Montevideo. L’Uruguay, ce petit pays d’Amérique du Sud, a souvent été décrit comme « la Suisse » de la région1. Une expression qui non seulement est teintée d’européocentrisme, mais qui présente par ailleurs le cas uruguayen comme une exception, un modèle à part, une enclave de progressisme et de stabilité dans une région essentiellement conservatrice et turbulente. Or son histoire récente l’inscrit bien dans la trajectoire des États du sous-continent : une dictature y sévît dans les années 1970, dans le cadre de la « guerre sale », et le pays traversa une crise économique au tournant du XXIème  siècle, pour citer quelques exemples parlants. Il faudrait donc tenter d’envisager le cas uruguayen comme l’espace de cristallisation d’un certain nombre de signaux faibles de l’évolution régionale, d’autant plus perceptibles que le pays reste par ailleurs, du fait d’une réelle culture du compromis et de la stabilité, en retrait par rapport aux perpétuelles commotions de son entourage latino-américain.

Les trois lois emblématiques du progressisme de l’Uruguay (la légalisation de l’IVG, le mariage homosexuel et la régulation du cannabis par l’État), passées entre 2012 et 2013, ont été dans les dernières années au centre des discours sur l’exceptionnalisme uruguayen, qui négligent donc leur ancrage dans le contexte du « pink tide »2 qui a marqué la région entre le début des années 2000 et la moitié des années 20103. Des lois exceptionnelles pour le Cône Sud, certes, mais qui ne s’inscrivent pas moins pour autant dans un climat d’éclosion des gauches dont elles sont finalement un exemple très prégnant. De même pour cette victoire de Daniel Martínez au premier tour des présidentielles. Sa montée rapide dans les sondages au cours des dernières semaines doit être comprise à l’aune de la situation en Argentine et des vagues contestataires en Équateur et au Chili4. Or le Frente Amplio, quoi qu’arrivé en tête dimanche soir, risque de connaître un revers électoral après trois mandats consécutifs : dans le pays de Pepe Mujica, la gauche semble aussi connaître un épuisement, malgré des avancées sociales remarquables et quinze ans de croissance économique ininterrompue. Et, surtout, le Frente Amplio a perdu hier soir la majorité parlementaire. L’Uruguay ne se montre donc pas tout à fait imperméable à la vague de droite qui au cours des dernières années s’est traduite dans la région par l’élection de Piñera au Chili, de Macri en Argentine, de Duque en Colombie ou de Bolsonaro au Brésil.

C’est justement du Parti National qu’est issu Jorge Larrañaga, sénateur conservateur à l’origine de l’initiative « Vivir sin Miedo » (« Vivre sans crainte ») un projet de réforme constitutionnelle qui a fait l’objet d’un plébiscite dont le vote a aussi eu lieu dimanche 27 octobre5. Très critiquée par les détracteurs du Parti National aussi bien que par une partie de ses membres, cette proposition sécuritaire, qui supposait entre autres la création d’une Garde Nationale composée de militaires et supposée collaborer avec la police, a été rejeté avec 53,8 %. Elle témoigne toutefois des tendances autoritaires qui traversent la région, et qui se traduisent bien souvent par une militarisation du maintien de l’ordre.

Le rejet, cependant, de ce projet, est en même temps le symptôme des limites des tendances issues des droites conservatrices : les détracteurs de ce projet ont organisé de grands rassemblements contre la réforme, et ont finalement emporté le plébiscite. Cette réaction à une mesure sécuritaire ne va pas sans rappeler les mouvements contestataires qui ont vu le jour dans plusieurs pays de la région (Colombie, Équateur, Chili) au cours des derniers mois qui cherchent à susciter un éveil dans le corps social et mettre un frein aux politiques des gouvernements de droite, tant dans leur versant économique que social. D’une façon similaire, les Argentins ont exprimé par leur vote le rejet des politiques néolibérales de Macri, dans un pays embourbé depuis deux ans dans une lourde crise éco-financière6.

L’Uruguay ne saurait donc être compris comme un cas à part : on y retrouve bien les tendances contradictoires de durcissement à droite et de contestation populaire qui, sous différentes configurations, s’affrontent aujourd’hui sur l’échiquier politique régional. Si exception uruguayenne il y a, celle-ci passe peut-être avant tout par le fait que les bouleversements du sous-continent viennent décanter dans la « République orientale » d’une façon particulièrement lisible.

NB : 94% des bulletins de vote dépouillés.

 Perspectives :

  • Le résultat des élections du voisin argentin répond en bonne partie au mécontentement d’une population ayant sévi les politiques néolibérales de Macri ; la débâcle argentine est un contre-exemple aisément exploitable pour Daniel Martínez, économiste par ailleurs, qui parie lourdement sur la croissance économique de l’Uruguay sous le Frente Amplio.
  • Le deuxième tour est à suivre avec attention : si les sondages accordent à ce jour la victoire au Partido Nacional, la partie n’est pas encore gagnée et les candidats risquent de se trouver en coude à coude. L’issue de celui-ci fournira des pistes intéressantes pour comprendre le devenir d’une région tiraillée entre affirmation et durcissement du tournant à droite, dérives autoritaires de la gauche et éveil des contestations.
Sources
  1. Uruguay: un pays en avance sur son temps, Courrier international, 28 novembre 2012.
  2. La “marée rose” désigne le tournant à gauche que connurent bon nombre de pays au début du XXIème siècle.
  3. AROCENA, Felipe et AGUIAR, Sebastián, Tres leyes innovadoras en Uruguay, Revista de ciencias sociales, vol. 30, nº 40, janvier-juin 2017, p. 43-62.
  4. TORRENT, Marine, États d’urgence en Amérique latine, Le Grand Continent, 26 octobre 2019.
  5. Marcha en Uruguay en rechazo a una polémica reforma de seguridad, La Nación, 23 octobre 2019.
  6. TORRENT, Marine, États d’urgence en Amérique latine, Le Grand Continent, 26 octobre 2019.