Géopolitique de la mémoire de la Shoah

Depuis 2005, le 27 janvier est devenue la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, en vertu d’une résolution de l’Organisation des Nations Unies (ONU). En partant d’une analyse de la décision de l’ONU et des déclarations des délégations nationales lors de l’adoption de cette résolution, Archives et discours propose, en lien avec l’entretien de Carol Gluck pour le Grand Continent, un panorama de la mobilisation politique de la Shoah dans les relations internationales.

« Plus jamais plus cela »

Le 1er novembre 2005, l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies adopte la résolution « Mémoire de l’Holocauste ». Elle fait du 27 janvier la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Si la date choisie est significative – c’est le 27 janvier 1945 qu’est libéré le camp d’extermination d’Auschwitz –, l’année de la résolution n’est pas non plus vide de sens. Soixante après cet événement, les Nations Unies réaffirment la pertinence et la nécessité du projet politique onusien qui se fonde en partie sur le génocide juif.

En effet, éviter les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, au premier rang desquelles se trouve la Shoah, oriente depuis 1944 le projet de l’ONU.

Nous, peuples des Nations Unies, résolus :

à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances,

à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites […]”

Préambule de la Charte des Nations Unies.

L’Holocauste revêt ainsi une dimension politique au niveau onusien. D’une part, il a participé à la définition d’une ligne rouge au delà de laquelle l’institution peut intervenir et faire exister concrètement sa dimension universelle. Ainsi, la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide autorise l’action de la communauté internationale, y compris de façon préventive, en cas de défaillance de l’Etat. Cette intervention peut se faire en vertu de l’article 42 de la Charte des Nations Unies (actions militaires).

Cette possibilité est explicitée de façon particulièrement claire par l’ONU, sur le site de l’United nations office on genocide prevention and the responsibility to protect.

D’autre part, l’Holocauste est mobilisé dans le discours des Nations Unies pour sa portée symbolique. Son rappel s’accompagne de l’injonction, implicite ou explicite, du « plus jamais plus cela ». Donald Trump, par exemple, le 27 janvier 2019, en a fourni aussi un exemple.

Par exemple, dans cette déclaration d’António Guterres, actuel Secrétaire, à l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme. L’ONU n’est pas la seule à mobiliser l’injonction du « plus jamais cela ».

Cette dimension performative de la mémoire est bien présente dans la résolution  Mémoire de l’Holocauste, dont le second article  « prie instamment les États Membres d’élaborer des programmes éducatifs qui graveront dans l’esprit des générations futures les enseignements de l’Holocauste afin d’aider à prévenir les actes de génocide ». La finalité de la commémoration est donc bien active. Elle prolonge les fondements de la politique onusienne.

Les déclarations que rapporte le communiqué de presse de la 42e séance plénière durant laquelle la résolution Mémoire de l’Holocauste a été adoptée font état de cette mobilisation du précédent de l’Holocauste pour légitimer l’intervention internationale.

Extrait de la déclaration de M. Ronaldo Mota Sardenberg, pour la délégation brésilienne.

Ce sera le plus important hommage rendu aux victimes de l’Holocauste, a-t-il ajouté, remarquant par ailleurs qu’en se souvenant de cette tragédie, la communauté internationale renouvelait non seulement son indignation, mais réaffirmait aussi son engagement à lutter contre l’oppression et les préjugés où qu’ils soient.

Extrait de la déclaration de M. Valeriy Kuchinsky, pour la délégation ukrainienne.

On ne peut oublier la campagne d’extermination menée à l’encontre des Juifs, du peuple rom, de femmes, d’hommes, et d’enfants – sans oublier les centaines de milliers de victimes ukrainiennes.  Il a indiqué qu’il ne fallait pas perdre de vue les campagnes d’extermination contemporaines, notamment celles du Cambodge, de Srebrenica, du Rwanda et tout récemment de la région du Darfour, au Soudan.

Extrait de la déclaration de M. Shin Kak-Soo, pour la délégation de la République de Corée.

