Fin du leadership américain

Notre compte-rendu de la dernière livraison de « L'état du monde » de Badie et Vidal.

Bertrand Badie, Dominique Vidal, Fin du leadership américain ? L'état du monde 2020, Paris, La Découverte, «État du monde», 2019, 256 pages, ISBN 9782348045653, URL https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Fin_du_leadership_am__ricain__-9782348045653.html

Fin du leadership américain est un ouvrage collectif dirigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal, paru à la Découverte en 2019 et qui analyse, en une trentaine d’articles, d’un point de vue historique, thématique, et géographique, les différents signes qui pourraient incarner ou révéler les fractures de la puissance américaine.

L’introduction, par Bertrand Badie, directeur d’études à Science Po Paris (p. 9-19) propose une histoire du concept d’hégémonie, remontant à Thucydide, et décrivant la direction de la ligue de Délos par Athènes (p. 9), montre que les formes multiples de la puissance nuisent toujours à la puissance hégémonique, et explique comment l’interdépendance de la mondialisation a remplacé l’hégémonie partagée de la Guerre froide (p. 13). L’introduction place l’ouvrage dans le débat qui oppose ceux qui croient l’existence d’une puissance hégémonique impossible à l’heure de la mondialisation (Ned Lebow et Simon Reich Good Bye Hegemony) à ceux qui la croient possible (John Ikenberry, Liberal Leviathan). Pour conclure, Bertrand Badie définit l’isolationnisme américain sous Trump comme une politique d’intervention à la carte, une « diplomatie électorale », qui crée de simples « dominations de circonstance » (p. 19).

La première partie du livre est consacrée à l’histoire de la puissance américaine. Le premier article, de Pierre Melandri, historien, ancien professeur à Sciences Po Paris, décrit la naissance de l’hégémonie américaine, rappelant la période de construction isolée d’une puissance économique, conçue initialement sur un modèle impérial continental (Rome) et non maritime. L’auteur explique que l’expansionnisme, qui trouve ses racines idéologiques dans l’exceptionnalisme américain, commence en 1898 avec la guerre contre l’Espagne pour « libérer Cuba », et se fortifie lors de la Première Guerre mondiale, qui permet d’allumer les premiers feux de l’universalisme wilsonien (p. 25-32). Quittant ces premières années de croissance heureuse et sûre de sa réussite, Éric Monnet, directeur d’études à l’EHESS, analyse les effets du krach de 1929, les diverses tentatives de mettre en place des régulations bancaires et leurs échecs qui aboutissent à centrer la régulation monétaire mondiale autour du dollar lors des accords de Bretton Woods (p. 33-40). Poursuivant ce cheminement chronologique, Philip S. Golub, professeur à l’Université américaine de Paris, décrit comment la Seconde Guerre mondiale a permis aux États-Unis de devenir une superpuissance : New York remplace Londres, l’industrie américaine est renforcée par la guerre, tandis que le principal rival, l’URSS, est démographiquement et économiquement épuisé par la guerre. L’ennemi soviétique permet alors de mener une politique, à l’intérieur à l’extérieure des États-Unis, unifiée et définie principalement par l’anticommunisme (p. 41-48).

Passée la domination triomphante, Caroline Rolland-Diamond, professeur d’histoire des États-Unis à Paris X Nanterre, raconte comment la guerre au Vietnam, associée au scandale du Watergate, a ébranlé la confiance de la nation en elle-même (p. 89-98). On regrettera que l’auteure n’ait pas pris en compte la force incroyable avec laquelle les États-Unis ont réussi à transformer la défaite militaire en victoire culturelle : l’opposition à la guerre du Vietnam fait des États-Unis le berceau des mouvements de contre-culture dans le monde, initie des renouveaux musicaux qui vont se diffuser sur la terre entière, et donne la matière à plusieurs des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma américain. L’absence d’analyse de la capacité du « modèle américain » à faire de sa contestation une partie de son pouvoir d’attraction, par l’acceptation et la réutilisation de la contre-culture, est probablement un des éléments qui manquent le plus, dans l’article mais aussi dans le livre.

