Quels sont les enjeux majeurs de géopolitique interne à l’Autriche actuellement ?

En tant que pays de moyenne taille au sein de l’Europe, un de nos enjeux majeurs est le respect de la mise en œuvre et du suivi des règles internationales. Il est extrêmement important pour nous que les droits internationaux soient respectés. Cet enjeu a peut-être une autre – plus grande – importance pour un pays comme le nôtre que pour une grande puissance et nous devons d’autant plus nous assurer que le droit international est préservé et garanti. L’histoire est parsemée d’exemples… il y a notamment eu l’Anschluss de 1938 contre lequel seul le Mexique a protesté…

Toujours lié à cet enjeu, s’ajoute l’importance du multilatéralisme dans son ensemble. Nous faisons tous face, petits comme grands pays, à de grands enjeux géopolitiques communs tels que le changement climatique, les différents espaces et blocs économiques. Nous sommes concernés, par ailleurs, par les questions de sécurité dans notre voisinage. Cette problématique, qui nous touche autant que les autres pays, est alimentée par toutes les crises qu’il y a, plus ou moins, autour de l’Europe – l’Afghanistan, la Syrie, la Libye, le Mali, mais aussi la Géorgie et l’Ukraine. Ce sont autant de conflits qui nous affectent directement et dont les conséquences génèrent de vrais enjeux tels que les migrations.

Enfin, en tant que petit pays, dans le contexte géopolitique dans lequel nous nous inscrivons, et dans l’Europe, le maintien des bonnes relations avec notre voisinage, sa stabilité, son caractère paisible et son bon développement économique nous intéressent. Les pays des Balkans de l’Ouest sont concernés, c’est pourquoi leur intégration dans l’Union européenne nous est importante. Pour nous, tant que ces pays ne sont pas dans l’Europe, l’Europe n’est pas finie. Et cet enjeu n’est pas propre à l’Autriche, nous pensons qu’il est propre à toute l’Europe. L’avenir de l’Europe dépend aussi de cette intégration, de la stabilité et de la prospérité de cette région.

Finalement, si nous sommes un pays peut-être un peu plus petit, nous ne sommes pas isolés. Les grands défis mondiaux, globaux ont des répercussions directes sur l’Autriche certes, mais aussi et surtout sur l’Europe dans son ensemble.

Quel rôle souhaiterait avoir l’Autriche dans l’Union européenne et ses institutions au cours du mandat d’Ursula von der Leyen ?

Nous pensons que la grande question européenne, le grand défi est de regagner la confiance de nos citoyens. D’ailleurs, des sondages ont été menés auprès des autrichiens ; si 80% d’entre eux répondent vouloir rester dans l’Union européenne et se sentir européens, à la question “êtes-vous satisfaits de l’Europe ?” le pourcentage serait probablement le même pour annoncer, cette fois, qu’ils n’en sont pas satisfaits. Et cette problématique soulève de nombreuses questions. Elle est la source de mesures politiques prises par des nations, par des pays et prises en considération par des partis politiques.

Ce que nous croyons que nos populations demandent, c’est avant tout que l’Europe trouve des solutions pour les grandes questions, pour les grands défis tels que le changement climatique. C’est un défi international qui va donc au-delà de l’Europe et qui appelle, par conséquent, une réponse internationale. Cependant, l’Europe peut y jouer son rôle d’où l’importance d’avoir une voix unie, de marcher dans une même direction et d’avoir sa position. Cet enjeu était une des priorités sous la présidence autrichienne du Conseil de l’Union européenne en 2018 et c’était la première fois qu’une position commune était trouvée au sein de l’Union pour la COP 25. Certes c’est peut-être un petit pas mais ses conséquences sont extrêmement importantes et elles le sont mondialement. Un autre défi qui nécessite une réponse européenne est celui de la migration : nous sommes convaincus que si nous ne trouvons pas une réponse européenne, nous ne regagnerons pas la confiance de nos populations. Nous devons trouver une solution. 

Cependant, dans beaucoup d’autres domaines nous pensons qu’il est possible pour les nations et pour les régions de trouver de meilleures solutions. Tout ne doit donc pas toujours être réglé au niveau de Bruxelles. Laissons un peu plus de marge de manœuvre aux nations et aux régions. Je suis partisan de la prise de décision au niveau régional. À titre d’exemple, la région allemande de la Bavière et la région autrichienne du Tyrol partage de nombreux intérêts et font face à des défis communs. De même pour la région du Danube qui suscite intérêts et possibilités commune. Cette dimension de subsidiarité est importante.

