Washington. Le Département du Commerce américain a annoncé début Octobre, l’ajout de 28 nouvelles entreprises chinoises opérant dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la surveillance à sa « Liste Entité »1. Cette décision illustre que la lutte pour la suprématie technologique, loin de connaître la relative détente que connaît le front commercial, est bien le pan le plus virulent de la confrontation stratégique sino-américaine. Après s’être attaqué au géant des télécoms Huawei, incarnation des ambitions globales de la Chine2 , l’administration Trump, avec cette décision, a franchi un cap symbolique dans l’affrontement. 

Par ses cibles d’abord, en s’appliquant à deux leaders mondiaux des caméras de surveillance, Hikvision et Dahua Technology3, mais également aux représentants de premier ordre de cette nouvelle génération de start-ups chinoises appliquant l’IA aux techniques de reconnaissance faciale et vocale4, les sanctions américaines ne s’attaquent pas simplement à des entreprises stratégiques chinoises. Elles touchent ce  qui semble être des incarnations même du modèle chinois appliqué à la haute technologie, mêlant surveillance et support étatique agressif.

Par ses motifs ensuite, prenant justification du rôle des entreprises ciblées dans la répression de la minorité ouïghoure dans la région autonome du Xianjiang, elle fait une utilisation nouvelle5 de la Liste Entité, historiquement davantage liée aux sujets de sécurité nationale que de droits humains. Il est intéressant de noter que la plasticité de ce motif rend toutes les entreprises technologiques chinoises potentiellement sujettes aux sanctions américaines. Plus significatif encore, en impliquant de manière inédite ce qui est pour Pékin un sujet politique intérieure, Washington atteint directement une ligne rouge du pouvoir Chinois : la souveraineté sur une province rétive. La passe d’arme des déclarations relatives aux troubles politiques dans la RAS de Hong Kong a illustré si besoin était, la sensibilité du sujet à Pékin, pour qui « toute remarque qui porte atteinte à l’intégrité territoriale ou à la stabilité sociale n’entre pas dans le cadre de la liberté d’expression. »6

Pour les entreprises ciblées, l’ajout sur la « Liste Entité » les isole effectivement de logiciels et matériels d’origine américaine, sauf exception via une licence d’exportation délivrée par le Département du Commerce7. Cependant, cette sanction n’aura, vraisemblablement, sur elles, qu’un impact limité à court terme, par contraste avec Huawei pour qui elle représente un risque existentiel. Tout d’abord, leur activité est essentiellement centrée sur l’édition logicielle, qui comporte moins de fournisseurs que les entreprises commercialisant du matériel technologique8. Ensuite, depuis les premières inscriptions à la Liste Entité, les entreprises technologiques chinoises ont constitué plusieurs mois de stocks de composants américains – Hikvision par exemple, avait annoncé avoir quasiment doublé ses stocks dès le mois de juillet9. Sur le moyen terme, en revanche, la domination américaine significative sur certains secteurs-clés tels que les processeurs10 constituera un handicap significatif au développement de ces jeunes entreprises pour lesquelles l’innovation permanente est une question de survie. Une des alternatives considérées, le recours aux entreprises chinoises réalisant le réseau de super-ordinateurs national, aurait été plausible si elles n’avaient pas elles-mêmes été sanctionnées plus tôt cette année11! De fait, l’horizon de développement d’une industrie nationale débarrassée de la dépendance américaine se compte en années12, ou à tout le moins bien au-delà des stocks qui ont pu être constitués par ailleurs, semblant entériner l’échec d’une stratégie faisant le pari d’une détente à moyen terme du conflit commercial13.