Poursuivant ce panorama historique, Frédéric Carillon, professeur en science politique à l’Université Clermont Auvergne, propose une généalogie du néoconservatisme qu’il définit comme une diplomatie « transformationnelle ». Après avoir montré les divisions que cette ligne avait suscitées et les catastrophes auxquelles elle avait conduit, il montre que Trump refuse le fond de la politique néoconservatrice, mais « renoue avec son état d’esprit, et peut être avec ses pratiques » (p. 59-66). Passant du côté démocrate, Sylvain Cypel, journaliste, spécialiste des États-Unis, expose comment Obama, confronté à la crise de 2008 dès son entrée en fonction, a redéfini la politique étrangère en opposition aux néoconservateurs, ce qui a permis certains succès du multilatéralisme (JCPOA), mais aussi certaines déceptions (monde arabe, Russie, Israël). Pour l’auteur, Barack Obama, malgré ses discours idéalistes des premiers mois, s’est progressivement converti au pragmatisme et à la limitation raisonnée des ambitions. Enfin, Gilles Paris, correspondant du Monde à Washington, pour conclure ce parcours historique, s’attaque au plat de résistance contemporain, le président actuel, et propose une réflexion sur « la diplomatie du rapport de force ».  Il montre les contradictions auxquelles conduit la politique apparemment isolationniste de Trump : rhétorique néoconservatrice de fait de Pompeo, volonté de changement de régime au Venezuela rapidement oubliée. Ainsi, pour expliquer le contemporain par l’histoire, comme le veut cette première partie, Gilles Paris explique que Trump satisfait son aile jeffersonienne (Paul Rand) en tenant des discours isolationnistes, et frustre son aile jacksonienne (Tom Cotton) (p. 76-84).

Une seconde partie abandonne les enseignements historiques des évolutions de la puissance américaine pour décrire les « facteurs et marqueurs d’hégémonie ».

Robert Malley, président de l’International Crisis Group et ancien conseiller de Bill Clinton et de Barack Obama, propose une réflexion très rapide sur les nouveautés bénéfiques que l’opposition suscitée par la présidence Trump est susceptible d’apporter (p. 89-94). Michael Klare, spécialiste des relations internationales et des questions de sécurité, explique alors en quoi consiste la doctrine de l’overmatch, que le Pentagone a développée pendant la Guerre froide et qui consiste à conserver une supériorité militaire et technologique sur tout concurrent éventuel. Principale stratégie militaire du Pentagone, elle implique paradoxalement de limiter les interventions pour consacrer une part plus importante du budget militaire à la recherche et à l’innovation, pour conserver la supériorité technique (p. 96-102). Passant de la formation de la doctrine aux perceptions de l’allié américain, Nicole Gnesotto, présidente de l’Institut des hautes études de Défense nationale, propose de catégoriser les alliés des États-Unis en fonction de la nature de leur dépendance aux États-Unis : par nécessité (RFA, Japon), par choix (France), par adhésion idéologique (Royaume-Uni, Pologne, pays baltes), par peur (Corée du Sud). Ces catégories ne sont pas présentées comme des vérités scientifiques (car elles seraient très discutables), mais plutôt comme des pistes de réflexion sur les différentes réactions qu’ont suscité les « infidélités » américaines (p. 103-109).

Annick Cizel, maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris III, propose alors une histoire du rapport conflictuel et complexe que les États-Unis ont entretenu avec le multilatéralisme, de « Nous, le peuple », qui ouvre la Constitution de 1787, au « consensus internationaliste » du « monde libre » de l’après Seconde Guerre Mondiale, de l’ « America first » de Charles Lindbergh à l’unilatéralisme sans concession de l’après-guerre froide. L’auteur conclut en imaginant un nouvel ordre mondial formé sur la base du « minilatéralisme », permettant l’apparition de mini-hégémonies régionales (Brésil, Inde, Turquie, Iran) qui tenteront toutes d’influer sur ce nouvel « ordre », plus volatile que le précédent (p. 110-118).

Jean-Marc Siroën, professeur émérite de sciences économiques à PSL, Université Paris-Dauphine, identifie alors trois menaces historiques à l’hégémonie commerciale américaine héritée de la Seconde Guerre Mondiale : le « défi européen » (comment le Congrès américain s’est doté d’un arsenal juridique au début des années 1970 pour lutter contre les économies alors très dynamiques des pays européens), la « menace japonaise » (durcissement des lois commerciales dans les années 1980, avec la loi Special 301 sur la protection de la propriété intellectuelle), et enfin la « déferlante chinoise » (à laquelle les États-Unis ont fait face, sous Clinton, Bush et Obama, en imposant des traités bilatéraux à tant de pays que les États-Unis devenaient dès facto le cœur de l’économie mondiale, puis, sous Trump, en se ruant dans le brancard du multilatéralisme en tant que tel) (p. 119-125).

