessus les autres offres faites par les princes, ambassadeurs de nostredite dame et mère a offert derechef plusieurs grandes choses, et plus que ne doit porter et mériter la rançon du plus grand prince du monde avec alliance, paix et amitié.

La régente a envoyé des ambassadeurs et sa propre fille pour conclure la paix et la délivrance du roi. C’est le parti vaincu qui s’expose aux dangers de la mer, aux dépenses et aux risques de l’ambassade, alors que l’immunité diplomatique est encore dans les limbes. Tout juste veuve du duc d’Alençon qui serait mort de dépit d’avoir quitté Pavie sans sauver son beau-frère, Marguerite est venue négocier et peut être se négocier car la paix pourrait être conclue par un mariage de l’empereur avec la sœur du roi et de celui-ci avec la sœur de l’empereur Eléonore. En épousant celle-ci, François Ier priverait même son sujet rebelle, le connétable de Bourbon de celle qui lui a été promise par l’empereur.  La monarchie de France a aussi proposé d’abandonner ses droits sur le Milanais, sur Naples, de prendre sur elle les dettes impériales envers Henri VIII… Il a été aussi offert une énorme rançon, de deux millions d’écus, car dans le monde de la chevalerie, celle-ci est le prix de la vaillance. La négociation de la liberté royale n’est pas négoce d’argent mais pratique chevaleresque. Le terme de rançon n’a rien de péjoratif puisqu’il se dit en latin redemptio. Les ambassadeurs français ont aussi dénoncé le caractère exorbitant de la demande impériale : pour l’honneur de son nom et de sa famille, Charles Quint ne veut libérer le roi que contre restitution de la Bourgogne. Ses juristes montrent que ce fief est transmissible par les femmes. Et il est persuadé qu’il y a des partisans. Mais les domaines de la couronne sont inaliénables aux yeux des légistes français. Cet apanage, régi par la loi salique, est revenu à la France par absence d’héritier mâle, et pas seulement par conquête militaire. Enfin, c’était il y a déjà 48 ans. Il y a prescription en vertu de l’adage Longa possessio jus parit.

Bataille de Pavie 1525
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

Néanmoins, ledict empereur n’a voulu entendre nostre délivrance jusqu’à ce qu’il eust en ses mains la possession du duché de Bourgogne, comté de Mâcon et d’Auxerre et Bar sur Seine,

Macon et Bar sur Seine ont été attribués à la France par le traité d’Arras de 1435.

après plusieurs autres aussi grandes et déraisonnables demandes desquelles après estre en possession estoit content de nous délivrer et de se bailler otage et remettre la querelle qu’il prétend à la dite duché, à la connaissance et jugement des arbitres élus par le consentement des parties, lequel parti comme déraisonnable et grandement dommageable à nostre royaume et bon et loyaux subjects, n’avons voulu accepter,

L’empereur veut bien admettre de libérer le roi si celui-ci lui rend préalablement la Bourgogne. Après cela, une commission pourra débattre des justes droits respectifs de chacun sur le duché. Et des otages seront garants de l’application de la sentence finale. Mais l’empereur n’a nulle confiance dans une cour arbitrale qui sera composée de pairs de France, y compris d’ecclésiastiques qui sont depuis 1515 désignés par le roi. On voit que celui-ci, bien que captif et jamais directement associé aux négociations, les suit cependant de près. C’est aussi la raison pour laquelle il a demandé à être conduit à Madrid. À défaut de traiter directement avec son vainqueur, il pourra surveiller les négociateurs envoyés par sa mère. Le roi captif n’est pas un rex inutilis. C’est un captif actif, qui est du reste traité comme un roi, touchant les écrouelles, libre de ses mouvements.

ains [mais] plutôt délibéré et résolu porter et endurer telle et si longue prison, qu’il plaira à Dieu que nous portions, et jusques à ce que sa divine justice aura disposé et donné les moyens plus honnestes et faisables pour parvenir à nostre dicte liberté, ensemble la vie corporelle pour le bien, union, paix et concorde et conservation de nosdicts subjects et royaume pour lesquels voudrions employer non seulement nostre vie,

