Addis-Abeba. Les 9 et 10 février 2020, s’est tenu le sommet annuel de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (UA), qui a défini les orientations et les principaux axes de l’action de l’organisation pour l’année qui vient de commencer1. Comme président de l’Union pour l’année 2020, successeur d’Abdel Fattah Al-Sissi, a été élu le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa. Cet événement était toutefois important pour des questions plus stratégiques qui pesaient sur la géopolitique continentale et le rôle de l’Afrique dans la dynamique mondiale. Au lendemain de la Conférence de Berlin sur la Libye, puis de celles de Brazzaville et d’Alger, les pays africains sont appelés à répondre aux ingérences étrangères, dans une période historique fortement marquée par les conflits armés. La présence d’Antonio Guterres a contribué à relancer le débat sur l’avenir de l’Afrique au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, qui a toujours été un sujet de préoccupation pour la diplomatie continentale, notamment dans la perspective de l’Agenda 2063, marqué par son slogan « Faisons taire les armes », qui est de plus en plus difficile à mettre en œuvre, surtout en raison des limites de la souveraineté des États et de la présence de régionalismes forts2.

Lors de la réunion du Conseil exécutif de l’UA du 6 février, le président de la Commission de l’Union a présenté un aperçu des défis les plus urgents pour le continent et pour la structure organisationnelle des institutions panafricaines3. L’accent a été mis sur le projet de réforme décidé et défini à Kigali en 2016 : la présidence de l’Union de Kagame en 2018 a ouvert ce qui semblait être le début d’un projet de renouvellement radical, notamment en termes d’approvisionnement financier et de fonctionnement économique dans le domaine de la paix et de la sécurité. Le renouvellement des mécanismes et de la structure organisationnelle de l’Union a été mis en veilleuse en 2019 : la présidence tournante d’Al-Sissi a favorisé les dossiers nationaux individuels, notamment dans les relations avec les acteurs du Moyen-Orient, ne parvenant pas à relancer le débat sur le plan de Kigali (il n’y a pas eu de réunions sur ce sujet au cours de l’année 2019). Le nouveau président, le Sud-Africain Ramaphosa, a promis de relancer un débat actif sur la question : le plan Kagame se concentre sur quelques domaines politiques, en mettant l’accent sur la viabilité financière, trop dépendante dans le passé des investissements extra-continentaux (notamment de l’UE)4. Pour l’instant, l’objectif principal de ce plan a été atteint, certainement grâce aux efforts et aux améliorations qui doivent être apportés : la ZLEC, la zone continentale de libre-échange, est officiellement entrée en vigueur, malgré quelques réticences. Le problème du programme de réforme est la centralité de la figure de Kagame, une figure historiquement centrale pour les pays membres de la SADC, le groupe régional de l’Afrique australe, dont Ramaphosa est le principal représentant : pour cette raison, le président sud-africain proposera des modifications ou essaiera au moins de limiter l’influence du président rwandais, en faisant ses propres propositions.

Le Sommet a été inévitablement marqué par la présence pressante de conflits armés, de plus en plus liés à la fragilité institutionnelle des pays du continent. La conférence de Berlin a été considérée comme l’événement central de l’action des pays africains en Libye. L’avenir, cependant, est plein d’inconnues. Outre le changement de présidence, la difficulté de réaliser l’Agenda 2063, dont le slogan « Faisons taire les armes » est le pivot, est forte. Une réunion préliminaire, qui s’est tenue le 4 février, a permis de définir une feuille de route pour réaliser des étapes concrètes en vue de la formation d’une structure dans le domaine de la médiation et du désarmement des conflits5. Partant des principes du document de Lusaka de 2016, la réunion des experts en matière de sécurité et de défense a défini un plan en 20 points : parmi ceux-ci, les plus importants concernent la surveillance du trafic d’armes, la régulation des migrations, mais aussi la corruption, le changement climatique et le chômage des jeunes. À ces aspects purement techniques s’ajoutent les questions politiques et diplomatiques : le malaise exprimé par plusieurs pays face à l’ingérence étrangère a également été repris par le Secrétaire général des Nations unies, qui a confirmé la nécessité d’une plus grande participation des pays de l’UA au mécanisme de décision du Palais de Verre6. La question latente de la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU a été proposée cette année encore : selon António Guterres, l’ONU devrait envisager un projet de renouvellement radical, plus proche des pays du continent, compte tenu des progrès réalisés dans certains scénarios de guerre, dont le Mali et le Sud-Soudan. Le portugais a souligné l’importance d’une diplomatie équilibrée, fondée également sur un plus grand respect des besoins et sur le dialogue, souvent souhaité et tenté par la communauté continentale (en prenant l’exemple de la Libye). En dehors des discussions générales, il n’y a cependant pas de propositions pratiques et réalistes, notamment en raison d’une tentative de réforme qui est bloquée depuis le début des années ’90.

Un autre point, traité de manière très marginale, concerne les concurrents locaux et régionaux auxquels l’UA est obligée de faire face : il s’agit des régionalismes continentaux, historiquement plus adaptés et actifs en matière de défense et de gestion des conflits. Le cas principal est celui de la CEDEAO, en plein processus d’intégration économique et politique toujours plus poussée : l’avenir du franc CFA, dans le cadre du libre-échange continental, et les défis posés par la présence de pays institutionnellement fragiles (Guinée Bissau, Burkina Faso) aux côtés de pays au grand potentiel économique (Côte d’Ivoire, Ghana) sont traités de manière marginale par les diplomates continentaux, qui préfèrent les relations bilatérales à une structure décisionnelle internationale7. La compétitivité de la CEDEAO, de la SADC, de la Conférence des Etats des Grands Lacs et d’autres organisations ne peut donc pas être intégrée à l’UA, mais doit être prise en compte dans le projet de réforme de l’organisation. Elle est fondamentale pour l’efficacité et la survie de l’UA elle-même8.

Perspectives :

  • Cyril Ramaphosa, en plus de sa nomination en tant que président de l’UA, a remplacé le président du Tchad, Idris Deby Itno, à la tête du mécanisme de revue entre pairs de l’Union africaine. Cette institution, au cœur de la réforme de l’UA de 2002, sert de suivi constant des politiques du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) visant à briser les barrières sociales au sein des États membres.
  • Tous les principaux chefs d’État et de gouvernement étaient présents, avec quelques absences excellentes : le président du Gabon, Ali Bongo Ondimba, ne s’est pas présenté, tandis que Paul Biya, président du Cameroun, a envoyé son ministre des affaires étrangères, Lejeune Mbella Mbella. Parmi les personnes présentes figurait Teodoro Obiang, président de la Guinée équatoriale, qui a été remercié par le président de la Commission de l’UA pour ses efforts dans le cadre des politiques de retour et de gestion des migrations de l’Union.
  • Dans son premier discours en tant que président de l’UA, Cyril Ramaphosa a promis de maintenir une ligne équilibrée entre les attentes de toutes les régions du continent. Malgré les craintes que le centre de gravité de l’Organisation ne se déplace vers le sud, M. Ramaphosa a clairement indiqué la centralité de la Libye et du Sud-Soudan dans son mandat pour 2020.
  • Le Conseil de l’Union africaine pour la paix et la sécurité, l’un des organes les plus importants, était au centre du sommet en raison des nouvelles nominations qui remplaceront certains de ses pays membres à partir d’avril 2020. Le Conseil est composé de 15 pays, essayant de représenter toutes les régions du continent (Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique de l’Est, Afrique centrale et Afrique australe). Parmi les pays qui seront remplacés figurent le Rwanda, l’Angola et le Maroc.