Au contraire, les derniers éléments rendus publics semblent indiquer l’inclusion de nouveaux critères d’inscription à la Liste Entité, Washington menaçant cette fois de l’utiliser contre les entreprises chinoises coupables de violations de propriété intellectuelle14. Cette dynamique, et l’inévitable réponse de Pékin15, ne peuvent que contribuer à gripper un peu plus les négociations commerciales et repousser davantage la perspective d’un accord espéré par beaucoup, au premier chef desquels se trouve un président américain qui aime à se décrire comme un dealmaker. Car bien que l’application d’une tension maximale semble être un préalable essentiel à son processus de négociation16, dans le cas de la confrontation technologique, le processus d’escalade a partiellement échappé au président américain, au profit d’autres acteurs de la classe politique américaine. Le président Trump n’est en effet pas un idéologue, et la « guerre froide technologique » menée par son administration a une finalité essentiellement transactionnelle dans le cadre des négociations commerciales, mais non pas la contention systématique du potentiel technologique chinois, et encore moins la chute d’un champion national comme l’ont montré ses gestes à l’égard de ZTE l’an passé17 et plus récemment de Huawei18. Toutefois, l’intransigeance à l’égard de Pékin est un des rares sujets de relatif consensus bipartisan à Washington19, et le président Trump s’est bien gardé de pousser la détente technologique plus loin20, conscient, entre autres, qu’il aura besoin de l’intégralité de son capital politique auprès des sénateurs républicains dans la bataille de l’impeachment à venir. L’inscription à la Liste Entité, par la possibilité suspensive qu’elle entretient, apparaît donc comme la sanction la moins sévère qui pouvait être appliquée sans risquer la rupture avec Pékin d’une part, et les faucons de son propre parti d’autre part. L’administration américaine n’a ainsi pas utilisé les armes les plus disruptives et contraignantes de son arsenal législatif, tel que la Specially Designated Nationals List du trésor américain, ou les sanctions prévues au titre du Global Magnitsky Act tel que cela avait pu être initialement envisagé21.

Malgré cette retenue  toute relative et la présence de failles juridiques permettant de contourner une partie des sanctions, telle que la définition de l’origine des composants exportés par les firmes américaines22, les dommages infligés à la relation transpacifique se feront davantage ressentir sur le long terme. Encore récemment scénario de politique-fiction, le découplage sino-américain devient une réalité tangible, les restrictions d’investissements23 et d’immigration24 pour Washington trouvant leur pendant dans le développement agressif d’alternatives purement domestiques à Beijing25. Xi Jinping ne s’y trompe pas en invoquant le souvenir de la Longue Marche pour incarner l’effort chinois d’auto-suffisance26. La dénonciation de la multitude de dépendances qui existent entre les deux pays, sera un processus long, complexe et coûteux pour les deux rives du Pacifique, de surcroît difficilement réversible, éloignant toujours davantage les deux puissances au niveau politique, financier et économique27. Néanmoins, ce sera le secteur de la Tech, qui par l’apparition de normes divergentes et d’inefficiences logistiques, subira le divorce de la manière la plus brutale avec un affaiblissement généralisé de la capacité d’innovation28. Pour avoir entretenu un temps l’utopie d’une substitution globale au régalien, le contraste avec la conscription de la Tech au service des rivalités géopolitiques29 n’en sera que plus frappant.

En définitive, ce nouvel accès de fièvre de la rivalité technologique entre les deux géants, à rebours de l’affrontement économique, montre que la guerre froide numérique va s’ancrer durablement dans les relations transpacifiques. Du côté chinois, si des concessions ont été faites dans les négociations commerciales, Beijing n’a rien cédé sur l’essentiel de ses ambitions, et cette nouvelle salve  de sanctions, loin d’être dissuasive, ôte peut-être définitivement les doutes sur les velléités de containment américain. A Washington, les termes du dialogue international s’écrivent de manière toujours plus confrontationnelle, et il ne semble plus guère y avoir de dispute du leadership américain qui puisse être assez réduite pour ne pas constituer une menace existentielle. Dès lors, les deux puissances ne paraissent plus partager que la volonté de se défaire de toute attache issue de la globalisation des flux technologiques, autrefois perçus comme mutuellement bénéfiques, désormais traitée comme une nasse de dépendances intolérables. Leur suppression, objectif désormais affiché de part et d’autre du Pacifique, entérine de manière définitive la balkanisation du paysage technologique mondial. Mais c’est peut-être l’Europe, encore confinée au second plan de cette confrontation , qui se retrouve dans la position stratégique la plus délicate, entre les deux géants. Ayant jusqu’ici refusé s’impliquer dans les hostilités – autant par instinct que par attentisme stratégique – la militarisation et la polarisation croissante des enjeux technologiques ne laissera indéfiniment aux états et entreprises européennes le confort de la neutralité30.