Le roi prolonge la christomimesis dessinée au début du texte. Il est prêt à se sacrifier pour le royaume en acceptant une longue prison, plutôt que d’accepter son amputation contre sa liberté. L’honneur du roi est garant de l’intégrité du royaume. Le sacrifice de sa liberté est pour le salut du peuple. Il est un roi sacrificiel.

ains celle de nos très chers et très amez enfans qui sont nais non pour nous, mais pour le bien et conservation de nostre dict royaume, vrais enfans de la chose publique de France

François Ier en 1525 est veuf mais déjà père de ses 7 enfants dont ne restent que 5 : François, 7 ans, dauphin, Henri, 6 ans, futur Henri II, Madeleine, 5 ans, Charles, 3 ans et Marguerite, 2 ans. Les fils constituent le sang inépuisable de France qui peuvent monter sur le trône ou transmettre leur droit, en vertu de la loi salique. Lui comme ses enfants sont nés pour le bien du royaume et la perpétuité de la Couronne. Comme Dieu et son fils ne font qu’un, le roi et les siens sont la même source de légitimité et de souveraineté. Celle-ci git de façon latente dans les fils. Il se dit prêt à substituer son aîné à sa personne pour incarner la royauté. Au printemps 1526, il en enverra deux en Espagne pour garantir le traité de Madrid, par lequel il est libéré. Non comme des otages mais comme des images vivantes de lui en prison : ils y resteront jusqu’en 1530. Cette affirmation qui confond ses fils et sa personne pour ne pas revenir se constituer prisonnier alors qu’il n’a pas rendu la Bourgogne n’est pas sans fondement. Pendant ces quatre années, si François Ier venait à mourir, le nouveau roi de France est effectivement en prison. Pour l’heure, François Ier ne veut pas faire venir son fils à Madrid mais lui faire prendre sa place en France.

laquelle a esté par plusieurs fois bien régie et gouvernée par jeunes roys et tous encore en âge d’innocence avec le bon conseil des personnages estans en iceluy royaume, estimant la gloire devoir estre plus grande à Dieu rendue quand il régit les royaume par sa bonté et puissance, principalement quand l’espérance et expectation des subjects étant la prudence d’un prince, tant soit il sage et prudent.

Pour ces causes et autres bonnes et grandes considérations que Dieu le créateur fait et cognoist, le tout à son honneur, louange et gloire à ce nous mouvans : voyans pour cette heure ne nous estre permis par honneste composition, sortir hors du lieu où nous sommes et retourner en nostre dict royaume, où nous désirons touttefois l’administration de la justice estre cependant faicte et continuée à nos subjects comme la raison veut et requiert,

Le paradigme fondateur de la figure royale n’est pas celui du roi administrateur, pas davantage du roi gestionnaire, ni même du roi législateur mais celui du roi de justice, qui garantit l’application des lois fondées sur les ordres naturel, divin et positif. Le roi de justice protège les faibles et punit les méchants. Toute réforme se fait au nom de la justice à commencer par les grandes réformes de la justice qui marquent alors l’essentiel de l’action législative de la couronne.

et que nous pourrions faire si nous y estions en personne sçavoir faisons à tous présens et advenir que par bonne et meure délibération de conseil, nous avons voulu, ordonné et consenty et par édit perpétuel et irrévocable, voulons, ordonnons et consentons et tel est nostre plaisir, que nostre très cher et très amé fils, François, dauphin, duc de Viennois, nostre vray et indubitable successeur par la grâce divine, nai et appelé aprez nous à la couronne de France, soit dès à présent déclaré, réclamé, tenu et réputé roy très chrestien de France, et comme roy couronné, oingt, sacré