Dominique Plihon, professeur d’économie financière à Paris XIII, membre du Centre d’économie de Paris-Nord du CNRS, propose ensuite un bilan extrêmement utile du rôle que le dollar a joué dans la puissance américaine. Devenu monnaie internationale à la suite des accords de Bretton Woods, le dollar permettait des bénéfices colossaux, comme les « déficits sans pleurs » (expression de Jacques Rueff). Dévalué et globalisé sous Nixon, le dollar, montre le chercheur, n’a pour autant pas perdu de son hégémonie : 61% des réserves de change mondiales, 57% des prêts bancaires, et 72 monnaies y sont ancrées (26 le sont à l’euro, 1 au yen) (p. 128). L’auteur conclut en remarquant que l’usage de l’hégémonie du dollar pour mener des politiques agressives vis-à-vis d’un certain nombre de pays, et la part décroissante de l’économie américaine dans l’économie mondiale devrait conduire à une réforme du système monétaire international, et se fait le relais de la proposition de Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque de Chine, qui consiste à utiliser les droits de tirage spéciaux (monnaie émise par le FMI) comme nouveau pivot du système international (p. 126-131).

Charles Thibout, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques et enseignant à l’Université Paris-Diderot, revient alors sur la place centrale de la technologie dans l’univers politique américain, que Stanley Hoffmann décrit avec le concept de « pensée experte ». Si les États-Unis demeurent la première puissance en demandes de brevets, en Cloud Computing, en Internet des objets, en industrie informatique, en nombre de centres de données, la Chine semble combler le retard, en déposant en 2018 53000 brevets (contre 56000 aux États-Unis), avec la 5G, les superordinateurs (45% sont chinois, 22% américains), et la production de métaux rares. La stratégie chinoise de lutte contre l’hégémonie américaine a été formulée dans La Guerre hors limite (1999), ouvrage dans lequel des colonels chinois expliquent que seule la guerre asymétrique (composée notamment de cyberattaques) pourra compenser l’hégémonie conventionnelle américaine.  Enfin, Xi Jinping a formulé une doctrine de la « fusion civilo-militaire », selon laquelle les firmes informatiques, la société et le PCC unissent leurs forces pour assurer la prééminence chinoise. De son côté, le secteur technologique américain, en raison de son modèle essentiellement privé (en dépit de la perméabilité extrême des milieux des grandes entreprises et de la haute administration), fait peser le risque que les intérêts des entreprises soient différents voire opposés à ceux de l’administration (quand Google ouvre un centre de recherche et de formation en intelligence artificielle à Pékin en décembre 2017, par exemple) (p. 132-139).

Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, groupe de réflexion sur la transition énergétique, explique ensuite comment les États-Unis sont redevenus le premier producteur de pétrole au monde depuis 2018, doublant sa production de 2008, tout en montrant les risques liés à l’usage du pétrole de schiste (shale oil) : certains bassins vont décliner, et le prix du baril doit être maintenu suffisamment haut pour être rentable, suffisamment bas pour ne pas ralentir l’économie américaine (p. 140-146).

Enfin, Adrien Lherm, maître de conférences en civilisation et histoire des États-Unis à Paris IV, recense les atouts du soft power américain : la langue anglaise, les universités américaines, qui accueillent un quart des effectifs internationaux, à 65% venus d’Asie, les grandes entreprises, le monde de l’entertainment, au sein duquel la domination du cinéma américain reste incontestée (50 à 90% des parts de marché de la plupart des pays développés), et les fondations, dont les ancêtres sont Carnegie Endowment ou Rockefeller Foundation, et les avatars contemporains, les Open Society Foundations, où la Bill and Melinda Gates Foundation. Il s’agit de l’article du recueil le plus sceptique vis-à-vis de l’idée de « déclin américain », constatant l’attractivité toujours plus forte du mode de vie américain, et son irrésistible diffusion partout dans le monde (p. 147-156).

