Bruxelles. Alors que les divergences de vue exprimées depuis plusieurs semaines en matière de solidarité budgétaire ont fait ressurgir les divisions et les antagonismes de la crise de la zone euro1, la confrontation politique n’a cessé de s’intensifier autour d’une cristallisation géopolitique opposant le Nord et le Sud, comme si celle-ci était figée depuis une décennie.  Signe de la gravité du moment, Mario Draghi publiait une tribune la veille du Conseil appelant à un changement de mentalité de la part des dirigeants européens pour affronter ce qu’il appréhende comme une « cause commune manifeste ». Le 28 mars, Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne et figure emblématique de la construction européenne, sortait lui aussi de son silence à 94 ans pour dénoncer le manque de solidarité et d’unité des États membres face aux enjeux actuels, estimant que ceux-ci « font courir un danger mortel à l’Union européenne. »2

Sous le feu des critiques internes mais aussi externes comme celles du Premier ministre portugais3 ou de la Ministre espagnole des Affaires étrangères4, Mark Rutte et Wopke Hoekstra ont dû amorcer une phase d’apaisement. Sans pour autant indiquer un fléchissement sur le fond de sa position, le Ministre néerlandais des finances a fait amende honorable en reconnaissant qu’il n’avait pas fait preuve de suffisamment d’empathie. Fait rare, Nout Wellink, ancien président de la banque centrale des Pays-Bas, a lui même critiqué la position dure du gouvernement néerlandais en indiquant que « si tout le sud s’effondre, le nord riche cesse d’exister »5. Un collectif de 60 économistes néerlandais a notamment signé une tribune appelant à un positionnement européen plus solidaire de la part des Pays-Bas.

Si les discussions de fond semblent très progressivement s’orienter vers une solution commune hybride reposant sur plusieurs dispositifs budgétaires complémentaires6, la géopolitique des eurobonds a ravivé une autre dynamique que l’on pensait anesthésiée pendant la séquence électorale de 20197 : l’émergence d’une opinion publique européenne. 

Ces derniers jours, les chefs d’État et de gouvernement n’hésitent plus à interpeller directement l’opinion publique d’autres pays européens. Le Président du Conseil italien, Giuseppe Conte, s’est ainsi prêté à un rare exercice de politique transnationale en intervenant sur plusieurs médias européens. A chaque intervention, Conte interpelle directement l’opinion publique afin d’apaiser les craintes autour du partage des risques, d’expliquer son point de vue sur les euro-obligations et de souligner l’urgence d’une action européenne rapide et solidaire.

Il est ainsi apparu en direct et à une heure de grande écoute sur La Sexta, une chaîne de télévision espagnole, pour un entretien lors duquel il a rappelé que « l’Union doit montrer à tous les citoyens qu’elle les protège, qu’elle est un outil de protection »8. Le 31 mars, il intervenait sur la chaîne de télévision allemande ARD-Das Erste, dans le journal de 20h du Tagesschau9, le plus regardé du pays, mais aussi dans les colonnes du journal centriste hebdomadaire Die Zeit le surlendemain.10

Le 1er avril, c’est dans une interview exclusive pour le journal néerlandais conservateur De Telegraaf que le locataire du Palais Chigi poursuivait son opération pédagogique, cette fois-ci auprès de l’opinion publique des Pays-Bas. « L’Italie ne demande pas aux citoyens néerlandais de payer la dette italienne » rappelait-il avant de s’adresser directement à son homologue néerlandais : « Cher Mark, si les réponses arrivent trop tard, même si elles sont correctes, elle sont inutiles ».11 Le même jour, un collectif de responsables politiques italiens s’est directement adressé à « leurs amis allemands » par le biais d’une lettre empreinte de références historiques et de déclarations fortes publiée dans le quotidien conservateur et globalement favorable à l’orthodoxie financière, le Frankfurter Allgemeine Zeitung (F.A.Z).12