Le roi demande non seulement le couronnement de François son fils aîné comme roi mais aussi son sacre en la cathédrale de Reims, c’est à dire l’onction de l’Église. Par le pèlerinage aux reliques de saint Marcoul, le jeune prince sera investi du pouvoir thaumaturgique que seuls détiennent les rois de France et d’Angleterre. Jusqu’au XIIe siècle certains capétiens ont fait conférer de leur vivant couronnement, sacre et onction. Le rex designatus ne privait cependant pas le roi de son pouvoir. Ici, le roi renonce à la totalité du sien au profit de son fils. La volonté royale transgresse néanmoins la coutume qui veut que le sacre n’intervienne qu’à l’âge de 14 ans. Le vif ne saisit pas ici le mort mais se dessaisit au profit du vif. Les circonstances imposent de donner un roi à la France en lieu et place de celui qui est captif à Madrid. La souveraineté absolue, c’est à dire déliée des lois, s’exprime dans cet acte extraordinaire alors que un roi de France n’a pas le pouvoir de régler sa succession. François Ier annule son autorité pour faire perdre à l’empereur la valeur de son captif. Il prive son geôlier du prix de sa victoire.

avec et en gardant toutes les solennités requises et accoustumées et à luy seul, comme à vray roy et indubitable, tous nos autres très chers et bien amés enfants masles femelles ses frères et sœurs, nos très chers et très amés parens princes de nostre sang, les archevesques, évesques, chapitres, abbayes, prélats, nobles et peuples de France, ayent recour comme à leur roy et vray seigneur et prince, et comme roy, le tiennent, reçoivent et traictent, en luy obéissant entièrement et à ses commis, officiers et députés , comme ils ont fait par cy devant à nostre personne estant à nostre dict royaume.

Le roi ne crée pas de co-souveraineté, ni de dyarchie. Le monarque en France ne saurait être qu’un. Le roi invite tous ses sujets à obéir au nouveau souverain, et particulièrement la société politique : les princes du sang, à commencer par les premiers d’entre eux depuis la mort du duc d’Alençon en 1525, les Bourbons, dont le chef de famille est passé à l’ennemi. Mais aussi les bonnes villes, les abbayes, les chapitres des collégiales et des cathédrales, souvent dotés comme la noblesse de seigneuries, c’est à dire d’un pouvoir de justice et de suzeraineté sur des hommes comme de droit sur le sol. Tous devront obéir au nouveau souverain.

Et pour ce que nostre dict fils ainé este soubs l’âge de puberté moindre d’ans et en estat d’innocence et encore comme table rase, blanche capable de recevoir telles mœurs voir et prudence qu’il plaira à Dieu le créateur lui mettre en son âme et inscrire et inspirer en son cœur,

François n’a que 7 ans. L’enfance est considérée comme une pâte de cire qu’il faut imprimer. L’enfant n’est ni bon, ni mauvais, il est à former et les humanistes ont renforcé cette nécessité de l’éducation. On ne naît pas homme, on le devient, rappelle Erasme et cela vaut aussi pour les enfants rois. Malheur à la ville dont le prince est un enfant, dit la Bible. Il lui faut des tuteurs chargés de son institution et de son éducation.

et que pour y parvenir a besoing de conduicte gouvernement et nourriture de grans, bons et notables personnages, et des principaux de nostre dict royaume, ayant l’amour et honneur de Dieu devant les yeux, et zélez au bien commun dudict royaume et envers les personnes de nosdicts enfans, considérant les grandes grâces que Dieu le créateur a mis en la personne de nostredict très cher et très amée dame et mère la duchesse d’Angoulmois et d’Anjou, à présent régente en France,

Louise de Savoie a été nommée régente lorsque le roi est parti à la guerre à l’été 1524. Elle l’avait déjà été quand il était descendu en Italie en 1515. Elle n’a pourtant jamais été reine. Mais elle est la mère du roi, elle l’a éduqué et elle est la grand-mère des enfants du roi. Cette proximité l’emporte sur toute autre considération de rang et de genre. Elle est alors pour beaucoup d’observateurs une forte femme, habile et déterminée. Elle illustre comme Marguerite de Savoie, alors gouvernante de Savoie, un pouvoir au féminin dont il faut interroger les spécificités. Assurément, ces femmes ont un genre qui les rend aptes à la médiation. La paix des Dames de 1529, qui mettra fin à la guerre, sera le fait de ces deux princesses savoyardes.