Le défi pour Bruxelles et pour la nouvelle Commission est donc désormais de trouver des solutions pour les grands défis dont les priorités, sont, pour nous, la migration, le changement climatique, le soutien aux régions moins développées, l’élargissement de l’Union aux Balkans de l’Ouest – un dernier défi auquel nous devons trouver une solution, une solution européenne.

Que signifient les résultats des élections législatives du 29 septembre en Autriche pour le reste de l’Europe ?

Pour faire court et simple, le parti qui a nettement remporté les élections est le parti ÖVP, un parti entièrement tourné vers l’Union européenne. L’ÖVP est le parti de l’ancien Chancelier, Sebastian Kurz. À mon avis les résultats de ces élections garantissent que nous aurons un gouvernement d’orientation 100% européenne. C’était le cas dans le passé et ça le sera aussi dans le futur. En Autriche, aucun parti n’appelle à un départ de l’Union européenne !

Comment le couple franco-allemand sur la scène politique européenne est-il perçu en Autriche ?

Il me semble absolument indispensable qu’au regard du contexte actuel, nous ayons une Union européenne forte, puissante, qui puisse entrer en compétition avec les autres blocs économiques ainsi que des régions ayant une véritable valeur ajoutée. Il est extrêmement important que nous puissions entrer en compétition avec les autres grandes régions dans le monde – la Chine, la Russie, les États-Unis mais aussi les pays de l’Asie du Sud, qui se développent énormément. L’Europe doit faire partie de cette compétition.

Je crois qu’un mouvement en avant, un mouvement vers le futur est important et qu’il est aussi important qu’il soit impulsé par des pays moteurs. La France et l’Allemagne, avec toutes les différences qui existent entre ces deux pays, sont des moteurs. Toutefois l’Europe ne sera jamais l’Europe de la France et de l’Allemagne ; il faut donc trouver des politiques ou des compromis dans lesquels tous les pays de l’Union européenne peuvent se retrouver et former des synergies. 

Je pense qu’une Europe à plusieurs vitesses n’est pas notre Europe. Je pense que nous avons besoin d’une Union européenne des 27. Chacun à une voix et c’est une voix importante que nous devons prendre en compte afin d’établir des compromis dans lesquels les 27 peuvent se retrouver et nous pouvons créer des synergies à travers toute la diversité des nations qui existent au sein de l’Europe.

Je crois toujours qu’une des forces de l’Europe, que la puissance de l’Europe, c’est l’unité dans la diversité. C’est à la fois ce qui nous différencie d’autres régions et à la fois ce qui est à l’origine de cette puissance nécessaire pour se développer économiquement et culturellement, pour pouvoir transférer nos valeurs dans d’autres régions… Sans cette unité européenne, nous ne pouvons pas entrer dans cette compétition de puissances.

Vous vous positionnez donc contre une Europe à plusieurs vitesses ?

Nous n’avons aucun intérêt à avoir, à nos frontières, des pays qui se développent à une vitesse différente… c’est mon avis personnel. Pour nous, il est primordial d’avoir un rythme commun – que les autres pays soient développés autant que nous le sommes, qu’ils aient un système social d’un aussi haut niveau que ce que nous avons. Nous ne souhaitons pas avoir différentes vitesses à nos frontières pour des niveaux de développement différents.

L’Autriche a quand même une très grande expérience historique dans ce domaine en raison de sa situation géopolitique. Nous étions pendant 50 ans à la frontière du Rideau de fer. Nous étions au bord de l’Europe et, avec l’ouverture de l’Union, nous sommes revenus au centre de celle-ci. Nous avions la guerre à nos frontières encore dans les années 90 avec la désintégration de la Yougoslavie. Nous avons donc une vision différente de celle que peuvent avoir les pays plus à l’Ouest. Nous avons conscience que nous devons nous développer ensemble : il y a des défis qui sont là, des défis auxquels nous devons répondre.

L’amitié austro-française a toujours été forte grâce aux histoires étroitement liées de ces deux pays. Comment se concrétise cette amitié maintenant sur le plan politique, mais aussi culturel ?

Tout d’abord, il est clair que nous avons de très grands liens historiques, nous avons une histoire commune. Si l’histoire de l’Europe est l’histoire de différents pays, la France et l’Autriche ont façonné l’Europe ensemble. Nous voulons faire, devons faire et faisons l’Europe ensemble. Toutefois, il faut aussi penser à l’avenir. L’Europe n’est pas seulement un passé composé de tous ces liens. L’Europe a également un futur, un futur qu’il faut continuer à développer ensemble.