M. Shin Kak-Soo a déclaré que nous ne devons jamais permettre qu’une tragédie aussi horrible que celle de l’Holocauste ne se reproduise.  Mais, à notre honte, nous assistons aujourd’hui encore à trop de génocides et crimes contre l’humanité, de Srebrenica à Kigali et au Darfour, a-t-il déploré.  Le représentant a observé que les récents génocides et crimes contre l’humanité plus récents, et toujours frais dans les mémoires, avaient amené la communauté internationale à redoubler ses efforts pour mettre en place un système de sécurité collective efficace qui empêche ce type de crimes haineux et encourage la tolérance et la compréhension mutuelle.  Il s’est à cet égard félicité de l’importance accordée à la responsabilité de protéger dans le Document final du Sommet mondial de 2005, au cours duquel les dirigeants du monde s’étaient notamment engagés à protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité au cas où les autorités nationales échouaient manifestement à le faire.

A cet égard d’ailleurs, la Journée onusienne s’inscrit dans la continuité de la journée de commémoration créée en Europe au début des années 2000. En 2002, les ministres de l’Éducation des 48 pays signataires de la Convention culturelle du Conseil de l’Europe ont adopté une déclarationinstituant une Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité dans les écoles. La date précise est laissée à la discrétion des États afin qu’ils articulent cette journée de commémoration et leur histoire nationale. Nombreux sont cependant ceux qui, à l’instar de la France, choisissent le 27 janvier.

L’instauration de cette journée s’inscrit dans le processus de reconnaissance de la place de l’Holocauste dans l’histoire et dans la culture mondiales engagée depuis les années 1970.

Rousso, Henry. « Vers une mondialisation de la mémoire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 2 (n°94), pp. 3-10, 2007. Elle répond en outre à une demande exprimée en 2000 par les représentants des gouvernements au Forum International sur la Shoah d’Helsinki et semble s’accompagner d’une volonté performative.

Xavier Darcos, dans un discours de 2002, souligne de façon très claire la dimension politique de la commémoration : « Au delà de l’indispensable reconnaissance de notre dette et des mesures d’indemnisation des victimes, il nous appartient d’enseigner l’extermination des Juifs d’Europe par un effort continu et permanent auprès de la jeunesse de France. Le ministre chargé de l’enseignement scolaire que je suis est naturellement particulièrement sensible à cette obligation, même si, comme l’a rappelé Monsieur le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, il ne peut s’agir que d’une action globale dépassant largement le cadre proprement éducatif. Ce thème est bien présent et, je crois, véritablement pris en compte dans nos programmes et dans les enseignements dispensés aux jeunes gens. Il nous faut d’abord, pour éviter toute banalisation (car c’est là, me semble t-il, que gît le principal danger, avant même celui du révisionnisme, totalement disqualifié), faire apparaître le caractère proprement inouï et irréductible de l’événement que constitue la destruction programmée des Juifs d’Europe. Le mal absolu existe, et nous savons qu’il est parfois difficile de le faire comprendre à une jeunesse que le « tout est relatif entoure et peut séduire. », que l’intitulé même de cette journée explicite, du fait de sa résonance avec un contexte de montée du nationalisme. La dimension symbolique de l’Holocauste, comme spectre de l’atrocité de la guerre et du fascisme, est ici aussi mobilisée comme outil politique.

En France, notamment, où l’extrême-droite arrive la même année au second tour de l’élection présidentielle.

L’Holocauste, objet politique d’une diplomatie de la mémoire

Cette mobilisation politique de l’Holocauste par les institutions internationales a contribué à faire de cet événement un symbole politique à portée universelle. Cette puissance symbolique, faisant consensus à l’échelle internationale, place l’Holocauste au coeur d’enjeux politiques et diplomatiques.

Si toutes les déclarations qui accompagnent la résolution Mémoire de l’Holocauste commencent par une affirmation unanime de la légitimité et de la valeur de ces commémorations, le lecteur attentif ne peut s’empêcher de percevoir les dissensions qui se révèlent par le biais de ces prises de parole. La convocation de références d’autorités supérieures à forte valeur symbolique, au premier rang desquelles la Déclaration des Droits de l’Homme, ne peut que souligner le contraste entre le consensus proclamé et les tensions qui entourent en vérité la résolution.

L’exemple de la déclaration chinoise est à cet égard éloquent.

Extrait de la déclaration de Mme Liu Zhongxin, pour la délégation chinoise.

Mme Liu Zhongxin (Chine) a déclaré, dans son intervention au nom de son Ambassadeur M. Wang Guangya, que le jugement historique rendu par le Tribunal de Nuremberg contre les criminels du régime nazi avait défendu la justice internationale et la sauvegarde de la dignité humaine, reflétant l’aspiration commune pour la paix et la justice des peuples du monde entier.  Elle a ajouté que les agressions militaires de la Deuxième Guerre mondiale avaient fait 35 millions de victimes chinoises, parmi lesquelles 300 000 personnes tuées durant le massacre de Nanjing en 1937. Comme le peuple juif, les peuples de l’Asie n’oublieront jamais ce chapitre de leur histoire, a-t-elle remarqué.