de laquelle nous et nos subjects par la longue expérience avons connu la grande prudence, honnesteté et bonté  qui sont en elle et le bon et grand zèle qu’elle a à l’augmentation de la religion chrestienne, amour, pitié et compassion envers nosdicts subjects qui sont les vrays fondemens de toute justice, accompagnée de l’amour tendre et inestimable qu’elle a toujours eue et montrée manifestement avoir envers nous et nosdicts enfans qui sommes sa chair et son sang.

Tapisserie de la Bataille de Pavie par von Orley
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

Pour ces causes et autres bonnes et grandes considérations que Dieu sçait et cognoist,

Avons voulu et ordonné, et par mesme édit irrévocable comme dessus, voulons et ordonnons qu’icelle nostre dicte dame et mère soit et demeure seule gouvernante et régente de nostre très cher et très amé fils aîné le dauphin de Viennois, et mesmement après qu’il sera couronné, sacré et reçu roy, qu’il n’y ait prince ne personne de ce monde qui ait titre de gouverneur ne autorité autour de la personne de nostre dict fils qu’elle verra estre à faire et que bon luy semblera,

Le roi renouvelle la régence de sa mère. Mais cette régence n’est plus le fruit de son absence mais de la minorité du nouveau roi. Il entend ainsi prévenir toute tentative de certains grands seigneurs comme le duc de Vendôme, désormais chef de la maison de Bourbon, d’exercer la régence ou d’être dans un conseil de régence.

espérans et désirans que les gentilshommes et autres officiers en tous estaz de nostre chambre de nostre bouche et maison seront et demeureront autour de nostre dict fils ainé, le serviront en la forme et manière que par ci-devant nous ont servy estant en nostre dict royaume, s’il ne sembloit à nostre dicte dame et mère que aucuns pour bonne cause et considérations dussent estre cassez et retranchez,

La maison au service de François Ier devient la maison du nouveau roi. C’est la continuité dans le changement. C’est d’autant plus facile que le dauphin, surtout jeune, n’a pas encore de maison. Et il n’a pas l’âge de la constituer lui même en choisissant les hommes.

laquelle cause nous remettons en sa prudence et discrétion pour en user comme bon luy semblera, et semblable égard, gouvernement et autorité avons donné à nostre dicte dame sur les personnes de nos autres très chers et très amez enfans, c’este à sçavoir Henri d’Orléans, Magdeleine, Charles, duc d’Angoulesme et Marguerite de France, lesquels elle tiendra et voulons et entendons qu’elle tienne avec nostre dict fils ainé ensemble en un ou deux lieux ou plusieurs pour le mieux si bon luy semble, pour les entretenir toujours en charité et amour fraternelle, et faire instruire, et principalement aimer et honorer Dieu et son église, révérer et chérir leurs parens charnels et spirituels,

Les parents spirituels sont les parrains et marraines.

porter aussi singulière amour aux princes de nostre sang avec amour, pitié et compassion à nosdicts subjects en tout estatz en soulageant toujours les pauvres et simples peuples comme chose que nous avons toujours grandement et principalement désiré et désirons faire.

La régente a pour fonction de faire éduquer les enfants du roi. Le roi est partagé entre deux injonctions contradictoires : d’une part, la nécessité de disperser ses jeunes, donc très vulnérables, fils et filles, notamment pour éviter une contagion qui pourrait tous les faire mourir et compromettre la solidité du trône. D’autre part les élever ensemble afin de créer une fraternité et une sororité qui n’est pas évidente. Les enfants de roi peuvent devenir des ennemis politiques en grandissant. Même s’il n’y a plus eu d’enfants de France sous Charles VIII et Louis XII, François Ier n’a pas oublié les démêlés de Louis XI avec son frère, de Charles VI avec les siens. Les Valois Angoulême ne doivent pas devenir des Atrides.

