Guatemala. Dans les latifundia, connues localement comme des fincas, les migrants saisonniers représentent des acteurs extrêmement vulnérables au sein de la filière du café1. Cette vulnérabilité est étroitement accompagnée de leur invisibilisation historique : ils sont très peu pris en compte comme acteurs clés de la production. Ces travailleurs journaliers, qui constituent la main d’œuvre indispensable au picking (récolte du café), sont largement éclipsés par la figure des producteurs, jouant principalement le rôle de « chef d’entreprise » dans leur finca

Le producteur, comme principal bénéficiaire du revenu du produit brut, capte seulement environ 10% du prix de vente du café au consommateur. Ce sont surtout les torréfacteurs et les distributeurs qui reçoivent la part la plus importante des revenus2. Alors que la caféiculture est très gourmande en main d’œuvre – environ 50 personnes pour 100 hectares -, cette part faible du revenu du producteur est généralement répartie de façon très inégalitaire à la main d’oeuvre fournie par les flux de migrants saisonniers. Dans le cas du Guatemala, cette migration a historiquement été effectuée par des paysans autochtones. 

Connaître cette réalité ajoute un goût amer au café mais donne aussi conscience aux consommateurs des réalités de production.  Connaître le vrai prix et la vraie qualité du café (au-delà du « bio », même au-delà du « specialty ») implique aussi une connaissance de la réalité souvent invisible des producteurs et notamment des récolteurs.

La migration saisonnière et le travail des enfants 

Les jornaleros (migrants saisonniers) au Guatemala sont en grande partie des jeunes hommes paysans autochtones, ressortissants principalement d’un contexte rural d’extrême pauvreté, mettant ainsi en évidence les inégalités économiques et sociales – voire même ethniques – du pays, héritage de la colonisation. 

Beaucoup de ces journaliers ne parlent l’espagnol que comme deuxième langue (le Guatemala a 21 langues autochtones d’origine maya) et une partie importante d’entre eux a eu un faible accès à l’éducation formelle. La précarité de leurs logements, construits avec des matériaux vulnérables aux aléas naturels et sans accès aux infrastructures de services (eau potable, électricité, égouts), ainsi que leur faible accès aux ressources productives (notamment la terre), accentuent la reproduction du cycle de pauvreté et de dépendance des contrats saisonniers en tant que seule source de revenus disponible.

Ils voyagent soit de manière indépendante, soit avec leur famille en tant que chef du ménage. Alors que les femmes migrent rarement seules, gardant ainsi leur statut d’accompagnantes, soit comme épouses et mères soit comme filles3, le déplacement des jeunes enfants est étroitement lié au travail des enfants. 

Les conditions d’hébergement temporaire des jornaleros dans les fincas reflètent la précarité de leurs contrats. Des centaines de journaliers (et leurs familles) sont accueillis dans des des galeras, des espaces dont l’infrastructure a peu changé dans les dernières cinquante années4. Celles-ci ressemblent à des entrepôts sans fenêtres dans lesquelles des dizaines de journaliers peuvent passer la nuit, devenant ainsi des espaces surpeuplés et insalubres. 

Le contrat de travail temporaire, qui n’inclut pas de sécurité sociale, est basé sur la productivité : le salaire dépend du poids du café collecté pendant une journée. Les paysans visent à atteindre au moins un quintal (100 lb) par jour, ce qui en 2017, par exemple, leur rendait 35 quetzales (environ 4 euros). Ce sont des semaines de six journées et demi, avec 9 heures par jour en moyenne de travail.  

Parmi les migrants, la grande majorité des mineurs5 sont exposés aux mêmes conditions d’hébergement et de travail que les adultes. En tant que accompagnants, à partir de l’âge de cinq ou six ans les mineurs peuvent participer à la collecte du café pour incrémenter le poids. C’est à partir des 10 ou 12 ans qu’ils peuvent accéder à un contrat personnel et à une rémunération propre. Ce travail n’est pas encadré par la loi, qui fixe le nombre d’heures limite de travail par semaine à 35 heures et prévoit le travail rémunéré ou non rémunéré à partir des 14 ans6

L’invisibilisation des jornaleros se reflète principalement dans le manque d’informations qualitatives et quantitatives, notamment en ce qui concerne les méthodes de recrutement et les conditions de travail, ainsi que le manque de chiffres dans les statistiques nationales7. Pour comprendre les origines de cette migration cyclique qui se répète chaque année et les difficultés pour trouver de solutions aux problèmes qu’elle engendre, notamment le travail des enfants, il faut se pencher sur l’histoire du café au Guatemala.

Brève histoire du café au Guatemala

Dès son adoption, le modèle de production du café – qui a très peu changé depuis – influence très fortement l’économie et la société guatémaltèque. La plante arrive dans le pays à partir du XVIIIe siècle mais ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’il y a un intérêt des autorités étatiques pour produire et exporter ce nouveau grain qui représente une solution face au déclin de de la demande de la cochenille comme monoculture d’exportation. 

