L’Esprit impérial. Passé colonial et politiques du présent

L'interminable souvenir des empires français et britannique.

Robert Gildea, L'Esprit impérial. Passé colonial et politiques du présent, Paris, Passés / Composés, 2020, 496 pages, ISBN 978-2-3793-31, URL https://www.passes-composes.com/book/256

Robert Gildea, professeur d’histoire moderne à l’université d’Oxford, est un spécialiste de l’histoire de France au XXème siècle. Il a récemment publié Fighters of the Shadows : A New History of French Resistance (Harvard University Press, 2015), Children of the Revolution : The French 1799-1914 (Harvard University Press, 2010) et a dirigé un ouvrage collectif incontournable sur Mai 68 en Europe, Europe’s 68 : Voices of Revolt (Oxford University Press, 2013).

Nous l’avons rencontré à Oxford afin de proposer un compte-rendu sous forme de discussion de son dernier ouvrage, Empires of the Mind : The colonial past and the politics of Present (Cambridge University Press, 2019), dont la traduction française, est parue chez Passés Composés en février 2020 sous le titre L’Esprit impérial : Passé colonial et politiques du présent. 

Le livre, qui étudie l’influence des passés impériaux britannique et français sur leur présent, contient trois principales idées. Tout d’abord, il démontre que la “décolonisation” formelle des années 60 n’a pas marqué la fin définitive de l’histoire coloniale, qui se poursuit à la fois hors des territoires nationaux, par le néo-colonialisme, l’impérialisme financier, puis le nouvel impérialisme, et sur les territoires nationaux par la persistance d’une “fracture coloniale”.

Ensuite, il explique comment le racisme à l’encontre des populations immigrées venues des anciennes colonies pour participer à l’effort de reconstruction d’après guerre a conduit à établir des “barrières de couleur” informelles afin de garantir une hiérarchie coloniale, aussi bien dans le modèle républicain français que dans le modèle apparemment multiculturel britannique.

Enfin, il montre comment l’attitude vis à vis de leur empire disparu a influencé la perception différente de l’Union européenne : la France considérait l’Union européenne comme compatible avec ses ambitions néo-coloniales ; le Royaume-Uni voyait une opposition entre son appartenance européenne et sa nostalgie impériale. Après ce rapide résumé, laissons à présent Robert Gildea vous présenter ses principales thèses en répondant à nos questions. 

Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire des “mentalités politiques” ?

Quand j’ai commencé mon travail d’historien, je me suis inspiré à la fois de l’histoire marxiste et de l’histoire des Annales. C’est à l’école des Annales que j’ai découvert pour la première fois le concept de mentalité politique. Je me suis ensuite intéressé à l’histoire de la mémoire. J’ai écrit un livre sur Le passé dans l’histoire de France qui est à la fois inspiré par Pierre Nora et en même temps critique parce que je n’aimais pas la façon dont il donnait une liste d’objets ou de lieux autour desquels la mémoire se formait et se forgeait. Je voulais une approche plus dynamique. Alors j’ai essayé d’écrire un livre où la mémoire, la politique et la culture politique se trouvent imbriqués dans une relation dynamique. 

Mon autre source d’inspiration principale est Maurice Halbwachs et son concept de la mémoire collective. Il écrit sur toutes sortes de mémoire : collective, de groupe, celle de la famille, de la classe, de l’église, de la religion, du village. Le concept est assez proche, à cet égard, de celui de récit dominant.

Nous devons pouvoir envisager l’histoire impériale du point de vue des colonisateurs et de celui des peuples colonisés. Sinon, dans un sens freudien, nous serons condamnés à la répétition et à faire souffrir aujourd’hui les gens issus des colonies d’hier. 

Robert Gildea

Vous écrivez d’ailleurs que vous vous inspirez de Freud : Dans son essai 1914 sur « le souvenir, la répétition et le travail », Freud affirme que si une expérience traumatique est niée ou réprimée, il peut s’ensuivre une répétition de cette même expérience. Cela peut se produire au niveau de l’individu et du groupe ainsi qu’au niveau de la nation. Votre livre est-il une psychanalyse des passés impériaux français et britannique ?