Nous voulons et ordonnons que ledit gouvernement et authorité de nostre dicte dame et mère, tel que dessus sur nostre fils aisné encores qu’il soit roy couronné,

Normalement le sacre met fin à la régence. Ici la régence durera jusqu’à la majorité mais le sacre est immédiat.

et sur chacun de nosdits enfans dure et continue jusqu’à ce qu’ils soient en aage de pleine puberté et de discrétion, selon l’advis de nostre dicte dame et mère et du conseil estroit qui sera autour d’elle pour le temps, et que toutes choses soient faictes au nom de nostre dict fils aisné comme roy, et sous ses séels, lesquels pour ce faire seront de nouvels faicts sans user aucunement des nostres. Entendons et voulons toutefois que les bénéfices et offices soient donnez et conferez par la nomination de nostre dicte dame et mère et les lettres expédiées sous le nom et le séel de nostre fils aisné.

Le nouveau roi aura ses propres sceaux et les actes seront émis à partir du début de son règne. Mais le gouvernement, et notamment les nominations, seront aux mains de la régente.

Prions et exhortons nostre dicte dame et mère de chose luy estre certainement agréable, c’este à sçavoir qu’il luy plaise avoir à tenir tousjours autour d’elle et de nostre dict fils aisné,  aprez qu’il sera couronné roy, le conseil des princes, prélats, chanceliers, présidens et autres nos officiers, telle qu’elle sçait et dont l’avons advertie, lesquels elle pourra toutefois démettre et oster quand bon luy semblera et y mettre d’autres,

La régente conservera les conseillers de son fils mais pourra en changer.

et s’il advenoit que nostre dicte dame et mère, par maladie, indisposition de sa personne ou autre empeschement ou par mort, à quoy Dieu par sa grâce et bonté veuille obvier ne peut exercer ledict gouvernement autour de nostre fils aisné roy et autres nos enfans

Nous, en ce cas voulons et ordonnons, et tel est nostre plaisir, que nostre très cher et très amée sœur unique Marguerite duchesse d’Alençon et de Berry, en toutes choses concernant ledit gouvernement succède au lieu de nostre dicte dame et mère, et face et accomplisse tout ce sue dessus est dit, et ait semblable pouvoir, gouvernement et authorité que nostre dite dame et mère.

Louise de Savoie n’est plus toute jeune. Elle a été malade à la mi octobre. Sa disparition est toujours possible. Le roi prévoit alors que sa sœur, Marguerite, deviendra régente. Elle est la tante du nouveau roi, elle est veuve, sans enfant et ne peut transmettre. Dans la trinité que forment François Ier, sa mère, sa sœur, lui seul a le pouvoir de régner et de faire régner. Elles sont aptes à gouverner, à éduquer, non à transmettre des droits. C’est pour cela qu’il s’appuie sur elles. Leur force à gouverner tient à la faiblesse de leur droit qui découle de leur genre sous le régime de la loi salique.

Voulons en outre, et expressément ordonnons par le même édit que nostre dit fils aisné, après son couronnement, par un seul édit, confirme tous les officiers et offices de nostre dit royaume sans que nosdits officiers soient tenus de prendre nouvelles lettres d’offices, ne payer aucune chose ;

Les offices sont des charges publiques avec dignité. Certains d’entre eux prennent fin avec la mort du monarque. D’autres nécessitent confirmation. Le développement récent de la vénalité publique des offices limite toutefois cette obligation car seul le remboursement de la charge permettrait leur extinction. Ici, François Ier demande la confirmation générale de tous les détenteurs d’offices dans leurs droits. Le roi change, mais pas ses gens.

Quand les Valois auraient pu devenir des Atrides
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

et le semblable soit faict des privilèges de nos bonnes citez, villes, chapitres, monastères, et communautez, pourveu qu’ils en soient possesseurs et qu’ils ayent joui desdicts privilèges justement et raisonnablement, sans leur attribuer aucune chose de nouveau ausdits offices et privilèges, oultre et par-dessus le tiltre ancien.