Le 1er avril toujours, Ursula von der Leyen signait une lettre pour le quotidien La Repubblica dans laquelle elle s’adressait directement aux italiens pour expliquer l’action de la Commission européenne et les assurer du soutien de l’Union. Elle y souligne notamment que « la distance entre les nations européennes met tout le monde en danger ».13 Véritable mea culpa après une intervention lors de laquelle elle a maladroitement qualifié les coronabonds de « slogan »14, le ton de la lettre frappe par son originalité dans la mesure où la présidente de la Commission s’adresse directement au peuple italien. Le 4 avril, c’est dans Le Monde qu’elle expliquait l’action de l’Union, dont elle s’efforce de démontrer qu’elle « ne se contente pas de demi-mesures »15. Le même jour, Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, publiait une tribune très solennelle dans les colonnes du F.A.Z. Il y déclarait sans ambages : « soit nous sommes à la hauteur des circonstances, soit nous échouons en tant qu’Union ».16 Le 6 avril enfin, Heiko Maas17 et Olaf Scholz18 signaient une tribune parue simultanément en cinq langues sur cinq grands quotidiens des pays de la coalition informelle EuroMed 719, afin de présenter leur vision d’une « réponse européenne à la crise basée sur la solidarité ».20

Ces interpellations directes aux opinions publiques nationales – par-delà les huis clos des sommets européens et leurs traditionnelles conférences de presse – sont relativement inédites. Chacune à leur échelle, ces initiatives témoignent d’un phénomène d’européanisation des opinions publiques nationales qui renforce l’expérience concrète d’un véritable espace public européen et contribue à l’émergence d’une scène politique à l’échelle continentale. Cet embryon d’espace public européen est né à l’aune de la dernière crise qui a vu s’opposer brutalement et directement des figures politiques antinomiques telles que Wolfgang Schäuble et Yánis Varoufákis. On constate désormais que ce choc de convictions se matérialise non seulement entre les dirigeants européens ou leurs ministres emblématiques eux-mêmes mais, désormais de façon beaucoup plus explicite, aussi vis-à-vis de leurs opinions publiques respectives.

De ces joutes transnationales naissent de véritables dynamiques propres à un espace politique européen dont les fondamentaux de légitimité de type « Westphalien » reposent sur les tensions qui se manifestent au sein de l’instance décisionnelle suprême composée des chefs d’État et de gouvernement21. On peut regretter la prééminence politique du Conseil européen dans l’architecture institutionnelle de l’UE tant celle-ci est génératrice de blocages et d’atermoiements, mais il convient malgré tout de la constater pour en analyser les effets.

Au sein de ce champ évolutif, les questions européennes ne sont plus uniquement l’instrument d’autres enjeux nationaux mais deviennent des questions politiques existentielles, perçues comme telles et relevant de modalités décisionnelles communes dont les dirigeants européens doivent désormais rendre compte devant une opinion de plus en plus transverse. Cela crée paradoxalement une meilleure lisibilité du jeu politique européen, même si celui-ci se traduit par de remarquables divisions. 

En ce sens, l’émergence d’une sphère publique européenne qui se joue sous nos yeux s’inscrit notamment dans la continuité des dynamiques énoncées par le philosophe politique néerlandais Luuk van Middelaar22. Lorsque l’Union fait face à une situation de crise à laquelle le script communautaire, ayant atteint ses limites, peut difficilement apporter de solution, elle improvise. Face à l’imprévu et à l’urgence, la politique de l’événement prend alors le relais pour trouver des solutions communes.

Graphe de Luuk Van Middelaar sur le pouvoir européen (administration vs gouvernement)

Théâtre d’un choc de convictions où la contradiction et la passion se déploient parfois avec brutalité, cette politique est constitutive d’une scène européenne en perpétuelle évolution. L’improvisation qui en résulte, toute cacophonique qu’elle soit, est en ce sens une nouvelle étape d’apprentissage, pour l’Union, à prendre des décisions face à l’imprévu afin de « mobiliser et d’organiser une puissance en commun »23. Ce faisant, elle fait interagir, pour un temps, les différents espaces publics européens et façonne une communauté de récits.

Pour que l’Union découvre le sens d’une action commune « en tant que corps politique dans le courant du fleuve qu’est le temps historique »24, elle devra toutefois faire triompher la conviction de son unité sur l’étendue de ses divisions internes. Cette crise est un nouveau test de sa capacité à faire surgir un tel équilibre positif. La sphère publique européenne naissante en sera le premier témoin. 

