Washington. Le 13 novembre, le président Erdoğan a visité Washington pour la première fois depuis le début de l’opération militaire turque dite « Source de Paix » en Syrie. Si les Américains ont tenté de garder un minimum d’influence dans la zone en agissant comme médiateur entre le YPG et la Turquie à travers la négociation d’une « pause » dans le conflit le 17 octobre, les Turcs les ont complètement écartés en mettant en place des patrouilles communes avec la Russie à la frontière syrienne le 22 octobre. Le YPG, auparavant l’allié principal des Américains, a été à son tour contraint de se soumettre au régime d’Assad.

Dans une analyse du 19 octobre, le Grand Continent expliquait les causes de ce revirement américain au profit de la Turquie1. Cette dernière reste néanmoins sceptique, lassée certainement de la schizophrénie de la politique étrangère américaine dans la zone. Si le président américain est maintenant un allié, la visite d’Erdoğan se fait sous l’ombre du processus de destitution de ce dernier et de plusieurs tentatives de la part du pouvoir législatif de punir la Turquie pour ses actions en Syrie. Ces tentatives restent néanmoins systématiquement bloquées par Trump et le Parti républicain, majoritaire dans le Sénat et toujours fidèle au président. Cela a été le cas aujourd’hui lorsque Lindsey Graham, un sénateur républicain, a annoncé qu’il bloquerait une résolution reconnaissant le génocide arménien (adoptée par la Chambre des représentants démocrate récemment), à la suite de sa rencontre avec Erdoğan en personne2.

Du côté turc, Erdoğan fait monter la pression sur les Américains et plus largement sur l’Europe. Le ministre de l’Intérieur turc a annoncé le 2 novembre que la Turquie commencera à renvoyer les combattants étrangers de l’État Islamique dans leur pays d’origine en déclarant que « [La Turquie] n’est pas un hôtel pour les combattants de Daech des autres »3. Erdoğan a remis l’accent sur ce point lors de sa conférence de presse à la suite de sa rencontre avec Trump, en indiquant que plus de 7,000 seront rapatriés.

Toutefois, la conférence était paisible et à regarder les deux présidents, les crises successives de l’achat du S-400 et de l’opération turque en Syrie ne semblent pas du tout avoir affecté les relations entre les pays. Au contraire, même si cela n’a pas été dit explicitement, les présidents ont fait allusion à l’achat éventuel du système PATRIOT par la Turquie. Trump a par ailleurs mis l’accent sur un accord de libre-échange qui vaudra 100 milliards de dollars, chose qui semble néanmoins peu probable à court terme. 

Malgré les déclarations amicales et la tentative de la part des Américains de rétablir une relation de confiance durable avec la Turquie en résolvant ces points de frictions, il est clair que l’attitude de cette administration turque a durable changé vis-à-vis des États-Unis. Tant qu’elle reste au pouvoir en Turquie, son regard sera assombri par le traumatisme de la crise syrienne, où elle s’est sentie abandonnée, et la tentative de coup d’État de 2016, également souligné par Erdoğan lors de cette rencontre, perçu comme soutenu par les Américains. On peut s’attendre donc à moyen terme à ce que le côté turc cherchera à exploiter le rapport amiable entre Trump et Erdoğan de façon entièrement pragmatique et intéressée. À l’inverse, les évolutions de la politique américaine restent impossibles à prévoir étant donné la fragilité de son administration actuellement.

Perspectives :

  • Le processus de retour des combattants étrangers de l’EI risque de s’accélérer si Erdoğan souhaite pouvoir en rapatrier plus de 7 000 dans un délai raisonnable.
  • Un accord de vente du PATRIOT favorable au côté turc est maintenant encore plus envisageable.
Sources
  1. TOPCUOGLU, Ediz, Sous l’ombre d’une victoire diplomatique turque qui choque, l’opération « Source de Paix » rend le Nord-Est de la Syrie à Assad, Le Grand Continent, 19 octobre 2019.
  2. US Senator blocks move to say Armenian mass killing was genocide, BBC, 14 novembre 2019.
  3. Bakan Soylu: « Kimsenin DEAŞ Oteli Değiliz », TGRT Haber, 2 novembre 2014.