Il est intéressant aussi de voir qu’au niveau des décisions que nous prenons dans le cadre de l’Union européenne, nos positions concernant les grandes décisions convergent en très grande partie avec les positions françaises. Autrement dit, sur une large partie des décisions prises à Bruxelles, nous avons pris les mêmes décisions ce qui, je crois, est le signe que nous partageons les mêmes valeurs, que nous marchons dans la même direction, que nous voyons les mêmes défis. Alors que nous trouvons ensemble des solutions, nous nous approchons et nous gérons les problèmes de la même manière. Si nos opinions se retrouvent dans presque tous les domaines, nous sommes également capables de faire des compromis car nous partageons cette même culture du dialogue pour trouver des solutions pour toute l’Europe, car les décisions que nous prenons à Bruxelles sont toujours des décisions pour toute l’Europe.

Au-delà de cet aspect, nous approfondissons nos relations continuellement sur la base d’une confiance mutuelle forte nourrie par le tourisme, par les échanges culturels, par les échanges personnels au niveau politique, etc. La France est notre troisième partenaire économique sur la scène européenne et le quatrième sur la scène mondiale ; nous exportons plus en France que la France n’exporte en Autriche. Nos relations sont donc intenses.

Sur le plan culturel, la coopération entre nos deux pays est, là-aussi, forte. La Fondation Louis-Vuitton a exposé Egon Schiele, le Centre Pompidou a exposé Franz West, le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme a exposé Sigmund Freud et Helena Rubinstein. Il y a aussi de grandes galeries à Paris comme la Galerie Thaddaeus Ropac présentant des artistes contemporains. Nous entretenons également une grande coopération musicale ; la Philharmonie de Vienne a joué lors de la Commémoration du centenaire du 11 novembre 2018 à Versailles, réunissant nombre de représentants étrangers – la participation autrichienne à ce concert pour la paix est significative. Au-delà de ces grands projets, le Forum culturel développe environ 400 projets à Paris et en France . La France en Autriche aussi entretient ces liens forts basés sur la tradition et le développement de cette confiance qui, si elle peut paraître normale, reste un modèle et un exemple pour le développement des relations en Europe. Cette relation franco-autrichienne est moins connue que celle qu’entretient la France et l’Allemagne mais elle témoigne d’une confiance de tous les jours à tous les niveaux.

Quelle position l’Autriche aura sur le débat sur l’élargissement de l’Union Européenne aux Balkans, bloqué par Paris, Berlin et La Haye en juin dernier, qui devrait reprendre à Bruxelles ?

Nous pensons que la stabilité, la paix, la prospérité de la région des Balkans et de toute l’Europe dépend de l’intégration des Balkans dans l’Union européenne. C’est une région qui connaît toujours aujourd’hui le danger d’une certaine instabilité mais qui a besoin de se développer. Or, le seul moteur faisant encore avancer ces pays, c’est la perspective européenne d’une intégration dans l’Union européenne.

C’est cette perspective d’intégration qui fait aussi avancer le règlement de conflits, au niveau bilatéral ou régional. Il y a plusieurs exemples : l’accord de frontière entre le Monténégro et le Kosovo, dont la perspective de l’intégration a poussé à la conclusion, effectuée par l’intermédiaire de l’Union européenne, le règlement des différends entre Athènes et Skopje concernant la question du nom, etc.

Nous pensons que ces pays doivent faire leur devoir et il y en a encore beaucoup à faire. Il y a encore beaucoup de développement à effectuer. Cependant, nous pensons que, s’ils mènent leur développement, nous nous devons de les honorer. Si nous leur demandons des efforts, nous avons aussi promis d’avancer dans l’intégration. Par conséquent, je crois que nous devons faire ces pas en direction de l’intégration. L’Autriche est clairement en faveur de l’ouverture des négociations pour l’intégration de la Macédoine du Nord et de l’Albanie.

Par ailleurs, nous pensons que l’Europe peut réellement renforcer sa présence dans ces régions dans le but de les faire avancer. De plus, si l’Europe n’est pas présente, ces pays se dirigeront probablement vers d’autres régions, vers des puissances qui ont leurs propres intérêts dans ces régions. Si nous ne répondons pas à notre devoir dans ces régions, nous allons les éloigner. Cette perspective effective d’intégration dans l’Union européenne est extrêmement importante pour ces pays-là. Nous avons là une bonne coopération avec la France, nous marchons dans la même direction. Certes, nous avons parfois des approches un peu différentes, parfois des vitesses différentes mais en principe, nous tirons la corde dans la même direction.

Certains pays et certains dirigeants disent que l’Europe n’est pas prête à un élargissement, qu’en pensez-vous ?