Sources
  1. LUMET Sébastien, Face à la crise du Covid-19, les divisions fondamentales refont surface, Le Grand Continent, 26 mars 2020
  2. Le manque de solidarité, « danger mortel » pour l’Europe, selon Jacques Delors, Institut Jacques Delors, 28 mars 2020
  3. Republica Portuguesa, Déclarations du Premier ministre, 26 mars 2020
  4. BAKKER Maartje, Spaanse minister van Buitenlandse Zaken : EU zonder solidariteit wordt bijwagen van VS, Rusland of China, De Volkskrant, 3 avril 2020
  5. Grote zorgen Wellink : ‘De nieuwe crisis begint als deze crisis voorbij is’, NPO Radio, 30 mars 2020
  6. Parmi ces instruments, la mise en place d’un mécanisme de réassurance chômage, envisagé de longue date, doté de 100 milliards d’euros semble se préciser. Bruno Le Maire a proposé la mise en place d’un fonds temporaire indépendant du budget européen et dédié au financement de mesures spécifiques à la résorption des effets économiques du Covid-19. Olaf Scholz, le ministre de l’Économie allemand, préconise l’octroi d’une ligne de crédit du Mécanisme européen de solidarité pour les pays en difficulté, assortie de conditionnalités drastiquement revues à la baisse. Une solution pour le moment inacceptable pour l’Italie qui redoute l’effet de stigmatisation qui pourrait en résulter. Enfin, une mise à contribution accrue de la banque européenne d’investissement est également envisagée. L’ensemble de ces solutions pourraient voir le jour conjointement mais les discussions restent à ce stade très ouvertes.
  7. GEORGAKAKIS Didier, Comprendre les nominations à la tête de l’Union, Le Grand Continent, 20 juillet 2019
  8. GIL TRO Toni, Giuseppe Conte : « Italia y España son los soldados que están en primera línea. Estamos en la trinchera », Al Rojo Vivo, La Sexta, 2 avril 2020
  9. TROENDLE Stefan, « Ein Notfall, der alle betrifft », ARD, 31 mars 2020
  10. CONTE Giuseppe, Italien an vorderster Front, Die Zeit, 1 avril 2020
  11. PERRONE Manuela, Da Die Zeit a De Telegraaf, ora Conte parla direttamente all’opinione pubblica europea, Il Sole 24 Ore, 2 avril 2020
  12. Le 9 avril, un sondage de la ZDF indiquait qu’une large majorité d’allemands (68 %), tous partis confondus à l’exception de l’AfD, soutient le principe d’une solidarité financière européenne envers les pays les plus durement touchés par la crise du Covid-19 tels que l’Italie ou l’Espagne. Le sondage n’en précise toutefois pas les modalités (edited)
  13. VON DER LEYEN Ursula, Ursula von der Leyen : « Scusateci, ora la Ue è con voi », La Repubblica, 1 avril 2020
  14. SCHMITT-ROSCHMANN Verena, Corona-Krise : Von der Leyen warnt vor neuer Kluft in der EU, Stimme.de, 28 mars 2020
  15. Ursula von der Leyen  : «  Cette solidarité est au cœur même de l’Europe et c’est ce qui va lui permettre de renaître  », Le Monde, 4 avril 2020
  16. SANCHEZ Pedro, „Europa muss eine Kriegswirtschaft auf die Beine stellen“, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 4 avril 2020
  17. Ministre allemand des Affaires étrangères
  18. Ministre allemand des Finances
  19. Les Echos (France), La Stampa (Italie), El País (Espagne), Público (Portugal), Ta Nea (Grèce)
  20. Auswaertiges Amt, “A response to the corona crisis in Europe based on solidarity”, 5 avril 2020
  21. Les membres du Conseil jouissent en effet d’une visibilité et d’une proximité démocratique différente de celle des parlementaires européens qui sont “confrontés aux limites de la subsidiarité et à un déficit d’ancrage électoral
  22. Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques, Paris, Gallimard, « Le Débat », 2018, 416 pages, ISBN 9782072734922
  23. Ibidem
  24. Ibidem