Que le Japon exerce son droit de réponse – non pour démentir, le Japon reconnaît les crimes commis pendant la guerre, mais pour modérer le chiffre des morts – témoigne du caractère crucial des enjeux qui se jouent dans cette déclaration. En effet, comme Carol Gluck l’explique dans un entretien au Grand Continent, la mobilisation de la mémoire des crimes de guerre japonais participe d’une politique intérieure visant à raviver la ferveur patriotique, politique dont l’efficacité, au vu de la haine anti japonaise qui se développe au Japon, a dépassé les volontés du gouvernement chinois. Devant les Nations Unies, cette déclaration participe à légitimer une politique mémorielle intérieure, et positionne la Chine dans le concert des nations, du côté des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. La prise de parole au nom des « peuples de l’Asie » témoigne en outre que la Chine veut s’affirmer comme puissance régionale.

Mais plus encore, la comparaison – « comme le peuple juif » – est remarquable et constitue un oméga de la déclaration mémorielle internationale. En effet, si la Chine pourrait sans équivoque convoquer le « crime contre l’humanité » pour le massacre de Nankin, la volonté de le rapprocher du génocide juif traduit un phénomène remarquable. L’Holocauste est devenu un point de référence dans les représentations et la communication des conflits internationaux.

Ce phénomène n’est pas seulement visible du côté de la diplomatie chinoise. Lasse Heerten, chercheur au Center for Global History à Berlin, montre dans un article de 2011, que nous ne désespérons pas de proposer un jour à nos lecteurs en français, l’utilisation de la mémoire de l’Holocauste dans la volonté d’internationalisation de la guerre du Biafra par le gouvernement sécessionniste. La famine causée par le blocus des forces gouvernementales avait particulièrement frappé l’opinion publique internationale quand des agences de communication, mandatées par le gouvernement sécessionniste, avaient diffusé des images d’enfants malnutris. La comparaison entre les clichés des enfants biafrais et les images des camps d’extermination était sciemment recherchée. Ainsi, l’Holocauste, ligne rouge des relations internationales et paroxysme de la violence, devient un outil dans la diplomatie internationale ainsi qu’une référence symbolique universellement partagée et puissante.

L’Holocauste, étalon de la reconnaissance juridique des génocides

Alors même que la qualification juridique de « génocide » est historiquement liée à l’Holocauste, elle est ensuite devenue l’objet de disputes géopolitiques, y compris pour des actes antérieurs à la Shoah. Fondé par le juriste polonais Raphäel Lemkin (Axis Rule in Occupied Europe, 1944), à l’occasion des procès de Nuremberg, le concept de « génocide » ne fut pas retenu par les juges : inexistant avant la Seconde Guerre mondiale, il ne pouvait pas entrer dans les compétences du tribunal. Le concept est officiellement reconnu par l’Assemblée Générale des Nations-Unies en 1946. Il entre, en 1948, dans le droit positif international lors de la signature de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. La définition retenue dans cette Convention est reprise en 1972 dans le Statut de Rome qui fondent la Cour pénale internationale (CPI) : le crime de génocide prend la valeur d’une norme impérative (jus cogens), ce qui témoigne encore une fois du caractère normatif international qu’a contribué à fonder le précédent de l’Holocauste.

Le traité de Vienne (1969), à l’article 53, définit ainsi la norme impérative : « aux fins de la présente Convention, une norme impérative de droit international général est une norme acceptée et reconnue par la communauté internationale des États dans son ensemble en tant que norme à laquelle aucune dérogation n’est permise et qui ne peut être modifiée que par une nouvelle norme du droit international général ayant le même caractère. »

Cette définition du crime de « génocide » est précise :

« Aux fins du présent Statut, on entend par crime de génocide l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

Article VI du Statut de Rome

Le crime de génocide constitue donc un acte particulier et bien défini dans le droit international. Le Bureau de la prévention du génocide et de la responsabilité de protéger des Nations Unies (United Nations Office on genocide prevention and the responsibility to proctect) explicite sur son site les éléments requis, qui se distinguent entre des éléments « moraux » (mentals) (l’intention de détruire une communauté) et « physiques » (les actes que la définition précise de façon exhaustive). Le Bureau note avec justesse que :

« L’intention est l’élément le plus difficile à qualifier. Pour qu’il y ait génocide, il faut prouver que ses auteurs avaient l’intention d’anéantir physiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux. L’anéantissement culturel ne suffit pas, ni la simple intention de désagréger un groupe. C’est cette intention particulière, ou dolus specialis, qui rend le crime de génocide si unique. De plus, la jurisprudence a associé l’intention à l’existence d’un plan ou d’une politique mené par un État ou une organisation, même si la définition du génocide en droit international ne prévoit pas ce critère.