L’inspiration de Freud est venue plus tard. Si un pays subit un traumatisme tel qu’une défaite, une révolution ou une terreur, il doit réfléchir à ce qui s’est passé ou est condamné à répéter la même chose.

Je suppose que l’argument principal de ce livre est que si le colonialisme a été un traumatisme pour les pays qui ont connu la domination coloniale impériale, il a pu aussi en être un les métropoles, en particulier lorsque leur empire disparaît, et que des habitants des anciennes colonies viennent vivre dans la métropole.

Mon livre souhaite ainsi prouver que nous devrions prendre en considération cette période de l’histoire, ces deux ou trois siècles passés, du point de vue des deux deux parties. C’est une histoire de grandeur et d’accomplissement. C’est aussi une histoire de massacre et d’expropriation. Nous devons pouvoir l’envisager des deux points de vue : celui des colonisateurs et celui des peuples colonisés. Sinon, dans un sens freudien, nous serons condamnés à la répétition et à faire souffrir aujourd’hui les gens issus des colonies d’hier.  

Considérez-vous que votre livre a un objectif politique, en cela qu’il montre les similitudes des récits historiques entre deux pays européens qui ont parfois tendance à s’opposer (le Royaume-Uni et la France) ? La simple reconnaissance de la similitude des mémoires coloniales et de la souffrance qu’elle implique pour les deux parties de la société est-elle suffisante pour résoudre le problème ?

Au départ, mon livre n’avait aucune perspective politique. Il a commencé lorsque j’ai dû donner des conférences à l’Université de Belfast, les Wiles Lectures, en 2013, qui ne portaient que sur le colonialisme et l’impérialisme français. J’avais écrit un livre sur la résistance française, Comment sont-ils devenus résistants, et l’une des choses qui m’a étonné est que la libération de la France s’est faite à partir des colonies et en particulier de l’Algérie. Mais dix ans plus tard, les mêmes personnes qui avaient libéré la France se trouvaient en partie de retour à Alger, torturant les Algériens. Quel était le lien entre la libération et le colonialisme ? Etait-il possible d’être à la fois un libérateur et un colonisateur ?

L’autre point de départ était cette idée de la fracture coloniale. Je souhaitais étudier le fait que la France a été façonnée non seulement par la fracture sociale mais aussi par la fracture coloniale. Puis j’ai commencé à m’interroger sur le caractère exceptionnel du cas de la France. Et si vous voulez prouver que quelque chose n’est pas exceptionnel, vous devez faire de l’histoire comparée. J’ai donc décidé d’élargir le sujet et d’y inclure l’histoire britannique.

Mais quand j’ai commencé à écrire le livre, le référendum de 2016 a eu lieu. Avant le référendum, il y avait beaucoup de rhétorique sur le passé impérial britannique. Cameron a dit qu’il voulait restaurer le Royaume-Uni comme nation d’aventuriers. Les références à l’Anglosphère, à l’Empire 2.0, à la Global Britain étaient alors omniprésentes. 

Certaines personnes m’ont objecté que l’homme de la rue ne partageait pas cette nostalgie de l’empire, que lorsqu’ils ont voté pour partir, les récits impériaux ne faisaient pas partie de leurs motivations. Je suis en désaccord avec cette idée pour deux raisons. Tout d’abord, une notion telle que make Britain great again signifie comme elle était avant, quand nous avions un empire. Deuxièmement, quitter l’Union européenne était un moyen de réaffirmer ce qu’on pourrait appeler la hiérarchie coloniale. Ceux qui étaient en faveur du départ avaient le sentiment que les immigrants étaient mieux traités qu’ils ne l’étaient. S’ils voulaient un emploi, ils découvraient que les immigrés en avaient un, qu’ils étaient mieux traités par les services sociaux, les écoles, les hôpitaux. Je pense que c’est un fantasme, mais c’est ce que beaucoup de gens pensaient.

