Londres. Alors que l’on suit les négociations autour du Brexit heure par heure, Le Grand Continent souhaite attirer l’attention sur un domaine qui risque d’être particulièrement affecté : la recherche scientifique. En particulier, c’est intéressant de se concentrer sur le futur des bourses de recherche européennes et notamment du financement par le Conseil Européen de la Recherche (usuellement nommées par leur abréviation anglaise, ERC).

Avec les actions Marie Skłodowska-Curie, ces bourses font partie des initiatives phares du programme Horizon 2020, qui est le programme de Recherche et d’Innovation pluriannuel de l’Union. C’est ainsi près de €80 milliards qui sont distribués en plus des programmes nationaux entre 2014 et 20201. Mal connues en dehors du monde académique, les bourses ERC (European Research Council) sont une pièce essentielle de ce programme. Elles sont un moteur de la recherche de pointe en Europe. En effet, elles représentent une reconnaissance d’excellence de la part des pairs, des financements importants et sont des accélérateurs de carrière significatifs.

Mais plus que cela, dans un milieu où les financements sont particulièrement limités, les bourses ERC représentent une formidable chance de conduire des projets avec une grande liberté sur des durées relativement longues. Pour reprendre les termes du Professeur Bourguignon, président de l’ERC, “Les cinq années de financement des ERC changent la dynamique du processus de recherche et permet de trouver des résultats véritablement révolutionnaires”2.

Cette approche porte ses fruits. Sur les mille projets financés annuellement3, les récipients d’une bourse ERC ont, depuis leur création en 2007, reçu six prix Nobels, quatre médailles Fields et cinq prix Wolf. Une publication sur quatorze issue d’un financement ERC rentre dans le club très sélect des 1% des papiers les plus cités dans le monde.

Cependant, malgré une concurrence féroce (le taux de succès est proche de 12%), un pays a su tirer son épingle du jeu : le Royaume-Uni. Il remporte aujourd’hui autour de 15% des appels à projets4. Plus impressionnant encore : sur les cinq institutions remportant le plus de bourses, seuls le CNRS et le réseau des Instituts Max Planck ne sont pas britanniques. Entre 2007 et 2013, alors que le CNRS est parvenu à remporter 200 ERC, l’Université de Cambridge a elle seule en a remporté près de 1305. L’Union finance aujourd’hui ainsi près de 12% du budget de recherche des universités britanniques. De plus, ce domaine est éminemment rentable pour le Royaume-Uni : sur la période 2007-2013, le pays a investi 4,4 milliards d’euros dans des programmes européens de recherche, mais en a perçu en retour près de 8,8 milliards… Le Brexit représente ainsi potentiellement plus de 500 millions d’euros de manque à gagner annuels pour la recherche britannique.

Plus grave encore, l’incertitude législative et financière a diminué le nombre de candidatures de la part de jeunes chercheurs en provenance de l’Union. Ainsi, le Russel Group a annoncé que le nombre de post-doctorants issus du continent a diminué de près de dix pour cent pour la deuxième année de suite6.

Au vu de la situation, le gouvernement britannique a promis qu’en cas de désaccord avec l’Union, il assurerait la continuité des financements pour les équipes de recherche. Cependant, un risque long terme serait de ne pas pouvoir négocier d’accord cadre afin de pouvoir participer au programme Horizon Europe, successeur de Horizon 2020, comme l’ont fait Israël et la Suisse, déjà membres de Horizon 2020. Risque amplifié en cas de sortie sans accord…

Le Brexit représente donc une possible perte pour la recherche britannique, mais aussi pour l’Europe. En effet, les projets risquant de perdre leurs financements se font au bénéfice de tous, depuis la recherche sur la pollution par micro-plastiques jusqu’à l’identification des déterminants génétiques au cancer.

Mais alors que l’Europe s’interroge sur sa perte de compétitivité, l’exclusion de certaines de ses universités les plus performantes risque d’affaiblir globalement l’excellence de la recherche européenne. Une problématique à garder en mémoire face aux images du parlement britannique en plein débat.

Perspectives :

  • À court terme, l’un des enjeux à considérer pour la négociation de l’accord définitif du Brexit consiste dans quelle mesure la recherche britannique pourra continuer à recevoir des financements européens.
  • À plus long terme se pose la question de la participation du Royaume-Uni au programme Horizon Europe, dont la proposition de la Commission Européenne vient d’être approuvé, le 17 avril, par le Parlement européen. Toutefois, la vraie consistance du programme sera sujette aux négociations pour le prochain budget pluriannuel (2021-2027), en plein cours.
Sources
  1. KELLY Éanna, A brief reminder of how Brexit will affect EU and UK science, Science Business, 14 novembre 2018.
  2. BOURGOUIGNON Jean-Pierre, Long live the Europe of scientists!, The Conversation, 9 juillet 2018
  3. University of Cambridge, Celebrating 10 years of European research excellence, 13 mars 2017.
  4. European Research Council, Annual Report on the ERC activities and achievements in 2018.
  5. MYKLEBUST Jan Petter, Top institutions dominate in fierce ERC grant battle, University World News, 13 novembre 2015.
  6. GIBNEY Elizabeth, How UK scientists are preparing for a chaotic no-deal Brexit, Nature, 17 janvier 2019.