Surtout, les victimes d’un génocide sont délibérément (et non aléatoirement) ciblées en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’un des quatre groupes protégés par la Convention (ce qui exclut les groupes politiques, par exemple). Cela signifie que la cible de l’anéantissement doit être le groupe en tant que tel, et non ses membres en tant qu’individus. Un génocide peut également est commis contre une partie seulement de ce groupe, tant que cette partie est identifiable (y compris par le biais d’une délimitation géographique) et « substantielle » ».1

Ainsi, l’arsenal législatif international mettant à disposition d’autres catégories, du crime contre l’humanité (art. 7 du Statut de Rome) aux crimes de guerre (art. 8), la caractérisation du génocide est très difficile à obtenir. Au point de vue du droit international, seuls cinq génocides sont officiellement reconnus par l’ONU. Les Nations-Unies n’ayant pas vocation à caractériser ces crimes mais uniquement à s’employer à les faire cesser et poursuivre, les qualifications sont retenues essentiellement par des tribunaux internationaux ad hoc : la Shoah (tribunal de Nüremberg), le génocide rwandais (tribunal pénal international pour le Rwanda) et le génocide de Srebrenica (tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie). A ces trois génocides s’ajoute le génocide arménien, reconnu par adoption d’une résolution par la Commission des Droits de l’Homme relative au rapport Whitaker, en 1985. En outre, récemment, les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), parrainées par l’ONU et composées, non sans soulever de critiques, de magistrats cambodgiens et internationaux, ont déclaré coupables de génocide deux dirigeants Khmers rouges : depuis le 16 novembre 2018, le génocide cambodgien constitue donc le cinquième génocide reconnu par l’ONU.

La reconnaissance du crime de génocide fait ainsi l’objet de batailles juridiques et diplomatiques, à coups de jugements,  de déclarations et par voie de presse, ainsi qu’au sein des organes internationaux comme l’ONU. L’exemple de l’Holodomor, dont la délégation ukrainienne se fait l’écho en évoquant la Grande famine de 1932-1933, est révélateur de ces enjeux. Révélé au grand public occidental par Alexandre Soljenitsyne dans l’Archipel du Goulag, l’Holodomor est une famine qui toucha l’Ukraine et la région du Kouban en 1932-1933 et qui fit plusieurs millions de morts. Cette famine est largement imputée à la politique soviétique, au point que nombreux sont ceux à dénoncer le caractère intentionnel de cette famine. Une guerre de déclarations fait depuis rage pour tenter d’imposer le qualificatif de génocide. Les Etats-Unis, par le biais de la Chambre des Représentants, ont ainsi adopté une résolution apposant ce qualificatif à cette famine. A l’inverse, la Russie rejette l’intention « délibérée » du gouvernement soviétique et, donc, la qualification de génocide. Le Parlement européen a lui opté pour la reconnaissance d’un « crime contre l’humanité »2. Les connaisseurs de la doctrine du droit international ne s’étonneront pas d’une telle bataille de déclarations, dont l’ambition est performative : l’émergence d’un consensus entre les Etats par le biais de déclarations nationales renforce la possibilité que les instances internationales tranchent in fine dans leur sens.

La déclaration du Saint-Siège, où Mgr. Celestino Migliore affirme la valeur du pardon, semble également pouvoir se lire comme une prise de position générale du Vatican en faveur de la reconnaissance des génocides et crimes contre l’humanité.

Extrait de la déclaration de Mgr. Celestino Migliore, pour la délégation vaticane.

L’intervenant a rappelé que le Pape Jean-Paul II, lors de sa visite en Terre sainte, s’était rendu au Mémorial de la Shoah, Yad Vashem. Au pied du Mur du temple, le Pape a prié pour le pardon et pour la conversion des cœurs et des esprits, a-t-il souligné. Demander pardon purifie la mémoire, a estimé l’Observateur, précisant que se souvenir de l’Holocauste nous donnait cette occasion de purification.