L’Ancien Régime politique est un monde de privilèges, soient concédés, soient tenus pour natifs. Mais la monarchie entend de plus en plus contrôler le système des privilèges, pas seulement en en concédant de nouveaux, mais en confirmant les anciens. À chaque début de règne, des démarches onéreuses, symboliques et parfois inquisitrices sont entreprises par les abbayes et les villes afin de voir le nouveau roi reconnaître leur ancien patrimoine de droits. François Ier demande à son fils de tous les valider en l’état dès lors que ses privilèges sont légitimement possédés et raisonnablement utilisés. Ces réserves témoignent d’un souci de ne pas livrer son fils à une avalanche de revendications de privilèges indus.

Voulons aussi que tous ceux qui nous doivent foy et hommage, tant princes de nostre sang, prélats et aultres capitaines, gardes des places, justiciers et officiers nobles et non nobles, soyent quittes de la foy, hommage et serment qu’ils nous ont et doivent faire, en faisant seulement par eux foy et hommage à nostre dict fils aisné, après son couronnement à luy et à sa personne.

Le roi de France est un souverain. Mais il reste aussi un suzerain auquel sont liées de nombreuses personnes par des liens de vassalité, que le serment de foi et hommage consacre. Prêtés en personne, ou simples actes d’écriture, ces « foys et hommages » sont renouvelés à chaque règne. Tous ceux qui ont juré fidélité à François Ier doivent désormais le faire en faveur de son successeur. Le roi organise sa propre déliaison féodale afin d’inviter tous ses vassaux à faire bloc derrière un roi enfant. Mais cela n’interviendra qu’après que sa mère aura appliqué la décision de faire couronner son successeur.

N’entendons autrement les absoudre ne quitter de leur foy et hommage, pendant lesquelles choses et jusqu’à ce qu’elles soient entièrement parfaictes, consommées et accomplies, nous voulons et tel est nostre plaisir que nostre dicte dame et mère soit et demeure toujours régente en France avec les faculté et puissance qu’elle a par cy-devant de nous, et lesquelles, en tant que besoing est, avons derechef confirmées et approuvées, confirmons et approuvons par cesdites présentes. Et pour parvenir à ce que dessus est dict.

Voulons et ordonnons que nostre dite dame et mère assemble et puisse faire assembler aucun nombre de bons et notables personnages des trois états de tous les pays, contrées et bonnes villes de France en tel lieu et tels et en tel nombre qu’elle advisera et que bon lui semblera, auxquels ensemble ou à part ou séparément les uns des autres elle communique nostre dit vouloir et intention tel que dessus, pour avoir d’eux leur advis, conseil et consentement,

La régente devra consulter la société politique avant de faire couronner son petit-fils. Elle peut consulter le parlement de Paris, quelques notables de bonnes villes, mais le roi semble suggérer la convocation d’État généraux organisés autour des trois ordres. Ils n’ont pas été réunis depuis la régence d’Anne de Beaujeu en 1484 pendant la minorité de Charles VIII. Pour la première fois, l’élection des députés avait impliqué la consultation des communautés rurales. Mais le mode de désignation reste ici flou, comme le mode de délibération. Le roi laisse à sa mère le soin de savoir si les ordres seront informés et consultés ensemble ou séparément.

retenant toutefois et réservant que s’il plaisoit à Dieu permettre que la délivrance de nostre personne fust faicte et s’en suivist par cy après pour s’en aller à son service, au gouvernement et conduite de nostre dit royaume, pour lequel nous avons dédié notre personne et vie, comme dit est lors et en ce cas nous entendons et réservons à nous de retourner à nostre dite couronne et royaume par vraye continuation d’iceluy, tout ainsi que si n’eussions jamais été pris ni mis en captivité ainsi que droits post liminii le veulent et permettent ;