L’empire est à la fois un état d’esprit qui façonne l’attitude envers le reste du monde et une attitude à l’intérieur d’un pays envers les personnes d’origine étrangère. Il y a un désir constant de réimposer des hiérarchies coloniales, comme on peut le voir dans la recréation de barrières de couleur au Royaume-Uni. Dans les années 1950 et 1960, les immigrés venant des Caraïbes avaient beaucoup de mal à trouver des maisons dans certains quartiers une fois arrivés en Angleterre, à recevoir une éducation décente. Ces barrières de couleur qui existaient formellement dans les colonies avaient été recréées de manière informelle dans la métropole. Le scandale Windrush constitue un exemple récent. De nombreuses personnes originaires des Caraïbes, dont beaucoup sont ici depuis les années 1960 – ce qu’on appelle l’immigration Windrush –  ont été expulsés vers la Jamaïque au début des années 2010 sous prétexte qu’ils n’avaient pas de papiers officiels. Après que les médias ont révélé l’histoire en 2018, la ministre de l’intérieur Amber Rudd a dû démissionner.

En Grande-Bretagne comme en France,  on retrouve tant dans l’universalisme républicain que dans le multiculturalisme affiché des formes de hiérarchie coloniale.

Robert GILDEA

Vous décrivez une certaine ressemblance entre le néocolonialisme français et britannique concernant les populations anciennement colonisées qui migrent vers l’ancien empire. Cependant, j’ai l’impression que les gouvernements français et britannique traitent la question des minorités de manière très différente. En France, la loi interdit les statistiques ethniques et la Constitution décrit la France comme une nation uniquement composée de citoyens, alors que le Royaume-Uni semble plus ouvert au multiculturalisme. Ces attitudes différentes sont-elles fondées sur une conception initialement différente de leurs empires respectifs ? Quelle conception est, sur le  long terme, la plus susceptible de réduire les inégalités entre les individus ?

Il y a évidemment en France la République, l’universalisme, et l’idée que chacun a le droit de devenir citoyen français quel que soit son sexe, sa race ou sa religion. L’attitude française ne a une approche de la citoyenneté qui ne prend pas en compte la couleur de peau. Pour devenir citoyen français, il faut oublier ses autres identités et penser au bien commun. Cette vision repose sur l’idée d’un empire lié à une mission civilisatrice. Les Africains étaient les enfants de la France et pouvaient à terme devenir des citoyens français.

A l’inverse, le modèle britannique d’empire théorisé par Frederick Lugard, gouverneur général du Nigeria, consistait à exercer un pouvoir indirect sur les populations locales. Au Nigéria, cela impliquait d’avoir des relations assez distantes avec toutes les tribus du Nord du pays, par exemple. 

Cependant, par la suite, les administrateurs français sont passés d’une idéologie d’assimilation à une doctrine d’association qui s’alignait davantage sur le modèle britannique. On pourrait penser que cette différence explique les différentes attitudes à l’égard du multiculturalisme.

Mais je dirais qu’en Grande-Bretagne comme en France,  on retrouve tant dans l’universalisme républicain que dans le multiculturalisme affiché des formes de hiérarchie coloniale. Par exemple, alors qu’en 1870 la population juive d’Algérie a reçu la citoyenneté française, les musulmans ne l’ont pas eue, sinon en nombre insignifiant, parce que le gouvernement considérait qu’ils devaient abandonner leur foi s’ils voulaient devenir citoyens. En effet, sur certains points, l’appartenance religieuse entrait en opposition avec le Code Civil, comme la polygamie. Cependant, pour moi, la question de la polygamie n’était qu’une couverture pour dire qu’être musulman et français à la fois était impossible. C’est seulement après 1945 que la plupart des hommes musulmans algériens ont obtenu la citoyenneté. Quant aux femmes algériennes musulmanes, elles ne l’ont obtenu qu’en 1958, et toujours au prix de cérémonies d’inauguration au cours desquelles elles devaient enlever leur voile. Le message subliminal était que, pour devenir française, il fallait cesser d’être musulmane. 

Je pense que la même chose s’applique au Royaume-Uni, en dépit du multiculturalisme affiché, qui a tout de même véritablement existé dans les années 80 et 90. Cependant, après le 11 septembre et la guerre en Irak, le multiculturalisme a cessé d’être populaire. Les personnes d’origine musulmane étaient alors objets de soupçons. C’est à ce moment qu’apparaît le concept des valeurs britanniques, que tout citoyen devrait respecter, mais qu’il est très difficile à définir précisément. 