Le vrai tournant est effectué sous le gouvernement libéral qui prend le pouvoir après la révolution de 1871. C’est la naissance du royaume du café au Guatemala, notamment impulsé par le gouvernement de Justo Rufino Barrios (1873-1885), qui se traduit par une forte transformation de la structure agraire traditionnelle héritée de la colonie. Les terres communales des villages des peuples autochtones, ainsi que les terres municipales et celles de l’Église sont expropriées. Le gouvernement rassemble et vend ces larges extensions de caballerías8 à des prix très bas dans le but de former des propriétés consacrées à la culture du café. C’est ainsi que naissent les puissants terratenientes de café. 

Ce changement entraîne également une modification des formes de pouvoir économique et social et la mise en œuvre de l’État oligarchique du café9. Avec l’augmentation de la production, les besoins de main-d’œuvre augmentent. L’intégration croissante dans le système international capitaliste stimule l’élaboration de nouvelles techniques, brisant ainsi la structure sociale reconstituée des peuples autochtones et détériorant davantage leur niveau de vie10. La plantation de café exige un changement fondamental des relations de travail, obtenu grâce à l’organisation du travail forcé11 des autochtones « expulsés de leur terre »12

Cette dynamique est renforcée et justifiée par la déclaration du Reglamento de los jornaleros (Règlement des journaliers) en 1877 et par la sanction de Leyes contra la vagancia (Lois contre le Vagabondage) en 1878. Ces dernières lois garantissent une main-d’œuvre bon marché aux finqueros, les propriétaires des grandes fincas, et obligent les paysans, principalement indigènes, à travailler dans les fermes. Le Règlement détaille les procédures de recrutement et de rémunération des travailleurs temporaires pour le café.13

Les paysans autochtones pauvres, sans terres pour continuer à subsister, obligés de travailler sur les latifundia, commencent un cycle historique de migration saisonnière interne et temporaire. Ce phénomène de la migration saisonnière a peu changé dès son début et continuera à se produire chaque année dans des conditions précaires, sans des grands changements structurels. 

Perspectives :

  • Les acteurs internationaux du développement ont attiré l’attention sur le problème des conditions de travail dans l’agriculture, au sein duquel se trouve la migration saisonnière. À travers celles-ci, de nouvelles stratégies ont été proposées pour résoudre les problèmes, même si très peu ont été mises en œuvre.
Sources
  1. Les petits exploitants qui dépendent de leur production pour vivre –sans autres sources de revenu complémentaires- sont aussi dans une situation de vulnérabilité. Leur cas ne sera pas traité dans cet article.
  2. Café: la success story qui cache la crise. Etude sur la durabilité de la filière de café, Basic et al., 2018.
  3. ZAPATA-MARTELO, et al, Fecundidad, trabajo infantil y migración de jornalero(a)s agrícolas del café en el espacio transfronterizo México-Guatemala, Revista Ra Ximhai de la Universidad Autónoma Indígena de México, 10 (7), 2014, pp. 117-132.
  4. APPELBAUM Richard, San Idelfonso Ixtahuacán, Guatemala: Un estudio sobre la migración temporal, sus causas y consecuencias, Guatemala: Departamento Editorial José de Pineda Ibarra del Ministerio de Educación, 1967, 82 pp.
  5. On considère comme mineurs tous ceux qui ont moins de 18 ans. Actuellement au Guatemala, l’âge minimum pour travailler est de 14 ans selon la législation nationale. Pourtant, en ayant ratifié les deux conventions (138 et 182) de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) fixées sur le travail des enfants, l’âge minimum selon ceux-ci est de 15 ans.
  6. Article 149 du Code du Travail.
  7. MARTÍNEZ CORONA Beatriz, HERNÁNDEZ FLORES Álvaro, Migración jornalera de grupos domésticos rarámuris y la situación de niños y niñas, en la región manzanera de Chihuahua, México: Universidad Autónoma Indígena de México, pp. 109-135.
  8. Mesure de surface utilisée par les Espagnols et leurs colonies entre les XVe et XVIIIe siècles (environ 1858 m2).
  9. PNUD, Informe Nacional de Desarrollo Humano 2015/ 2016. Más allá del conflicto, luchas por el bienestar. Guatemala. 404 pp.
  10. McCREERY David, Café y clase social: la estructura del desarrollo en la Guatemala liberal, Guatemala: Cenaltex, 1987, 38 pp.
  11. TISCHLER Sergio, Guatemala 1944: Crisis y revolución. Ocaso y quiebre de una forma estatal, 1987, 370 pp.
  12. FLORES ALVARADO Humberto, Migración de jornaleros. Guatemala: Fondo de cultura editorial, 1995, 81 pp.
  13. LUJÁN MUÑOZ Jorge, Breve historia contemporánea de Guatemala, Guatemala: FCE, 2012, 511 pp.