En miroir d’une discussion avec ses auteurs et en préparation d’une rencontre le 25 février, nous vous livrons un extrait du roman Les Compromis.


Chapitre 5

11 octobre 2016, 9h10

Le contact quotidien avec les députés semble provoquer chez les petites mains de la politique deux réactions contradictoires en fonction de leur personnalité. Certains, comme moi, développent une forme d’empathie pour les élus, qu’il faut accompagner et protéger à chaque pas. Ils sont ravis d’avoir, dans le grand théâtre parlementaire, la meilleure part, et s’accommodent très bien de vivre à l’ombre des politiques, loin de l’éclat toxique des caméras. D’autres constatent rapidement, en côtoyant les députés, qu’ils ne sont pas moins capables qu’eux et concluent qu’au fond, ils auraient eux-mêmes très bien fait le boulot. C’était le cas de Nico.

« On peut tout faire pour eux – tout ! – sauf lire leurs interventions à leur place… » Un fonctionnaire se retourna pour lui jeter un regard désapprobateur. Il continua de grogner un ton en dessous. « Elle le sait au moins Sandrine, qu’on parle de son rapport ce matin ? »

Un élu bien entouré peut se reposer largement sur ses conseillers et assistants. Mais l’exercice trouve rapidement ses limites naturelles : encore faut-il que le député vienne aux réunions. Ce matin-là, les membres de la commission des transports du Parlement étaient réunis pour la présentation du rapport de Sandrine sur la modification de la directive Diesel. Tous les acteurs indispensables au déroulement de cette cérémonie étaient présents : président de commission parlementaire, députés, représentants des États membres, conseillers politiques et assistants parlementaires, membres du Secrétariat du Parlement, et même le commissaire aux transports qui s’était déplacé pour l’occasion. Mais Sandrine, elle, manquait à l’appel.

Une nuée de journalistes entassés au fond de la salle l’attendaient de pied ferme. Le Dieselgate passionnait au-delà de toutes nos espérances. Depuis le mois de juin, les interviews s’étaient multipliées et chaque commentaire de Sandrine sur le sujet était repris dans la chambre d’écho de la presse bruxelloise. J’avais d’abord cru que nous profitions du vide journalistique qui caractérise la période estivale, mais je me rendis vite compte que le scandale prenait semaine après semaine une ampleur inattendue. En déroulant la pelote, on s’était aperçu que Volkswagen n’était pas un cas isolé. Daimler, Audi, Porsche, BMW, l’ensemble des constructeurs allemands trempaient dans l’affaire. Les têtes tombaient au sein du groupe Volkswagen, mais l’ogre médiatique était loin d’être repu. On était à la recherche d’autres coupables. À la rentrée, toute l’attention s’était tournée en direction de la Commission européenne. D’après le Financial Times, le commissaire aux transports avait été informé de la fraude par ses services avant que le scandale n’éclate, et n’avait rien fait. Peu importait que les pouvoirs de la Commission européenne en la matière aient été très limités ou que la fraude ait été le produit d’une culture d’entreprise toute nationale, tout le monde s’apprêtait à entonner l’air bien connu du « c’est la faute à Bruxelles. »

L’enjeu pour le commissaire, c’était de reprendre les choses en main dans le dossier Diesel. Les journalistes présents attendaient la petite phrase qui ferait le titre de leur article, et ils n’allaient pas être déçus. Nico et moi avions passé le mois de septembre à faire monter la sauce. Notre projet de rapport et ses propositions audacieuses allaient avoir l’effet d’une bombe.

Comme à son habitude, le très allemand président de la commission des transports, Helmut Grassmann, avait fait démarrer les travaux à neuf heures pile. Il avait ouvert la séance, fait adopter les minutes de la réunion précédente, lu quelques annonces (le report d’une délégation parlementaire en Slovénie, l’organisation d’un séminaire sur la régulation portuaire), puis il avait ouvert la séance sur le premier point à l’ordre du jour : le dossier Diesel et la présentation du rapport Berger. Il était 9 h 10, et la parole revenait à la rapportrice. Et la rapportrice n’était toujours pas là.

« Mais elle fout quoi Sandrine, bordel !

– Aucune idée…

– T’es son assistant, merde, c’est ton boulot de savoir où elle est ! Tu peux pas la laisser divaguer dans le bâtiment… – Écoute Nico, je vais pas non plus lui mettre une puce GPS. C’est une grande fille. Elle n’a rien à l’agenda avant neuf heures. Je lui ai rappelé hier qu’elle devait être là à temps, je lui ai fait un SMS ce matin. Je vois pas ce que je peux faire de plus.

– Moi tout ce que je vois, c’est qu’on a une meute de journalistes aux basques, mais pas de Sandrine. Elle est où, merde ? Ils sont tous là pour voir ce qu’elle va balancer à la figure du commissaire. Putain, j’ai le tweet au bout des doigts… Il faut retarder le débat ! »

Il se leva brusquement et alla souffler quelque chose à l’oreille d’un député Vert hollandais qui prit la parole pour annoncer que Sandrine était en retard et qu’il demandait une suspension de séance. Grassmann accorda dix minutes de pause, mais pas une de plus. Nico s’agitait, appelant Sandrine toutes les trente secondes. Pour ma part, le retard de Sandrine ne me surprenait qu’à moitié. Depuis quelques semaines, elle me déroutait. Je n’arrivais pas à la saisir. Elle était parfois tendue et irritable, souvent dispersée.

Soudain, deux policiers firent irruption dans la salle de réunion. L’un d’entre eux demanda si quelqu’un dans l’assistance travaillait pour Sandrine Berger. Je levai timidement le doigt. Tout le monde se tourna vers moi. La suite est connue : le grand hall, le cadavre de Sandrine, la moquette bleue-Europe.