Pour vous donner un exemple, en 1990, l’un des anciens conseillers de Mme Thatcher, Norman Tebbit, a inventé le test du cricket. Imaginez un match test entre l’Inde et l’Angleterre. De nombreuses personnes d’origine indienne ou pakistanaise assistent au match. Qui soutiennent-ils ? Les Indiens ou les Anglais ? Tebbit dirait que s’ils ne soutiennent pas la Grande-Bretagne, ils ne sont pas vraiment britanniques.

Je dirais que la hiérarchie coloniale et l’exclusion existent également en Grande-Bretagne et en France en dépit de modèles de citoyenneté apparemment différents. Dans les deux cas, toutes les populations non blanches sont implicitement considérées comme difficiles à absorber.

En comparant les gouvernements britannique et français actuels, vous avez été plutôt élogieux à l’égard du président Macron. Dans votre conclusion, vous écrivez : [Boris Johnson] était prisonnier de son propre passé, [Emmanuel Macron] s’inspirait des meilleurs exemples du passé mais tournait les yeux avec enthousiasme vers l’avenir”.

On pourrait cependant soutenir que le président Macron avait également une vision de la nation française gonflée de son passé glorieux. Il a laissé se développer des métaphores monarchiques ou impériales, disant qu’il allait avoir un style de gouvernement jupitérien, descendant les Champs Elysées sur un char, recevant Poutine à Versailles, et s’est vu reprocher par tous les autres Etats membres européens une grande arrogance dans la gestion des affaires européennes intérieures. Pensez-vous que son rejet du colonialisme n’est qu’une façade ?

Je pense que mon jugement sur Macron était un peu prématuré. J’ai été très impressionné par la déclaration qu’il a faite, à savoir que le colonialisme était une barbarie et que nous devrions nous en excuser. Il est impossible de trouver un homme politique britannique prêt à dire cela. Donc, le fait qu’il l’ait dit m’a impressionné. Depuis lors, j’ai pensé : peut-être qu’il l’a simplement dit  ! Quelques mois plus tard, il dînait avec des soldats français au Mali. La Françafrique est toujours aussi forte. 

Le contraste avec lequel je commence le livre est le contraste entre son discours et celui de Boris Johnson quand ce dernier dit Nous avions l’habitude de diriger le plus grand empire du monde, ne pouvons-nous pas faire des traités commerciaux ?. Et cette année est l’année des traités commerciaux. Ce sera un moment de vérité pour les Britanniques, car ils réaliseront que leur pays est plus petit qu’ils l’imaginent.

Comparé à l’Allemagne, ou même à la France, le Royaume-Uni n’a encore jamais eu à remettre en cause son histoire. La plupart des Britanniques ont le sentiment que leur pays a toujours été du bon côté de l’histoire, que nous n’avons pas à nous excuser. Quand je donne des conférences autour de ce livre en Angleterre, on m’accuse presque toujours d’être antipatriotique.

Vous parlez de la première guerre du Golfe, et quand vous rappelez que les Américains ont envoyé 400 000 soldats, alors que le gouvernement français en a envoyé 10 000, j’ai spontanément pensé que 10 000 n’était presque rien comparé à 400 000. De cette réaction, je me suis demandé si cet oubli de l’impérialisme français chez le citoyen moyen ne provenait pas de l’idée que le seul véritable empire moderne est celui des États-Unis, et que tout comportement postcolonial d’autres pays, comme la France, était négligeable par rapport à l’interventionnisme américain. 

Pendant longtemps, les Américains ont nié avoir un empire. Il a fallu attendre l’invasion en Afghanistan pour que l’expression empire américain commence à se répandre.

La France, de son côté, a toujours été assez réticente à l’aventurisme américain. Ils ont participé à la première guerre du Golfe mais ont refusé d’aller en Irak en 2003 après la brillante intervention de Dominique de Villepin, alors que le Royaume-Uni les a suivis. 