« Concurrence des victimes » et critique de l’Occident

En outre, un dernier élément semble remarquable dans la question de la mobilisation politique de l’Holocauste. La première ligne de ce communiqué la révèle dans toute son ampleur : « Il ne faut pas oublier les victimes d’autres génocides, demandent plusieurs délégations » , et nombre de délégation s’en font le relai.

Extrait de l’explication de position de la délégation malaisienne.

La leçon à tirer de l’Holocauste est universelle, a-t-elle souligné.  Toutefois, la communauté internationale doit tirer cette leçon d’autres événements tout aussi tragiques, a-t-elle considéré, notant que sa délégation aurait préféré que le paragraphe 2 du dispositif soit élargi à d’autres faits de génocide comme les crimes de guerre ou les nettoyages ethniques.

Extrait de l’explication de position de la délégation indonésienne.

L’Holocauste, a-t-il dit, représente un épisode très sombre de l’Histoire, mais n’est pas la seule tragédie humaine passant des messages aussi forts à tous les peuples quant aux conséquences de la haine et des préjugés, a-t-il souligné.  Le représentant a indiqué que sa délégation aurait souhaité que le texte contienne une référence à d’autres tragédies humaines.

On songe ici au concept de « concurrence des victimes » que mobilise Jean-Michel Chaumont3 quand il observe de véritables conflits et mise en concurrence des massacres dans la volonté de reconnaissance des victimes. La délégation jordanienne se fait justement l’écho de ces polémiques en affirmant que « l’Holocauste est et demeure un génocide différent»4. D’ailleurs, l’ONU accédera à cette demande de reconnaissance en 2015 en instituant, à l’initiative de l’Arménie, une Journée internationale de commémoration des victimes du crime de génocide, d’affirmation de leur dignité et de prévention de ce crime à la date anniversaire de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 (9 décembre).

Pourtant, ce seul concept ne suffit pas à épuiser la question quand elle se joue sur le plan des relations internationales. La reconnaissance d’événements traumatiques au rang de « génocides » pourrait également se lire dans des enjeux de positionnement des États au niveau international, notamment vis-à-vis des puissances occidentales. La déclaration jordanienne, en rappelant « que ce crime [l’Holocauste] avait été commis sur la terre européenne, contre des Européens par des Européens » semble dénoncer le déploiement normatif de l’Holocauste au rang universel. De même, les explications de position vénézuélienne et égyptienne semblent vouloir renvoyer dans les cordes l’Occident, en lui rappelant que les injonctions normatives ne sauraient s’appliquer uniquement au reste du monde…

Extrait de l’explication de position de la délégation vénézuélienne.

Elle a ensuite rappelé qu’il était impossible de passer sous silence d’autres faits, tels l’anéantissement de Hiroshima ou de Nagasaki, ou ceux encore en cours de nombreux peuples du monde, par suite de misère, de faim, d’ignorance et la répression, qui étaient condamnés à une existence sans espoir, du fait de l’exploitation menée par des États ou des élites colonialistes, au nombre desquels figuraient certains acteurs principaux de la Deuxième Guerre mondiale.  Elle a précisé que ces manifestations de terrorisme d’État qui avaient eu lieu à l’encontre des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine devaient être incorporées dans la mémoire collective des Nations Unies.

Extrait de l’explication de position de la délégation égyptienne.

Il a regretté cependant que le projet de résolution n’ait pas parlé des responsabilités des sociétés dans lesquelles ce génocide avait été perpétré.  Il s’est par ailleurs demandé pourquoi la communauté internationale devait oublier d’autres génocides commis contres les musulmans, les chrétiens ou d’autres peuples.  Pourquoi établir un programme international spécial pour les victimes de l’Holocauste tout en oubliant les autres et ne pas établir des programmes semblables ? s’est-il interrogé, ajoutant que personne n’avait le monopole de la souffrance.

Sources
  1. En ligne : http://www.un.org/en/genocideprevention/genocide.html (traduction personnelle).
  2. Le Diploweb propose un compte-rendu de la décision.
  3. Chomont, Jean-Michel. La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, Paris, 2010.
  4. La question du caractère unique de l’Holocauste est au cœur d’âpres débats, qui participent de cette « concurrence des victimes »
Crédits
Illustration : Plaque with the Massacre of the Innocents, vers 1150, Metropolitan Museum of Art, Domaine Public.
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