Kiev. Après avoir balayé Petro Porochenko et installé un comédien et producteur de télévision à la tête du pays, les Ukrainiens se rendront de nouveau aux urnes dimanche pour élire leur parlement. Un vote déclenché par le nouveau président, Volodymyr Zelensky, qui a décidé le jour de son investiture de dissoudre la Rada et d’annoncer la tenue d’élections anticipées.1

Si les craintes d’interférence venant de Moscou ne s’étaient pas matérialisées durant la campagne présidentielle, la « question russe » a cette fois contribué à faire monter la tension à quelques jours du scrutin : le 13 juillet, un tir de roquette a visé le siège de « 112 Ukraine », une chaîne de télévision vue comme contrôlée par Viktor Medvedtchouk, un homme politique ukrainien proche de Vladimir Poutine2. Depuis quelques semaines, le président russe a ainsi offert un soutien franc et ouvert au leader du parti « Plateforme d’Opposition – Pour la Vie », qui, pourrait dimanche prochain devenir à la fois le deuxième plus important parti du parlement, mais aussi le seul groupe politique pro-russe au sein de la Rada. L’écart dans les sondages entre ce qui pourrait être les deux premiers partis au parlement tient néanmoins plus d’une crevasse : 47 % pour « Serviteur du Peuple », le parti du président Volodymyr Zelensky, et seulement 11 % pour celui de Viktor Medvedtchouk3.

Le parlement ukrainien se prépare donc à un renouvellement inédit dans la vie politique du pays. Les candidats de « Serviteur du Peuple » sont, à l’image du président, presque tous des novices de la politique, et aucun n’a siégé au parlement auparavant. Les antécédents de certains d’entre eux, visiblement choisis pour leurs connections, posent néanmoins question.

« Golos » ( « Voix »), un nouveau parti créé par Sviatoslav Vakartchouk, sans doute le chanteur le plus populaire du pays, a lui aussi sélectionné des candidats sans expérience politique, souvent issus de la société civile et a exclu tout politicien ayant déjà été député. Les deux partis disposent aussi d’un programme similaire, centré sur la lutte contre la corruption et la transparence de la vie politique ukrainienne. Mais si « Serviteur du Peuple » est quasiment certain de dominer le parlement, le destin de Golos est plus incertain. Un sondage publié il y a quelques jours affirme que le parti pourrait ne pas passer la barrière des 5 %, score minimum pour entrer au parlement (un autre sondage donne au parti un score de 6,6 %). L’enjeu n’est pas anodin car, si « Serviteur du Peuple » ne parvient pas à obtenir une majorité absolue, « Golos » prendrait des airs de partenaire idéal dans une coalition parlementaire.

Une fois au parlement, les députés de Zelensky devront naviguer le monde opaque de la politique ukrainienne tout en gérant la vraisemblable présence de deux oppositions : celle, pro-russe, du parti de Viktor Medvedtchouk, et celle, conservatrice et résolument pro-occidentale, de « Solidarité Européenne », le parti de l’ancien président Petro Porochenko. Dans ses discours et sur les milliers d’affiches traversées du slogan « protégeons le futur européen de l’Ukraine ! », Petro Porochenko tente de se positionner comme le garant de l’orientation pro-européenne de l’Ukraine contre la « revanche » pro-russe. C’est donc un délicat exercice d’équilibriste qui se profile pour le président, qui devrait à la suite de ces élections bénéficier de la force de frappe parlementaire pour former son gouvernement et mettre en place ses promesses de campagne : lutte contre la corruption, nouvel accord avec le FMI, résolution du conflit dans le Donbass. Mais une victoire aux élections parlementaires signifierait aussi pour le président la perte de l’une de ses armes favorites : l’hostilité du parlement, qu’il avait jusque-là habilement peint en réflexe de survie anti-démocratique d’une classe politique corrompue4.

Sources
  1. FIGUERA Pietro, Le triomphe de Zelensky et les comptes ouverts avec la Russie, Le Grand Continent, 26 avril 2019
  2. 112 Ukraine TV channel in Kyiv came under fire of grenade launchers, 112.international, 13 juillet 2019
  3. Agence Rating, Sondage du 11 juillet
  4. MEFFORD Brian, Five Predictions for Ukraine’s Parliamentary Elections, Atlantic Council, 26 juin 2019