Une troisième partie se consacre à des études de cas, pour la plupart géographiques. Dominique Bari, journaliste à L’Humanité, revient sur « le défi chinois », rappelant le rapprochement sous Kissinger, les craintes des années 90 (dont les livres de Samuel Huntington et Zbigniew Brzezinski sont les manifestations les plus célèbres), le « pivot vers l’Asie » de Barack Obama, la « nouvelle ère historique » de Xi Jinping, et dénonce la « stigmatisation permanente de la Chine », à laquelle on assisterait depuis les années 1970 (p. 161-166). Andreï Gratchev, historien, journaliste, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, s’attaque quant à lui à « trente ans de malentendus et d’erreurs » avec Moscou. Après avoir proposé un bilan des relations américano-soviétiques, il explique comment la Russie est devenue « l’ennemi idéal » des États-Unis, et comment Moscou a accepté avec joie ce rôle qui place la Russie au centre de l’échiquier international (p. 167-174). Olivier Da Lage et Dominique Vidal abordent alors la curieuse relation triangulaire entre Washington, Tel-Aviv et Riyad, expliquant comment, au cœur des différentes administrations, les destins des trois pays se sont progressivement liés jusqu’à devenir progressivement symbiotiques, et impossibles à séparer (p. 183-192).

Une superpuissance ne pouvant exister sans qu’un trouble-fête s’y oppose irréductiblement, Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS, présente la place de « l’ennemi iranien » dans la politique étrangère américaine, revenant sur l’humiliation de la prise des otages, et déplorant la destruction par Donald Trump de l’accord nucléaire, retour selon le chercheur de « l’hubris anti iranien » signé sous Obama, qui aurait pu permettre à la classe moyenne iranienne de « contraindre au changement le gouvernement clérical » (p. 193-198).

Trois derniers articles abordent la question du Sahel, par Philippe Leymarie (p. 199-206), de l’Alena, par Stéphane Paquin (p. 207-213), et du défi climatique, par Nicolas Haeringer (p. 214-221).

Dans l’ensemble, le livre présente l’intérêt d’offrir une trentaine d’articles synthétiques, sur des sujets à la fois historiques, thématiques, et bilatéraux, qui permettent soit d’avoir un tableau assez complet des attributs de la puissance américaine, soit d’examiner rapidement l’un d’entre eux. À cet égard, le livre a de toute évidence une dimension pédagogique fort utile, puisque chaque article contient une bibliographie d’une demi-douzaine d’ouvrages, qui permettraient à un lecteur curieux d’approfondir une des questions abordées. Cette qualité du livre est également un de ses défauts : le nombre important d’articles, leur taille par conséquent réduite (entre six et huit pages) et les différentes manières (historique et thématique) d’aborder des sujets proches créent parfois une sensation de redondance ou de répétition à celui qui les liraient tous d’un coup. 

La principale critique de méthode qui pourrait être adressée à cet ouvrage est l’absence complète de cartes et de graphiques. Puisque la puissance américaine repose également sur un territoire immense et très riche, et que cette question est directement abordée tant par les exposés historiques que par certaines questions thématiques (celle du pétrole de schiste, par exemple, ou celle des bases militaires américaines), il aurait été agréable de pouvoir visualiser davantage les signes de la puissance par des cartes. De même, puisqu’un certain nombre d’articles insistent sur la dimension économique de la puissance américaine, et donnent des chiffres fort intéressants pour affirmer leurs hypothèses, des graphiques auraient permis, probablement, de saisir plus rapidement et de manière plus saisissante l’hégémonie de la puissance américaine, et son éventuel déclin. On aurait pu imaginer, par exemple, l’évolution de la place des différentes monnaies dans les réserves des banques centrales, l’évolution du PIB des principales puissances économiques du monde, ou encore l’évolution de la croissance. Un article publié sur Le Grand Continent, de Cyprien Batut, montre justement, à l’aide de nombreux graphiques, la nature de l’interdépendance des économies chinoise et américaine.

L’ouvrage pourrait également faire l’objet d’une critique de fond, car la plupart des articles expliquent non pas que la puissance américaine soit en déclin, mais qu’elle pourrait probablement bientôt l’être. Ainsi, le pétrole de schiste pourrait devenir trop coûteux, le dollar pourrait être remplacé, les entreprises numériques chinoises pourraient dépasser les GAFAM, la présidence de Trump pourrait nuire à l’attractivité du pays, la supériorité militaire pourrait être contestée, mais rien de tout cela n’est encore le cas. Par conséquent, le lecteur attend avec impatience et anxiété la révélation du talon d’Achille qui annonce la chute imminente du colosse, et se voit en fait confronté à de multiples démonstrations de son irritante vigueur, en dépit de toutes les mauvaises décisions prises, de toutes les contradictions de son idéologie, et de tout le dégoût que peut susciter sa brutalité économique et militaire.

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