En fait, le roi n’abdique pas, sinon temporairement et provisoirement. Il se met en réserve en faisant investir son fils. La couronne passe pour être indisponible c’est-à-dire que le roi ne peut en aucune manière intervenir sur l’ordre de sa succession, tout au plus fixer un conseil de régence. Or ici, il soumet son successeur à l’hypothèse de sa libération qui hypothèque de facto l’autorité de son fils. C’est une substitution, plus qu’une abdication. Comme si la fonction régalienne était interchangeable entre les mâles du sang royal. Le roi ne cherche pas à s’appuyer sur des précédents coutumiers ou historiques, ni sur des théoriciens de la monarchie. Il préfère invoquer le droit romain, à savoir les Institutes de Justinien qui rétablissaient dans la totalité de ses droits et de ses biens celui qui avait été capturé pendant une guerre en vertu des principes latins du postliminium. L’abdication de François Ier n’est pas définitive car elle n’est pas motivée par un désir de pénitence et de salut, ni par une lassitude du pouvoir, comme chez Dioclétien. Elle est un calcul politique. Bien différente donc de l’abdication réelle de Charles Quint.

et en ce cas, nostre dit très cher et très amé fils nous cèdera et laissera le nom et place de roy, et ne se fera plus expédition ni acte quelconque au nom de nostre dit fils. Ains le tout sera par nous faict et expédié comme il se faisoit auparavant nostre dite prise et captivité et du temps que nous estions en nostre dit royaume, et sera et demeurera la couronnation de nostre dit fils, l’effect d’icelle et règne suspendue et différée jusques après nostre trépas, ou à notre longue absence de nostre dit royaume, pays, terres et seigneuries s’il nous plaist ainsy l’ordonner.

Le père et le fils sont interchangeables. Sur le trône comme en prison. En mars 1526 le roi retourne en France au moment où ses deux ainés arrivent en Espagne. Ils vont y rester jusqu’en 1530 où ils sont libérés contre une rançon que l’empereur avait refusée en 1525. Et la Bourgogne reste française, mais toujours revendiquée par l’empereur.

Von Orley, Bataille de Pavie, 24 février 1525
Bernard van Orley, Bataille de Pavie (vers 1528-1531), Musée Capodimonte (© Fototeca della Soprintendenza Speciale, Polo Museale della citta di Napoli)

Voulons aussy et ordonnons de nostre certaine science,

Cette clausule apparue au XIVe siècle est chez les canonistes et civilistes associée à l’expression de la potestas absoluta.

propre mouvement, pleine puissance et authorité royale que toutes et chacunes les choses dessusdites soient entièrement et parfaitement accomplies, selon nostre dite ordonnance, vouloir et intention, et en cas qu’il y auroit ou surviendroit par cy après aucun empeschement, soit de droict ou de faict, par lequel les choses dessus dites ou aucunes d’icelles ne peussent ou sçeussent sortir effect, lors et en ce cas et non autrement, nous avons cassé, irrité et annullé, cassons et annullons ce présent édict et ordonnance, et voulons que les choses demeurent en l’estat qu’elles sont et ont été par cy-devant.

Les témoins sont les négociateurs envoyés par la régente à savoir des juristes comme le président du parlement de Paris, Jean de Selve, seigneur de Cromières, des prélats comme François de Tournon, archevêque d’Embrun qui a perdu un frère à Pavie, ou l’évêque de Tarbes, Gabriel de Grammont, novice en diplomatie. Il y a aussi des combattants de Pavie, comme Jean de la Barre, seigneurs de Véretz et bailli de Paris et Anne de Montmorency, capturé mais libre de ses mouvements pour négocier sa rançon comme la liberté du roi.

Ne voulons et entendons par ce présent édict desroger aux articles contenus au testament dernièrement faict par nous étant dans nostre dit royaume, en tant qu’elles ne seuroient contraires au présent édit car tel est nostre plaisir, et ainsi voulons, ordonnons et décernons estre faict, entretenu, gardé et observé de poinct en poinct. Par le roy, les archevesques d’Embrun, evesque de Lisieux, sire de Montmorency, maréchal de France, les seigneurs De Cromières, premier président, et De Veretz, bailli de Paris, et autres présens.

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