Rome. Quel est donc ce phénomène auquel nous assistons depuis quelques années, lorsque nous voyons un président américain « gouverner » à travers Twitter, et exalter la ferveur de ses partisans en utilisant des informations sans fondement ? Nous assistons à quelque chose d’inédit.

Bien que les fausses nouvelles et la désinformation aient toujours été le piment des politiques et des sociétés, ce qui ressort aujourd’hui d’un système de médias numériques et hybrides – en taille et en omniprésence – devrait nous inciter à creuser la question. Les systèmes d’information et de journalisme, probablement les derniers intermédiaires avec le pouvoir, sont en train de s’effondrer. Que se passe t-il ? À qui la faute ? Que faire ?

Il ne peut y avoir de réponse simple à un problème complexe, mais nous commençons à identifier certains de ces mécanismes de manière scientifique. La recherche de ces dernières années (en particulier dans le domaine des sciences sociales computationnelles)1 souligne un élément critique : les personnes se retrouvent de plus en plus enfermées dans des bulles, alimentées par un nombre limité de sources d’informations.

Un première postulat est que les fake news (fausses nouvelles) sont l’effet et non la cause du phénomène qui favorise la diffusion d’informations erronées. Chercher une solution aux « fausses nouvelles » revient donc à tenter de guérir une fièvre mais pas l’infection. Il ressort de l’étude des données quinquennales sur les comportements de 376 millions d’utilisateurs sur 920 pages Facebook de publications informatives, que les lecteurs s’appuient sur un nombre de publications de plus en plus réduit et uniquement sur celles dont ils partagent la narration de la réalité. L’utilisation des médias sociaux (Facebook dans ce cas), au lieu de faciliter la circulation de l’information, en offrant un large choix, finit par en réduire l’horizon. Le journalisme contribue à ces mécanismes en se transformant, en passant d’une analyse factuelle à une narration conforme à une vision spécifique, de plus en plus émotionnelle. L’information semble plus orientée à nourrir une communauté en ligne et à confirmer des préjugés, qu’à fournir des points de vue riches et différents. Les lecteurs activent un processus de ségrégation dans des chambres d’écho à l’intérieur desquelles les idées contradictoires sont rejetées, ce qui renforce par ailleurs l’identité du groupe.2.

Il en résulte que la vérification induit plutôt une confirmation.

Si ce sont les effets, quelles sont alors les causes réelles ? La réponse n’est pas simple, mais les éléments qui la composent sont certainement plus sociologiques et psychologiques que technologiques et algorithmiques. En d’autres termes, ce ne serait pas « la faute d’Internet », ce ne serait pas la faute des médias sociaux, de Facebook ou des algorithmes.

La cause résiderait plutôt dans la radicalisation (ou polarisation) que nous vivons. Dans les recherches mentionnées précédemment, comme dans d’autres, cet aspect est même quantifié.

Dans le diagramme ci-dessous, le groupe de recherche permet de modéliser l’activité des utilisateurs (représentée par la position d’un point) vis-à-vis des cinq communautés principales analysées (identifiées par une couleur différente) dans le cas idéal de la neutralité comportementale : de nombreux utilisateurs fréquentent en moyenne plusieurs communautés hétérogènes.

Source : Anatomy of news consumption on Facebook, polarisation des utilisateurs — case neutre

Mais ce que l’étude constate et ce qui se passe en réalité, est représenté dans ce deuxième diagramme : presque tous les utilisateurs sont polarisés autour d’une ou deux communautés.

Source : Anatomy of news consumption on Facebook, polarisation des utilisateurs — case réel

À partir de cette distribution, la propagation des fake news, des chambres d’écho et l’exploitation de préjugés dans le but de pénétrer des groupes, tout comme l’apparition de nouvelles radicalisations, semblent inévitables.

Qu’est-ce qui cause la radicalisation ? Cela n’est pas encore complètement établi, mais ce qui semble déjà évident, c’est que la radicalisation, qu’elle existe ou non, peut être induite. Ce n’est pas un hasard si le succès des leaders populistes dans le monde (à commencer précisément par Donald Trump) repose sur ce mécanisme.

C’est comme si, après l’effondrement des grandes idéologies du XXe siècle, le vide progressif des valeurs avait été comblé par la polarisation en tant que fin en soi. De même, la narration de la réalité à travers l’information semble être passée du soutien aux valeurs démocratiques, à la narration polarisée d’une vision spécifique. Si les citoyens sont le produit de notre société, les logiciels semblent aujourd’hui de plus en plus en proie à la radicalisation.

Cet article a été initialement publié en italien sur Medium sous le titre “Siamo sempre più radicalizzati e le fake news sono un effetto collaterale”.

Sources
  1. QUATTROCIOCCHI Walter, Anatomy of news consumption on Facebook, PNAS, 14 octobre 2016
  2. PARLANGELI Diletta, Bufale, disinformazione, casse di risonanza : così su Facebook leggiamo solo ciò che sappiamo già, La Stampa, 20 février 2017