Kiev. Le premier tour des élections présidentielles ukrainiennes, qui s’est déroulé le 31 mars, a donné naissance à une Ukraine beaucoup plus incertaine et fragmentée qu’il y a cinq ans. Cela était presque inévitable, étant donné le nombre élevé de candidats (39) et la distinction pas toujours claire entre les nombreuses offres politiques 1.

Comme prévu, l’acteur et comédien Volodymyr Zelen’skyj a dominé la scène. Le jeune outsider de l’arène politique a obtenu près d’un tiers des suffrages exprimés (30,6%), principalement grâce à un style populiste et anti-système 2. Lors du scrutin du 21 avril, Zelen’skyj devra affronter le président sortant Porošenko. La comparaison avec les élections de 2014, où le “roi du chocolat” s’était imposé dès le premier tour avec 55% des voix, dépassant nettement tous ses rivaux, est frappante. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un lointain souvenir de cette éclatante victoire. Dimanche 31 mars, en effet, le président sortant recueillait 16%, un chiffre bien inférieur et conforme à la popularité de son gouvernement. Dans l’ensemble, Porošenko s’en est bien sorti. Il devance en effet de quelques points son éternelle rivale (et éternelle seconde) Julija Tymošenko (13,5%), maintenant ainsi un espoir de réélection 3.

Toutefois, aucune surprise particulière. Depuis des mois, les sondages indiquent le succès imminent de Zelen’skyj, et l’on supposait déjà que le président et l’ancienne première ministre s’affronteraient pour la deuxième place. Ce qui a changé, cependant, ce sont les termes de la comparaison entre les candidats.

La lutte traditionnelle entre les instances ukrainophones et russophones a presque disparu du radar, puisque les régions ayant les proportions les plus élevées de résidents d’origine russe (la Crimée annexée par Moscou et le Donbass des républiques séparatistes : au total, 12% des anciens électeurs ukrainiens) n’ont pas voté. Le candidat préféré des régions orientales, Jurij Bojko, n’a atteint que 11,8%, ce qui témoigne une fois de plus de la marginalité politique à laquelle la minorité russophone est désormais reléguée.

Carte sur la crise de la Mer d’Azov entre Russie et Ukraine du novembre-décembre 2018. Geg – Pole cartographe pour LGC

La question des alliances internationales est un peu différente. S’il est vrai, d’une part, que la guerre civile a transformé la société ukrainienne, favorisant la croissance de son identité nationale, il est également vrai que les appels continus de Porošenko à des combats ethnolinguistiques, ou en direction de l’Union ou de l’OTAN, semblent avoir perdu leur forces. C’est comme si la position culturelle et politico-internationale de Kiev était désormais considérée comme acquise par les citoyens ukrainiens. Zelen’skyj n’a pas eu à souffler sur le feu des divisions identitaires pour obtenir un consensus ; au contraire, les accusations de mollesse (sinon de connivence) envers Poutine ne semblent pas avoir sapé son premier succès électoral.

Ce résultat est peut-être le symptôme d’une société fatiguée par les oppositions, après cinq ans de guerre civile. Outre les anciennes lignes de fractures, de nouvelles ont déjà émergé, de la lutte contre l’establishment et la corruption au choc des générations, qui semblent sourire plus à Zelen’skyj qu’à Porošenko. Dans un pays caractérisé par une forte volatilité électorale (seul Kučma, à partir de l’indépendance de 1991, a pu obtenir un second mandat), tous les signes annoncent l’avènement d’un « Beppe Grillo ukrainien » 4.

Un résultat qui alimente encore plus l’incertitude sur l’avenir de Kiev.

Perspectives :

  • 21 avril 2019 : deuxième tour des élections présidentielles ukrainiennes.
  • 27 octobre 2019 : élections parlementaires pour établir la majorité du nouveau président.