Naturellement l’Europe doit se préparer. Ce n’est pas une intégration qui se fera demain : elle doit se faire pas après pas. Toutefois, il faut aussi être clair avec nous-mêmes si nous ne le faisons pas et si nous n’avançons pas dans cette direction avec toutes les conséquences que ça implique. Alors, si des réformes doivent être faites, faisons les, mais ne perdons pas de temps car, comme je l’ai dit, nous ne voulons ni que ces pays s’éloignent, ni que leur moteur de réformes s’essouffle. Nous avons bien constaté par exemple avec la Macédoine du Nord qu’une seule question non réglée nous a fait perdre 10 ans. 

Par conséquent, même si la dynamique doit être renforcée davantage, il faut honorer ces pays pour les réformes et les développements qu’ils ont faits. Il faut faire des pas, aussi de notre côté : nous devons bouger. Si nous nous fermons, ils vont s’éloigner de l’Europe, ce qui n’est pas synonyme de stabilité, bien au contraire. Nous n’avons pas d’intérêt à avoir une région dans laquelle nous ne sommes pas présents directement, dans laquelle nous n’avons pas d’influence directe, dans laquelle le développement économique, social et environnemental est différent, dans laquelle la politique est différente.

Il y a donc beaucoup de problèmes à régler ensemble. Nous avons vu qu’en termes de migration, nous pouvions avoir une très bonne coopération avec ces pays. Nous menons une coopération très étroite et il y a de bons développements qui ont lieu en parallèle : nous devons leur apporter notre soutien.

Quelles sont les sources de doctrines en Autriche (Think-tank, etc.) et les principaux lieux de débats ?

Les réflexions proviennent de lieux variés ; centres de réflexion, universitaires, politiques, think-tanks au sein des différents partis. Nous sommes particulièrement engagés dans l’effort européen pour les questions européennes afin de  les transporter au sein de nos populations.

Nous avons un grand forum annuel (« Forum européen d’Alpbach ») réunissant de grands penseurs, politiciens, économistes. Tous présents pour discuter des grandes questions européennes et mondiales. La participation internationale y est forte ; le secrétaire général de l’ONU y a assisté par exemple. Nous avons toujours, en raison de notre expérience, eu un très fort intérêt pour l’Europe de l’Est et du Sud-Ouest ainsi que les Balkans pour les intégrer en Europe et les engager. Un forum se tient également dans la vallée du Danube (« Europa-Forum Wachau ») et réunit des participants internationaux alors qu’un autre forum sur l’avenir de l’Europe réunit plus particulièrement les médias autrichiens. Nous avons également l’Institut des régions d’Europe (IRE) qui, chaque année, mène une conférence des régions et des villes européennes dans laquelle nous ciblons la subsidiarité. Nous avons d’ailleurs accueilli la Conférence sur la subsidiarité au cours de notre Présidence de l’Union européenne. Enfin, nous avons d’autres think-tanks dans tous les domaines.

En coopération avec la France, nous avons le Centre franco-autrichien pour le Rapprochement en Europe qui a plusieurs priorités et organise des conférences et des workshops, pas seulement en Autriche et en France. En effet, nous sommes très présents dans les Balkans, où nos invités présentent les questions européennes. Ces évènements visent à illustrer la coopération européenne entre des pays de tailles différentes et membres d’organisations différentes – nous ne sommes pas membre de l’OTAN par exemple – de géopolitiques différentes. Nous voulons montrer que nous avançons dans la même direction. Nous essayons d’y faire intervenir des personnalités scientifiques de nos petits pays voisins (République Tchèque, Slovaquie, Hongrie) pour apporter une vision plus d’Europe centrale. Nous croyons qu’il est aussi important pour la France d’être dans un échange un peu plus étroit avec des représentants de ces pays. Ce centre a d’ailleurs été créé il y a 40 ans par Jacques Chirac alors que l’Autriche n’était pas membre de l’Union européenne.

Vienne est également hôte, pour la quatrième fois consécutive, d’une conférence sur le changement climatique. L’Autriche est véritablement engagée dans cette problématique : 80% de notre électricité est issue d’énergie renouvelable non issue du nucléaire! 

Enfin, Vienne est le siège d’une bonne quarantaine d’organisations multilatérales présentes dans de nombreux forums que nous organisons. Cette dimension internationale catalyse les initiatives de développement et l’émergence d’idées. Le fait d’être un des sièges des Nations Unies est important pour une région très étroite : Vienne est à 50km de Bratislava, à 3h de Budapest, à 4h de Prague, à 3h de Ljubljana ou encore à seulement 400km de la frontière ukrainienne… cette situation géopolitique engendre une vision différente : nous considérons des priorités peut-être moins connues à l’Ouest !