Perspectives :

  • L’inscription de nouvelles entreprises chinoises à la « Liste Entité » représente une escalade sensible de la confrontation technologique sino-américaine, et le signe de la détermination américaine à maintenir son leadership dans le domaine.
  • Au contraire de son approche conciliante dans le différend commercial, le leadership chinois relève le défi technologique posé par Washington, et adopte une politique volontariste d’autosuffisance.
  • Ce découplage progressif entre les deux géants créée les conditions de l’émergence d’un paysage technologique mondial fragmenté et militarisé.
Sources
  1. Addition of Certain Entities to the Entity List, US Department of Commerce, 9 Octobre 2019
  2. DUCROS Aymeric, L’affaire Huawei, la première pierre de la grande muraille de fer, Le Grand Continent, 24 mai 2019
  3. SWANSON Ana, MOZUR Paul, U.S. Blacklists 28 Chinese Entities Over Abuses in Xinjiang, The New York Times, 7 Octobre 2019
  4. Chine: ces fleurons de la tech blacklistés par les Etats-Unis, Ouest-France, 13 octobre 2019
  5. KU Julian, Thread Twitter, 8 octobre 2019
  6. WADE Stephen, REYNOLDS Tim, With China rift ongoing, NBA says free speech remains vital, Associated Press, 8 Octobre 2019
  7. US Government Restricts Certain Exports to Huawei and Affiliates by Adding It to Entity List While Permitting Temporary Narrow Exceptions, Mayer-Brown LLP, 22 mai 2019
  8. TAO Li, With more US doors closing to China what are the supply chain options for its emerging AI champions?, South China Morning Post, 15 Octobre 2019
  9. WHALEN Jeanne, Next few months may show if huawei can survive, thrive despite us ban sales, Washington Post, 7 Octobre 2019
  10. ERICKSON Simon, How NVIDIA Became One of the Hottest Stocks in Tech, Simon Erickson, The Motley Fool, 18 Février 2019
  11. BARRETT Brian, If Huawei Loses ARM’s Chip Designs, It’s Toast, Brian Barrett, Wired, 22 mai 2019
  12. SWANSON Ana, MOZUR Paul, LOHR STEVE, U.S. Blacklists More Chinese Tech Companies Over National Security Concerns, The New York Times, 21 Juin 2019
  13. WHALEN Jeanne, Next few months may show if huawei can survive, thrive despite us ban sales, Jeanne Whalen, Washington Post, 7 Octobre 2019
  14. Trump administration considers blacklisting Chinese companies that repeatedly steal U.S. intellectual property, Heather Long Washington Post, 26 Octobre 2019
  15. LI Yun, China tempers optimism for a trade deal, says ‘stay tuned’ for blacklist retaliation, CNBC, 8 Octobre 2019
  16. BORGER Julian, Why Trump’s ‘maximum pressure’ foreign policy yields minimum results, The Guardian, 11 Août 2019
  17. FREIFELD Karen, Chinese phone maker ZTE saved from brink after deal with U.S., Reuters, 7 Juin 2018
  18. SWANSON Ana, Trump Green-Lights Some Sales to Huawei, The New York Times, 9 Octobre 2019
  19. POLITI James, US trade hawks flying high in battle with China, Financial Times, 12 Mai 2019
  20. ALLISON Kevin, Trump Takes his Foot off Huawei’s Neck — and Catches Hell for it, GZeroMedia, 3 Juillet 2019
  21. PANDEY Erica, SWAN Jonathan, Pence signals openness to sanctions over China’s human rights abuses, Axios, 6 Août 2019
  22. What I Got Wrong re: Entity List & Chinese AI Startups, ChinAI, 21 Octobre 2019
  23. BANJO Shelly, LEONARD Jenny, Rubio Duels With MSCI Over Investors’ Money in Chinese Stocks, Bloomberg, 21 Octobre 2019
  24. YU Yifan, LIU Coco, Chinese students and US universities become pawns in the trade war, Nikkei Asian Review, 7 aout 2019
  25. TING-FANG Cheng, LIU Coco, China aims for IPO adrenaline to fund strategic chip makers, Nikkei Asian Review, 25 aout 2019
  26. XIN Zhou, ZHENG Sarah, Xi Jinping rallies China for decades-long ‘struggle’ to rise in global order, amid escalating US trade war, South China Morning Post, 5 septembre 2019
  27. ROLLET Charles, Huawei Ban Means the End of Global Tech, Foreign Policy, 17 Mai 2019
  28. The Next Digital Superpower, Eurasia Group, 25 Septembre 2019
  29. WEINBERGER Matt, Microsoft’s $10 billion Pentagon contract win changes everything in the cloud wars with Amazon. Here’s what you need to know., Business Insider, 1er Novembre 2019
  30. STACEY Kiran, US commerce secretary to vet imports of sensitive technology, Financial Times, 26 Novembre 2019