Pékin. Alors que l’agence de presse Xinhua a salué la mémoire d’un « révolutionnaire prolétarien hors du commun et un dirigeant remarquable » ou « un membre exceptionnel du Parti communiste chinois »1, les dissidents de Tiananmen ont eux évoqué « le bourreau et l’exécuteur du 4 juin ». Le parcours de Li Peng, surnommé le « Boucher de Tiananmen », est archétypal des élites politiques du régime de Pékin. Né en 1928 dans une famille des premiers membres et « martyrs » du Parti communiste chinois (PCC), dont le père, Li Shuoxun fut exécuté par le Guomindang après la rupture entre ce dernier et le PCC, Li Peng a été adopté et protégé par le Premier ministre Zhou Enlai jusqu’à sa mort en 1976. Il fut ensuite envoyé en URSS pour poursuivre ses études d’ingénierie en hydroélectricité avant d’être responsable de l’électricité dans le nord-est puis à Pékin pendant la révolution culturelle. Son ascension s’est poursuivie discrètement avec le retour et l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping et l’inauguration de la période des réformes. Li a alors occupé plusieurs postes haut placés dans les ministères de l’Énergie et des Ressources hydrauliques ainsi qu’au PCC. En 1982, il entra dans le cercle très fermé du bureau politique du PCC, pour en devenir le secrétaire en 1985. Enfin, il a été membre du Comité permanent du bureau politique du PCC en 1987 avant d’être Premier ministre par intérim de la République populaire de Chine, poste qu’il a occupé jusqu’en 19982.

Li Peng fut Premier ministre dans un contexte politique où Hu Yaobang, réformateur très apprécié des Chinois, était écarté du pouvoir et remplacé par un nouveau Secrétaire général du PCC, Zhao Ziyang, lui aussi réformateur. Afin de conserver l’équilibre souhaité par le Parti-État, le système devait privilégier une figure de pouvoir plus autoritaire. Ce sera Li Peng. Proche de Chen Yun, conservateur et un des « Huit immortels » du PCC3, Li était favorable à une économie centralisée et à un développement économique basé la stabilité sociale et politique. Il incarnait alors l’image du pouvoir autoritaire en pleine phase d’ouverture économique et de bouillonnement de la société chinoise, réclamant plus de transparence politique et de démocratie.

Opposé au camp des réformistes, dont Zhao Ziyang était la tête de proue, Li est resté durant toute la période des manifestations et des revendications du printemps 1989 sur une ligne dure, sans négociation possible, privilégiant dès avril une répression musclée contre les manifestants. Il perdit la face devant les chefs de file étudiants (Wang Dan, Wuer Kaixi) le 18 mai, lors de pourparlers dans l’enceinte du pouvoir, retranscrite à la télévision. Zhao Ziyang était alors limogé et placé en résidence surveillée, tandis que Li Peng augmentait son aura auprès de Deng Xiaoping afin de stopper les mouvements. Finalement, Li fut l’homme qui décida l’envoi des chars et des troupes (venus des garnisons de la région militaire de Lanzhou) et le responsable du « massacre de Tiananmen » dans la nuit du 3 au 4 juin 19894.

Réélu au comité permanent du bureau politique du PCC, avec le soutien puissant des conservateurs, Li Peng a continué à poursuivre son œuvre politique à travers des décisions d’aménagement du territoire très centralisées (en rupture avec Deng et les gouvernements provinciaux) et une politique étrangère visant à restaurer la prééminence chinoise en Asie. Le barrage de Trois gorges fut son principal objet politique avec pour objectif l’aménagement du bassin versant du Yangzi (1,8 million de km²), son urbanisation et la mise en service du plus grand barrage au monde. Il fut également l’initiateur du programme de satellite Shenzhou. Enfin, lors d’une visite officielle en Asie centrale en avril 1994, c’est lui qui posa les bases de la diplomatie chinoise à l’égard des jeunes républiques autoritaires et évoqua des partenariats économiques dans la lignée de « routes de la soie » historiques5.

Li Peng a eu trois enfants. Deux d’entre eux, membres du PCC ayant de hautes responsabilités, ont des carrières de premier plan dans la gouvernance de la Chine. Sa fille, Li Xiaolin, a été à la tête d’une grande compagnie de production d’énergie, China Power international Development, et est aujourd’hui vice-présidente du think tank Silk-Road Planning Research Center. Son fils, Li Xiaopeng, a été gouverneur de la province du Shanxi entre 2012 et 2016. Il est depuis 2016 ministre des Transports.

Sources
  1. Le corps du dirigeant chinois Li Peng sera incinéré, Xinhua, édition française, 27 juillet 2019
  2. China Vitae, Biographie de Li Peng, Carnegie Endowment for International Peace
  3. Les « Huit immortels » (ou « huit grands vétérans ») du PCC font référence aux huit immortels du panthéon taoïste. Il s’agit de Deng Xiaoping, Chen Yun, Li Xiannian, Yang Shangkun, Peng Zhen, Bo Yibo, Wang Zhen, Song Renqiong. Le parcours politique de ces dignitaires est marqué par la longévité et de la transition post-maoïste des années 1980 et 1990. Les enfants des « Huit immortels », qui appartiennent tous aux « princes rouges », occupent ou ont occupé des postes de très haute responsabilité dans les affaires politiques, économiques et militaires (Xi Jinping, Bo Xilai, Chen Yuan, Deng Pufang etc.).
  4. Mac MILLAN Ian et MAURION Audrey, Tiananmen, le peuple contre le Parti, Arte, 2019.
  5. Ministry of Foreign Affairs of the Republic of China, Brief introduction to relations between China and Kazakhstan, China Daily, 27 mai 2003