Bissau. L’élection présidentielle qui a eu lieu en Guinée-Bissau le 24 novembre, a vu ressurgir les spectres du conflit civil du milieu des années 1990 et a mis en lumière les limites structurelles des institutions nationales, dans un pays en pleine crise politique1. L’ONU et la CEDEAO ont déjà prêché la nécessité de respecter le calendrier électoral, malgré l’imposante figure de José Mario Vaz, premier président de Guinée à avoir achevé son mandat (2014-2019). La défaite probable de Vaz révèle deux dynamiques centrales : le retour de la Guinée-Bissau dans le circuit des relations régionales, après une période d’isolement partiel2, et la fin du monopole électoral du PAIGC, parti historique de l’indépendance. Face au PAIGC se trouvent un front d’opposition très fragmenté, pour un total de 12 candidats (tous hommes), et la variable des candidats indépendants (dont le José Mario Vaz).

Dans l’histoire de la décolonisation continentale, la Guinée-Bissau n’est pas un pays mineur. C’est la patrie d’Amilcar Cabral, un penseur panafricain historique, dont les idées ont inspiré l’Angolais Agostino Nieto. Le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap Vert) est né comme branche de la Conférence nationaliste des colonies portugaises en 1961 et a dirigé l’indépendance de l’archipel du Cap-Vert. La difficulté d’intégration de l’arrière-pays agricole à la classe moyenne de Bissau, seul centre urbain du pays, la tentative du parti de remplacer les institutions étatiques et la proximité lourde de pays comme le Sénégal et le Mali ont affaibli un compromis politique fragile. Les tentatives d’ouverture multipartite ont culminé avec les élections de 1994 et la victoire de Joao Bernardo Vieira, dans une période marquée par une forte dynamique d’indépendance dans la région sénégalaise de la Casamance. L’effet d’entraînement sur la Guinée-Bissau a été dévastateur, conduisant à près de deux années de conflit civil, qui n’a été résolu qu’en mars 1999, après une tentative de coup d’État mettant à rude épreuve la présence des troupes de l’ECOMOG, la structure de surveillance et de maintien de la paix de la CEDEAO dans les années 19903. L’accord de mars 1999 a permis une entrée progressive des structures de l’ONU avec une mission de suivi, le BINUGBIS, acteur non périphérique dans la crise actuelle du pays4.

L’attitude inégale du président guinéen José Mario Vaz a toujours été au centre de la diplomatie régionale. La CEDEAO a averti à plusieurs reprises l’ancien maire de Bissau, le menaçant d’un isolement diplomatique de facto imposé après les élections législatives d’avril5. La figure troublée de Vaz a fait la une des journaux avec la chute du gouvernement de Domingos Simões Pereira en 2015, le premier d’une longue série de cadres (huit) qui a culminé avec celui de Faustino Imbali, remplacant Aristides Gomes le 28 octobre dernier. L’importance de ce scrutin ne réside pas seulement dans le processus de stabilisation du pays, fortement suivi par l’ONU et la CEDEAO, mais aussi dans la crise du monopole électoral du PAIGC, ouvrant un avenir incertain, avec 12 candidatures validées par la Cour suprême nationale.

Le PAIGC a tenté de limiter les dommages causés par l’aggravation des relations avec le pouvoir législatif, en refusant que Vaz soit candidat du parti (3). Le président sortant s’est en effet présenté comme indépendant, en concurrence avec le parti, pour le bassin électoral composé de la classe moyenne de Bissau, bastion électoral du PAIGC. Le parti au pouvoir a proposé à la place le même Pereira, considéré comme un dauphin de Vaz après la victoire aux élections législatives. Le candidat le plus puissant de l’opposition est Umaro Embalo, un représentant du MADEM-15, un parti né de quelques dissidents du PAIGC. Une autre candidature indépendante est celle de Carlos Gomes Junior, ancien Premier ministre.6

Dans ce contexte, il est difficile de définir les motivations réelles de certains candidats, en particulier les indépendants : outre les défis personnels, qui pourraient miner davantage les alliances au Parlement, il y a un manque de contenu, dans une élection qui sera déterminée par la capacité des candidats à conquérir Bissau7. Pour le pays, il est impératif de définir un cadre clair pour la légalisation et la destruction du marché noir transfrontalier, qui considère Bissau comme l’un des centres les plus actifs du continent africain en matière de trafic d’armes et de drogue, avec la corruption, véritable fléau social, d’autant que l’arrière-pays est privé de ressources et de fonds pour la coopération.

Perspectives :

  • Les premiers résultats de l’élection seront disponibles en fin de semaine.
  • Les élections législatives d’avril ont confirmé la majorité d’une alliance historique, l’Assemblée populaire nationale, entre le PAIGC et d’autres partis minoritaires (dont l’APU-PDBG et l’Union pour le changement). La majorité peut compter sur 54 sièges, sur un total de 102.