L’opération britannique en Irak a produit ce que j’appelle un retour de bâton – de nombreuses attaques terroristes en Europe, en Amérique. Cependant, il semble que l’intervention britannique, américaine et française en Syrie a également conduit à un retour de bâton, à des attaques djihadistes. Par exemple, vous pouvez faire remonter l’attaque du Bataclan à des individus qui ont été en Syrie et en sont revenus.

Les empires territoriaux ont duré que moins d’un siècle, des années 1880 aux années 1960. Avant et après cela, il n’existait pas de véritables empires territoriaux, mais seulement des empires informels, fondés sur l’inégalité des richesses et du pouvoir.

Robert Gildea

J’ai été un peu surpris par le fait que vous ayez inclus la France dans les pays qui auraient utilisé la révolution néolibérale pour prolonger la domination coloniale qu’ils étaient en train de perdre politiquement. Instinctivement, j’ai l’impression soit que la révolution néolibérale est venue des États-Unis et du Royaume-Uni et s’est imposée dans la plupart des pays, soit qu’elle a été imposée non pas par les gouvernements mais par une élite minoritaire non élue qui voulait diminuer la place de l’État dans l’économie. En bref, dans quelle mesure peut-on nationaliser l’origine de la révolution néo-libérale ?

Je dirais que Valérie Giscard d’Estaing a accueilli le premier G6 et a été à l’origine de cette alliance entre les économies les plus puissantes. De même, si  le consensus de Washington repose sur une alliance entre des institutions “internationales”, je ne pense pas que ces institutions soient pour autant indépendantes des gouvernements. Des États nouvellement indépendants étaient en train de s’affirmer économiquement dans les années 1970 et je pense que le consensus de Washington était un moyen d’arrêter ce processus et d’utiliser leurs dettes pour les forcer à s’ouvrir aux entreprises internationales. Ce processus est bien entendu mondial et apatride, mais aussi favorisé par un certain nombre d’Etats. 

Il s’agit pour ainsi dire d’un retour à l’origine des empires, qui étaient le plus souvent des empires informels. Les empires territoriaux ont duré que moins d’un siècle, des années 1880 aux années 1960. Avant et après cela, il n’existait pas de véritables empires territoriaux, mais seulement des empires informels, fondés sur l’inégalité des richesses et du pouvoir. Les grandes compagnies marchandes britanniques, néerlandais, françaises, avaient leur propres armées et gouvernaient elles-mêmes un certain nombre de territoires sans faire directement partie de l’état. 

Il y a donc de nombreuses façons d’avoir un pouvoir impérial et de contrôler le Sud. En général, les empires préfèrent utiliser la puissance économique plutôt que la force militaire, qui n’est que le dernier recours. Ainsi, par exemple, Jacques Foccart avaient une influence sur un certain nombre de dirigeants africains sans que sa domination soit formalisée. Le plus souvent, leur manière de gouverner lui convenait et il n’intervenait alors presque pas. A l’inverse, les dirigeants qui lui déplaisaient avaient tendance à être assassinés ou déposés. 

Il existe en effet une forte tendance à n’imaginer des empires que dans le cadre des Etats-nations de la fin du XIXe siècle, qui ne représentaient pourtant qu’une petite partie de l’histoire éternelle des empires humains. Quelles sont les conséquences de ce que vous décrivez pour la définition du nationalisme contemporain ? Pourrait-on dire que le nationalisme est désormais déterritorialisé, comme un certain nombre de luttes, et qu’il ne se réfère plus à un lieu mais à une identité abstraite qui se retrouve dispersée en différents endroits ?

Je me contenterai de citer un discours de Mme Thatcher juste après la guerre des Malouines. Elle a dit : nous sommes maintenant une grande puissance, nous avons démontré que personne ne peut nous bousculer. Nous dominons toujours les vagues. Salmon Rushdie a commenté ce discours en disant : Quand Mme Thatcher a dit nous, elle voulait parler de la population britannique blanche. De même, lorsque, après le référendum de Brexit, nous avons entendu le peuple a parlé, a décidé de partir, le peuple était les Brexiters, votant massivement pour un Royaume-Uni impérial. Le nationalisme exclut à la fois à l’extérieur et à l’intérieur du pays. 

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